‹ Histoire de la philosophie [microform], les problèmes et les écolesChapitre 69 sur 79 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

dernière période de la philosophie ancienne.

l'école d'alexandrie.

Caractères de la dernhVc période de la philosophie grecque. — Les préclécesseurs du néo-platonisme. — Les conquêtes d'Alexandre, en rapprochant les Grecs et les Barbares, avaient rendu possible le cosmopolitisme stoïcien. La cité antique, dont les dieux n'étaient que les premiers des -citoyens et qui ne se soutenait que par l'esclavage, n'avait plus été •regardée comme l'idéal de la société humaine. Au-dessus de tous les dieux particuliers s'était élevée l'âme universelle, raison suprême à laquelle participent tous les hommes, et du même coup au-dessus des cités la cité universelle, patrie de tous les êtres raisonnables. L'unité de l'empire romain eut une influence semblable sur le développement de la pensée. L'Italie, la Grèce et l'Orient formaient un nouveau monde politique, auquel devait répondre un nouveau monde philosophique. La philosophie n'a plus son centre et comme sa capitale à Athènes, la ville grecque par excellence, mais à Alexandrie, la ville cosmopolite, où se coudoient les Juifs, les Egyptiens, les Grecs et les Romains. Fondée par Alexandre, enrichie par les Ptolémées d'une bibliothèque unique, peuplée de savants, Alexandrie est le point de rencontre des deux mondes.

Dans cette dernière période , la philosophie unit aux traditions scientifiques de Thellénisme les ambitions démesurées du mysticisme oriental. Les religions populaires étaient désormais trop au-dessous des idées morales de Thumanité. D'autre part, le scepticisme laissait les âmes dépourvues. A Rome, toutes les superstitions étrangères trouvaient des partisans ; les charlatans de la Perse et de la Chaldée avaient leurs clients; les cultes d'isis, de Sérapis et de Mithra leurs dévots. « C'est le temps de l'astrologie, de la magie, et de mille croyances étranges sur Dieu, sur les démons, sur l'àme et sur l'autre monde, qui de toutes parts débordaient de l'Orient sur l'Occident... A force de ne plus croire, on en était venu à ne plus croire que l'impossible et l'absurde. Épicure et les Sceptiques avaient fait tous leurs efforts pour chasser le divin des esprits, et ils paraissaient n'avoir que trop réussi. Mais le divin y rentrait avec \iolence et par toutes les voies, au risque d'y porter le trouble et la démence. » (Denis, Hist. des Idées momies, t. II, p. 277.) Les philosophes n'échappent pas à l'inquiétude religieuse qui tourmentait les âmes aux premiers siècles de l'ère chrétienne : ils sont surtout préoccupés de la science du divin ; leur philosophie est une théosophie; leur dialectique s'achève par l'enthousiasme et par l'extase.

L'école néo-platonicienne d'Alexandrie ne fut constituée qu'au commencement du m® siècle après Jésus-Christ, par Ammonius Saccas et Plotin ; mais elle fut préparée par un long travail antérieur. Durant deux siècles, l'esprit religieux se mêle à l'esprit philosophique. Pour échapper aux objections des Grecs, les Juifs et les Égyptiens cherchent une interprétation philosophique de leurs vieilles rehgions. En même temps le pythagorisme renaît et justifie la magie, l'astrologie. On croit, en remontant dans le passé, se rapprocher du divin. Des faussaires composent de toutes pièces des poèmes orphiques, des traités qu'ils attribuent à Pythagore ou à ses disciples immédiats.

L'œuvre de Philon le Juif (né vers 25 ans av. J.-C.) nous montre comment on tentait de concilier les légendes religieuses et les dogmes philosophiques. Philon Généralise la méthode d'interprétation depuis longtemps en usage chez les Juifs d'Alexandrie; il unit Moïse, Platon et Zenon. Les livres samts de la Judée contiennent la vérité sous une forme symbolique , il faut savoir 1 en dé- «a'^er. Tout est figure, allégorie. Agar est la science encyclopédique, et Sara rextase supérieure à la science ; Jacob représente la raison qui naît après les sens mais qui doit les primer. Mnsi se révèle l'identité de la religion grecque et du judaïsme. Platon, comme le dira plus tard Numénius (néo-pythagoricien du lie siècle), n'est qu'un Moïse qui parle grec (Mwucrf.; iTTixi^wv). Le Dieu suprême est incompréhensible ; il est l'Être pur. Le Verbe, le Logos est 1 intermédiaire entre Dieu et le monde ; il habite en Dieu comme sa sagesse ; il est le lieu des Idées; il est le fils, le premier-né de Dieu. L'esprit (xveOfxa) est issu du Verbe, comme le Verbe est issu de Dieu ; il est Tàme du monde, le principe qui l'anime et le pénètre de la sagesse divine. Ainsi, avec Philon, la théologie juive aboutit à la Trinité, à un système de trois principes divins mégaux descendant par degrés du Dieu inconnu et caché jusqu'au monde. G est à la même théorie, au moins dans ses traits généraux, que viendra se terminer, avec le néo-platonisme, la philosophie grecque. Vers le même temps (époque de Néron), le plus célèbre des nouveaux Pythagoriciens, Apollonius de Tyane, tentait de réformer le paganisme en le spiritualisant. Sa vie est bien propre à laiiae re oimei ^ F s „..„\.„^,v^;nn= cî^^pIpc Ap. l'ère chrétienne. Il

