HISTOIRE DE LA PHJLOSOPHJE
ment : les corps existent. Cette conclusion n'a rien qui doive nous surprendre ; quand on part de l'abstrait, on ne peut arriver qu'à l'abstrait : du rapprochement des idées abstraites du moi et de l'existence ne pourrait sortir l'existence réelle et concrète du moi. En résumé, s'il faut en croire Victor Cousin : i» la théorie ordinaire du jugement est incomplète ; elle convient aux jugements réfléchis, elle ne convient pas aux jugements primitifs et spontanés et surtout, parmi ceux-ci, aux jugements d'existence ; 2« cette théorie implique une grave erreur de psychologie ; elle ne pourrait être admise que si l'esprit humain débutait par l'abstraction ; 3*> enfin elle repose sur une sorte de cercle vicieux, car le jugement spontané est la condition de la formation des idées abstraites • l'esprit juge avant d'avoir des idées. Victor Cousin a raison de dire que l'esprit ne commence pas par des notions abstraites; mais qm l'a jamais soutenu ? La philosophie de l'École admettait qu'avant le jugement il y a une première opération, qu'on appelait la simple appréhension ou pure représentation de l'objet, mera repraesentaiio ohjecti. Mais ce qui caractérise le jugement, c'est précisément la réflexion et la générahsalion : tant que l'attribut n'est pas dégagé du sujet, tant qu'il est saisi dans un sujet individuel, concret tant qu'il est ainsi lui-même individuel et concret, il y a appréhension, sensation; il n'y a pas jugement, au sens propre de ce mot *.
Stuart Ilill : le îu^enient porte sur les faits et non sur les concepts. - Stuart Mill, comme Victor Cousin combat la définition classique du jugement, mais, plus hardi que le philosophe français, il n/admet pas qu'elle convienne aux jugements réfléchis, il la déclare radicalement fausse. L'objet de la logique semblait défini depuis des siècles : il était convenu qu'elle s occupe non pas des faits, de ce qui est, mais de la pensée, de ses lois, des conditions de son accord avec elle-même, en un mot des Idées et de leurs rapports. Stuart Mill supprimées concepts; il nie qu Ils existent même dans la pensée, que par suite ils puissent être 1 objet d une science ^ A la logique de la coméquence, science purement formelle qui porte sur les concepts, il oppose la logique de la vérité, qui a pour objet les choses elles-mêmes et qui ne distingue pas la matière et la forme. Par là, il faut le reconnaître, Stuart Mill, s aff-ranchissant d'une tradition scolastique de vingt siècles,
r:^f^^^l^^ V. Cousin dan. not. Tr.U ..
•i- Voyez K> J>roblime des idéfs génémlet.
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concevait la logique, à la façon de Platon et d'Aristote, comme une science vivante, intimement mêlée à la connaissance de la réalité et dépendant de la nature des choses. Mais en même temps en revenant à la théorie de Protagoras. en supprimant rexrst;nce de 1 universel, même dans les esprits, en éliminant ainsi l'idée de ia ogique, il ruinait la science qu'il prétendait régénérer
L Idée maîtresse de Stuart Mill, c'est que le jugement porte non pas sur les concepts, mais sur lés faits, qu'il affirme non pas un accord entre nos idées, mais une relation entre des phénomènes.
relatlonT^H^/^ -i"!'""^ *'"" " '•"'" ^ " d'essentiel dans la proposition est la
suasion que les faits tels que nous les concevons existent effectivement II ..f impossib e de séparer l'idée du jugement de l'idée de îrvérité du^u-emênt
1a h/ T"'/ 'r^'^'^nt- Si la solution du débat entre Coper^fc emolémle
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Ainsi le premier argument de Stuart Mill est un argument de Jait : en fait nos jugements portent sur les choses et non sur nos concepts; qui dit jugement dit croyance à la réaUté de ce qu'on affirme. Le second argument est un argument de droit : en droit le .lugement ne peut être l'union de deux concepts, parce que la formation des concepts suppose des jugements antérieurs, et qu'expliquer le jugement par le concept, c'est expliquer la cause par l'effet • c est ce que déjà disait Victor Cousin. Si le jugement consiste à etabhr un rapport entre deux concepts ou entre une chose et un concept. Il faut qu'avant déjuger l'esprit ait toute une provision de concepts, d'idées générales : or cela est impossible, parce que * tous les concepts sont édiûés par une succession de jugements
quente c^c^de TL^-T" "° .«""'?'« ^'8°'^'^ d'une erreur logique très fréqu..nte, celle de 1 £,«£pov rpote.oov, qui consiste à expliquer une chose par une
chose qui la suppose. Lorsque je dis que la neige est blanche, je ne pense certainement pas aux objets blancs comme classe ; je ne pense à aucun objet blanc SI ce n est à la neige, et rien qu'à la neige et à la sensation de blanc qu'elle me cause Sans doute, lorsque j'ai jugé ou acquiescé à l'assertion que la nei^e est blanche et que plusieurs autres choses sont blanches aussi, je commence graduellement à penser aux objets blancs, comme formant une classe qui comprend la neige et ces autres choses. Mais cette conception est venue après et non ayant ces jugements, et ne peut, par conséquent, être considérée comme eur explication. Au lieu d'expliquer l'effet parla cause, cette doctrine explique la cause pari effet. (Ao^., t. 1er, ]. i, ch. v, J3.) Nous concevons un objet mentalement comme ayant tel et tel attribut, parce que nous avons d'abord jugé au'il a cet attribut dans la réalité. Un concept n'est que la synthèse et le signe remé^ moratifd un ou de plusieurs jugements antérieurs. {Phil. de Hamilton, ch. xvm.)
