‹ Histoire de la philosophie [microform], les problèmes et les écolesChapitre 45 sur 79 · IIISTOIIIE DE LA PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

IIISTOIIIE DE LA PHILOSOPHIE

diaux, \e.H |3tÇ(.')|A«T« dan rlioscR sont au nombre de quatre : l'eau» Tair, la lêrre elle feu. Comment s'opère le mélange ? Les iMiriiculCi^ d'un corps b6 délacluînt du groupe auquel elles sont aaaoctéeii, potir p<'în<'tre*r danR les pores (•n'Jpoi} iVun autre corps. Il ny a pas formation d'une substance nouvelles, mais di^plaeemi^nt des partH (!ul<*s l'h^mentaircfi. Quant à Taction rxercéc h distance par un corps sur un autre^ elle s'explique par ce qu'i^mpcdoclc appelle les émanations (is^^^l) : des |xirticiiUïs infiniment petites e4 invisibles s« détachent du corpx et |>éni*!trrnt dan« les pores de lautre (v. 337;. Otte action se produit d'autant plus facilomenl qu'il y a entre le^ dcvx corps plus de ressembla ii<:e : il y a une aflinilé, une amitié entre les choses qui jfo rttftCmblcnt. (Arist-, de Gen. et Corr,, I, 8.) Anaxagore^ comme Kmpddoclc» ramène la naissance et la mort  une union et à une se'paration (fr. 17); mai.< le;) substances premières (virip(isT«), selon lui» sont en nombre inlini. Ces o«ip|xT:v ne 5ont pas indi^lorminés» comme les atomiix dv. Di^mocrile ; il.s prr*<întcnt une variété qualilatire indéfmie et «ne parfaite détermination (fr. 3j. Un os, par exemple, est composé de petits os qur se sont rapprochés et combinés. (Lucrèce, I, 831, sq.) Aristote appelle lc« éléments semblablex, dont la combinaison forme le* différents corps, des homéùmérm, Ta ôjAot*atpf,. (Ûe Gen. et Corr., I, r, 314 a 18).

Ce sont Icic atomistcs Leucippe et Démocrito qui donnent la formule la plus nette de la tliéorie matZ-rialiste que nous présente la philoîjopliic. Ils accordent aux Étéatcs que le mouvement et le devenir «ml impo«ssibleK «uw le non-f^trc ; mais au lieu de conclure de c>rlle proposition l'impoîisibililt; du mouvement et du devenir, îU en déduisent la réalité du non-étre. Le non-étre existe au mémir Ulrc que VHrt. L*étre, que les atomistcs asdtmilent, comme le» Éléat^, au plein, t^ T:Xv;pc<, se compose d*atomes, c'est^nlire de particules indivisibles, qualitalivemenl indéterminées, étemelles, en nombre infini, «éparées par le non^étre ou le vide, t^ xivçri. Comme cause du mouvement de la matière, Empédocle et Anaxagor^ avaient invoqué l'un des forces mythiques, l'amour et la haine, Fautre Taction de Tintel licence. Pour Démocrite, la cauKe du mouvement ne doit pas être cherchée dans une force extérieure aux atomes. (ArtBt. de Cxlo, III» 2.) I-a cause d'un mouvement est dans Je mouvement préci5denl, et ainsi de suite à linllni. Le mouvement se produit iH}n au hasard, mais suivant des lois déterminées et nécessaires : vi^iv xptjji» jfcirr.v «^«Y^ttai, iXXk itèrtu h, X^^ tt ît«>. IfxètifKf^c, (Fr. 4t.) Ainsi tout se ramène aux atomes et au mouve-

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: le mode de groufHsment et de combinaison dea atomes, les qualiléa primaire^, c'est-à-dire l'étendue et la pesanteur, voilA ce qui constitue l'eçaence deai choses. Quant aux qualités secondaires {diaud, froid, aa\^ur, odeur), «iles viennent non de la réalité méme^ mais de rimprefcsion quelle produit aur la sensibilité' humaine. La théorie atomi.stique de la matière est le terme auquel aboutit la philosophie anté'Socrati<pie. Avec Démocrite la pensée grecque arrive enlin A une conception claire et distincte de la matière. Elle formule nettcmeiit les grands principes qui de plus en plus dominent La physique moderne : l'iiidcstructibilité de la matière et la conservation de la force; rien ne vient de rien, rien ne retourne À rien (Lucrèce) ; la réduction de tous les pliénomèncs ^ un fait unique, le mouvement; le régne, dans le monde phénoménal, des lois mécaniques. C*cst la gloire de l>émocriie d'avoir posé avec cette netteté les principes de ce qu*on pourrait appeler la i^liilosophie de Tapparence.

IMufon : obHCiiritéH de hh tliéorie de la matière. —

Avec Socrate commence une réaction contre le matérialisme des l'h^^cîens.

9»n$ jnnuii disserter Mir la physiqiM, dît rhUtoricn du moté^iàliMinu, l.aiMe, $<»:nitea pourUnt, sa foood; tracé à cette êdttKt la toîo «Istt» laquelle die ^s- ^Tiit OMMhcr plu» iêxA avec oae m pcrs^véranta ténacité!... Il part de riMniMks |KmrexplU;|Ufir lo ttoode, noo d«s loU d« U naturs p0«r «spliqiMr llMnMiu.. Il ^uppa>^, par «OBiéqu^ut, dons les ph<5noin(nos de la Dituno, la mètat oppo- ■itioo tmitt les pwii^M et U% actes, mirt Is pètn et IVxécutloa nutérii'lle, que DOtjM rfttcoatroof dios aotrt propre ceoacieiiioe. On volt ici oomfaiM» m r^AlUé, Arittote était eoeore oocxfttîqu^ avecaoa oppofilton de U torm* H do la matièro, aveo la prédoaalM&os qa*il aecMrdo sux cofuies Ûook». (IVtd. fr., 1. 1, p. ^7.)

La théorie de la matière dans Platon a donné lieu à bien des di^ cuwions. Qu'est-ce que la matière ? Y a-t-il même à proprement parler une matière, une nfalit<5 h<Hérogéne et irréductible aux idées, et dont le rapp<irt avec les idées conatiluerait le monde ?

Dans le Timée Pla.ton semble admettre l'existence d une raatii^ <^leri>elle (le mot UXt^ n*est paa employé chez lui en ce Rcns), c'està-dire d un quelque chose indéterminé, fondement du devenir (ixOvo iv If» fi'fytrxi) ; sorte de réceptacle de la génération (s«Tr,c TivSaMK Crtw^tj), et qui en est comme la nourrice (otov T»0?ivr^i; espèce dilTlcile à concevoir et obscure {yjù,tT^ x%l ày.-Apo^ fT$oc) {Timée, 4d a) ; élément qui glt au fond de toute chose naturelle ; pite dont elle est faite (ixfL«Y»«ori -^ip fîçtx xsvct «cTxn); principe dont

tout est formé et qui par lui-même n'a pas de forme ni de qualités déterminées, qui n'est accessible ni à la pensée comme l'idée, ni à la sensation comme le sensible {Timée, 52), que nous nous représentons seulement à travers un brouillard et comme dans une sorte de rêve (icpoç o ot) xa> ov£ipoT:oXou(X£v pXiirovtôç). Platon appelle encore cette matière le lieu , x^''>P^» '^^^o^- Tel est le principe obscur, la matière primitive qui, selon le Timée, s'oppose à l'idée comme une réalité différente et irréductible, et qui par son concours avec elle forme le monde.

Faut-il regarder ce dualisme du Timée comme la pensée dernière de Platon? ne faut-il pas plutôt demander le dernier mot de Platon au Parménide et au Sophiste, où l'on trouve un effort pour surmonter le dualisme? Si la matière est éternelle, si sa substance demeure sous tous les changements, comment dire que l'être n'appartient qu'à l'idée? La matière, d'après le Timée même, n'est connue ni par la pensée ni par la sensation ; or, pour Platon, l'intelligible est la mesure du réel ; ce qui n'est un objet ni pour la pensée ni pour la sensation n'est pas. Si, en outre, le sensible participe de l'être et du non-être, et si tout l'être lui vient des idées , ne faut-il pas admettre un principe négatif, un non-être qui le discerne des idées? Attribuerons-nous donc h Platon un idéalisme subjectif? Ne verrons-nous rien de plus dans la matière qu'une représentation confuse du monde des idées dans l'esprit individuel? Sans parler des autres arguments qu'on pourrait opposer à cette solution du problème, elle emporte une sorte de contre-sens historique en prêtant à Platon des idées qu'on ne voit guère apparaître que dans les temps modernes.