apôtre et en prophète. Il prêche '.,.,. „„ a\^„

des; de son vivant et longtemps après sa mort, 'l«^' '''»°^f/^°'"°}'' "X" <lescenclu sur la terre. Un jour il disparaît, et ses disciples affirment qu i es remonté au ciel. Dans son traité sur hls et Osn-is. Plutarque (oO-).;. ap. J.-C.) nous apprend par quelle subtile exégèse les Égyptiens, comme les JuU., avaient su retrouver le platonisme dans leurs légendes reigieuses. Isi^ est la matSe; Osiris est le Verbe, le Logos; de leur union naît le monde visible ou Ilorus- mais Typhon, Je principe du mal, s'efforce de troubler 1 ordre du monde :Tdisperse les membres divins d'Osiris, qu'lsis tâche de rassembler.

Le néo-platonisme. - Plotin : Trinité ; procession de l>ieu; conversion vers Dieu. - Toutes ces aspirations un peu vagues, tous ces efforts dispersés, se résument enfin dans un grand système philosophique, le néo-platonisme. Nous savons peu de chose d'Ammonius Saccas, le maitre de Plotin. Elevé dans le

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christianisme, il revint à la philosophie et enseigna à Alexandrie avec un grand éclat; mais il n'écrivit rien. Nous connaissons sa théorie de l'union de l'âme et du corps. « L'incorporel, suivant lui, est de telle nature qu'il s'unit à ce qui peut le recevoir, aussi intimement que s'unissent les choses qui s'altèrent et se détruisent mutuellement en s'unissant, et qu'en même temps, dans cette union, il demeure tout entier ce qu'il était, comme demeurent les choses qui ne sont que juxtaposées. » (F. Ravaisson, Fss, sw^ la Met. d'Ar., t. II, p. 375.) L'àme est tout entière dans chaque partie du corps, mais sans perdre son unité, sans cesser d'être en ellemême et pour elle-même. Cette théorie de l'incorporel, qui se donne sans se perdre, était le principe même de la théologie d'Ammonius, que développe Plotin.

Plotin naquit à Lycopolis, dans la Haute-Egypte, en 204 ou 205 ap. J.-C. A vingt-huit ans il vint à Alexandrie et suivit les leçons des maîtres les plus célèbres; en 243, pour connaître la philosophie des Perses, il s'engagea dans l'armée que l'empereur Gordien conduisit contre la Perse. 11 échappa à grand'peine au désastre de cette expédition. C'est alors qu'il vint s'établir à Rome, où il demeura jusqu'à sa mort (269). Porphyre a publié les œuvres de Plotin, son maître, en six séries de neuf traités ou Ennéades. La philosophie néoplatonicienne est un éclectisme qui cherche à concilier les trois grandes doctrines de la Grèce, celles de Platon, d'Aristote et de Zenon, dans un système que pénètre et qu'anime l'esprit mystique de l'Orient.

Le principe de tout ce qui est est l'Unité absolue, le Dieu ineffable qui dépasse infiniment l'intelligence humaine. « L'Un est toutes choses et n'est aucune de ces choses. » On ne saurait le définir sans le limiter. « Il n'est aucune des choses dont il est le principe; il est tel qu'on n'en saurait affirmer rien, ni l'être, ni l'essence, ni la vie ; mais c'est qu'il est supérieur à tout cela. » Il n'est pas intelligence ; est-ce à dire qu'il soit privé de la connaissance ? La connaissance suppose un sujet et un objet ; TUn est au-dessus de cette dualité, il est présent à lui-même, « il a une supra-intellection éternelle (oTTEpvoTjat; àet ou^a), une intuition simple de lui-même par lui-même. » L'Un est au-dessus de l'être ; est-ce à dire qu'il soit identique au néant? Nullement, mais il est au-dessus de toute existence déterminée. « Que le premier existe dans le sens où nous disons qu'il existe, nous le voyons par les êtres qui sont après lui. » Il est au-dessus de l'être en ce sens qu'il est la source, le principe de tout être.

