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CHAPITRE YIII

LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE. — LA PHILOSOPHIE DU MOYEN AGE ET DE LA RENAISSANCE.

Philosophie clirétîenne. — Les Pères grecs ; les Pères latins ; saint Augustin. — L'histoire de la philosophie chrétienne se confond avec Thistoire de la constitution du dogme.

Les premiers Apologistes (iic siècle), saint Justin (90-167), Athénagore, s^appuient volontiers sur l'autorité des philosophes de la Grèce pour combattre le paganisme et défendre la religion nouvelle. Irénée (né en 140 dans l'Asie Mineure, mort en 202, évêque de Lyon) attaque surtout les gnostiques, qui compromettaient l'unité de la foi évangélique par toutes les fantaisies du mysticisme individuel. Les Pères alexandrins, Clément d'Alexandrie (fin du ne siècle) et Origène (185-254), cherchent à dégager du gnosticisme les vérités qui pouvaient se concilier avec la tradition de l'Église et sont les premiers théologiens philosophes. Clément, grand admirateur de Platon, professe une sorte d'éclectisme chrétien. Il reconnaît que la philosophie est un don que Dieu a fait aux païens par l'intermédiaire du Verbe, pour les préparer au christianisme, comme les Juifs par la Loi. Sa doctrine de la Trinité se rapproche beaucoup de celle de Philon le Juif et des Néo-Platoniciens. Clément n'avait qu'esquissé la philosophie théologique du christianisme ; Origène résolut d'achever l'œuvre de son maître et de résumer en un système bien lié tous les dogmes du christianisme. Il développe la théorie de la Trinité, dont les trois personnes, bien qu'éternelles, sont inégales. Dieu est l'ineffable, l'incompréhensible ; il se révèle par le Verbe, premier-né de Dieu. L'Esprit reçoit tout ce qu'il a et tout ce qu'il est du Fils, comme le Fils du Père. Le principe du mal n'est ni la volonté divine, ni la matière, mais la déchéance des âmes qui vont librement au mal. Le Bien d'ailleurs finira par triompher en toutes les âmes, et il n'est pas jusqu'à Satan qui ne doive rentrer un jour dans le sein de Dieu. C'est de l'école d'Origène que sont sortis les Pères grecs qui ont fixé les dogmes de la théologie chrétienne : Athanase, qui passa sa vie à combattre l'arianisme et rédigea les principales formules du concile de Nicée (325); Basile de Césarée, Grégoire de Nazianze, Grégoire de Nysse (331-394), qui reprit avec plus de modération l'œuvre et quelques-unes des idées d'Origène (sîilut de toutes les âmes).

Les Pères latins se font en général remarquer par leur hostilité contre la philosophie. Ils négligent les hautes spéculations, et, conformément au génie latin, s'attachent de préférence aux vérités morales, aux conséquences pratiques du christianisme. Tertullien (160-245), né à Carthage, déclare que la philosophie est l'œuvre du démon, que Socrate et tous les grands païens sont damnés. « Qu'ont de commun Athènes et Jérusalem, l'Académie et l'Église? » Arnobe

et Lactance (vers 300) attaquent, bien qu'avec moins de violence, la philosophie grecque. On peut dire qu'avec saint Augustin la doctrine théologique de l'Église est définitivement fixée. Bien que sur la fin de sa vie il ait interprété les dogmes (grâce, prédestination) dans le sens le plus dur, il a dans la plupart de ses ouvrages uni à l'esprit spéculatif des Pères grecs l'esprit pratique des Pères latins, et mêlé heureusement le platonisme et l'Évangile. C'est par là qu'il a mérité d'être pendant des siècles l'inspirateur des philosophes chrétiens. Né à Tagaste en Numidie (354), saint Augustin est mort évêque d'Hippone en 430. Fils d'un père païen et d'une mère chrétienne, il fut élevé dans le christianisme. Sa jeunesse fut des plus agitées. Étudiant, puis rhéteur, il traversa presque toutes les doctrines et s'arrêta même un instant au scepticisme. L'étude des doctrines platonicienne et alexandrine le ramena à la religion de son enfance. Au scepticisme de la nouvelle Académie il oppose que l'homme a besoin, pour être heureux, de la possession de la vérité, que le doute et la recherche ne suffisent pas à le satisfaire. Il montre que dans le doute même est comprise une première vérité qu'on ne peut nier. Si je me trompe, je suis : si fallor, sum. Le fondement assuré de toute connaissance est la conscience que la pensée prend d'elle-même. De la connaissance de soi on remonte à la connaissance de Dieu. Dieu est le Vrai, le Beau, le Bien. Le platonisme, par la doctrine des idées, est presque chrétien. En faisant de la conscience de la pensée par elle-même le point de départ de la philosophie, saint Augustin a entrevu la méthode et les principes de la philosophie moderne (Descartes). Contre le dualisme des Manichéens, qui faisaient du Bien et du Mal deux principes également positifs, il affirme que le mal n'est que négation ; contre Pelage, que la grâce est arbitraire et la prédestination absolue. Tous les hommes ont péché dans Adam, tous sont damnés de droit; le salut des élus n'est qu'un effet de la faveur et de la miséricorde divmes. Après saint Augustin, il faut encore signaler quelques hommes qui exercèrent la plus grande influence sur les philosophes du moyen âge. Vers la fin du iv° siècle parurent un certain nombre d'ouvrages qu'on attribua à Denysl'Aréopagite, d'Athènes, disciple immédiat des apôtres. Ces écrits, où sont résumées les théories alexandrines, ont été la principale source des mystiques au moyen âge. C'est par les traductions et les commentaires des derniers rhéteurs latins : Marcianus Capella {Traité des sept arts libéraux), Boëce (470-525), l'ami, puis la victime de Théodoric, Cassiodore (477-562) , que les Scolastiques ont connu la Logique d'Aristote.

