CHAPITRE VI
LE PROBLÈME DE l'iNDUCTION
La déduction consiste à tirer de certaines propositions générales les propositions particulières ou moins générales qui y sont con-
tenues. Mais comment s'élève-t-on à ces propositions générales qui servent de fondement aux autres? Si l'on excepte celles qui, suivant certaines écoles, seraient innées ou a priori, ou enfin admises immédiatement à cause de leur évidence propre, toutes les propositions générales ne peuvent être obtenues qu a l'aide des faits particuliers qui nous sont donnés par l'observation. Ainsi nous commençons par nous élever du particulier au général avant de pouvoir ensuite tirer de nouveau le particulier du général. Cette dernière opération est la déduction ; la première est Yinduction. Nous avons à nous demander par quelles phases ont passé la théorie et la pratique de ce procédé dans l'histoire de la philosophie.
L'induefion socratique. — Nous ne trouvons aucune trace d'induction réfléchie et consciente avant Socrate. « Il y a deux choses, dit Aristote, que Socrate a introduites : ce sont les discours inductifs et la définition : toj; âTtaxTtxoù? Xoyou; xa> to ôpt^£<Teat. {Met., Xlll, 4, 1078, b, 17 et 27.) Zeller fait observer avec raison que ces deux procédés n'en font qu'un ; caries l6^oi £7raxTixol ne sont que le moyen de trouver les idées générales et par conséquent d'arriver à la définition. Il conduisait, dit Xénophon, tout son discours sur le point en question, âut ttjv oTtoÔeaiv Eirav-^YS iràv^a Tov Xo^ov (Xén., Memor., IV, vi, 14); or, ce qui était toujours en question (jToesjtç), c'était la nature des choses dont on disputait : qu'est-ce que le juste, la vertu, l'homme d'État, etc. ? C'était donc à la détermination générale, c'est-à-dire à la définition, que devait conduire l'induction socratique. Cette induction n'était pas encore l'induction expérimentale de la science moderne avec ses procédés de rigueur et de précision. C'était une induction de sens commun, partant des vérités généralement admises : oià twv jxàXiTca 6|j.oXoyoj- {xivtov eiropÉjETo (Xén., Mémor., IV, vi, 15), disant que c'était là une méthode infaillible (vo{x(^iov TàuTT^v àacpaXÉiav eTvat XoYou). Il disait encore que la dialectique consiste à distribuer les objets par genres, o'.aXÉY^?^ '^'^^^ Y^^^» (IV, 5, 12), c'est-à-dire à ramener tous les cas particuliers de l'expérience à quelques concepts généraux ; et c'est ce qu'il faisait à l'aide d'exemples nombreux et familiers empruntés à l'expérience. Nous trouvons de nombreux modèles de cette méthode dans les Mémorables, et en particulier dans le chapitre vi du livre IV, où il cherche à définir successivement la justice, la sagesse, le bien, le beau, le courage, la royauté, la tyrannie. Mais pour avoir un exemple un peu plus développé de l'induction so-
<ioO HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE
cratique rappelons- nous sa conversation avec Glaucon, 1. III, ch. VII, le jeune présomptueux auquel il veut démontrer que pour se livrer à la politique il faut la savoir, et avoir étudié les différentes branches de cet art.
« N'est-il pas évident, dit Socrate, que si tu veux être honoré, tu dois rendre service à, la République? (Exemple des Ta «làXiTra ô(xo- ^o^o'jixsva.) Mais dis-moi, quel est le premier service que tu veux lui rendre? Glaucon garde le silence. Socrate reprend: Voudrais-tu, par exemple, t'efforcerde Tenrichir? — Je le voudrais. — Le moyen de Tenrichir, n'est-ce pas de lui procurer les plus grands revenus? — C'est tout naturel — Dis-nous donc d'où se tirent aujourd'hui les revenus de l'État, et quel en est le chiffre. — Par Jupiter, dit Glaucon, je n'y ai jamais songé. — Dis-nous au moins quelles sont les 4épeJl!M^5; de la ville. — Je ne m'en sui» p«d non plu« occupé. — Di^nuiis iiuK5;i <|udle!i JH>nt les fûrce^t de noire cité sur icrro et «ur mer et celles de nos ennemiç. — Mj^ foi, Socrate, je ne puis le répondre sans préparation. — Eh bien ! dlor» nous ajournerons notre délibération sur la guerre. Mais je vois que tu l'es occupé de lit défende du pay», » etc.
