LA PHILOSOPHIE MODERNE. — BACON, HOBBES ET GASSENDI. — DESCARTES
Bacon : le « IVovuni Org^anum ». — Objet de la science. — La philosophie moderne. — La philosophie du moyen âge ne fait que continuer la philosophie de Tantiquité. Elle ne pose pas de problèmes nouveaux ; elle s'efforce de concilier les solutions de Platon, de Plotin et d'Aristote avec les exigences nouvelles de l'orthodoxie chrétienne. La Renaissance nous a montré l'agitation féconde de systèmes divers, où l'intuition hardie de l'avenir se mêle au culte de la tradition et du passé. La philosophie moderne commence avec Bacon et Descartes. Quels sont ses caractères distinctifs ? D'abord l'esprit s'affranchit de toute autorité. La séparation de la philosophie et de la théologie, de la raison et de la foi, est désormais chose acquise. La réaction contre Aristote va jusqu'à l'injustice. Mais ce sont là des caractères plutôt négatifs. Le problème philosophique est posé sous une forme nouvelle ; la méthode par laquelle on tente de le résoudre du même coup se modifie. Depuis Platon et Aristote l'élément scientifique était l'idée générale ; dégager les concepts, les classer, en expliquer l'origine, tel était l'objet de la science. Désormais on s'efforcera de dégager par l'analyse les éléments simples, et de découvrir les lois selon lesquelles ils se combinent, pour reproduire ces combinaisons et s'emparer ainsi de la nature. La méthode consistera dans une critique de l'esprit. On s'interrogera sur la nature de l'entendement, sur ses moyens de connaître, et on cherchera dans cette analyse subjective les conditions et les limites de la science.
L'histoire de la philosophie empirique dans les temps modernes se confond presque avec l'histoire de la philosophie anglaise. Guillaume d'Occam, le rénovateur du nominalisme et l'adversaire des entités scolastiques ; Roger Bacon, qui élève l'expérience audessus du raisonnement et prévoit un monde transformé par la science et l'industrie, sonttous deux nés en Angleterre.
François Bacon naquit à Londres en 1561; il était le fils d'un jurisconsulte distingué, qui fut garde du grand sceau sous la reine Elisabeth. Sou carac-
tère ne fut pas à la hauteur de son cfénie. 11 soutint Vaccusation portée contre le comte d'Essex , son bienfaiteur. Nommé grand chancelier par Jacques 1^^ ^n 1G18, il fut accusé de corruption et de vénalité par le Parlement (1621). Ses complaisances pour le roi et le duc de Buckingham l'avaient perdu. Il fut condamné à payer une amende et à être enfermé à la Tour de Londres ; Jacques I*»" lui épargna l'amende et la prison. 11 mourut en 1626.
Ce serait une erreur de croire que Bacon a été le promoteur du grand mouvement qui devait renouveler l'esprit humain et le ramener de l'étude de l'antiquité à l'étude de la nature. Les savants de l'Italie avaient appliqué la méthode inductive avant qu'il en eût exposé les règles ; Galilée est son contemporain, Telesio son prédécesseur. L'origine de son œuvre est dans les pro- ^rrès de la science au xvi^ siècle. 11 a eu le mérite d'exprimer avec clarté et de Séfendre avec éloquence des idées qui étaient encore le privilège de quelquesuns Il a fait le code de la méthode inductive , il ne l'a pas inventée. 11 comanence par affranchir l'esprit de toute autorité dans le domaine de la science. La raison ne peut ni démontrer ni contredire les vérités révélées ;. la religion est d'un autre ordre que la philosophie. La science n'est pas chose d école, vain bavardage de Scolastiques ; elle doit être pratique, travailler pour 1 humanité • le vrai livre à déchiffrer et à commenter, c'est la nature. La science est puissance : tantum possumus quantum scimus. Ouvrir à l'intelligence une voie nouvelle, donner à l'homme une méthode qui lui permette, par l'observation et roar l'expérience, de devenir comme le maître de la nature, telle a été la tâche à laquelle Bacon a consacré tous les instants que lui laissaient les soucis de son ambition politique. Il a travaillé toute sa vie à une œuvre unique, qu il n a .pas achevée, l'M^tora/wma^na, la grande restauration des sciences. Louvra-e entier devait comprendre six parties. La première seule, de Digmtate et Auqmentis scientiartvm, est achevée ; la seconde, Novum Organum est incomplète fdes quatre autres parties, qui devaient contenir l'exposition des sciences €t de leurs applications, nous n'avons que des fragments.