La seolasUque : ses caraclère?* et »e» pérlodc^s. —

La tradition philosophique s'était entretenue dans les écol<ï$ mo» nastiques de l'Angleterre et de l'Irlande. Alcuin était abbé M Cwitorbéry, quand il fut appelé en France par Charlemagnt*. Lft philosophie scolastique naquit et se développa dans Jeu couvents, où était alors concentrée toute cultur<î intellectuelle, et dans les écoles ecclésiastiques fondées par Alcuin, qui lui-même écrivit Mir la gmmmaire et la dialectique.

Ce qui d'abord caracb'risc la philosopliw du moyen àpf, «Vil fAKuit t\i* r«uloritd. Ou croit que la vérité est trouvée, q-o'ti^e crt dfts» le» Wir^h Hikuit t% dans les œuvres des anciens philosopboj. q\\*\) n*jr â qu'à »r âMitigtr, Li difficulté était de concilier les dogmes «hriHionit $t k$ doctria» de io phil^ Sophie hellénique. C'est à cette conciIia(io>ii de la raifoo et lie it foi <|u«* Imvaîiièrent les Scoiastiques. On peut donc dîr#i qti#t, pour <e qui ei-t de la phllo- •ûp&k.ir^ le iuo>vu ii^^^^ u'«;«.t i4<»e la proloimtmeut de l'imUquli^. Ce juKemeut ef t d'«,\ilA.rii jilui» Vinci qii^ In )o^{f|ur KoloftUque n>«t p%i« n^r 4u iuo.\>;u âge : elle a commencé a^rec tes Slolclenj, eiJc a (U loo||^ftin«ul pr^(«aWe porte» comoiMilalCOTf» elle est déjft toat cnUèrs dama Bo^fce, deiM Im deniKfi in.iaud* grccji et hUUif. U «eeood earad^re de U philocopiiie da mo^tm lf«t rut le fornalUme, TatHis du proc^l^ tTflOKÎHliipii!. Ou se prfroecu(>e moln» d'^tildlr d^ê prliKipt^ ^Tnk$ que de déduire aree rigueur W« eoni^ptf noen de primel^s ùdmïê mm txâoifai. Celle iiMiatanoe lur lec rutile* du a|llogilOi«T celte Iliade «iMOrbaole de la logique formelle, llenl à pluamn causes. En premier lieu, lea Scoèt»tlqu«a ne font ki que repro<liiiro fldéltaieul ou commeuler le» ouvntgM qiBlla aivalfut enlr^ k^ mdiia (Boéoe, etc.y. En Mcond Um, le forrmilûme »c Ile naturdiciiicnt .1 la eoii6«iioe daa» l'aulodCé. 81 lea priacipcs «oot troiiT6f, il ft'agll aurtotit d'en d»«di)iro kd couséqueuoea avoe touUa \^ptéc&ih lions qui permettent d'^vltex rcnvuTt

On divide le plut souvent )*lii<(oire de la philosophie icolaslîque en trots [M'Hodcs. Ln prcmU-rc s'clend du ix* «iécle è U fin du \ii' : l'iiilluencc plntonicienne et surtout néû-plalonicicnne est prédoniiiufite; la foi ei la raison sonl unleit ju»iitii se confondre : erf.do ut inteUigam, dit saint Anselme. I^i Kecondc période comprend tout le xnr fciècle, le grand «iéclc du moyen Age. Arislote ei;t le naître impeccable, dont on espère avoir concilié le» théorii?» avec le dogme chrôtteti d'une nuuiiêre dêllnitive; la raison ne peut établir les vérité» de la foi» mais seK à lea défendre. La troisième période, du xiv^au commencement du xy* ?âécle, marque la d<^eadence de la scolastique. Le DomiryiliMne renaît, ses partisans nient raccord de la raison ei de la foi ; Icî^ mystiques attaquent la dialectique, comme inutile â la perfection morale et religieitse de Tàme.

MH>lA«f iqnc piafonlcieiitte* — Le premier grand philosophe du moyen ége etti ririainUix Scoi Érîgdnc (m^ vers 810), apiKîltî en France par Cliarles lu rjiuuvc. il déclare que la vraie

L\ PHILOSOPHIE CHUÉTIBNNE «•

nhilosoDhic no difÏÏTe pas de U vraie religion, et il interprète le 5og^ chr^Ucn de la création dan. le ..ns de la théorie ,de.andrn^ d/rémanation. Sa doctrine c.t un p^nUi^isme m>'Mique. dont Ic^ éléments «>nt emprunté* aux écrits du Danieux l>enys l Artopagite. Les ^tre^; linis s^.rtent de la divinité par une espèce d amU^^e, de ]^oiuûon (.nahjsis, .^lutio). Gomme tout vient de Dieu, tout doity retouriM.r(reprr,«o,^WA>^/i.>). Il faut donc accepter la théor^^^^^ dr la préd«tinati«n, mai» en (coûtant que tous »ûnl préd.sUnés au salut, et que la pulsfance de Dieu est a«« grande pour que sa chkce embrasse a i»aocUBo iout Vunivet*.

