IIISTOIHE DE LA PHILOSOPHIE
théisme idéaliste, d'après lequel Tesprit ne construit pas seulement le monde extérieur en lui imposant sa forme, ainsi que le disait Kant, mais encore le crée et le fait sortir tout entier de sa propre activité.
Fichte rejette l'existence du noumène, de la chose en soi, dont l'accord avec l'esprit semble impossible à expliquer. Les choses en soi supprimées, il ne reste plus comme principe des phénomènes que le moi. L'esprit ne fournit pas seulement la forme, mais la matière de la connaissance. Le moi est seul et il esl tout; mais il ne peut se poser dans la conscience de soi qu'en s'opposant le non-moi. Le monde se ramène aux différents arrêts du moi, aux chocs qu'il subit ou plutôt qu'il se donne dans le développement de son essence. « Le moi se pose comme déterminé par le non-moi », il ne doit donc s'attribuer qu'une réalité partielle, reporter au non-moi toute la réalité qu'il ne s'attribue pas à lui-même, et admettre une action réciproque du moi et du non-moi. C'est parce que le moi est déterminé , semble passif, qu'on attribue au non-moi la réalité et l'activité. Le non-moi apparaît comme la cause de cette passion dans le moi, et c'est ainsi que se forme la catégorie de la causalité. Mais comment est-il possible qu'une modification passive du moi dérive de la causalité du non-moi, quand le moi est le principe de toute activité , quand l'activité du nonmoi et la passivité du moi sont posées par la propre activité du moi? Pour résoudre cette difficulté, Fichte admet dans le moi l'existence « d'une activité indépendante [unabhàngige Thàtigkeit) » dont l'essence consiste précisément à limiter l'activité infinie du moi par l'objet. Cette activité est l'imagination productrice [die produktive Einhildungskraft). C'est elle qui, par une action inconsciente, crée l'objet ou plutôt.la représentation de l'objet, et qui, par cela même que son action est inconsciente, fait apparaître l'objet comme une chose extérieure à nous, indépendante de nous.
Schelling commence par développer la théorie de Fichte (Jdeen zu einer Philos, der Natur, 1797), il définit la matière en partant de la nature de l'intuition. Mais il ne tarde pas à sortir de l'idéalisme subjectif et à substituer au moi l'absolu qui n'est pas plus sujet qu'objet, qui comprend, enveloppe et précède ces deux termes. La philosophie doit aller tour à tour de la pensée à la nature, et de la nature à la pensée, pour reproduire la vie de l'absolu qui est l'identité du sujet et de l'objet, de l'être et de la pensée. Considéré par sa face objective, l'absolu est la nature, dont la physique spéculative doit nous découvrir de plus en plus l'identité originelle avec ce qui nous est donné en nous comme intelligence et
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conscience. La première manifestation de l'absolu sous sa forme objective est la matière. Ici Schelling reproduit les idées de Kant. La matière comprend une force positive qui oppose à toute limitation un effort infini, à savoir la force répulsive, et une force négative, opposée à la première, la force attractive. La force répulsive, qui tend à l'infini, limitée parla force attractive, donne un espace plein et défini, une matière. Les forces répulsive et attrac hve se ramènent a la pesanteur, qui est elle-même l'absolu, en tant que principe suprême de la réalité des forces qu'enveloppe la matière La philosophie de la nature de Schelhng, comme celle de Kant, est donc un dynamisme, mais qu'il pénètre d'intelligence et de raison jusqu a la fantaisie.
L'absolu, pour Hegel, est l'idée : l'univers n'est que son évolution dialectique. Supprimez d'un objet l'élément rationnel, il ne reste rien : c est donc cet élément rationnel qui constitue la vraie réalité. I^a nature, c est l'idée devenant extérieure, étrangère à ellemême {die Idée m der Form des Andersseins\ l'idée en tant qu'elle se divise, se me, s'oppose à elle-même et devient autre, c'est-à-dire objet extérieur par cette opposition. Par cela même qu'elle ne trouve dans la nature qu'une expression imparfaite, inadéquate, I Idée tend à se retrouver elle-même, à revenir en soi. C'est ainsi que la nature par toutes ses puissances, à travers toutes ses transiormations, tend vers l'esprit, forme supérieure de l'idée qui prend *'n lui conscience d'elle-même. La nature est donc un système de moments qui procèdent nécessairement les uns des autres, et dont < hacun est la vérité de celui dont il résulte. Le point de départ de cette évolution est l'existence divisée qui a hors de soi le principe de sa forme et de son unité : c'est le monde de la matière et de la mécanique. Déduire la matière a priori, la rattacher au mouvement logique de l'idée, n'est pas une tâche facile. Les abstractions |le Hegel ne sont pas ici très intelligibles. L'espace est la contiguïté Idéale ; , est 1 extériorité pure et abstraite. Le temps est la succès^ ^lon idéale le devenir pur. Le temps et l'espace sont les catégories les plus abstraites de la nature. Avec l'espace et le temps Hegel construit selon les procédés de sa dialectique, le lieu, le mouvement, enfin la matière qui est leur immédiate unité. La matière comprend une force répulsive et une force attractive; l'identité de la répulsion et de l'attraction constitue \t, pesanteur par laquelle se complète et se réalise la notion de la substance matérielle.