Voici la solution que propose Zeller :

Si le principe général de l'existence sensible n'est ni un substratum matériel^ ni une simple apparence, produit de la représentation subjective, qu'est-il donc ? Platon lui-même nous le dit, et Aristote confirme ce que dit Platon : le fondement de toute existence matérielle c'est l'illimité (àireipov), pensé non comme prédicat, mais comme sujet, c'est-à-dire l'illimitation ; c'est le grand et le petit, qu'il ne faut pas désigner comme substance matérielle ; c'est le |x^, ôv, le non-être ; l'espace vide comme condition de la séparation et de la divisibilité. A la place d'une matière éternelle, nous devons donc poser la simple forme de la matérialité, la forme de l'existence dans l'espace et du mouvement, et quand le Timée parle d'une matière dans un mouvement sans trêve avant la formation du monde, cela signifie seulement que la séparation et le devenir sont les formes essentielles de toute existence sensible. Maintenant, d'une part, Platon veut que ces formes soient considérées comme quelque chose d'objectif, comme données dans le phénomène sensible lui-même, et non pas seulement dans notre représentation; mais, d'autre part , il ne peut sous aucun rapport attribuer à la matière une réalité propre, une substantialité : car toute réalité pour lui est dans les idées ; il ne reste plus qu'à consi-

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dérer la matière comme la négation de la réalité donnée dans l'idée, comme le non-être de l'idée, dans lequel celle-ci ne peut pénétrer sans que son unité se perde dans la pluralité , son immobilité dans le flot du devenir, sa détermination dans la possibilité indéfinie du plus ou du moins, son identité avec ellemême dans la contradiction intérieure, son être absolu dans un mélange de l'être et du non-être. (Zeller, édit. ail., II, 1, p. 619-620.)

A coup sûr cette solution est sujette à bien des difficultés , elle semble donner l'être au non-être , faire penser ce qui ne peut être pensé ; mais ces difficultés sont celles du platonisme lui-même.

Quoi qu'il en soit, on voit la différence radicale qui sépare le point de vue de Platon de celui du matérialisme anté-socratique. Démocrite, vidant la réalité de toute forme et de toute détermination qualitative, la réduisait à la matière. Platon porte son attention sur la forme, sur la qualité, qu'il isole de la matière et qu'il réalise et substantifie dans l'idée. La matière, la quantité, l'espace qui, pour Démocrite, étaient le tout de la réalité, ne sont, pour Platon, que le non-être, que le fond obscur, indéterminé, qui git au fond de l'existence sensible.

Aristote : la matière, puissance indéterminée, n'existe pas en deliors de toute forme. — Aristote unit par un lien étroit la matière et la forme que Platon avait isolées l'une de l'autre, en réalisant celle-ci dans un monde supérieur et transcendant à celle-là. Pour Platon forme et matière sont dans le rapport de la réalité au non-être. Pour Aristote, ce sont deux termes corrélatifs, dont l'union constitue l'être. Il n'existe donc pas, dans le monde réel et concret, de matière absolue, vide de toute forme et de toute qualité.

« 'KjAsT; 6é cpafAsv jxèv eTvat TÎva CXr.v twv awjxixwv xwv atoOTiTÔiv, dtXXà Taurr^v où /(optffTT.v, àXX'iei (lET'ivxvxiwîewî £% •?,; riyvexat xi xaXoù|xeva axotyeîa : N0U8 disons bien qu'il y a une matière dans les corps, objet des sensations ; mais elle n'y est jamais séparée ; elle n'existe jamais sans une des formes contraires (chaud, froid, lourd, léger) dont naît ce que l'on appelle les éléments. » {De Gen. et Corrupt., II, 1.) Par elle-même et indépendamment de la forme la matière n'existe pas : xô S'uXixôv oOSéiroxe xaô'auxô Xexxsov {Met., 1035); par ellemême elle est inconnaissable, a-j'vwffxoç xaô'aôxTiv (1036 a 8) ; elle n'a ni qualité, ni quantité, ni rien de ce qui constitue l'être : X^yw S'uX-nv f, xa6'aux-h,v jifjxe Ti, jXT^xe Tcoaov, (xt.xs àXXo ji-riOèv Xéysxai oî; wpiaxai xô 5v. {Met., 1029 a 20.)

Ce n'est donc que par une abstraction qu'on peut séparer la matière de la forme. Qu'est-elle considérée ainsi en elle-même- et d'une façon tout abstraite? Tout être ou objet individuel, avant d'être, pouvait être ce qu'il est ou son contraire; avant d'être ceci plutôt que cela, il pouvait être indifféremment ceci ou cela.

C'est précisément cette puissance indéterminée d'où sortent ks contraires, qui est la matière : iVrt 8'^ {xlv GXr, aivafx.;, xo o e..oo, EvxsXivEia. [De An,, II, 412 a 6.) Sujet de tout changement, condition de tout devenir [Phys., I, 190 a 31 sq.), elle est incréée (à^Evvrxo;) : et comme tout ce qui périt se résout en elle (eU touto acpf^Exai IV/axov), elle est impérissable (icpOapxo,). iPhjs,, I, 192 a 28.) Il faut distinguer cette matière première {-rz^^-^r, GXr^ qui, sans qualité, antérieure aux éléments mêmes et à leurs différences, échappe a nos prises, de la matière dernière (^Xr; l^jizr^A^lio^.-oXy.zia Uàcrxou), prête à recevoir telle ou telle forme, comme le marbre ou l'airain est matière par rapport à la statue.

Le passage de la puissance à l'acte, ou de la matière à la forme, se fait, dans la réalité, par un intermédiaire, le mouvement.

Le mouvement, dit M. Ravaisson, est le non-être dans l'être, le non-être passant à l'acte. Ce n'est plus le rapport logique de l'exclusion réciproque des deux fermes (comme chez Platon); c'est un intermédiaire réel où ils sont liés ensemble comme les deux moments d'une même existence, et où l'un devient l'auto Le mouvement n'est ni l'être ni le non-être, ni l'acte m la puissance ou Plutôt il est l'un et l'autre à la fois; il est le point indivisible ou coïncident les opposés, et où une expérience attentive peut en surprendre le rapport intime. (Ravaiss., Met. d'Ar., I, 395.)

Le mouvement est un acte imparfait : uaaa xfvr.ai; àxsXv^;. 11 il'a pas sa fin en lui-même, mais tend à sa fin, laquelle est la perfection. La perfection, c'est-à-dire l'être véritable, n'est donc pas dans la matière ni dans le passage de la matière à la forme, elle est dans la forme même, terme du jnauvement. La matière est une lmpëî¥ctiônT ou plutôt peut-être une perfection latente, possible, qui n'a pas été encore réalisée par le mouvement.

Aristote s'oppose à la fois à Platon et aux Physiciens de l'Ionie, mais en les combattant il cherche à les concilier. La matière n'est pas un pur néant, elle ne se confond pas avec la privation ni avec l'espace, elle est déjà une réalité : c'est en ce sens que les Ioniens ont dit vrai. Mais elle est une réalité inférieure, potentielle, qu'on ne peut isoler, qui ne se suffît pas à elle-même, et ici <;'est Platon qui a raison.

Matérialisme des Épicuriens et des Stoïciens. —

Après Aristote, le matérialisme, sous des formes diverses, semble de nouveau triompher.

L'école même d' Aristote abandonne peu à peu l'idée caractéristique de la métaphysique, l'acte pur de la pensée absolue. L'épicurisme retranche toute

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idée d'action et de puissance, et réduit tout à une matière inerte. Le stoïcisme fait redescendre dans la matière la pensée, dans la puissance l'action, et la métaphysique dans une physique nouvelle. (Ravaiss., Met. d'Ar., t. II, p.' 26.)

Epicure, sauf quelques points de détail, emprunta à Démocrite son explication atomistique du monde. Il n'existe que des corps : xo itâtv èaxt aw{xa (D. L., X, 39). Les corps sont formés de particules élémentaires, d'atomes indivisibles (D. L., X, 56), immuables (X, oij dont les propriétés essentielles sont la grandeur, la figure, le poids! Les atomes (en nombre infini) sont séparés par le vide, qui seul rend possible le mouvement. (D. L., X, 42, 44); ils sont indépendants les

uns des autres (àiraÔeT;, P[ut.,Adv. Colot., 8; àxpsuxou;; xat àff'j{i."7raeci<;, ibid.y 10) ; ils ne peuvent avoir d'autres rapports que ceux qui résultent des hasards du choc et du mouvemenL Ils ont une pesanteur naturelle en vertu de laquelle ils tombent éternellement dans la même direction et avec la même vitesse. (D. L., X, 43.) Mais, et c'est ici qu'Épicure se sépare de Démocrite, il faut encore, pour expliquer la rencontre des atomes, leur attribuer un pouvoir de s'écarter de la ligne droite, et de s'en écarter, sans raison, en tel point indéterminé de l'espace et du temps. (Lucr., II, 221.) Cette déviation, cette déclinaison des atomes est si faible que nos sens ne peuvent la percevoir, mais elle est nécessaire et suffisante pour expliquer la formation des mondes. (Lucr., II, 243.) L'univers, une fois consîitué par la rencontre fortuite des atomes, est régi par des lois inflexibles, nécessaires. Tout s'explique mécaniquement par la rencontre des atomes, sans qu'il soit besoin de faire intervenir l'intelligence et la finalité.

