PHILOSOPHIE LATINE
.^fll^^"^^ •'^ '^ phUosophîe latine. - Lucrèce (95-oîî) — Cîcépon (106-43) : son éclectisme. ~ Alors même que la philosophie grecque, après Aristote, se préoccupe surtout des problèmes de la vie pratique, elle reste spéculative. Les l.picuriens et les Stoïciens se croient encore obligés de faire reposer leur conception de la destinée humaine sur une théorie de l'univers Les Romams n'ont pas les mêmes scrupules; de la philosophie, rien ne les mtéresse que ce qui peut servir à la conduite de l'individu et au gouvernement des peuples. Ils ne retiennent des enseignements de la Grèce que ce qui convient à leur génie national. La spéculation pure leur paraît un exercice d'école, qui n'est point fait pour des hommes d'État. La première apparition de la philosophie à Rome date de l'époque où Garnéade y fut envoyé comme anibassadeur en même temps que le stoïcien Diogène de Babylone (loôav. J.-G.). Garnéade, dans aeux conférences successives, parla pour et contre la justice. Le vieux Gaton fit expédier au plus vite ces ambassadeurs. Cinq ans après, un sénatus-consulte expulsait
de Rome tous les philosophes et rhéteurs étrangers. Mais, après la conquête de la Grèce, les vainqueurs et les vaincus mêlent intimement leur existence.
C'était dans les écoles d'Athènes, de Rhodes, de l'Asie Mineure, que les jeunes Romains allaient achever leur éducation, commencée le plus souvent par des précepteurs grecs. Il y avait à Rome tout un peuple d'émigrés qui trafiquaient des vices et des arts de la Grèce. L'hellénisme était une mode, une affectation d'élégance et de bon goût. Mais en se faisant les disciples des Grecs, les Romains ne perdirent pas leurs qualités natives, leur génie héréditaire. Ils remplirent leurs demeures des statues et des livres de la Grèce ; ils ne lui prirent pas son désintéressement scientifique, son génie spéculatif, ses facultés d'invention dans la philosophie, dans la science et dans l'art. A proprement parler, il n'y a pas de philosophie latine. L'œuvre du peuple romain a été de débarrasser le stoïcisme de ses subtilités et de ses paradoxes, de vulgariser et d'appliquer les principes de Zenon, de faire passer la grande idée de l'humanité des écoles de philosophie dans les lois et dans les mœurs du monde : ses philosophes sont ses jurisconsultes. Les vrais successeurs d'Alexandre, dit Polybe avec profondeur, ne sont pas les Ptolémées ni les Séleucides, mais les Romains. C'est Rome qui entraîna dans le mouvement de la civilisation hellénique l'Italie, l'Espagne, les Gaules, l'Afrique du Nord. La philosophie latine manque d'originalité; elle ne fait que continuer les traditions des écoles delà Grèce, elle est toute pratique; mais avec elle les idées stoïciennes, dégagées de leur appareil logique, traduites en formules claires et en prédications éloquentes, peu à peu pénètrent dans les esprits et s'insinuent dans les cœurs.
Dans son poème sur la Nature des choses {de Rerum natura), Lucrèce, l'un des premiers, traduisit dans la langue latine les théories de la philosophie grecque. Il expose avec enthousiasme le système d'Épicure, qu'il vénère comme un dieu. Ge qui fait la valeur poétique et philosophique de Lucrèce, c'est son ardeur de conviction, c'est sa passion pour les idées du maître, c'est son fanatisme et aussi son art de dégager toute la poésie que contient la cosmologie matérialiste d'Épicure, si peu faite, semble-t-il, pour inspirer un poète. Lucrèce est original, sinon par la pensée, qu'il emprunte, du moins par la forme, qui la renouvelle et la vivifie.