Ce Dieu, devant lequel l'esprit humain se trouble, va-t-il rester concentré dans son unité solitaire? Il ne peut engendrer par désir: la suprême perfection n'a besoin de rien ; ni par nécessité : « Dieu

n'est pas soumis à la nécessité, il est lui-même pour les autres êtres la nécessité et la loi. » Il reste qu'il crée par bonté, par cette richesse infinie qui est l'apanage de la perfection et qui se répand d'elle-même. C'est une loi universelle que tout être arrivé à son point de perfection engendre un autre être semblable à lui, quoique moindre que lui. Le feu émet de la chaleur, la neige du froid; la fleur en s'épanouissant laisse tomber la graine d'où sortira une plante nouvelle; l'animal transmet sa vie ; l'homme communique son intefiigence ; ainsi le Bien suprême ne peut rester enfermé en soi ; il crée par émanation une série d'êtres qui lui doivent et leur perfection et leur existence. C'est par une sorte de rayonnement, semblable à celui qui d'un foyer ardent fait jaiUir la flamme, que le premier principe procède hors de lui-même dans ce qui vient après lui. La loi de cette procession, selon la pensée d'Ammonius Saccas, est que le supérieur ne perd rien de ce qu'il donne, que présent à tout il est tout entier en soi.

Quel est le premier être créé par cette émanation du divin? Du parfait ne peut émaner qu'un être tout proche de la perfection. Le premier-né de Dieu est le Logos, le Verbe, l'Intelligence. Tout ce qui se trouve ici-bas se retrouve dans le monde inteUigible : terres, mers, fleuves, animaux, plantes de toute espèce. Les Idées sont des unités où se trouvent en essence, concentrées dans la simplicité incorporelle, les choses que le monde sensible nous présente étendues et dispersées dans l'espace et le temps. Ces idées ne sont pas des formes abstraites, elles sont des intelligences, elles se pensent elles-mêmes ; mais en même temps elles s'unissent dans une idée première qui les comprend et les embrasse : imaginez des rayons qui concourent au même centre, considérés avant tout développement dans l'étendue. L'intelligible se confond avec Tlntelligence, le monde des Idées de Platon avec l'acte pur, avec la Pensée de la pensée d'Aristote. L'Intelligence à son tour, par une nouvelle procession, engendre TAme, qui développe en une multitude de puissances distinctes toutes les formes que l'Intelligence enveloppait. Telle est la Trinité alexandrine, dans laquelle les trois hyposlases, bien que métaphysi-quement elles procèdent l'une de l'autre, sont toutes trois éternelles. L'Ame répond au dieu des Stoïciens ; elle crée par son mouvement l'espace et le temps, et elle disperse les idées dans le vaste corps du monde qu'elle anime.

Mais l'être engendré ne se sépare pas entièrement de l'être auquel il doit l'existence ; il se tourne vers la perfection plus haute dont il émane, il aspire à se confondre de nouveau en eUe. C'est

J. HiST. DE LA PHIL. "^

ainsi que le Fils se tourne vers le Père, TAme vers le Fils, et toutes choses vers l'Ame. A la procession de Dieu répond la conversion vers Dieu. Le monde est le meilleur qui puisse être, puisque le principe de toute existence est le Bien, et que l'imparfait s'efforce de remonter à la perfection plus haute dont il émane ; puisque ainsi tout vient du Bien et s'efforce vers le Bien.

Morale néo-platonîcîenne : Fextase. — Quel est le rôle de l'homme ici-bas ? L'àme tombée dans le corps peut s'éprendre de cette vie inférieure ; son châtiment est sa corruption même. Après la mort, comme entraînée par son propre poids, elle descendra à la condition de la brute, qu'elle a préférée à celle de l'homme. Mais en venant dans le corps, elle ne s'est pas détachée de l'Ame universelle ; bien plus, elle habite toujours dans l'Intelligence, et par son être intime elle tient à l'Unité, principe de toute existence. Elle n'a donc pas besoin de sortir d'elle-même pour se retrouver en Dieu ; il suffit qu'elle se déUvre des inclinations qui l'attachent au corps et lui voilent sa vraie nature. Les vertus pratiques, tempérance, courage, justice, prudence, n'ont pas de valeur par ellesmêmes ; elles n'ont d'autre fin que de purifier l'âme par le desintéressement, que de l'affranchir des passions et de la préparer ainsi à la vie contemplative. Ce sont les vertus d'un Hercule ; elles nous conduisent au seuil de la vie divine, elles ne nous y font pas pénétrer. Par cela seul que l'âme, délivrée des désirs sensibles, est rendue à elle-même, elle se retrouve dans l'Intelligence, où elle contemple les Idées pures dans leur éclat immatériel.