Pour les Stoïciens, comme pour les Épicuriens, c'est un axiome

que tout ce qui est réel est corporel : ovTa yàp (Jiova xà awixaxa xaXoùaiv. (Plut., Adv. St., 30.) Le corps, c'est l'étendue, ce qui a trois dimensions : aa>(xa 8'ècrcl xo xpi^^w; Siacjxaxov (D. L., VII, 135). Non seulement l'âme humaine et Dieu, ou la Providence qui pénètre l'univers de raison et d'harmonie, sont des corps, mais encore toutes les déterminations qui distinguent les choses les unes des autres le sont également. La qualité (uotoxTiç) s'explique par l'action d'un souffle, d'un ■esprit igné, qui du centre de chaque chose se répand dans toute la masse, et de la périphérie revenant au centre l'embrasse, la contient ((Tuvij^et) et fait l'unité, la sympathie de ses éléments : -^ itokSxt.ç £0X1 irveôjxa àvxtoxpscpov ècp'eauxo. Et il ne s'agit pas seulement ici des propriétés physiques, mais des qualités morales ; les vertus et lès vices sont des corps, c'est-à-dire qu'ils résultent de lactivilé de 1 àme, et celle-ci de la tension de l'esprit igné qui est Tâme même.

J. HiST. DE LA PHIL. 46

Placet nostris, quod bonum est, esse corpus, quia quod bonum esl facit : quidquid facit, corpus est.., Sapientiam bonum esse dicuiU : sequitur, ut necesse sit illam corporalem quoque dicere. (Sén., £p.

Ce qu'il y a de remarquable, c'est que ce matérialisme n'est pas, pour les Stoïciens, le point de départ d'une explication mécanisle de la vie universelle. Ils sont dynamistes, et peu de philosophes ont fait un plus grand usage des causes finales. Le corps n'a pas seulement les propriétés mathématiques que lui reconnaissent les Epicuriens. Il y a en toutes chose deux principes étroitement unis, un principe passif, qui est la matière, un principe actif, qui est la force ou la cause.

Dicunt, ut scù, Stoici nostri, duo esse in rerum natura, ex quitus omnia fiant, causam et materiam. Materia jacet iners, res ad omnia parata, cessatura st nemo moveat. Causa autem, id est ratio, materiam format et quocumque vult versât, ex illa varia opéra producit. Esse débet ergo unde aliquid fiat,demde a quo fiât. Hoc causa est, illud materia. (Sén., Ép. 65, 2.)

Ainsi la matière et la force sont les deux éléments indissolubles qui constituent chaque être. L'élément passif ou matériel est la substance du corps (ouata), ce par quoi il existe (D. L., VII, 150) ; 1 élément actif ou la force en est la qualité, la manière d'être (uoiott.;). La force ne fait avec la matière qu'un seul et même être ; elle se meut en elle et avec elle; elle est donc comme un germe, une semence, qui en contient à l'avance et en développe successivement, selon les lois de la raison, toutes les déterminations : Xo^o; ausp- ]xaLZiY.k. (D. L., VII, 136.) Cette force qui informe la matière, et qui renferme en elle la raison de tous les changements du corps est le feu, non pas le feu grossier que nos sens nous révèlent, et qui détruit tout loin de rien produire, mais un feu éthéré, qui engendre toutes choses avec une science et un art consommés: itOp xs/vixov ôot-}) pao(2:ov tU Y^vsatv. (D. L., VII, 156.) Le monde des Stoïciens n'est pas, comme celui d'Épicure, composé de parties indépendantes et sans action mutuelle, tout y est lié, au contraire; une même force, une même raison le parcourt, en fait un tout continu et sympathique : irâv auve^s^, (TU|j.TraO£;. Ainsi tout est corps, mais il n'en faut pas moins distinguer la matière et la force. Ce n'est pas à dire que le dualisme soit le dernier mot du système. Le principe de tout ce qui est, c'est le feu primitif et divin ; tous les autres éléments ne sont que ses métamorphoses ; la matière est son relâchement, sa dégradation. Si tout vient du feu divin, tout doit y retourner ; notre univers n'est qu'un épisode périodique de la vie divine.

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IVéo-Platonisme ; réaction contre le matérialisme. — Avec les Néo-Pythagoriciens et les Néo-Platoniciens commsnce une nouvelle réaction contre le matérialisme. Cette doctrine, qui prétend tout expliquer avec ce qu'on peut voir et toucher, ne pouvait convenir à des esprits élevés à l'école de Platon, et animés déjà par le souffle du sentiment rehgieux venu de l'Orient. Dans latrinité dePlotin, la première hypostase, l'Un, d'une absolue simpHcité, ne peut rien contenir d'analogue à la matière. Mais déjà dans l'inteUigence il y a plurahté.

S'il y a plusieurs idées , il est de nécessité (iv^Y^Ti) qu'il y ait en elles quelque chose de commun, et aussi quelque chose de propre par quoi elles diffèrent l'une de l'autre. Ce quelque chose de propre (cStov), cette différence qui les spécifie est forme (fiopfif,). Mais qui dit forme dit quelque chose qui reçoit la forme (el U ixopcpr;, laxt xal tô jAopf ou.aevov), quelque chose à quoi est relative la différence (irepl ô -f. Sia^op jt). Or c'est la matière qui reçoit la forme (eaxtvdfpa xil CX-rj fi T^v ixopcp^v 5exo[X£V7i xal iel xô ÛTtoxetfievov). (Plotin, Ennéad., II, iv, 4.)

D'ailleurs notre monde sensible est l'image du monde intelligible, or il est composé de matière et de forme, donc il doit y avoir là-haut aussi de la matière : xàxsT SeT oX-riv elvat {ibid.). Mais il ne faut pas concevoir la matière dans le Nouç, d'après l'analogie de ce que nous appelons matière ici-bas. La matière intelligible est complètement informée et animée par le principe supérieur, la matière sensible résiste à la forme ; la première est un être, la seconde un non-être, la première est éternelle comme l'idée, la seconde soumise à un perpétuel devenir.

Lors même que la matière des corps, dit Plotin , devient une chose déterminée, elle n'est ni vivante, ni pensante; elle est morte malgré sa beauté empruntée {iXkà. vsxpôv xexo<T{i.Ti{iévov). Au contraire, la matière intelligible a une réalité véritable, elle est vivante et pensante : f, ôsîa uXti XaêoOaa xà optÇov aÙT^^v ÇwijV wpiaiiévTiv xal voepàv fyet. {Ennéad., II, iv, 5.)

Il semble dès lors qu'il n'y ait là qu'un rapprochement de mots ; mais ce rapprochement n'est pas sans raison : déjà avec la seconde hypostase commence cette procession, qui de plus en plus s'éloigne de l'unité absolue et ne trouve son terme dernier que dans la matière.

Ce qui est concentré dans le monde intelligible se divise et se disperse dans le monde sensible : l'unité devient pluralité, l'harmonie lutte et opposition, l'éternité temps et succession. La raison de cette existence inférieure, c'est la matière. Plotin reprend les idées de Platon. •

La matière est le substratum général qui persiste sous les transformations

des éléments les uns dans les autres (uiroSo/r., uitoxstjAevov) {Enn., II, iv, 6). Elle est sans forme, absolument indéterminée, sans aucune qualité (cXttoioç) {ibid. 8). Par elle-même elle ne possède même pas la grandeur, qui ne lui appartient qu'autant que le concept de grandeur se réalise en elle {ibid.) ; elle est, comme dans le Timée, l'espace prêt à tout recevoir. H ne faut donc pas dire qu'elle est corps (àaw^iaxoO, carie corps lui est postérieur (uaxepov) et suppose la synthèse (ff;5v0£TOv) d'une matière et d'une forme {Enn., lll, vi, 7). Elle n'est rien de réel, elle est la simple possibilité de l'être; par elle-même elle est la privation de tout, l'occasion pour autre chose d'apparaître en elle (spTijxta irivxwv ouaa, àXkà riYvexai jxèv alxia SXkoii xoû çaiveaeai) {Enn., 111, vi, 15).