Gicéron est l'écrivain qui a le plus travaillé à faire connaître aux Romains la philosophie grecque. Il se vante à plusieurs reprises d'avoir le premier fait parler la langue latine à la philosophie, et de résumer dans ses ouvrages tout ce qu'il y a d'utile dans les spéculations de la Grèce. A Athènes et à Rhodes, il avait suivi les leçons de l'épicurien Phèdre, de l'académicien Philon, du stoïcien Posidonius. Posidonius était lui-même le disciple de Panétius, à qui Gicéron reconnaît avoir emprunté le plan du de Officiis,
L'éducation philosophique de Cicéron nous montre quel était alors l'état des écoles de la Grèce. Platon et Aristote sont délaissés ; trois écoles se disputent les esprits : les Épicuriens, les Stoïciens, la nouvelle Académie, dont les derniers représentants adoucissent le scepticisme de Carnéade et professent une
sorte d'éclectisme. Cicéron est un Romain ; il ne veut pas effrayer ses concitoyens par des discussions subtiles ou sophistiques, dont lui-même ne comprend pas l'intérêt ; il tient à justifier la philosophie, en prouvant qu'elle est utile. Il parle pour des hommes pratiques, habitués aux affaires. Il écarte ce qu'il appelle « les broutilles et les épines du stoïcisme »; il cherche à persuader plus qu'à convaincre; en se faisant philosophe il reste orateur, homme d'action. Les grandes vérités morales doivent devenir le patrimoine commun de l'humanité, se réaliser dans la vie des individus, dans le gouvernement et dans les lois des peuples.
Ciceron est un éclectique. Il adopte la the'orie de la connaissance de la nouvelle Académie. L'habitude de l'éloquence le disposait à confondre le vrai avec le vraisemblable. Mais il corrige ce qu'aurait d'inquiétant ce probabilisme sceptique, par un fréquent appel au sens commun. Il désespère d'établir logiquement les principes, il les constate dans la conscience commune des hommes [noiiones natura nobis insitœ) ; il croit les justifier par le consentement unanime des peuples {consensus omnium gentium). Il ne se prononcepas sur les problèmes de la physique, mais il rejette l'atomisme épicurien : son bon sens se refuse à admettre que le hasard ait produit l'ordre du monde. 11 repousse les fables de la mythologie et la divination; mais il ne veut pas renoncer à la croyance en Dieu, à l'immortalité de l'âme. Tous les hommes s'accordent sur ces vérités,, parce qu'ils obéissent à une inspiration de leur nature; le consentement unanime des peuples est l'expression d'une loi et d'une vérité naturelles. Cicéron combat longuement la morale épicurienne au nom de la dignité humaine ; il lui oppose les grands exemples de désintéressement et de vertu, toute l'histoire de Rome. La rigueur des Stoïciens lui paraît excessive. Les paradoxes de ces logiciens de la vertu choquent son bon sens un peu timide. Il adopte une théorie moyenne, une morale de sens commun ; il accepte l'idée du devoir, de la volonté raisonnable et droite, mais s'efforce de la concilier avec une recherche modérée du bonheur. Ce qu'il garde du stoïcisme, ce sont ses thèses sociales ; il les exprime avec une clarté nouvelle, il leur prête la séduction de son éloquence.
« La vraie loi est la droite raison, conforme à la nature, partout répandue, constante, éternelle. Ni le sénat ni le peuple n'ont le droit de nous en délier; elle n'a pas besoin de commentateur et d'interprète. Elle n'est pas autre à Athènes, autre à Rome, autre aujourd'hui, autre demain. » Cette loi éternelle et immuable est le fondement de tout droit, la règle et la mesure des législations humaines. Elle établit entre tous les hommes, qui participent de la raison, une société naturelle, société de justice et d'amour. Exprimée par cet orateur et cet homme d'État, la grande idée de l'humanité sort de l'enceinte étroite des écoles pour entrer dans le monde de la politique et de la vie.
Sénèque (3-65 ap. •!.-€.)• — Le stoïcisme et le droit