Dans le traité sur la Dignité et V Accroissement des sciences, Bacon <ionne une classification générale des sciences, la description et la géographie de leur domaine [globus intellectualis); il montre pour chacune ce qui a été fait, ce qui reste à faire, quelles lacunes sont à combler, quelles espérances on peut concevoir. Cette classification repose sur un principe psychologique. « La division la plus exacte que l'on puisse faire de la science humaine se tire de la division des trois facultés de l'âme humaine, qui est le siège propre de la science. » A la mémoire répond fhistoire, soit naturelle, soit civile ; à l'imagination répond la poésie ; à la raison la philosophie. La philosophie est la science de Dieu, de la nature et de l'homme ; philosophie objectwn triplex : Deus, natura et homo. La philosophie première, distinguée de la métaphysique, est la science des axiomes généraux et communs à toutes les sciences. La philosophie de a nature est spéculative et pratique. La philosophie spéculative de a nature comprend : la physique, qui étudie la cause matérielle et a cause emciente; la métaphysique, qui étudie la cause formelle et la cause finale. A la physique répond, comme science pratique, la mécanique ; à la métaphysique, la magie naturelle.
Bacon donne le titre significatif de NovumOrganum h la seconde partie de V Instauratio magna. On avait coutume dans l'Ecole de donner le nom d'Organum (instrument de la science) à l'ensemble des œuvres logiques d'Aristote ; le Noviim Organum se présente donc comme une logique nouvelle, comme l'expose' d'une méthode inconnue pour la recherche et la découverte de la vérité. L'ouvrage comprend deux livres, dont le premier seul est achevé. Dans le premier livre, qui est presque exclusivement critique, Bacon énumère les causes qui se sont opposées et s'opposent encore aux progrès de la connaissance de la nature. La logique reçue est plus nuisible qu'utile.
Le syllogisme n'est d'aucun usage pour inventer ou vériticr les premiers principes des sciences : c'est un instrument trop faible et trop grossier pour pénétrer dans les profondeurs de la nature. Il permet d'enchaîner les notions les unes aux autres, mais il part de notions confuses , extraites des choses au hasard, et se réduit ainsi à un vain bavardage. Les conséquences valent ce que valent les principes. On n'estime pas assez les philosophes qui, au lieu de répéter ce qui a été dit déjà, s'etl'orcent de faire des découvertes nouvelles.
Une autre cause qui a fait obstacle aux progrès que les hommes avaient pu faire dans les sciences, « et qui les a pour ainsi dire cloués à la même place, comme s'ils étaient enchantés », c'est le profond respect qu'ils ont pour l'antiquité et pour l'autorité de ces personnages qu'ils regardent comme de grands maîtres en philosophie. Est-ce que l'antiquité n'est pas l'enfance de l'humanité? Estce qu'Aristote n'a pas été assez longtemps « le despote de la pensée »? Avant d'exposer la vraie méthode, il faut chasser ces préjugés, ces fantômes qui occupent l'esprit, le ferment à la vérité. Les idola tribus (idoles, fantômes de la tribu, de l'espèce) sont celles qui ont leur principe dans la nature même de l'homme {fundata in ipsa natura humana) ; les idola specus (fantômes de la caverne) sont celles qui viennent des défauts propres à l'individu ; les idola fori (fantômes du forum) sont celles qui naissent du langage, qui doit être approprié aux moindres intelligences ; les idola theatri (fantômes du théâtre) sont celles qui naissent des dogmes des diverses philosophies; « car ces systèmes sont comme autant de pièces de théâtre que les divers philosophes sont venus jouer chacun à leur tour. » Toutes ces causes d'erreur ne doivent pas nous décourager. Affranchissons-nous des préjugés, suivons la vraie méthode, et nous trouverons tout à la fois la science et la puissance.
