II
De ([uelque manière , dit Euler, qu'on envisage cette étroite union entre l'âme et le corps, qui constitue l'essence d'un homme vivant, elle demeure toujours un système inexplicable dans la philosophie. {Lett, à uneprinc. d' Allemagne, 2« part,, 1. 13.)
Les phénoménistes de l'école de Hume et les savants se bornent à constater qu'on ne saisit aucun rapport entre un mouvement et un e'tat de conscience, que par suite il y a là pour nous deux séries de phénomènes irréductibles.
Si nous connaissions parfaitement les états moléculaires qui correspondent à tel ou tel état de pensée ou de sentiment, nous serions encore aussi loin que jamais de la solution de ce problème : quel est le lien entre cet état physique et les faits de conscience ? L'abîme qui existe entre ces deux classes de phénomènes serait toujours intellectuellement infranchissable. (Tyndall, cité par H. Taine : de l'Intelligence, 2o édit., 1870, t. !«', p. 355.)
Kant considère comme un avantage de la Critique de la raison pure qu'elle nous débarrasse de l'insoluble problème de l'union de lame et du corps. Il y a quelque chose à garder du dualisme cartésien. Le fond des choses n'est ni la matière ni l'esprit ; c'est une chose en soi inconnue, que le corps et la pensée manifestent sous les formes différentes de l'espace et du temps. Le matérialisme et l'idéalisme ont également tort : l'esprit n'est pas immédiatement perçu comme substance, moins encore comme la substance de tout; l'esprit n'est pas un mode, un phénomène de la matière, il n'y a pas passage de l'une à l'autre. Le corps et la pensée sont deux phénomènes : il est possible que la chose en soi soit unique; sous la forme de l'espace, elle est le corps; sous la forme du temps, elle est la pensée. Nous ne pouvons échapper à cette opposition de deux ordres de phénomènes, mais par la critique nous nous délivrons d'un problème insoluble.
La difficulté consiste, comme on sait, dans la prétendue hétérogénéité de l'objet du sens intime (de l'âme) et de ceux des sens extérieurs, attendu que l'intuition du premier ne suppose d'autre condition formelle que le temps, tandis que celle des seconds suppose en outre l'espace. Mais si l'on songe qu'il n'y a pas entre ces deux espèces d'objets de différence intrinsèque, que seulement l'une se manifeste {erscheint) à l'autre extérieurement, et que par conséquent ce qui sert de fondement, comme chose en soi, à la manifestation de la matière {der Erscheinung der Materié) pourrait bien n'être pas d'une nature si hétérogène, alors la différence s'évanouit, et il n'en reste plus d'autre que celle de savoir comment est possible en général un commerce de substances. Or la solution de cette dernière difficulté est sans aucun doute hors du champ de toute connaissance humaine. (Paralogismes de la raison pure, t. II, p. 26, tr.fr.) v i/ t » f
Pour Fichte, il n'y a qu'une substance, le moi infini. L'absolu de Schelling est l'identité du sujet et de l'objet, du réel et de l'idéal.
La nature non seulement en soi , comme étant l'acte intégral et absolu de la manifestation divine, mais encore dans son existence visible, est essentiellement une, elle ne renferme aucune diversité intérieure. Dans toutes choses elle est la même vie, la même puissance, la même fusion par les idées. Il n'y a point en elle d'existence corporelle pure, mais partout l'âme symboliquement transformée en corps... La psychologie s'appuie sur l'hypothèse de l'opposition de l'âme et du corps , et l'on peut facilement juger ce qui peut sortir de recherches faites sur ce qui n'existe pas , savoir une âme opposée au corps. Toute vraie science de l'homme ne peut être cherchée que dans l'unité essentielle et absolue de l'âme et du corps , c'est-à-dire dans Vidée de Thomme , par conséquent, non pas en général dans l'homme réel et empirique, qui n'est qu'une manifestation relative de celle-ci... La vraie science de la nature doit partir de Videntité de l'âme et du corps dans toutes les existences; de sorte qu'entre la physique et la psychologie on ne doit concevoir aucune réelle opposition. {Leç. sur les études acad., VI« et XI® leçon.)
Les Matérialistes affirment l'identité de la matière et de la force : « pas de matière sans force, pas de force sans matière » ; mais ils ne s'inquiètent de définir ni la matière, ni la force, ni le comment de leur union. Les Spiritualistes, qui maintiennent encore le dualisme cartésien, considèrent l'union des deux substances hétérogènes, esprit et corps, comme un fait que l'expérience nous contraint d'admettre, que la science est incapable d'expliquer. Toutefois il semble que de plus en plus on soit disposé à admettre l'unité de substance, soit à la manière de Leibniz, soit à la manière de Spinoza ; dès lors on évite l'insoluble problème de l'union de l'âme et du corps. Mais il ne faut point oublier qu'il n'est pas beaucoup plus facile de comprendre comment deux substances de même nature peuvent agir l'une sur l'autre. Comme le remarquait Guvier, la communication du mouvement ne nous paraît s'expliquer suffisamment elle-même que par l'habitude que nous avons de la rencontrer partout. Il semble, selon l'idée de Schelling, que cette action réciproque de tous les individus qui composent l'univers ne puisse s'entendre, en dernière analyse, que par l'unité du principe qu'ils manifestent. Seulement dans cette hypothèse, on n'explique l'unité qu'en mettant en péril l'individualité.
THÉODICÉF/