Dfti» son Intr^ydiictxon aux Coiégones, traduite par Docc«, Por- Dhvre posait là que»;tion suivante: le* idées générales, telles que celles de ranimai, de Thomme, correspomlent-elles k une réalité en dehors de nous, «u sonl^ellea de pun» abllraclioiis de espnl. Celait la «ueMion môme î«ur laquelle a éuient séparés Platon et Ari.lote : pour le premier, Tuiuvei-^l était la vraie réalité; pour le •econd, le gén.^ral n existait que dans et [kv les individus. Durant tout le moyen âge ce problème des univcr^ux agiu les écoles et devint roccasion de lutte» violente* qui troublèrent 1 Kglu^cî et I htat. Saint Anselme (né ft Aosle en 1033. mort arche^-èque de Cantorbcrv en 1109) adopta la «oîution platonicienne. Au-dessus de tous les hommes individuels «'élève ridée de l'homme, r homme en *o, réalité s;iipérieurft, dont t<.us les individus participent et de laquelle ils tiennent leurs qualités etleur e««eoce. Dan* le l'rosiogium. scxi fidfs quxrtns inltiii^ium, saint Anselme donne une preuve de 1 existence ae Dieu qui refiosd tout entière sur ce passage de l'idée à I être. impliqua dans tout réalisme. har<jxtntent ontologique Uxi sortir rexistenoe de Dieu de l'idée de Dieu. L'athée est obligé de convenir qu'il a ridée d'un être au-dessus duquel on ne saurait en concevoir de pluî. grand. Or cet être doit exister non seulement dan* notre inlcllii;ênc«, mai. encoTXî dans la réalité; car ail n'cnéUi.t pasaïuei, nou* pourrions concevoir un ètn. qui, avec l^^ "»*f ^. ^^f ^^ existerait à la foi» dans rintelliKcncc et dan* la réalité, c est-ii-dire un éirc plus grand que l'être le plusçntnd qui *e puisse concevoir^ <5e qui est contradictoire. Ainsi, dan* l'idée de Dieu e*t enfermée rexîstencc de Dieu, et de oeln *eid que nous penaons Dieu il résulte que Dieu existe. Gaunilon. moine de Marmoutier (P^f^'^'^f^ff)' *^ opposé à saint Anselme qu'on no peut conclure de l idée à lèlre; aurais-ie le droit de conclure de Hdée de l'île la plus beUc qui «oit h rexldtenccde cette lie? OiiilUumc de Cham|>eaux(l070.nilj exagéra encore le réalisme de saint Anselme. Selon lui. l universel

seul a une réalité, les individus ne sont que des accidents. Ce qu'il y a de réel dans Socrate, dans Platon, c'est l'humanité qui est tout entière présente à chacun d'eux. Comment, objectait Abélard à son maître, l'humanité qui est tout entière dans Socrate peut-elle être aussi dans ce qui n'est pas Socrate?

Roscelin, chanoine de Gompiègne (né en Bretagne vers le milieu du xi" siècle), fut le plus violent adversaire des réalistes. Il affirma que les universaux n'étaient que des mots, flatus vocis, et qu'il n'y avait de réalité que dans les individus. Ce qui existe, ce n'est pas le blanc, mais un cheval blanc. Appliquant son nominalisme à la théologie, Roscehn soutint qu'il n'y a de réel en Dieu que les trois personnes individuelles, et que l'essence commune qui, selon rÉghse, les unit en un même Dieu, n'est qu'un mot, une manière de parler ; de la Trinité il fît donc trois êtres distincts, une sorte de trithéisme. Traduit devant le concile de Soissons (1092), il rétracta cette opinion.

Abélard (né à Pallet près de Nantes, 1079, mort en 1143) est resté célèbre par sa passion pour Héloïse, par ses malheurs, par son éloquence, qui attirait autour de lui des milliers d'étudiants. La légende a conservé son souvenir et embelli son caractère. Il combat à la fois le nominahsme et le réalisme. Il est absurde d'affirmer une chose d'une chose, rem de re prœdicare monstrum est. Est-ce à dire que les universaux soient de purs mots? Ce n'est pas dans le mot, vox, c'est dans le jugement, sermOy qu'il faut chercher la nature de l'universel. L'universel est ce qui est attribuable à plusieurs choses, quod de pluribus notum est prœdicari. Il n'existe pas avant les choses, ante rem, mais dans les choses, in re. Faut-il entendre par là que l'individuel seul existe? Telle n'est pas la pensée d'Abélard. Le jugement exprime les rapports des choses, mais ces rapports eux-mêmes expriment les idées de Dieu : générales et spéciales formas reriim intelligibiliter in mente divina constitisse, antequam in corpora prodirent , hoc est in e/fectuper operationem. Abélard lui-même rapproche sa théorie de celle de Platon. L'universel, pour lui, est donc non pas le mot, mais le jugement {sermo) ou plutôt le rapport rationnel, la loi, l'idée divine, qui s'exprime par le jugement. Il n'est donc pas juste d'en faire le représentant du conceptualisme. Abélard est surtout remarquable par la hardiesse et le libéralisme de sgn esprit. Il traitait la théologie philosophiquement, avec la volonté de concilier la raison et la foi. Il réduisait les trois personnes de la Trinité aux attributs essentiels de l'Etre divin ; puissance, sagesse et bonté. Séparés, ces trois

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attributs ne sont rien; réunis, ils sont l'Être parfait. Cette hérésie, opposée à celle de Roscelin, fut condamnée. Il admet que le Saint- Esprit s'est communiqué aux juifs et aux païens. En morale, il fait une grande place à la conscience ; le péché peut se définir : ce qui est contre la conscience ; l'intention importe plus que le fait.

