CHAPITRE II
LA MATIÈRE
La métaphysique est la science des premiers principes et des^ premières causes. (Aristote, Met. y 1. I, ch. n.) Elle s'élève jusqu'aux principes qui n'ont pas de principe avant eux et jusqu'à la cause ou aux causes qui n'ont plus de cause. (Voy. notre Traité élém. de, Phil., p. 776.) Quelles que soient d'ailleurs leurs théories particulières, les philosophes qui ont prétendu ramener l'univers à ses principes d'existence, ont dû rendre compte de l'unité et de la diversité que nous révèle l'observation des phénomènes. Le mul-
tiple etTun, le passif et l'actif, la perfection et la limite semblent se mêler dans le monde, objet de notre pensée. De là l'hypothèse d'un principe passif et multiple, la matière, d'un principe de mouvement et d'unité, l'âme, et la nécessité d'expliquer la communication et l'action réciproque de ces deux principes, dont l'union paraît contradictoire. Sans doute, des philosophes quelques-uns suppriment la matière, d'autres l'âme, mais ils n'en ont pas moins à expliquer par leurs principes le dualisme apparent que semble imposer le spectacle des choses. Nous pouvons donc, toutes réserves faites, étudier les divers systèmes métaphysiques, en considérant la solution qu'ils ont donnée aux problèmes de la matière, de l'âme, et de la communication des substances.
Hylozoïsme des premiers philosophes. — Atomisme de Démocrîte. — On chercherait vainement chez les premiers philosophes grecs, à l'exception toutefois de Démocrite et des Atomistes, une conception nette et distincte de la matière telle que nous l'entendons. Ces philosophes considèrent tout, selon l'expression d'Aristote, sv uXr^^ Et'ost, « au point de vue de la matière »; mais leur concept de la matière est encore confus et enveloppé. Les éléments qu'ils prennent pour principes constitutifs du monde physique, participent du matériel et du spirituel; le mode, suivant lequel ces éléments se combinent, n'est, chez la plupart, quoi qu'en •dise Ritter (Voir son Histoire de la philosophie grecque)^ ni proprement dynamique ni expressément mécanique.
Prenez par exemple Thaïes, le premier philosophe ionien. Selon lui, la substance des choses est l'eau ou, d'une façon plus générale, l'élément humide. (Arist., Met,, I, ni, 983 b 20.) Mais cet élément n'est pas purement matériel, il a une âme, '^j/t^v [de An., I, v, 411 a 7); il n'est pas non plus proprement spirituel, car cette âme est comme une puissance vague d'attraction et de mouvement, analogue à Taimant. [Ibid., I, ii, 405 a 19.) La conception de Thaïes est donc un hylozoïsme assez confus. Il en est de même de l'infini d'Ahaximandre, de l'air d'Anaximène. Anaximenes aéra deum statuit... esseque immensum, et infinitum, et semper in motu. (Cic, de Nat, deorum, I, 10.)
La conception d'Heraclite est plus originale. Ce n'est pas qu'il dépasse le point de vue purement physique où s'étaient placés ses prédécesseurs : c'est une erreur historique des plus graves que de le présenter, ainsi que le fait Lassalle ( Die philosophie Heracleitos des Dunkeln, 2 vol. in-8°, Berlin, 1858), comme un précurseur de
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Hegel. Le principe universel de l'être est le feu toujours vivant qui s'allume et s'éteint suivant un rythme déterminé : ^ùp àe(Ça)ov, àTixo- {xevov jxixptji xat àTroffêevvjfxsvov \Li'zotj^. (Fr. 27.) Le feu se change en tout, et tout se change en feu. (Fr. 49.) Le feu est non pas sans doute une existence sensible déterminée, mais le fonds commun, la substance de toutes les existences sensibles.
n semble au premier abord qu'avec le pythagorisme le principe d'explication des choses devienne décidément spirituel; mais le nombre pythagoricien doit être considéré comme un élément (<rcoty eTov) (Arist., Met., I, v, 985 b 28), comme la substance, la matière dont les choses sont faites. Les nombres se divisent en impairs (TripKjaa), pairs (apTia) et en pairs-impairs (àpTtoTripiaaa). L'impair est identifié avec le limité, le pair avec l'illimité. La formule : Tout est nombre, équivaut donc à la suivante : Tout est formé de choses limitantes ou inimitées et de choses à la fois illimitées et limitantes : àvàyxa -à èôvxa £T[X£v irivTa -f] Trspaivovxa ^ otTreipa, ij TTEpaivovxà te xal auEtpa. [Fragm. de PhiloL, fr. 3.) Ces éléments opposés se trouvent unis dans le nombre. Le nombre est donc un principe d'unité, une harmonie. La seule différence qui sépare les Pythagoriciens des philosophes ioniens, c'est qu'ils cherchent l'essence de la matière non dans un principe matériel unique et plus ou moins subtil ou plus ou moins dense, mais dans le nombre, principe plus abstrait, conçu comme étant la synthèse, l'harmonie des deux éléments opposés, le limité et l'illimité.
Parménide s'attaque à l'idée vulgaire de la matière, de la multipHcité et du mouvement. L'Être seul existe, l'Être un, immobile, plein, toujours semblable à lui-même (v. 60). Parménide l'assimile, non par une simple comparaison poétique, mais par une identification très réelle, à une sphère (v. 103-104). La matière et la pensée ne sont pas distinguées, elles rentrent dans le concept général de l'Être (v. 39-40). Cependant la philosophie éléatique marque dans l'histoire des théories de la matière un moment important. Elle distingue les phénomènes, formes éphémères, de l'élément substantiel et permanent. Nous allons voir les philosophes postérieurs reprendre les principes éléatiques, pour en tirer des conséquences nouvelles.
Empédocle admet avec Parménide que la naissance et la destruction sont de pures apparences (v. H3sq.). Ce qui nous apparaît comme une naissance (cpuaiç) n'est qu'un mélange d'éléments (jA^^tç) ; ce que nous regardons comme un anéantissement (xeXeuxTj) n'est qu'une séparation (StàXXaîiç) (v. 98, sq.). Les éléments primor-