En un mot, elle est le non-être (àXTiOivû; jx^ ov), ce qui manque de toute réalité, ce dont le bien est absent, et c'est en ce sens que Plotin l'appelle le mal, Ttpwxov xaxdv {Enn., I, viii, 3). (Voir Zellcr, tom. V, 2* édit., p. 486.)

Il faut reconnaître que cette définition de la matière n en donne pas une idée positive et qu'on a du mal à entendre ce rien qui est quelque chose.

Renaîssance des sciences. — Le problème de la matière de nouveau posé. — Atomîsme de Gassendi. — Au moyen âge, on se borne à reprendre les idées de Platon et surtout celles d'Aristote sur la distinction de la matière et de la forme. Signalons cependant une exception : en 1348, à Paris, Nicolas d'Autrecour était condamné pour avoir dit que « dans les phénomènes de la nature il n'y a pas autre chose que le mouvement des atomes s'unissant ou se séparant. » (Prantl, Gesch. der Log,, IV, p. 2.) C'est seulement à partir du wi** siècle que la renaissance des études scientifiques, puis les grandes découvertes de Copernic et de Galilée ramènent l'attention sur les problèmes cosmologiques et par suite sur l'essence de la matière. Le sentiment de la vie universelle inspire d'abord un panthéisme poétique et assez vague.

L'infinie variété des formes, dit Bruno, sous lesquelles la matière nous apparaît, elle ne les empnmte pas à un autre être, elle ne les reçoit pas du dehors, mais elle les tire d'elle-même, elle les fait sortir de son propre soin. Elle n'est pas ce prope nihil à quoi certains philosophes ont voulu la réduire; elle n'est pas une puissance nue, pure, vide, sans efficacité, sans perfection et sans action... Elle ressemble plutôt à l'accouchée qui, par ses efl'orts convulsifs, pousse l'enfant hors de son sein... La matière n'existe pas sans les formes, bien au contraire, elle les contient toutes, et en développant ce qu'elle porte en elle-même de voilé, elle est en réalité toute la nature et la haère des vivants. (Cité par Lange, Uist. du mater., tr. fr., t. l^r, p. 215.)

A côté du panthéisme, nous voyons reparaître l'atomisme. Entre tous les philosophes de l'antiquité Bacon met au premier rang Démocrite.

Il juge « que cette philosophie, qui a écarté Dieu du système du monde, ne

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reconnaissant pour cause des choses particulières que la seule nécessité sans l'intervention des causes finales, a beaucoup plus de solidité et a pénétré plus avant dans la nature que celles de Platon et d'Aristote ». {De Dig. et Aug,, .se. III, 4.) Il ne veut pas « se perdre dans les atomes, dont l'existence suppose le vide et une matière immuable (deux hypothèses absolument fausses [N. 0., II, 8) ; mais il cherche le principe des formes dans « les particules véritables de la matière, telles qu'on les trouve dans la nature ». {Ibid.)

C'est un philosophe français Gassendi qui a renouvelé chez les modernes la conception atomiste de l'univers. « Parmi tous les systèmes de l'antiquité, il choisit avec un jugement sûr celui qui répondait le plus complètement aux tendances empiriques des temps modernes » (Lange). La réhabilitation d'Épicure « mérite d'être rangée parmi les tentatives les plus originales de cette époque ». [Id.) Dans son ouvrage intitulé : Exercitationes paradoxicx contra Aristotelem (1624-1645), dont il brûla cinq livres sur le conseil de ses amis, Gassendi attaque Aristote, défend le système d'Épicure. Par le sommaire des livres perdus nous voyons qu'il adoptait le système de Copernic et la théorie de l'immensité du monde telle que nous l'expose Lucrèce. En 1643, il commença sa polémique contre Descartes par la publication de ses Disquisiliones anticartcsianx. C'est de 1646 à 1653 que datent la plupart de ses écrits sur Épicure, ainsi que Texposé de ses propres doctrines. Pour lui, l'univers est un tout coordonné, dont les éléments constitutifs sont les atomes, qui sont eux-mêmes des déterminations du principe permanent, indestructible, qui est la matière. Aucun corps ne vient de rien. Les atomes, identiques quant à la substance, diffèrent quant à la forme. La naissance et la dif^parition des choses ne sont qu'une réunion et une séparation des atomes. A Tencontre des matérialistes français du xvni« siècle, Gassendi ne déduit pas l'athéisme des principes de son système. Dieu est le créateur de la matière.

l>escartes : Tesscnce de la matière est retendue. — Mécanisme g;éométrique. — « Il est très évident que tout ce qui est vrai est quelque chose, la vérité étant une même chose avec l'être, et j'ai déjà amplement démontré que toutes les choses que je connais clairement et distinctement sont vraies. » (.5'' Médit.) Descartes applique cette méthode à la matière pour en déterminer l'essence. Il s'agit, pour lui, de faire de l'idée de matière, telle qu'elle se trouve en notre pensée, une critique qui. la dégage de toutes les obscurités, de tous les apports sensibles, et la fasse apparaître dans ce qu'elle a de clair et distinct. (5" Médit.)

Dans un objet matériel quelconque, un morceau de cire par

LA MATIÈRE

exemple, il y a une multitude confuse de propriétés variables, instables même, qui e'veillent dans le sujet pensant autant de perceptions plus ou moins obscures. De ce morceau de cire on dira qu'il a telle ou telle couleur, telle ou telle forme , telle ou telle saveur. Ces dénominations expriment-elles l'essence de la matière ? En aucune façon. Approchez du feu le morceau de cire, couleur, odeur saveur, tout s'évanouit pour laisser place à une masse étendue molle et flexible, dont on dit cependant encore que c'est de la cire. {Jê^ Médit.) Par suite, toutes les qualités secondes, dont le vulgaire, fait autant de propriétés de la matière, dépendent des circonstances extérieures et de la sensibilité du sujet , plutôt qu'elles ne constituent véritablement l'objet matériel. Tout ce que nous pouvons demander aux sens , c'est l'indication de ce qui dans l'objet nous est utile ou nuisible.

Il suffira que nous remarquions seulement que tout ce que nous apercevons par l'entremise de nos sens se rapporte à l'étroite union qu'a Tàme avec le corps, et que nous connaissons ordinairement par leur moyen ce en quoi les corps du dehors nous peuvent ou profiter ou nuire, mais non pas quelle est leur nature. Car après cette réflexion nous quitterons sans peine tous les préjugés qui ne sont fondés que sur nos sens, et ne nous sei^virons que de notre entendement pour en déterminer la nature, parce que c'est en lui seul que les premières notions ou idées, qui sont comme les semences des vérités que nous sommes capables de connaître , se trouvent naturellement. {Princ. de la PAiY., n,3;cf. e^Méd.)

Toutes les qualités secondes ne sont donc pas des réalités ; elles n'off'rent aucune prise à l'entendement, et il n'y a de réel que ce qui est aperçu clairement par l'esprit.

La seule propriété essentielle et fondamentale qui persiste à travers toutes les modiflcations, et dont l'esprit puisse avoir une connaissance claire et distincte, c'est l'étendue ou extension en longueur, largeur et profondeur.

J'imagine distinctement cette quantité, que les philosophes appellent vulgairement la quantité continue, ou bien l'extension eu longueur, largeur et profondeur, qui est en cette quantité, ou plutôt en la chose à qui on l'attribue. De plus, je puis nombrer en elle plusieurs diverses parties et attribuer à chacune de ces parties toutes sortes de grandeurs, de figures, de situations, de mouvements ; et enfin je puis assigner à chacun de ces mouvements toutes sortes de durées. Et je ne connais pas seulement ces choses avec distinction, lorsque je les considère ainsi en général ; mais aussi, pour peu que j'y applique mon attention, je viens à connaître une infinité de particularités touchant les nombres, les figures, les mouvements, et autres choses semblables, dont la vérité se fait paraître avec tant d'évidence et s'accorde si bien avec ma nature, que, lorsque je commence à les découvrir, il ne me semble pas que j'apprenne rien de nouveau, mais plutôt que je me ressouviens de ce que je savais déjà auparavant. (5« Médit.)

Ainsi donc, parmi toutes les qualités que le vulgaire attribue h la matière, une seule, indépendante de la sensation et aperçue clairement par l'esprit, lui est essentielle, et possède une réalité objective, c'est l'étendue :

La nature de la matière ou du corps pris en général ne consiste pas en ce qu'il est une chose dure, ou pesante, ou colorée, ou qui touche nos sens en quelque façon, mais en ce qu'il est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur. {Princ, de laPhil., Il, 4.)

Le corps, dont l'essence est l'étendue, n'est pas différent de l'espace où il est contenu.