A coté des dialecticiens, il faut signaler les mystiques, dont la doctrine eut ses représentants durant tout le moyen âge, de Scot Érigène à Gerson. Saint Bernard attaque Abélard avec une extrême violence; c'est la raison elle-même qu'il condamne dans ce philosophe qui prétend tout comprendre. En même temps, il rappelle les prêtres h l'humilité, attaque l'esprit de domination de l'Eglise et prêche avec éloquence le pur amour de Dieu. L'unique objet que l'àme cherche en Dieu, c'est Dieu; si elle demande autre chose, c'est cette chose qu'elle aime, et non pas Dieu. C'est surtout l'école de Saint-Victor qui représente le mysticisme dans cette première période. Hugues (109G-1141) et Richard (mort en 1173) de Saint-Victor cherchent dans la nature de l'amour le secret de la nature divine, autant qu'il peut nous être révélé. Leur psychologie est une mystique qui enseigne les divers degrés par lesquels l'âme s'élève de la sensation à la pensée, et de celle-ci à la pure contemplation, au pur amour qui la confond en Dieu.

La scolastîque péripatéticienne. — Dans la première période de la scolastique, on ne connaissait guère que VOrganon d'Aristot^, et le réalisme platonicien était la doctrine dominante. Au commencement du xm« siècle, la Physigue, \b. Psychologie, la Morale et la Métaphysique d'Aristote se répandent dans les écoles de l'Occident. La scolastique devient péripatéticienne.

C'est par l'influence des Arabes que se fit cette révolution dans les écoles de la chrétienté. Les Arabes avaient traduit les principales œuvres d Aristote. Leur civilisation brillante avait eu sa philosophie, dont le plus iH^^tre présentant, Averroès (né à Cordoue en 1126, mort en 1198), exerça jusquau xvio siècle une si grande influence. Des écoles et des bibliothèques avaient été fondées à Bagdad, à Tripoli, au Caire, à Cordoue, "'^^'^.f ^^f ^^^. *^"f , ^^^ capitales de rislamismo. Les philosophes arabes interprétaient Aristote dans le sens des derniers commentateurs alexandrins et l^"[^f^^*y^,^^^^^^^^ Déripatétisme néo-platonicien. Entre les Arabes et les peuples de 1 Europe occi

Saf les principaux intermédiaires furent If^^-^^' ^^^.^^1 fm^ts"^^^^ plusieurs philosophes distingués, dont le plus célèbre estMaimonide (1135-1204).

L'un des premiers, le dominicain Albert le Grand (né en Souab.e, 1193, mort en 1280), mit en œuvre les matériaux nouveaux, et s'efforça de concilier les doctrines d'Aristote et les dogmes de l'Eglise. Il eut pour disciple saint Thomas, le plus grand maître de la sco-

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laslique péripatéticienne. Saint Thomas, né en 1225 à Aquino, près de Naples, était d'une illustre famille. Il entra dans l'ordre des Dominicains, enseigna la philosophie et la théologie à Cologne, à Paris, à Rome, à Naples, et mourut en 1274, en se rendant de Naples au concile de Lyon. L'œuvre de saint Thomas est le plus puissant effort qui ait été fait au moyen âge pour conciHer Aristote •et le christianisme, la raison et la foi. Il part de cette idée que la vérité est trouvée, qu'il n'y a qu'à la mettre en lumière en l'exposant ; son idéal est de fixer sur tous les points l'orthodoxie philosophique et religieuse dans un système définitif. La Somme de théologie {Summa theologiœ), son principal ouvrage, est divisée en trois parties, six cent douze questions, trois mille articles. Dans la première partie, il traite de l'Être, de Dieu, de sa nature ; dans la seconde, de l'homme, de son origine, de ses facultés, de ses destinées, des principes de la morale ; dans la troisième, du médiateur, de Jésus-Christ et du salut des âmes. C'est l'encyclopédie du moyen âge. Il n'appartient pas à la raison de démontrer les vérités de la foi, elle ne peut que résoudre les objections des adversaires de l'Éghse. La raison n'est que le préambule de la foi : naturalis ratio subservit fidei. Saint Anselme était plus ambitieux. Sur la question des universaux, saint Thomas rejette et le nominahsme et le réalisme platonicien. Le général existe m re, en ce sens qu'il est immanent aux individus; post rem dans l'esprit humain, qui l'abstrait des existences individuelles ; ante rem dans l'intelligence divine. Les idées n'ont pas une existence séparée, mais elles sont dans la pensée de Dieu les exemplaires éternels que réalise notre monde. Le principe d'individuation est la matière, la forme étant identique chez tous les êtres d'une même espèce : principium diversitatis individuorum ejusdem speciei est divisio materiœ secundum quantitaiem. Dieu n'est pas l'objet d'une connaissance innée ; son existence doit être démontrée a posteriori. L'impossibilité de remonter à l'infini dans la série des causes secondes établit la nécessité d'un premier moteur; l'ordre et la beauté du monde prouvent la sagesse et la puissance de l'Être premier. Dieu est la forme pure, sans matière ; il est tout acte, donc parfait et infini. Il crée le monde de rien, et l'action de sa puissance créatrice se continue dans la conservation de l'univers. Il n'est pas Fauteur du mal, qui n'est qu'une négation, mais le principe de tout le bien que réaUse notre monde, le meilleur des mondes possibles,. L'âme humaine n'existe pas avant le corps, comme l'a enseigné Platon, mais elle ne peut périr : son immortalité résulte de son immatériaUté. La fin de l'homme est le