Le second livpe du Novum Organum est consacré à l'exposition
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de la vraie méthode ou de l'art d'interpréter la nature. Le grand défaut de l'École est d'aller comme d'un bond des faits particuliers à des généralités abstraites et vagues; « la vraie méthode part des sensations et des faits particuliers ; mais, s'élevant avec lenteur par une marche graduelle et sans franchir aucun degré, elle n'arrive que bien tard aux propositions les plus générales. » Aux vains raisonnements de la dialectique il faut substituer l'observation et l'expérience ; à la déduction qui tire des conséquences, l'induction qui établit des principes. « L'homme ne commande à la nature qu'en lui obéissant. » Il importe surtout de se mettre en garde contre les généraUsations hâtives; pour cela, de partir des faits^ et de ne pas abandonner l'entendement à lui-même. Bacon veut qu'on dresse des table?^ ou coordinations d'exemples qui permettent de dégager la loi générale des cas particuliers. Dans les tables de présence on énumère les exemples où se trouve, par exemple, la nature de la chaleur ; dans les tables d'absence on énumère « les exemples d'analogues où ne se trouve pas la nature de la chaleur » ; enfin dans les tables de degrés ou de comparaison « on fait comparaître devant l'entendement des exemples de sujets où la nature qui est l'objet de la recherche se trouve à différents degrés, en observant ses accroissements et ses décroissements, soit dans un seul sujet comparé à lui-même, soit en différents sujets compares entre eux. » Après cette comparution d'exemples ou de faits devant l'entendement, il faut y appliquer Tinduction proprement dite, c'est-à-dire qu'il faut, d'après la considération attentive de la totalité et de chacun de ces exemples, trouver une nature qui soit touiours avec la nature donnée, ou dans le même sujet, ou en différents sujets, présente, absente, croissante et décroissante. » On reconnaît donc la loi à ce signe, que les deux natures en connexion sont toujours présentes ou absentes ensemble, et qu elles croissen et décroissent proportionnellement. Bacon étudie en grand détail cequ'il appelle les prérogatives des faits, c'est-à-dire les faits les plus instructifs et les plus dignes d'attention. Il veut aussi que la loi ne soit acceptée qu'après avoir été vérifiée par des expériences nouvelles qui s'en déduisent et qui la confirment. Enfin tous les préceptes particuUers peuvent se ramener à celui-ci qui les résume : n'induire qu'avec une extrême circonspection, en subordonnant toujours l'entendement aux faits; n'aller du particulier au général que lentement et par degrés. '
Il ne faudrait pas, d'après cela, imaginer Bacon comme un savant moderne, pour qui la science consiste uniquement à découvrir les
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rapports constants des phénomènes. Bacon est moderne par sa méthode, par l'insistance avec laquelle il recommande lobservationi et l'expérience. Il est du xvi" siècle par la fin qu'il se propose. Une loi n'est pas pour lui le rapport constant de deux phénomènes; mais le rapport qui unit une nature, c'est-à-dire une propriété simple, comme la chaleur, la couleur, la blancheur, le dense, le rare, à sa forme, c'est-à-dire à ses conditions d'existence. Un corps est une combinaison de natures, de propriétés. Si on connaissait les antécédents de ces natures, on transformerait les corps, on en ferait de nouveaux. « Créer une nature nouvelle dans un corps donné, ou bien produire des natures nouvelles et les y introduire» tel est le résultat et le but de la puissance humaine... Qui connaît les formes et les procédés nécessaires et suffisants pour produire à volonté la couleur jaune, la grande pesanteur spécifique, la ductilité, la fixité, la fluidité, etc., et connaît de plus la manière de produire ces qualités à difl'érents degrés, verra les moyens et prendra les mesures nécessaires pour réunir toutes ces qualités dans tel ou tel corps, d'où s'ensuivra sa transformation en or. » [Novurn Organum, 1. II.) C'est le problème des alchimistes.