Après avoir examiné cette pierre, nous trouverons que la véritable idée qui nous fait concevoir qu'elle est un corps consiste en cela seul que nous apercevons distinctement qu'elle est une substance étendue en longueur, largeur et profondeur : or cela même est compris en l'idée que nous avons de l'espace, non seulement de celui qui est plein de corps, mais encore de celui qu'on appelle vide. [Princ. delà PhiL, U, 11.)

De ce que l'espace et le corps sont identiques, il résulte d'ailleurs qu'il n'y a pas de vide :

Pour ce qui est du vide au sens que les philosophes prennent ce mot, à savoir pour un espace où il n'y a point de substance , il est évident qu'il n'y a point d'espace en l'univers qui soit tel, parce que l'extension de l'espace ou du lieu intérieur n'est point différente de l'extension du corps. [llid., JI, 16.)

!l n'y a pas non plus d'atomes , c'est-à-dire de parcelles de matière indivisibles : toute étendue donnée, si petite qu'on la suppose, peut être divisée en deux ou plusieurs parties plus petites à l'infini. [Ibid., II, 20.) Le monde, ou la matière étendue qui compose l'univers, est aussi infini en grandeur, on ne saurait lui assigner de •limites dans l'espace. {Ibid., II, 21.) L'espace étant plein, le mouvement « est le transport d'une partie de la matière ou d'un corps du voisinage de ceux qui le touchent immédiatement et que nous considérons comme en repos dans le voisinage de quelques autres ». [Ibid.j II, 25.) Quand une partie de la matière se meut, une autre prend immédiatement sa place, c'est-à-dire que tout mouvement est curviligne, un tourbillon.

On le voit. Descartes, par une méthode subjective, bien différente de celle deDémocrite, réduit, comme lui, à l'unité la multiplicité des propriétés de la matière, et les ramène toutes à l'étendue. Il y a dans la théorie de Descartes , comme dans celle de Démocrite, une réduction de la qualité à la quantité, mais chez l'un à la quantité discontinue, qui est le nombre (les atomes sont les unités).

chez l'autre à la quantité continue, qui cstrétendue. Au mécanisme arithmétique de Démocrite, Descartes oppose un mécanisme géométrique.

Spinoza : retendue, attribut de Dieu; les corps, modes de cet attribut. — Spinoza réduit, comme Descartes, toutes les propriétés de la matière à l'étendue. Mais 1 étendue n'est pas, pour lui, une substance; elle est un attribut de la substance 'unique ou de Dieu, le seul de tous les attributs infinis de Dieu qui, avec la pensée, soit accessible à l'intelligence humaine. « L'étendue est un attribut de Dieu ; en d'autres termes. Dieu est chose étendue. » [Eth., II, 2.) L'étendue divine est infinie; les différents corps, qui en sont les modes, sont seuls finis. Dieu, bien que chose étendue [res extensa)y est indivisible.

La substance absolument infinie est indivisible. Si la substance infinie était divisible, les parties qu'on obtiendrait en la divisant retiendraient ou non la nature de la substance absolument infinie. Dans le premier cas on aurait plusieurs substances de mémo nature, ce qui est absurde. Dans le second cas la substance absolument intinie pourrait cesser d'être, ce qui est également absurde. {Eth., II, 13.)

Dieu est donc à la fois étendu et indivisible. Cette proposition peut paraître contradictoire à ceux qui, ne pouvant s'élever audessus des préjugés de l'imagination, se représentent l'étendue divine sur le modèle de tel ou tel corps déterminé. Mais Dieu,, bien qu'étendu, est incorporel.

On se représente souvent Dieu comme formé à l'image de l'homme , d'un corps et d'un esprit, et sujet ainsi que l'homme aux passions... Tous ceux qui ont un peu considéré la nature divine nient que Dieu soit corporel, et ils prouvent fort bien leur sentiment, en disant que nous entendons par corps toute quantité qui a longueur, largeur et profondeur et qui est terminée par une certaine figure, ce qui ne peut se dire de Dieu, l'être absolument infini, sans la dernière absurdité. {Etli., 1, 15 sch.)

De ce que Dieu ne peut être conçu comme un corps, plusieurs en concluent que l'étendue ne saurait appartenir à Dieu, qu'elle est séparée de la substance divine et créée par Dieu même. C'est oubher que l'étendue telle qu'elle est en Dieu n'est pas cette étendue divisible et même actuellement divisée que nous présente l'imagination. Les parties multiples ou les différents corps qui la composent n'ont qu'une existence phénoménale et ne sont que les modes finis de l'étendue infinie et divine : celle-ci, prise en elle-même, n'a pas de parties.

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C'est un véritable bavardage, pour ne pas dire une folie, que de prétendre que la substance étendue soit composée de parties ou de corps réellement distingués les uns des autres ; c'est exactement comme si l'on s'avisait de former par l'addition et l'accumulation d'un grand nombre de cercles mi carré ou un triangle, ou telle autre chose d'une essence toute différente de celle du cercle. Ainsi donc tout cet échafaudage d'arguments par où le commun des philosophes cherche à démontrer que la substance étendue est finie, croule de soi-même; car on y suppose toujours que la substance corporelle est formée de parties, à peu près comme ceux qui, s'étant une fois mis dans l'esprit que la ligne est composée de points, découvrent ensuite une foule d'arguments pour prouver qu'elle n'est pas divisible à l'infini. {Leit. à L. Meyer, édit. Em. Saisset, III, p. 385.)

Les corps sont les modes par lesquels l'étendue divine s'exprime et se développe : « J'entends par corps un mode qui exprime d'une façon déterminée l'essence de Dieu, en tant qu'on la considère comme chose étendue. » {Eth. y II, déf. 1). Tousles corps ontquelque chose de commun , tous enveloppent le concept d'un seul et même attribut, l'étendue. [Elh., II, lemme 2.) Ce n'est donc pas dans la substance, mais dans les modes qu'il faut chercher le fondement et l'origine des différences entre les corps. On peut les diviser d'abord en deux grandes catégories : les corps simples et les corps composes. Les corps simples ne se distinguent les uns des autres que par le mouvement et le repos, par la lenteur et la rapidité du mouvement. {Éih.j II, lemme 3 , ax. 2.) Les corps simples ne sont pas d'ailleurs des atomes. Spinoza n'admet pas plus que Descartes l'existence des atomes et du vide. Quant aux corps composés, voici la définition qu'il en donne.

Lorsqu'un certain nombre de corps de même grandeur ou de grandeurs différentes sont ainsi pressés qu'ils s'appuient les uns sur les autres, ou, lorsque str mouvant d'ailleurs avec des degrés semblables ou divers de rapidité, ils se communiquent leurs mouvements suivant des rapports déterminés, nous disons qu'entre de tels corps il y a union réciproque et qu'ils constituent dans leur ensemble un seul corps, un individu, qui, par cette union même, se distingue de tous les autres. (£M., 11, 13, défin.)

Les lois auxquelles les différents corps obéissent se ramènent toutes aux lois mécaniques. L'origine du mouvement d'un corps doit être cherchée .dans un mouvement antérieur, et ainsi de suite à l'infini. « Un corps qui est en mouvement ou en repos a dû être déterminé au mouvement ou au repos par un au-tre corps, lequel a été déterminé au mouvemement ou au repos par un troisième corps, et ainsi à l'infini. » {Eih,,\\, 13, lemme 3.) Toute considération de finalité proposée pour l'explication du mouvement d'un corps provient de l'ignorance de la véritable cause mécanique. {Eth., I, Appendice.)

TeHes sont les lois auxquelles obéit cette partie de la nature qui est l'univers matériel, et tels sont les éléments constitutifs qui la composent. La matière, dont toutes les propriétés se ramènent à retendue, est, avec la pensée, un des modes par lesquels se développe la substance infinie ou « la nature naturante ». Mouvements dans l'espace régis par les lois inflexibles de la mécanique, et formant une chaîne ininterrompue ; pensées liées les unes aux autres par des rapports nécessaires, telles sont les deux séries parallèles de faits par lesqueHes la substance unique, immobile, infinie, s'exprime et se diversifie.

llalebranche : rétenclue intelligible et les eorps particuliers. — La théorie de Malebranche sur la matière forme, pour ainsi dire, le trait d'union entre ceUe de Descartes et «elle de Spinoza : d'une part, il identifie la matière et l'étendue; d'autre part, il cherche à rattacher l'une à l'autre la substance étendue et la substance divine. Pour étabhr que l'étendue est l'essence de la matière, il se contente de reprendre les arguments de Descartes. La figure, la divisibilité, l'impénétrabihté , et d'une façon plus générale l'étendue, dont elles ne sont que les modifications, voilà ce sans quoi la matière ne peut être conçue, ce qui en constitue l'essence. {Rech. de la Vér., III, 2" part., VIII, 2.) ^ L'étendue, qui constitue toute la réalité de la matière, n'est pas l'objet d'une simple perception sensible ; eHe est vue par l'esprit humain dans l'intelligence divine, dont elle est une idée. L'idée de l'étendue, telle qu'elle réside dans l'esprit infini, et telle qu'elle est vue en lui par l'esprit fini, « l'étendue intelligible », voilà, en dernière analyse, la cause et la substance véritable des phénomènes matériels, « l'archétype de la matière ». Quant à la perception des diff-érents corps, elle s'explique par la détermination, dans l'étendue intelligible et générale, de certaines portions colorées ou, en d'autres termes, par la projection dans l'étendue de la couleur, qui est une pure modification subjective de l'âme.