bonheur ; le bonheur est dans la possession de Dieu. Pour l'atteindre, il faut aux vertus naturelles, connues par les païens, joindre les vertus surnaturelles théologales, qu'on doit à la grâce divine : la foi, l'espérance et la charité. La politique de saint Thomas, comme d'ailleurs toute sa philosophie, est empruntée à Aristote. Les principes semblent d'abord assez libéraux ; mais, pour les concilier avec les exigences de son orthodoxie, saint Thomas finit par en faire sortir un absolutisme théocratique. Dans un bon gouvernement il faut que tous aient quelque part h la souveraineté ; quand le pouvoir est injuste, les sujets ont le droit de le rejeter, s'ils en ont la faculté. On reconnaît ici l'influence d'Aristote, qui se retrouve dans la théorie de l'esclavage, que légitime rintérêt de l'esclave et du maître. Mais le droit de parler et de penser librement en matière religieuse n'existe pas, et c'est à l'Église seule qu'il appartient de délier les sujets de la fidélité qu'ils doivent aux princes. Le pouvoir spirituel se trouve donc en dernière analyse le seul souverain.

A l'ordre des Dominicains s'oppose l'ordre des Franciscains, dont Duns Scot (né en Angleterre en 1274, mort à Cologne en 1308) fut le membre le plus illustre. Duns Scot est au moyen âge le philosophe de la liberté. Il critique les démonstrations insuffisantes avec une subtilité qui lui valut son surnom de Doctor subtilis; mais il maintient les vérités comme croyances raisonnables et volontaires. Il refuse à la raison le pouvoir de démontrer non seulement les vérités révélées, la Trinité, l'Incarnation, mais encore la création du monde, l'immortalité de l'âme. Comme saint Thomas, il accorde aux universaux une existence ante rem, in re, post rem; mais il ne veut pas admettre que le principe d'individuation soit la matière, principe purement négatif. Au caractère générique et spécifique doit s'ajouter, pour constituer l'individu, un caractère positif; cette forme individuelle est la forme dernière, à laquelle aucune autre ne peut plus s'ajouter, ïhœcceitas. Dans l'homme la liberté est le pouvoir de choisir telle ou telle action, sans qu'aucun motif le détermine. La volonté de Dieu n'est pas moins libre que «elle de l'homme. lî ne faut pas dire avec saint Thomas que Dieu trouve dans son inteUigence les lois de son action, ce seraitle soumettre à une sorte de destin. C'est la volonté divine qui est la loi; «lie aurait pu créer le monde ou ne pas le créer, le faire tout autre qu'il n'est, renverser les règles du vrai et du bien.

Un autre franciscain, Roger Bacon (né en Angleterre, 1214, mort en 1291), fait songer au chancelier Bacon par ses idées comme par

son non. Il ne veut pas qu'on prenne « la paille des termes pour le grain des choses » ; il combat les forces occultes; il demande qu'on observe la nature. Au raisonnement stérile il préfère l'expérience; « le raisonnement conclut, il n'établit pas. » Il affirme la loi du progrès; il déclare que l'antiquité est la jeunesse du monde; il entrevoit quelques-unes des grandes découvertes qui renouvelleront la science et l'industrie des hommes. A cet esprit scientifique s'associe chez Bacon un mysticisme qu'il fonde sur ce qu'il appelle l'expérience intérieure. Un autre franciscain, Raymond Lulle (1234- 1315), fait antithèse à Roger Bacon. Il rêve une machine à penser qui combine les sujets et les prédicats selon les lois de la syllogistique, et produise la vérité : c'est ce qu'il appeUe le grand arty ars magna; c'est, à vrai dire, le triomphe du formalisme scolastique.