L'amour de la beauté est le dernier terme de rinitiation ; par lui l'intelligence tend à se dépasser elle-même. Le beau est la forme dommant la matière, l'assujettissant à sa propre unité. Quand l'àme aperçoit amsi réalises dans un objet matériel l'ordre et l'harmonie, elle reconnaît en lui quelque chosede sympathique à sa propre nature, elle se réjouit et s'exalte. Les harmonies^ que font les voix sont l'image d'autres harmonies que l'àme a en elle. Mais leschoses belles ne sont pas seulement jugées belles, elles produisent en ceux qui ies voient un doux trouble, une agitation mêlée de plaisir. Or, si l'objet propre de l'intelligence est le Beau , l'objet propre de l'amour est le Bien. « L'intellicible ne devient désirable que quand le Bien l'illumine et le colore, pour ainsi dire, donnant à ce qui est désiré les grâces, et à ce qui désire les amours. » C'est la présence du Bien dans la beauté qui explique l'émotion profonde que nous éprouvons à la contempler. La vraie beauté est bien plutôt ce quelque chose qui resplendit dans la proportion que la proportion même. Les visages réguliers ne sont pas ceux qui nous charment le plus : les statues les plus belles sont les plus vivantes.

La contemplation du beau nous prépare à Fintuilion du Bien, puisque déjà le- Bien est dans la beauté. Mais l'Un est supérieur à

rintelligence; pour nous unir au premier principe, il faut que nous nous réduisions à la simplicité absolue, que nous dépassions la pensée qui suppose la distinction du sujet et de l'objet. Le raisonnement ne peut nous donner la vision du divin. « Nous ne devons pas chercher ainsi la lumière divine, mais attendre en silence qu'elle nous apparaisse, comme l'œil attend, tourné vers l'horizon, le soleil qui va se lever au-dessus de l'Océan... La pensée ne peut que nous élever peu à peu à la hauteur d'où il est possible de découvrir Dieu. Elle est comme le flot qui nous porte, et qui en se gonflant nous soulève, en sorte que de sa cime tout à coup nous voyons. » Mais ce n'est pas au dehors qu'il faut regarder; nous ne sommes pas séparés du Bien, c'est en l'Un que nous sommes et que nous subsistons. Pour le découvrir il n'est besoin que d'ouvrir les yeux de l'âme en fermant les yeux du corps. Dans cette union avec Dieu, l'àme n'a plus d'elle-même aucune conscience; en s'identifiant à ce qu'elle aime, ravie, hors de soi, elle s'y anéantit. Le souverain bien de l'âme est cette extase, cette union intime avec l'Un, principe de toute réalité.

Porphyre (232-304), le plus célèbre des disciples de Plotin, reste fidèle à la pensée de son maître. Mais il est bien difficile au mysticisme, qui renonce à l'intelligence, de ne pas descendre au-dessous de la raison. Jamblique (mort vers 330) veut rendre accessible à tous cette extase, à laquelle Plotin disait ne s'être élevé que trois fois en sa vie. Prêtre et faiseur de miracles plus que philosophe, il substitue à la vertu et à la vie contemplative la thêurgie, l'art de faire descendre en soi le divin par des pratiques extérieures, par les rites, les prières, par la vertu des formules symboliques, révélées par les dieux et qui nous réédifient dans l'unité primitive dont nous sommes sortis. Pour lutter contre la religion chrétienne, le néo-platonisme s'efforce alors de rajeunir des superstitions vieillies. Julien l'Apostat (empereur de décembre 361 à 363), disciple de Jamblique, favorise vainement la réaction païenne. L'école d'Athènes continue la tradition alexandrine. Syrianus, Simplicius, Philopon, commentent les œuvres de Platon et d'Aristote. Proclus (411-485), le plus grand philosophe de cette dernière période avec Plotin, régénère le néo-platonisme ; mais en 529 Justiuien ferme l'école, dont les derniers représentants s'enfuient en Perse.

LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE

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