Glaucon n'est po» plus préparé sur colle question que sur le» autres. Socrate passe alors en rerue les mines, len blés, en un mot l^KJS les intérêts de l'i^ïat, et il en conclut qiic, tm^me pour une maison particulière, on ne peut la gouverner «i l'on n*en connaît pas tou9( lc« l>eM>in». AiitsJ en e«l-ilde IKt^it: et terminant par tin de ces traits d*ironie qui lui sont familiers :
« Puisqu'il est si difficile de s'occuper de tant de familles à la fois^ dit-il, pourquoi n'a$-tu pas essayé d'en relever une, celle de ton oncle ? Klle en a besoin. — Ah ! certes, je serais bien ulilf^ * la famille de mon oncle s'il voulait m'écouter. — Ktquoi! dit So« craie, iki n^as pu persuader ton oncle» eitu voiidrai» te foire écouter de tou* les Athéniens, cl ton oncle avec eux? m
Ce dialo^e nous est un très bel exemple dinduction socrdtique pure et simple, où il ne s*agtt que de paaier en revue les objets fomilient le» plus simpir» |H>ur en tirer une idée commune.
M(Ki% Tinduction nocratique n'est pas toujount m «(impie, et /eller a fait remarquer avec raison quelle est souvent plus difficile ei plus délicate : car il s'agit souvent d'oppoier exemples A exempli.*)^, et do rectiûer ime première induction apparente, h Taide de corraetifs succeasif!», |xir une induclion plus vraie qui resserre de plua en ptux le caractère di^ncUf de la notion. Par exempte^ on dit que rînju5ctice coniislc à tromper : mais n*e^-il \hx% juste de
tromper les ennemis ? Elle consistera donc à tromper ses amis. Mais nV a-t-il pas de cas où il est juste de tromper même des amis? Il faudra donc restreindre encore la définition à ces termes : tromper ses amis pour leur nuire. — Le souverain est celui qui a le pouvoir de commander. Soit, mais est-ce partout? Non, mais seulement dans les matières qui sont sous sa dépendance, et dans lesquelles il est compétent, comme le pilote sur son navire, le médecin dans son art. (Zeller, t. 111, trad. franc., p. 121,122.)
Il y a donc dans l'induction socratique une sérieuse tentative de méthode scientifique ; et encore aujourd'hui, c'est un moyen très sûr et très utile d'arriver à la précision des idées. C'est donc avec raison que Schleiermacher a fait honneur à Socrate d'avoir eu le premier la conception vraie de la science, qui consiste essentiellement ilîins les concept* généreux ; mais on a eu raison en même temps de restreindre la Uiésc de Schleiermacher en montrant que Socrate a ssurtoul appliqué la n>éthode scientifique à la morale et h la théorie de la vertu et d« IKtal. \Em. Boutroux, S<^r^e />Ai7osophf fi croyant ^ Comptes rendus de IWcadémie des sciences momies et politiques.)
Platon. — L*ln<liictloii ot la dfitliM-flqiie. — Xou*
IroMVon^ d.^np Platon de nombreux <îxempU'>; d'induction socratique, mrtout dans les dialogu<^j( auxquels rm a donné le nom de sormti' qw4 (le Charmide, le ImcKH^ VHippiits, V £ ut y phr on). Mais quant à la mélliode propre de Platon, elle a peu d'analogie avec celle «le Socrate, quoiqu'elle en noit Iiî développement. Sans doute la méthode que nous avonx appelée la ^Mifvtiçvte oMcendantt ^ ressemble k celle de Socrate en ce qu'elle a*éléve par dei^s h des hypothèsiex de plus en plus générales, et on (leul lui appliquer le mot de Xénophon» tU vttoOEviu iTmvîY'ctv zlr» X^i^^v. Néanmoins ce "iemit peut-être forcer le «ens de« termes que d'appeler induction cette nnHhode qui a pluf de rcs-^mblance avec Tanalysc de» f^éolutîtres d«»nl on allrihur d'ailleurs l'invention A Platon hii-méme. On a tfx)uvé aussi (.\d. Garnier) quelque analogie entre la méthode du Parm^nid^, qui consbte A examiner d'abord ce qui arrivv^ra %\ la ch(W)e existe, et en second tic«i si elle n existe paa, et le^ TabUn dt }*rMence et d*ahf/^ncc de Bacon ; maia ce n'e*t l.\ qu'un rapprochement tout exU^rietir, car la méthode du Pftrm/md^c^i toute déduc-