Décadence de la scolastique : nomînalîsine et mysticisme. -— Au xiv" siècle, la décadence de la scolastique résulte tout à la fois et du triomphe du nominalisme et du dédain des mystiques pour la dialectique. Guillaume d'Occam naquit en Angleterre; il entra dans l'ordre des Franciscains et fut l'élève de Duns Scot, dont il devint plus tard l'adversaire. Il est à la fois le rénovateur du nominalisme et le précurseur de Luther. Professeur à Paris, il défendit Philippe le Bel contre le pape Boniface VIII. Il dénonçait les scandales du clergé, demandait une réforme de l'Éghse et soutenait qu'en matière temporelle les princes ne relèvent que de Dieu. Excommunié par Jean XXII, il se réfugia auprès de l'empereur Louis de Bavière , auquel il dit : Tu me defendas gladio, ego te defendam calamo. Il mourut à Munich en 1347. Ce qui caractérise la scolastique, c'est l'eff'ort pour concilier la théologie et la philosophie, la raison et la foi : Occam sépare radicalement les deux termes. Non seulement les vérités révélées, mais toutes celles qui dépassent l'expérience, l'existence de Dieu, la spiritualité et l'immortalité de l'àme, relèvent de la foi et sont inaccessibles à la raison. Le réalisme réalise des abstractions, il multiplie les êtres sans nécessité : entia non sunt muUiplicanda prœter necessîtatem. Il suffit que les individus existent pour qu'on comprenne la formation des idées générales. Les universaux n'ont de réalité ni dans les objets ni dans l'esprit de Dieu ; ils sont de pures abstractions de l'esprit humain fixées par les mots : conceptus mentis significans univoce plura singularia. Les idées de Dieu ne sont pas les exemplaires éternels des choses, elles n'expriment que sa connaissance de tous les êtres individuels. La science humaine n'a

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pas d'objet réel en dehors des notions de notre esprit, elle doit ses principes à l'expérience, et consiste à unir les termes selon les lois de la logique formelle. La théorie d'Occam semblait devoir ramener les philosophes des abstractions scolastiques à l'étude de la réalité. En fait, son nominalisme a donné naissance au formalisme le plus subtil et le plus vide. (Prantl.) Les idées générales, pour les réalistes, représentaient l'essence des choses; pour les disciples d'Occam, pour les terministes, la logique n'est plus à la lettre qu'une science de mots. C'est surtout en la rendant tout à fait stérile qu'Occam a contribué à détruire la scolastique.

L'excès du formalisme devait amener par l'impatience et le degoût de cette dialectique verbale une réaction du mysticisme. Les mystiques allemands, maître Eckhart (1260-1327), Tauler (1300- 1361), renoncent à l'exposition syllogistique et prêchent la doctrine du pur amour qui, anéantissant tout ce qu'il y a d'humam dans notre âme, nous identifie avec Dieu. En France, Jean Gerson (1363-1429) veut qu'on ne s'adonne qu'avec mesure a la science et à la philosophie; la révélation seule nous donne la vérité. La théologie mystique n'est pas une science abstraite, mais une science expérimentale, qui s'appuie sur les expériences intimes des âmes pieuses. La vertu, l'amour et la pénitence sont plus propres à nous donner la science de Dieu que les subtilités de la logique. Cette science appartient aux humbles aussi bien qu'aux plus savants. Le cœur élève la raison, la foi mène à l'intelligence; on finit par savoir parce qu'on a commencé par aimer. Le mysticisme trouve son expression la plus populaire dans un hvre célèbre, dont 1 auteur est resté inconnu, Y Imitation de Jésus-Christ, « Mieux vaut éprouver la componction que savoir comment on la defimt... Au iour du jugement on ne nous demandera pas ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait... L'amour est fort comme la mort. >> Ainsi la scolastique, qui avait été l'effort pour concilier la raison et la foi, en venait à se nier eUe-même, en sacrifiant l'intelligence à l'amour, la philosophie à la mystique pure.

La philosophie de la Renaissance prépare la philosophie moderne. - Les philosophes de la Renaissance. - Péripatéticiens, Platoniciens. - Le passage du moven âge à la Renaissance ne se fait pas brusquement. La scolastique se prolonge dans les écoles longtemps encore après que l'histoire a cessé d'en suivre l'évolution, et déjà au xiv« siècle paraissent les précurseurs des humanistes, parmi lesquels il suffit de

LA PHILOSOPHIE CHRÉTIENNE

citer Pétrarque (1304-1374) et Boccace, son ami et son élève (1313- 1375).

Plusieurs grands événements ont contribué à précipiter ce mouvement de réaction contre le moyen âge. En 14o3, Mahomet II s'empara de Constantinople. Les savants grecs émigrèrent en Italie, apportant avec eux des manuscrits, les textes originaux de Platon, de Plotin, d'Aristote, de Cicéron. Dès lors on oppose Platon à Aristote, Aristote lui-même à l'Aristote plus ou moins défiguré des Scolastiques. Toutes les doctrines antiques, pythagorisme, épicurisme, stoïcisme, ont leurs partisans ; dans cette lutte d'autorités contradictoires le principe même d'autorité s'affaiblit L'imprimerie multiplie les exemplaires des manuscrits rares et répand les idées avec une rapidité inconnue. Luther en appelle du pape à la conscience individuelle, et de la tradition catholique aux livres saints. La Réforme pose de graves problèmes, dont l'intérêt vital détourne des vaincs disputes de la logique formelle. On s'éprend de l'art antique, des formes harmonieuses, et le charme de la beauté païenne insinue doucement dans les cœurs l'amour de la nature. En même temps, les progrès de la science, ses découvertes inattendues, éveillent, avec une ardente curiosité, l'intérêt aux choses de ce monde. La découverte de l'Amérique transforme la face de la terre. Copernic (1473-1343) fait paraître avant de mourir son traité des Révolutions des globes célestes : il y expose le vrai système du monde, qui renverse les théories de Ptolémée et d'Aristote et semble contredire les traditions bibliques. Galilée (1564-1641) découvre les lois de la chute des corps, observe le ciel et démontre avec plus de rigueur le mouvement de la terre et le système de Copernic. Kepler (1571-1630) publie en 1609 son Astronomie nouvelle, dans laquelle il expose les trois lois du mouvement des plan(''tes et prépare la théorie de l'attraction universelle. Vésale (1514-1564) crée l'anatomie; Servet (1309- 1353), brûlé par Calvin, a le premier l'idée de la circulation du sang, qui ruinait dans ses fondements la médecine antique. Les mathématiques marchent du môme pas que les sciences de la nature, dont elles sont, avec Galilée, le précieux auxiliaire. En 1543, Tartaglia résout les équations du troisième degré; Cardan généralise la méthode nouvelle ; Viète améliore la notation algébrique et, précurseur de Descartes, entrevoit l'application de l'algèbre à la géométrie.