Il.faut donc cesser en logique d'envisager les termes comme se ^ contenant les uns les autres : les cercles d'Euler représentent fort mal les opérations de l'esprit. Quand je dis : les hommes sont mortels, je ne veux pas dire que l'espèce humaine fait partie du genre mortel; de même, lorsque je dis : le bœuf rumine, je n'entends pas dire : ce bœuf fait partie de la classe des ruminants; je ne dis même pas que l'idée d'homme contient l'attribut mortel, ni que l'idée de bœuf contient l'attribut de ruminer, j'affirme seulement qu'en fait les attributs connotés par le mot homme et l'attribut mortalité, par le mot bœuf et l'attribut ruminer, sont toujours donnés ensemble. Mais les attributs connotés par le mot homme se ramènent, en dernière analyse, à un certain nombre de phénomènes physiques et psychiques. Quand nous disons que l'homme est mortel, nous voulons donc dire que partout où ces divers phénomènes physiques et psychiques connotés par le mot homme se rencontrent, on est sûr que l'autre phénomène physique et psychique appelé la mort ne manquera pas d'avoir lieu. En un mot, selon Stuart Mill, le jugement porte non pas sur nos concepts, sur leurs rapports et leur enveloppement, mais sur les faits eux-mêmes ; il n'affirme pas l'accord de la pensée avec elle-même, il affirme l'existence, la coexistence, la succession, la causation, la ressemblance des phénomènes. {Log., 1. 1«, 1. I, ch. v.) Le jugement, en dernière analyse, s'exphque par les lois de l'association des idées.
HamUton : la quantification du prédicat. — C'est en Angleterre que la logique conceptuahste de l'École a trouvé, en même temps que ses adversaires les plus décidés, ses réformateurs les plus hardis. Hamilton n'accepte pas la théorie classique de la proposition. Le devoir du logicien, dit-il, est d'exprimer explicitement dans le langage ce qui est contenu implicitement dans la pensée. Or, ce n'est pas seulement le sujet qui a une quantité
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dans la pensée, c'est aussi l'attribut ou prédicat. Dire : tout homme est animal, c'est penser : tous les hommes sont quelques animaux, puisqu'il y a d'autres animaux que les hommes. Pour affirmer animal d'homme, il faut : i" que nous sachions que le concept homme occupe une certaine place dans le concept animal; 2" que nous déterminions exactement la portion qu'il en occupe. Le prédicat est donc et toujours expressément pensé avec une quantité déterminée égale à la quantité du sujet. C'est ce qu'Hamilton appelle la quantification du prédicat. Il résulte de là qu'il y a non pas quatre, mais huit espèces de propositions : !• les affirmatives toto-totales, dans lesquelles sujet et prédicat sont pris dans toute leur extension; exemple : Tout triangle est tout trilatéral; 2« les affirmatives toto-partielles, dans lesquelles le sujet est pris universellement, et le prédicat particulièrement; exemple : Tout triangle est quelque figure ; 3« les affirmatives parti-totales, dans lesquelles le sujet est particulier et le prédicat universel ; exemple : Quelque figure est tout triangle ; 4<> les affirmatives parti-partielles, dans lesquelles sujet et prédicat sont pris particulièrement; exemple : Quelques figures équilatérales sont quelques triangles ; 5« les négatives toto-totales, dans lesquelles le sujet, pris dans toute son extension, est exclu de toute l'extension du prédicat; exemple : Aucun triangle n'est aucun carré ; 6« les négatives toto-partielles, où le sujet pris dans toute son extension est exclu d'une partie seument de l'extension du prédicat; exemple : Aucun triangle n'est quelque figure équilatérale ; V les négatives parti-totales, où une partie seulement du sujet est exclue de toute l'extension de l'attribut; exemple : Quelque figure équilatérale n'est aucun triangle; 8*» enfin les négatives parti-partielles, dans lesquelles une partie de l'extension du sujet est exclue d'une partie seulement de l'extension •du prédicat; exemple : Quelque triangle n'est pas quelque figure