«o?f \"'p'* ^PP^ll^J^^^ *®* ^«^Ps. n'est autre chose qu'avoir actuellement pré- ^eu e à 1 esprit 1 idée de l'étendue qui le touche ou le modifie de diverses couleurs : car on ne les voit point directement ou immédiatement en euxmêmes. H est donc certain qu'on ne voit les corps que dans l'étendue intelligible et générale, rendue sensible et particulière par la couleur; et que les couleurs ne sont que des perceptions sensibles que l'âme a de l'étendue, lorsque l'étendue agit en elle et la modifie. {Rép. à Régis, ch. ii.)

L'étendue intelligible n'est pas une abstraction. Etant infinie,

LA MATIÈRE

éternelle, nécessaire, elle ne peut être qu'une idée de l'esprit infini.

Quelles sont les relations de cette étendue intelligible et divine avec les corps particuliers, tels que nous les présente la perception sensible? Les difi'érents corps existent-ils déjà, avec leurs formes particulières et définies, dans l'étendue intelligible? Non.

Il ne faut pas s'imaginer que le monde intelligible ait un tel rapport avec le monde matériel et sensible, qu'il y ait par exemple un soleil, un cheval, un arbre intelligible, destiné à nous représenter le soleil, un cheval et un arbre, et que tous ceux qui voient le soleil voient nécessairement ce prétendu soleil intelligible. {Rech. de la vér., X« éclaire.)

L'étendue intelligible n'est en définitive que la possibilité des corps ayant son fondement dans les perfections infinies de Dieu : possibilité sans doute, mais aussi réalité véritable, puisqu'elle fait partie de l'essence divine. Cette étendue intelligible devient sensible et se particularise, quand elle agit sur notre âme pour éveiller en elle le sentiment de tel ou tel corps.

Toute étendue intelligible pouvant être conçue circulaire , ou avoir la figure intelligible d'un cheval ou d'un arbre, toute étendue intelligible peut servir à représenter le soleil, un cheval, un arbre, et par conséquent être soleil, cheval, arbre du monde intelligible, et devenir même soleil, cheval, arbre visible et sensible, si l'âme. a quelque sentiment à l'occasion des corps pour attachei^ à ces idées, c'est-à-dire si ces idées affectent Vdme de perceptions sensibles. {Rech, de la Vér., X« éclaire.)

Ainsi le monde des corps n'est que l'étendue intelligible fractionnée en une multiplicité de formes particulières, et agissant sur l'âme humaine, pour y éveiller des impressions plus ou moins confuses. C'est le passage à l'acte d'une virtualité, mais d'une virtualité qui est, en dernière analyse, la réalité véritable, puisqu'elle est une partie de l'essence divine.

Il y a donc un double moment dans la théorie de Malebranche sur la matière. Au premier degré, il écarte de l'idée de matière tout ce qui vient de la pure sensibilité subjective (qualités secondes), et il ne retient dans sa définition qu'une seule propriété fondamentale et essentielle, l'étendue. Au second degré, il dépasse ce point de vue tout relatif, pour s'élever au point de vue de l'absolu, pour voir les choses en Dieu. L'étendue lui apparaît alors comme une idée de l'esprit infini, comme une étendue intelligible et divine : il s'éloigne de Descartes pour se rapprocher de Spinoza.*

L'étendue est une réalité, et dans l'infini toutes les réalités s'y trouvent. Dieu est donc étendu aussi bien que les corps, puisque Dieu possède toutes les réalités absolues ou toutes les perfections ; mais Dieu n'est pas étendu comme les

corps, car il u'a pas les limitations et les imperfectious de ses créatures (8e Entr. met., 7.) <« L'étendue intelligible, infinie et divine, c'est Dieu mômenon pas tout Dieu, mais Dieu vu selon le rapport qu'il a aux créatures matérielles, en tant qu'il pense ces créatures, en tant qu'il peut leur donner l'être cest-à-dire en tant qu'il est lui-même l'Être où elles puisent leur réalité empruntée et enfin, si je puis dire, en tant qu'il est leur être. » (Ollé-Laprunc la Phil. de Malebr.. I, p. 203.)

Dans l'hypothèse de Malebranche, Texistence réelle des corps est inutile; aussi n'admet-il cette existence que sur la foi de la révélation qui lui apprend que Dieu a déployé l'étendue intelligible en une multitude de formes diverses et particulières.

Leibnix : les trois clé fi ni fions, de plus en plus métaphysiques de la niafiére. — Leibniz analyse 1 idée de l'étendue, qui paraît aux Cartésiens si simple et si claire, et il y aperçoit des obscurités qui leur avaient échappé. L'étendue, qu'on la regarde comme continue, à la façon des Cartésiens, comme discontinue et composée d'unités séparées par le vide, à la façon des Atomistes, ne peut en aucune manière, selon Leibniz, constituer l'élément substantiel de la matière. Considérer l'étendue comme un être, une substance, est contradictoire. L'étendue est une multiplicité, un composé, dont on chercherait vainement les unités composantes, puisqu'elle est indéfiniment divisible. (Erdm., i23.) L'être véritable, la substance, c'est la force, la monade. Qu'est-ce donc que la matière? Leibniz distingue la matière première ou abstraite, purement passive, et la matière seconde ou concrète, possédant l'activité. « Cette distinction de plus en plus approfondie donne lieu à une théorie de la matière qui se présente à nous sous trois formes de plus en plus métaphysiques. » iVoir la belle Introduction de M. Boutroux à la l/owa^/o/., p. 53, etsuiv.)

^ En se plaçant d'abord au point de vue physique de l'étendue, c'est-à-dire à celui de Descartes même, on peut trouver de la matière une définition plus profonde et plus complète que la définition cartésienne.

A ce point de vue, la matière première ou nue est constituée par Vantitypic (avctTUTTta) et par 1 extension ou Vélendue. (Erdm., 463.) L'antitypie est cet attribut qui fait que la matière est dans l'espace lillud attribuium per quod materia est in spatio{Ibid.).Cest une résistance passive, ce qu'on appelle impénétrabilité, inertie. Loin que cette propriété puisse être ramenée à l'étendue, c'est 1 étendue qui se ramène à la résistance. « La puissance primitive passive on principe de résistance ne consiste pas dans l'étendue, mais dans l'exigence de Utendue : non in extensione, sed in extcnsionis exigentia consista »>, (Erdm., 436), dans la tendance à s'étendre. L'extension est une continuation, une diffusion

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de l'antitypie dans l'espace ; c'est la possibilité primitive de s'étendre passée à l'acte. Ita dum antitypia continue per locum diffunditur seu extenditw\ nec (iliud quidquam ponitur, oritur materia in se, seu nuda. (Erdm., 463.) Si à la matière nue vient s'ajouter un principe de mouvement, une force élastique, on a la matière seconde, mateina secunda seu vestita. Cette matière n'est plus seulement impénétrable et mobile, elle contient un principe d'activité [principium aclivum continet), une force surajoutée {vis activa materiœ superaddita) , qui la rend propre à réagir [repercutit). (Erdm., 466.)

Jusqu'ici nous nous sommes placés à un point de vue tout extérieur; voyons maintenant ce qu'est la matière considérée à un point de vue plus interne, au point de vue de la monade. La monade est une substance spirituelle, créée et finie, en société et en contact avec d'autres monades finies et créées comme elle. Il en résulte qu'elle n'est pas susceptible d'un plein développement, que toutes ses tendances ne passent pas à l'acte, qu'elle est arrêtée pour ainsi dire dans son expansion par son caractère fini, d'une part, et de l'autre par ses relations avec les autres monades finies. Cette passivité de la monade, cet arrêt qui entrave son développement, c'est là ce qui, selon Leibniz, constitue la matière première, A cet élément purement passif s'ajoute, dans toute substance complète, un principe actif ou entéléchie,

'< Materia prima propria, id est potentia passiva priinitiva, ab activa inseparabilis, ipsi Entelechix [guam complet, ut monada , seu suhstantiam completam constituât) concreatur. » (Erdm., 456.) Cette force purement passive, inhérente à toute monade, est le principe de l'antitypie et de l'extension, c'est-à-dire de la matière première , dont nous avons parlé plus haut. Quant à la matière seconde, considérée de ce point de vue de la monade-substance, elle est un aggrégat de monades. « Ex pluribus inonadibus i^esultare materiam secundam iintetligimus), cum viribus derivatis, actionibus, passionibus, guœ non sunt, nisi cntia per aggrf gationem. » (Erdm., 436.)