C'est au milieu de cette agitation féconde des esprits, au moment où se créent les œuvres les plus belles de l'art, où les luttes religieuses troublent les consciences et les Etats, que se développe la philosophie de la Renaissance. Elle prépare tout, elle n'achève rien. Les vues fécondes ne manquent pas, mais la discipline qui permet d'en recueillir les fruits. Dans la confusion des systèmes on retrouve toutes les idées qui, précisées, nettement formulées par Bacon et Descartes, deviendront les principes mêmes de la philosophie moderne: séparation delà théologie et delà philosophie; méthode expérimentale ; application de la méthode des mathématiques à la solution des problèmes philosophiques. Un caractère commun se dégage cependant de ces systèmes divers : c'est le sentiment profond de la vie universelle ; une tendance au panthéisme; la réhabilitation et l'amour de la nature, qui n'est plus considérée, selon la tradition chrétienne, comme le principe du mal, mais, selonla tradition de l'antiquité, comme l'expression visible de la beauté et de l'intelligence suprêmes.

Aristote garde des disciples; mais l'interprétation d'Averroès domine dans l'école de Padoue jusqu'au milieu du xyu** siècle. Pomponat (1462-1525) montre, en s'appuyant sur l'autorité d'Aristote, que la raison ne permet d'admettre ni l'immortalité de l'âme [de Immortalitqte animœ) ni la liberté. Il déclare d'ailleurs qu'il

accepte, comme chrétien, ces dogmes que, comme philosophe, il trouve absurdes. Cette distinction plus ou moins sincère des deux vérités, souvent invoquée par les penseurs de la Renaissance, ne réussit'pas à les sauver du bûcher. La libre pensée est autre chose au xvi« siècle qu'une bravade sans danger. Gésalpini, médecin comme Pomponat, est un péripatéticien panthéiste : son dieu est l'àme du monde, anima universalis. Les philosophes ne sont plus des moines ni des théologiens, mais des laïques, médecins, savants, philologues, érudits. L'Église en reste à la scolastique. Vanini (1585- 1619) exphque tout par les seules forces de la nature, à laquelle Dieu est immanent. Accusé d'athéisme, il est condamné en 1619, par le parlement de Toulouse, à être brûlé vif après avoir eu la langue

coupée.

A raulorité d'Aristote les Platoniciens opposent celle de leur maître, dont la doctrine avait été remise en lumière par les émigrés grecs En 1460, Gosmede Médicis fonde à Florence l'Académie platonicienne. Marcile Ficin (1433-1499), qui en fut le premier président, donne une édition des œuvres de Platon et de Plotm avec commentaires et traduction latine. Pic de la Mirandole (1463-4494) combme le néo-platonisme avec la Kabbale. A dix-neuf ans il proposait de soutenir à Rome, contre tout adversaire, neuf cents thèses, de omm re scibili : ce défi marque bien l'audace des esprits, leur conûance à toute épreuve. Nicolas de Cuss, né en Allemagne (1401-1464), est le précurseur de Copernic et de Descartes. Il enseigne que la terre n'est pas le centre du monde et qu'elle se meut; que toute pensée est une sorte de mesure, et que les mathématiques sont 1 idéal de toute science. Sa doctrine est un mélange du platonisme et des spéculations pythagoriciennes sur les nombres. En France, Ramus (Pierre de la Ramée, 1515-1572), dans ses Animadversiones m Dialec^ ticarn Aristotelis (1534), attaque la Logique d'Aristote, à laquelle il reproche l'obscurité et la confusion. Dans les Dialeciicx Institua ^.•(mes(1543), ilessaye de substituer à la logique de l'Ecole une logique plus simple, plus claire, dont il emprunte les éléments à Platon, à Cicéron, à Quintilien. Nommé professeur au Collège de France, récemment fondé pat François I", il eut un immense succès. On admirait avec surprise cette clarté et cette éloquence si contraires aux habitudes de l'École. Il faut reconnaître que la reforme de Ramus porte plutôt sur la forme que sur le fond de la philosophie. Il eut cependant de nombreux partisans en France et surtout ea Allemagne. Il mourut pendant la nuit de la bamt-Barthelemy, assassiné par un péripatéticien fanatique, Charpentier.