équilatérale. Le premier avantage de cette théorie, c'est qu'elle simplifie les règles de la conversion : toutes les propositions peuvent se convertir simplement dans leurs propres termes, puisque dans leur renversement les termes conservent la quantité qui leur a été assignée par l'esprit. En second lieu, les propositions se réduisent au fond à des équations entre le sujet et le prédicat, puisque l'un €t l'autre sont égaux en extension. Ces prémisses posées, on devait être tenté de ramener le raisonnement à une suite d'équations et de supprimer toute diff^érence entre les syllogismes mathématiques qui enchaînent des notions égales ou équivalentes et les syllogismes proprement dits qui unissent des notions qualitatives, homme,
animal. Les sucesseurs d'Hamilton (Boole, Stanley Jevons) ont tenté cette réforme radicale de la logique classique. (Voir les Logiciens anglais par Liard.)
Conclusion. — De cette longue histoire dégageons les diverses théories sur la nature du jugement. — a. On peut dire d'abord avec Hobbes que la proposition ne fait que rapprocher des mots, selon les conventions du langage. Dire : l'homme est mortel, c'est dire siniplement qu'homme et mortel sont des noms de la même chose ; qui dit homme dit mortel. C'est la théorie nominaliste sous sa forme la plus violente. — b. Mais il est difficile de ne pas remarquer avec Stuart Mill que les mots ont un sens, qu'ils résument notre expérience passée, que par suite rapprocher les mots, qu'on le veuille ou non, c'est rapprocher les choses : qu'affirmer, par exemple, mortel d'homme, c'est tout au moins établir une liaison entre deux ordres de phénomènes, ceux qui constituent l'homme, ceux qui constituent la mort. Cette théorie est la théorie empirique du jugement. -. c. Le point de vue de Stuart Mill n'est pas celui des logiciens. Si le jugement exprime, non un rapport entre nos idées, mais des relations entre les faits, toute l'ancienne logique est condamnée, car elle repose sur l'enveloppement réciproque des concepts. L'esprit, répondent les logiciens, est en possession d'idées générales dont l'extension est plus ou moins grande, et par suite peut être comparée : mortel a plus d'extension qu'homme. Le propre de la logique est précisément de donner une sorte d'existence, au moins dans l'esprit, aux idées générales, et de montrer comment la pensée unit ou sépare ces idées en restant d'accord avec elle-même. « Les concepts sont les signes et non les images des choses. En d'autres termes, le concept est ce que l'esprit substitue aux choses sensibles pour les rendre intelligibles; c'est un équivalent, un symbole. L'esprit est comme le commerçant qui, pour rendre ses opérations plus faciles, remplace par des billets le lourd métal de la monnaie : les concepts sont le papier-monnaie de la pensée... La logique est la mathématique de la qualité » (Brochard, Rev. philos,, 1881, t. IL) Cette théorie traditionnelle des logiciens peut être appelée la théorie conceptualiste du jugement, qui se défmit l'affirmation d'un rapport de convenance ou de disconvenance entre nos idées. — d. Mais quel sens a cette union des concepts dans le jugement ? n'est-elle qu'un jeu mathématique de l'esprit? Quel est son rapport à la réalité? Ici nous dépassons la logique, nous touchons aux questions dernières
THÉORIE DU SYLLOGISME gOl
qu'elle pose. Le jugement, selon Kant, répond à la fonction de 1 entendement : il consiste à appliquer aux données de la sensibihte les formes a priori qui sont les lois de la pensée. Les formes logiques du jugement ne font qu'exprimer la fonction de 1 entendement, dont toutes les formes ont pour résultante la forme suprême de 1 unité de conscience. C'est la théorie critique du ju^emen. Le jugement n'exprime pas les rapports des noumènes, des reahtes métaphysiques ; mais il ne porte pas seulement sur les
tTlZ" "' •'"''. 'f ''^'"' empiriques, le jugement exprime les lois nécessaires de la pensée dans leur rapport aux phéno-
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