Elle est formée d'un nombre infini de substances complètes, ayant chacune leur entéléchie et leur matière première, que domine une monade centrale; en un mot, elle est un corps organique.

La matière seconde, comme par exemple le corps , n'est pas une substance ; elle est un amas de plusieurs substances, comme un étang plein de poissons, ou un troupeau de brebis... (Erdm., 736.) Chaque portion de la matière peut être conçue comme un jardin plein de plantes et comme un étang plein de poissons. Mais chaque rameau de la plante, chaque membre de l'animal , chaque goutte de ses humeurs est encore un tel jardin ou un tel étang. {Monad., 67. Krdm., 710.)

En résumé, la matière seconde, ou corps organique, est la représentation extérieure, le phénomène, et comme la figuration dans l'étendue d'un groupe de monades ou de substances simples, présidées par une monade dominatrice. Cette représentation dans

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rétendue résulte-t-elle immédiatement du groupement même des monades ou se fait-elle au moyen d'un vinculum substantiale, d'un principe intermédiaire réalisant les phénomènes? [Leit. au P, des Bosses.) Dans un ou deux endroits Leibniz paraît faire du vinculum substantiale une réalité distincte des monades, quelque chose de réel et de substantiel qui soit le sujet des attributs et des modifications communes, vinculum reale seu substantiale aliquid, quod sit subjectum communium seu conjungentium prœdicatorum et modificationum. (Erdm., 741.) Mais la logique de son système l'empêche d'admettre l'existence d'une entité spéciale chargée d'unir entre elles les substances simples, et il déclare en propres termes que le vinculum substantiale n'est que la liaison même des monades résultant de rharmonie préétablie entre leur activité et leur passivité : vincula illa, quod habent reale, habebunt in modificatione cujuslibet monadis, et harmonia seu consensu monadum inter se. (Erdm., 713.) Considérer la monade comme une substance subissant Faction des autres monades et réagissant sur elles, c'est ne pas pénétrer encore au fond des choses. La monade, sans doute, est une substance, mais elle est aussi et surtout un centre de perception, une activité qui se développe spontanément. Dès lors le principe passif qui réside au fond de toute substance créée, ou, en d'autres termes, la matière première n'est pas, comme il nous avait semble d'abord, un obstacle venu du dehors, mais une entrave tout interne que rencontre au sein de la monade la représentation des autres monades. Substantia agit quantum potest, nisi impediatur; impeditur autem, etiam substantia simplex, sed naturaliter non nisi inius a se ipsa. (Erdm., 740.) Chaque monade doit représenter tout l'univers, et elle ne peut le représenter qu'à son point de vue, qui n'est pas le point de vue central et absolu ; chaque monade trouve donc dans sa nature finie un principe de perceptions confuses. La matière première, en dernière analyse, c'est cette imperfection nécessaire, cette limite interne de la monade. Quant à la matière seconde ou l'organisme, elle est, à ce point de vue, « le groupement et l'arrangement des perceptions confuses aboutissant à une perception distincte. Il n'est pas de perception distincte qui ne contienne en elle une infinité de perceptions inférieures, et ainsi de suite à l'infini. L'organisme n'est, en dernière analyse, que le travail de l'esprit organisant ses perceptions. » (E. Boutroux, op. cit.)

Tels sont les trois moments de la théorie de la matière. Au premier degré, Leibniz définit la matière par l'étendue, à la façon de

Descartes, mais il dépasse déjà la définition cartésienne en montrant / le principe passif de résistance, l'antitypie, l'exigence de l'étendue, antérieure à l'étendue. Au second degré, la matière, envisagée au point de vue de la monade substance, lui apparaît comme une limitation des substances finies les unes par les autres. Enfin au troisième degré, considérant la monade non plus seulement comme une substance en communication avec d'autres substances, mais comme un centre de perception, comme une activité toute spontanée, il fait de la matière l'entrave interne que rencontre, au sein de la monade, la représentation des autres monades.

Berkeley et Hume nient Fexîstence de la matière. — Bien qu'il réduisît l'étendue à une apparence, à « un être de raison », Leibniz laissait cependant à la matière un certain degré de réalité objective : elle éta.it une apparence bien fondée {bene fundata). Berkeley va plus loin : il nie que la matière ait en dehors de l'esprit aucune réalité. Les qualités premières, comme les qualités secondes, ne sont que des modifications du sujet sentant, et n'ont en dehors de lui aucune existence. Lorsqu'on a ainsi dépouillé la matière de toutes ses qualités primaires et secondaires, que reste-t-il? absolument rien. A quoi bon supposer un substratum: invisible, inconnaissable ? On n'en peut avoir aucune idée positive. On ne peut pas l'appeler la cause de nos impressions, puisqu'on le suppose inactif et passif. Dira-t-on qu'il est répandu sous les attributs? Mais alors il faut le définir par l'étendue, et c'est s'engager dans une régression à l'infini.

« Puisque la substance corporelle est, selon vous, le substratum ou soutien (le l'étendue, il faudra qu'elle ait elle-même une autre étendue qui la rende propre à être substratum ou soutien, et ainsi de suite à l'infini. » (/er Dial. de Ifj/l. et de Philon.) 11 faut donc renoncer à l'existence extérieure d'une substance matérielle, c'est-à-dire à son existence « distincte de la qualité d'être aperçue ».

Hume souscrit aux conclusions négatives de Berkelej^ : « Il est évident que les couleurs, les sons, existent de la même manière pour les sens que le mouvement et la solidité... Il est évident aussi que les couleurs, les sons, etc., sont à l'origine sur le même pied que la douleur causée par l'acier et le plaisir éprouvé près du feu. » (Z>e la Nat. hum., I, 4, 2.) L'idée même d'une existence extérieure est une illusion, et en réalité nous ne sortons jamais de nous-mêmes, de nos perceptions subjectives. Il n'y a donc pas de matière distincte de l'esprit, il n'y a qu'une croyance, très forte-

•ment enracinée, à la réalité de la matière, « à une existence continuée et distincte [a continue and distinct existence). » Chaque matin nous croyons revoir le même soleil que nous avons vu la veille, « mais c'est une illusion grossière de supposer que nos perceptions semblables sont numériquement les mêmes, et c'est cette illusion qui nous mène à l'opinion que ces perceptions sont Ininterrompues, et qu'elles existent encore, même lorsqu'elles ont •cessé d'être présentes aux sens. » [Ibid.)

Le matépîallsnie français au dix-huitième siècle.

— Le mouvement matérialiste qui se produisit en France au xvni" siècle, dérive de causes variées. Le matérialisme qui, en Angleterre, depuis Hobbes et Newton jusqu'à Hartley et Priestley, n'avait cessé de se concilier avec la foi religieuse et le déisme, devint, en France, un instrument d'opposition contre les croyances catholiques. (Lange, Hist. du Matérialisme.) Les matérialistes français combinèrent le scepticisme religieux de Bayle avec la conception mécanique du monde. U Histoire naturelle de Vâme (1 745) de La Mettrie contient le germe des théories qu'il développera lui-même plus tard dans son Homme-machine, et qui étaient appelées à un si grand retentissement. Pour connaître les propriétés de l'âme, qu'on ne connaît pas dans son essence, il faut étudier celles du €orps, dont nous ignorons d'ailleurs la nature intime aussi bien. La matière concrète et réelle n'est jamais dépourvue de mouvement; le mouvement est une de ses propriétés essentielles; même lorsqu'il n'est pas aperçu, il existe comme possibilité. Outre le mouvement, la matière possède la faculté de sentir, et l'hypothèse d'une âme distincte de la matière, logée soit dans un point, soit dans une région du corps, est inadmissible. La Mettrie fut plus net et plus catégorique dans le plus célèbre de ses ouvrages, r Homme-machine, 1748. « Leibniz, dit-il, a spiritualisé la matière, au lieu de matérialiser lame. » Descartes a eu tort, lui aussi, de distinguer deux substances. Les erreurs des métaphysiciens viennent de ce qu'ils ont procédé a priori. Or la machine compliquée qui est l'homme, ne peut être connue qu'a posteriori, par les sens et l'expérience. La Mettrie examine l'influence des milieux, de la nourriture, de l'éducation sur le tempérament, du tempérament sur le moral. L'homme est une machine matérielle. L'âme n'est qu'un principe de mouvement, un ressort de la machine. « La pensée est si peu incompatible avec la matière qu'elle en semble ^tre une propriété comme l'électricité, la motricité, l'impénétrabilité