C'est une chose remarquable que l'étude de la nature et les recherches mathématiques se mêlent couramment au xvi*' siècle avec la théosophie, la magie et les spéculations d'un pythagorisme aventureux. Paracelse (né en Suisse, 1493, mort à Salzbourg, 1541) vient réformer la médecine, substituer à l'autorité de Galien et d'Avicenne l'union féconde de l'expérience et de la spéculation. Il rattache cette réforme de la médecine à une théorie mystique de l'univrs, où tout se tient et conspire, et il fait intervenir directement des principes, des archées, qu'il oppose les uns aux autres, le principe de la vie au principe de la maladie, etc. Van Helmont (de Bruxelles, 1577-1644) reprend les mêmes idées. Cardan (1501-157G), mathématicien, médecin, philosophe, est en même temps un visionnaire. Il combine la théosophie avec la doctrine des nombres, et cherche à faire rentrer l'apparition des esprits dans les phénomènes naturels. Le cordonnier allemand Jacob Bœhme (1575-16:24) est un pur mystique. Le problème qui surtout l'occupe est celui des rapports de Dieu au monde. Sa solution est que Dieu ne peut exister qu'en se manifestant dans le monde. Avec une véritable hardiesse spéculative, Bœhme cherche à déduire le fini, le corps, le mal lui-même, de Dieu et de son essence. Par là il est le précurseur de Schelling et de Hegel.

Quelques philosophes ont, avec plus de mesure, un sentiment plus net des exigences de la méthode scientifique. « L'expérience, dit Léonard de Vinci, est seule interprête de la nature ; il faut la consulter toujours et la varier de mille façons, jusqu'à ce qu'on en ait tiré les lois universelles. » Telesio (1508-1588) ne veut pas qu'on substitue à l'autorité d'Aristote celle de Platon, mais l'étude de la nature. L'expérience seule peut conduire à la connaissance; le raisonnement a toujours besoin d'être contrôlé et vérifié par les faits. Telesio fonda à Naples une société pour Tétude des questions naturelles, Academia Telesiana, qui devint le modèle de beaucoup d'autres sociétés du même genre. Campanella (né en Calabre, 1568, mort à Paris, 1639) eut la vie la plus agitée. Accusé d'avoir conspiré contre la domination espagnole, il fut torturé, puis jeté en prison. Plus tard, il passa trois ans dans les cachots de rinquisition romaine. Il finit par se réfugier à Paris (1634), où il mourut. Il y a, selon lui, deux sources de connaissance : la sensation et la foi. Le philosophe doit étudier la nature et non les livres d'Aristote. Le monde est le livre où la raison éternelle a écrit elle-même ses pensées; les livres des hommes ne sont que des copies mortes de la vie, pleines d'erreurs et de mensonges. Dans sa Cité du soleil, Campanella exagère encore les utopies commu-

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nistes de la République de Platon. Galilée (1564-1641) expose très nettement les règles de la méthode scientifique. L'autorité n'a rien à faire avec la science ; il faut partir du doute et faire reposer , tous ses raisonnements sur l'observation et Texpérience. L'induction permet ainsi de dégager des faits individuels lès lois gêné-

II faut faire une place à part à Jordano Bruno, le plus original des philosophes idéafistes duxvi« siècle. Né en 1548, dans l'État de Naples, il entra dans l'ordre des Dominicains; mais bientôt, ayant conçu des doutes sur la vérité de la religion, il reprit sa liberté. Il mena dès lors la vie errante qui le conduisit en Suisse, en France, en Angleterre, en Allemagne. De retour à Venise, il fut livré à l'Inquisition de Rome, resta sept ans en prison, et, comme il refusait de se rétracter, fut condamné à être brûlé vif. « Voilà un jugement, dit-il à ses juges, qui vous trouble peut-être plus que moi. » L'odieuse exécution eut lieu à Rome le 17 février 1600. Jordano Bruno développe la doctrine de Nicolas de Cuss. L'idée maîtresse de sa philosophie est l'unité et l'infinité des mondes. L'univers est infini dans l'espace et dans le temps. Notre système solaire n'est qu'un monde parmi les mondes sans nombre. Les étoiles ne sont pas mues par un premier moteur, mais par une âme qui leur est immanente. L'éther infini, qui remplit l'espace infini, cache en soi les germes et les fins de toutes les choses particulières, qui naissent et se développent selon des lois définies. Les éléments, les monades, sont à la fois matérielles et spirituelles; elles ne naissent ni ne périssent, mais se combinent ou se séparent. L'âme est une monade immortelle, qui n'existe jamais sans un corps. Dieu est la monade des monades; il est à la fois le minimum, puisque tout sort de lui; le maximum, puisque tout est en lui. Il n'a pas créé les mondes par un acte arbitraire, mais par une nécessité interne ; il est présent aux choses, comme l'être à ce qui est, comme la beauté

aux objets beaux.

Dans ce conflit de doctrines le scepticisme ne pouvait manquer de renaître. Michel de Montaigne (1532-1592) reprend dans ses Essais les arguments des anciens Sceptiques, et par le charme de son style, par la grâce de son esprit, il séduit ceux qu'il n'inquiète pas. Au « Quesais-je? » de Montaigne Charron (1542-1603), son disciple, répond : « Je ne sais », et il sacrifie la raison à la foi. Descartes fera du doute même le point de départ d'une philosophie nouvelle.

J. HiST. DB L.V PHIL.

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