Le matérialisme en AUemagne : Feuerbach; Biich-
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ner; Molescliott. — Après lapparilion des grands systèmes idéalistes de Fichte, Schelling et Hegel, il se produisit en Allemagne une réaction matérialiste, dont les causes doivent être cherchées surtout dans le développement des sciences de la nature et les progrès de l'industrie. Une fraction de l'école hégélienne elle-même inclina, sinon vers le matérialisme, du moins vers un sensualisme qui devait y conduire. Louis Feuerbach est le principal représentant de cette tendance. Vérité, réalité, monde des sens, sont choses identiques. L'être sensible est seul vrai, seul réel, le monde des sens est seul vérité et réalité... Le corps fait partie de mon être; bien plus, le corps dans son ensemble est mon moi , mon être luimême. » [Grundsàtze der Philos, der Zukunft, 1849.) Mais de ces principes Feuerbach déduit un sensualisme idéaliste plutôt que matérialiste.
Deux philosophes surtout ont contribué à cette renaissance du matérialisme, Moleschott et Biichner. Moleschott, dans son livre sur la Circulation delà vicy Kreislauf des Lebens (1852), commence, comme Feuerbach, par le sensualisme, d'où il déduit une théorie matérialiste. La matière est indissolublement unie à la force, toutes deux sont éternelles , et il y a un échange , une « circulation » perpétuelle de la force et de la matière. Il célèbre avec un enthousiasme lyrique les métamorphoses de cette substance toujours en mouvement et indestructible.
L'échange des matières est une force éternelle qui rajeunit tout, comme une fontaine de Jouvence toujours jaillissante... Est-ce un dogme trivial que celui qui nous fait voir dans chaque repas une Cène, où nous métamorphosons une substance sans pensée en hommes pensants, où nous prenons en réalité la chair et le sang de l'esprit, pour répandre l'esprit dans toutes les parties du monde, et dans tous les temps, par les enfants de nos enfants. (Trad. Gazelles, p. 2H-212.)
Biichner [Force et Matière, 1855) part également de l'empirisme. L'expérience seule peut nous conduire à la vérité; elle exclut toute connaissance supra-sensible, et elle ne nous fait saisir que des rapports, les choses n'existant que les unes par rapport aux autres. La force et la matière sont inséparables, l'une et l'autre sont éternelles. La pensée cependant tend à les séparer, à les opposer même :
<i Nous ne saurions comment définir l'intelligence et la force si ce n'est comme immatérielles, excluant naturellement la matière ou lui étant opposées... La pensée, l'esprit, l'àme, ne sont rien de matériel; ils ne sont pa** même de la matière, mais un ensemble de forces diverses converti en unité, l'effet du concours de plusieurs matières douées de forces ou de propriétés. »
Il compare cet effet à celui d'une machine à vapeur, dont la force est invisible inodore et insaisissable, tandis que la vapeur dégagée est chose secondaire et n a rien à faire avec « le but de la machine ». (Cf. Lange, Hist, du Mater,,
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On voit que la théorie de Buchner ne définit clairement ni la matière ni la force. Les anciens matérialistes sont plus conséquents et plus clairs, quand ils ramènent toute force au mouvement, à la pression, au choc de la matière*.
Dans le pays de Kant des protestations devaient se produire, au nom de la nature et des limites de notre connaissance , contre le matérialisme. Dubois-Reymond {Limites de la connaissance de la nature) soutient que la théorie matérialiste, commode pour l'exphcation des phénomènes, est loin d'être une explication dernière et définitive. En réahté, ce que nous savons de la nature n'est pas encore une connaissance, mais un simulacre (si/rro^a^) d'explication. Le matérialisme se heurte à deux diffîcutés insolubles : 1« Nous ne pouvons comprendre les atomes ; nous ne pouvons rien nous représenter qui soit entièrement dépourvu de qualités sensibles , tandis que toute notre connaissance tend à convertir les qualités en rapports mathématiques ; 2*» à l'aide des atomes et du mouvement nous sommes incapables d'expliquer le moindre phénomène de conscience.
Lange [Hlst, du Matérial., tr. fr., 2 vol. in-8% Paris, 1877), se plaçant au point de vue de l'idéalisme critique, accorde que le matérialisme est « une excellente formule d'étude de la nature » (fr. fr., II, 150) et même la seule forme véritablement scientifique que puisse revêtir une explication des phénomènes naturels. Mais prétendre qu'il est une solution dernière et définitive du problème métaphysique est une illusion naïve, dérivant de celle qui consiste à prendre le monde phénoménal de l'espace et du temps pour type de la réalité véritable. L'esprit n'a pas pour unique fonction l'étude du monde objectif suivant les lois du déterminisme ; il en a une autre supérieure à celle-ci. Grâce à un pouvoir de création poétique il peut opposer au monde objectif un monde idéal plus beau, plus harmonieux, plus conforme que l'autre à ses véritables besoins, à ses tendances intimes, et où il jouit d'une pleine indépendance, d'une entière autonomie.
I. Voir pour une analyse plus détaillée du système de Buchner (avec l'examen critique de-ce système) notre livre sur le Maténalisme contemporain (4* édition). P. J.
L'AME