LA MATIÈRE ^3

et l'étendue; en un mot l'homme est une machine, et il n'y a dans tout l'univers qu'une substance diversement modifiée. »

Le monument le plus important du matérialisme français au xviir siècle est le Système de la Nature du baron d'Holbach C'est dans la première partie de l'ouvrage que sont exposés les' principes généraux du système, les idées de l'auteur sur la nature la matière, le mouvement et ses lois. Puis vient l'étude de l'homme, de sa prétendue distinction en homme physique et en homme moral, de son origine. La seconde partie est consacrée à la discussion et à la réfutation des principaux arguments par lesquels on cherche à prouver l'existence de Dieu. La nature est le grand tout matériel et physique, qui renferme tous les êtres, et en particulier l'homme, être purement physique et matériel. (P. 2.) De quoi se compose cette nature, qui est la seule réalité existante ? De matière et de mouvement. « L'univers, ce vaste assemblage de tout ce qui existe, ne nous off^re partout que de la matière et du mouvement; son ensemble ne nous montre qu'une chaîne immense et non inter^ rompue de causes et d'efl^ets. » (P. 8.) Le mouvement est un fait universel et constant dans la nature : le repos absolu n'existe pas. Seulement il y a deux sortes de mouvements : les mouvements communiqués, imprimés de l'extérieur à un corps et sensibles pour nous, les mouvements internes et cachés qui se produisent à l'intérieur même du corps, entre ses différentes molécules, et que nous ne pouvons immédiatement saisir par les sens. A cette dernière catégorie appartiennent, par exemple, les mouvements que la fermentation fait subir aux molécules de la farine, la croissance de la plante et de l'animal , enfin ce qu'on appelle les facultés intellectuelles de l'homme, ses pensées, ses passions, ses volontés. En ce qui concerne la matière d'Holbach n'est pas strictement atomiste. II admet bien des molécules élémentaires, mais il avoue que l'essence des éléments est inconnue. Nous n'en connaissons que quelques propriétés, que nous distinguons par les eff*ets ou changements produits sur nos sens. (P. 25.) C'est au mouvement que sont dues toutes les modifications de la matière. (P. 26.) Dans ce qu'on appelle les trois règnes, il se fait un échange et une circulation continuelle des molécules de la matière.

Depuis la pierre, formée dans les entrailles de la terre par la combinaison intime de molécules analogues et similaires qui se sont rapprochées, jusqu'iu soleil, ce vaste réservoir de particules enûammées qui éclaire le firmament; depms 1 huître engourdie jusqu'à l'homme actif et pensant, nous voyons une rogression non mterrompue, une chaîne perpétuelle de combinaisons et de mouvements, dont il résulte les êtres qui ne diffèrent entre eux que par la

J. Hist. de la çhil.

variété de leurs matières élémentaires et d«''< proportion» de ce» mêmes éléments, d'où naissent ses façons d'exister et d'agir infiniment divrrftltléofl.(P.:il.)

Kant : définition de la niallèrc; force expanHive et pépidslve. — Hume, niant qu'il y eût rien en delior» de Te»;prit, cherchait dans l'esprit, c'esl-A-dirc dans rassociation, opérée par l'habitude et l'imagination entre les imprcKsion» subjtîctivfîs, l'origine de la croyance à la réalité de la matit'în^. (i'fîst rgahîmrnt dans Tesprit, non plus dans ses habitiideft empiricjue.s et kck impressions contingentes, mais dans sck lois nécessaires et apnori, que Kant cherche le principe de la formation d'un monde de pliénomènes objectifs. Non qu'il abandonne, comme Hume, ThypothôBe d'un monde extérieur à l'esprit, mais il le dérlan» inaccessible. Dan^ U construction du monde extérieur, l'esprit n'apporte que U forme; TéKinent matériel lui vîeût d'aJIIeurs» des cIhxscs en soi.

1^ théorie Je la matière comprend ainsi commr trois moments : i* qu e&t-ce que la matière en eilo^nteftin tant que réalité extérieure à l'esprit? c'est le point de vue métaphy^^ique ; le problème e«t insoluble; 2* comment avec ses formes, -tes catégories» Tcupril I^rvient-il à poser en face de lui un monde objectif ? c*est le point de vue de la critique. l/K<(thétiquo tranecendanlale el une partie de la Logique tran!fc<^ndnntalc sont consacrées à ré^udre cette •eçondc question. 3* Le monde objectif une fois posé en dehors de rcspril, grâce à l'action combinée des lois a priori de l'esprit, qui apporte IVlémont formel, et de cette réalité extérieure qui foiiniit Télément matériel , que. faut-il entendre par la matière ? C*csl le point de vue inirement scientiflquc. Kant répond à cette qii<%tioti dans Touvrage intitulé : Mt(apky$whe Anfangtfvùnde der Naturwiutuukaft. (Éd. Schubert et Rosenkranz, t. V.)

Dans le senf; le plus général, la matière est un tjudfjuc chose qui affecte nos scn?», et comme nos sens ne peuvent être affectés que par le mouvement, la première détermination de la matière est le mouvement. La matière cxt d*abord ce qui est mobile dans l'espace. dos Ûftwrglic^r im Hattme. (T. V. p. 3â0.) La matière délinie ainxi, Kant passe anx lois de U communication du mouvement : c'cil lobjel de la pkûrùnomw; puis à ce qu'il ap|)elle la dynami^^ue; et c'est lÀ qu*il complète sa définition de la matière. Considérée non plus comme une p«re quantité, mais d.ms sa qualité, la matiér^^ t»t le mobile qui remplit un «spnce. ïlemplir un espace, c'est réwster * tout ce qui veut pénétrer en cet espace» opposer au mouvemcnl ,du dehors un mouvement contraire. Comme toute résistance suppôt

LA MATIfillE j^

une force de réeîstance, et tout mouvement une force molnce la ma. tiôre ne peut donc remplir l'eepacc que par une fon» m<.trice (durch

r'iïr r ^r'^'^^lî ^y^' ^' ^^^' ^"' ^^^^ «>«*^r <«^ns une sorte d élasticité ongmellc. dan. une force d^cxpttnsion et de r.^puUi<m

[Zurûcksio.snyskrafl « An-Jehu^^rafi], En vertu d« cette force primordiales la maliens peut être comprimée indéfiniment, elle ne peut ôlnî pi^nrirrc par une autre matière. Par la foi^. répuUive la inat«Te s ctend dans l'espace ju^u'à ce qu'elle tixiuve uii obstaiclc dont la réâiKlaiice d un autre corps : ii n y a donc ms de vide K la matière est divisible à l'infini. Seule la fon» répulsive pixiduirait univei^elle di^olulion. seule la force attracUvc réduirait toutes les ïKirlics de la maliôrc en un point mathématique. U forte répulme na^it qua« conUct. la force atti^cUvc agit à distance. U Iihdosophie de la nature de Kant eM donc un dvnami.me : sa princil«le objection h la thé.,rie atomi«liqae «t mécanique e«t rhyoothèse du v,de, I)ans la Afccani^^^c (3- partie de l'ouvrage cité) Kat^t établit les lo,s du mouvement qui sont en accord avec les lois de la pensée oublies dans la Critique de la raiton pure, ou plulAt qui sont ces lois mêmes appliquées à la matière.

l*Loi<loK«cooscrvntiou de !a mtière cl <ln iBAiiv*n.«.«« . tv- a -taMv MO. nuj^c„u.i,ou ni <U»imiUo«i. . J. L6< <lm«rtk. ; . T^ct^u '

«urccuon, ite pt«n«at«lr< inodllU* itutanlaiiifiiKDt p.rli. choc: iflne o»uvml

Maix CCS loi», il ni! faut piniit l'oublier, ne sont pa« les loi« d'une réaliW absolue, d'une stiUtAnM maUfrielle pUcée en dehors de 1 «pril. Ce sont des rapports ndecasaires et constants entre des phdnoraône» situais dan» Icspace et le temps, form« a priori d.- )a »«n*ibilil.î humaine. L'esprit, avec ses formes et se* catégories, et «Tcc un élément matériel, «j.port d'uiu! nfalilé inconiuioabte «.nslruit un monde de phenoméiics, un monde objectif, régi par les loiK que nous avons énunn-récs. .

FIchle. SciKlIIiitf. iiécel : qu'est-ce que la maUè*o r**"»!! '""'*"'®* " ^* «"cccsseurs de Kant, Fichte. Schcl-

"i«,I«igel,«ipprimentUr«*alitéinconnai8)«blçqu'ilIai«8aitsubsi8ter au delà de l'espriU Le dualisme kantien « résout ainsi en un pan-

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