Ilobbes et Gassendi. — Hobbes est né en Angleterre, en 1588. Il fut en relation avec Bacon; vers l'âge de quarante ans, il vint à Paris, où il étudia les mathématiques et les sciences de la nature. Lorsque s'ouvrit en Angleterre le Long Parlement (1G40),. il revint en France, et passa alors plusieurs années à Paris, où il devint l'ami du Père Mersenne et se lia intimement avec Gassendi. Il mourut en Angleterre en 1679. Hobbes est le successeur de Bacon,, mais il a subi l'influence de Descartes. Il exagère le sensualisme du premier jusqu'au matérialisme le plus décidé.; il définit la philosophie : la recherche des causes pour la reproduction des eff'ets ; mais il donne, avec Descartes, le premier rôle au raisonnement déductif, qu'il identifie avec le calcul, et, s'il supprime l'indépendance de la pensée, c'est en allant jusqu'au bout du mécanisme cartésien- Les œuvres principales de Hobbes sont le de Cive (1642) ; Léviathan^ ou la matière y la foiine et V autorité du gouvernement ; la Nature humaine (1650), etc. Toute substance est corporelle; les corps se composent de petites parties, qui cependant ne doivent pas être conçues comme absolument indivisibles. Tous les phénomènes qui se passent dans les corps se ramènent à des mouvements. La sensation^ est un mouvement du cerveau ; ce mouvement est-il favorable à l'ensemble des fonctions vitales, il produit le plaisir. Le plaisir en-
gendre le désir. La volonté n'est que le désir dominant. De cette théorie matérialiste Hobbes déduit la politique du despotisme. Il n y a que deux motifs d'action : la recherche du plaisir, la fuite de la douleur. Tous les sentiments sont donc des métamorphoses de l'égoïsme. Entre ces êtres dont chacun est tout à lui-même, la société ne peut être naturelle. Dans l'état de nature, chaque homme a un droit égal sur toutes choses, c'est-à-dire que le seul droit est celui du plus fort. L'état de nature est la guerre de tous contre tous, bellum omnium contra omnes, homo homini lupus. Las de s'entre-tuer, leshommess'apercoiventquelaguerreestun état funeste, le pire des maux. Ils se réunissent, et, pour obtenir la paix, ils conviennent de renoncer à tous leurs droits. Par ce contrat, ils remettent toute la puissance sociale entre les mains d'un seul homme qui a tous les droits, avec le seul devoir de maintenir la paix. Le bien est ce que décrète le souverain, le mal ce qu'il interdit. La loi positive est la conscience du citoyen. La crainte des puissances invisibles que l'État reconnaît, est la religion ; la crainte de puissances invisibles que l'État ne reconnaît pas, est la superstition. On n a pas le droit de ne point pratiquer la religion d'Etat. C'est la théorie la plus loffiaue et la plus franche du despotisme.
Gassendi (né en Provence, 1592, mort en 1655) fut un des rares admirateurs de Bacon en France au xvii« siècle. H se ha avec Hobbes et combattit Descartes, auquel il adressa les Cinquièmes Objections aux Méditations, H entreprit de réhabiliter Epicure, e de remettre sa doctrine en honneur. Il s'eff'orce d'ailleurs de conciher dans la mesure du possible l'atomisme avec la théologie chrétienne. La première cause est Dieu, qui a créé et mis en mouvement les atomes. Gassendi n'a pas en France la réputation qu il mente. L'historien du matérialisme, Lange, le considère comme un rénovateur de la philosophie, et le met auprès de Bacon et de Descartes. « Sans doute Hobbes était né avant Gassendi, mais son développement intellectuel s'efl-ectua très tard, tandis que celui de Gassendi fut très précoce; aussi durant son séjour à Paris Hobbes joua-t-il le rôle de disciple de Gassendi... On est en droit d attribuer à Gassendi la rénovation d'une conception complète du monde. » Mais Lange exagère le matérialisme de Gassendi. Ce ui-ci eut au xvii« siècle, un certain nombre de disciples, parmi lesquels il suffit de citer Mohère.
Descartes : sa vie et ses écrits. - Le doute méthodique et les règles de la méthode. - Bacon a bien
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entrevu que la science dépend de l'esprit et de ses lois, mais il s'est contenté de donner une classification des erreurs. De plus il ne se dégage qu'à demi des conceptions du moyen âge, et il admet encore l'existence d'entités abstraites, de formes (chaud, froid, dense, rare, etc.) qu'on peut faire passer de corps en corps. Descartes est le vrai fondateur de la philosophie moderne.
II part de la critique de l'esprit ; c'est dans la nature et les lois de la pensée qu'il cherche les principes et la justification de la science. En môme temps il rejette toutes les entités , toutes les formes scolastiques, et il cherche à ramener tous les phénomènes de l'univers à l'étendue et au mouvement. Après deux siècles de progrès, la science revient à la théorie cartésienne. « De tous les penseurs, dit le savant anglais Huxley, celui qui d'après moi représente mieux que tout autre la souche et le tronc de la philosophie et de la science modernes, c'est René Descartes. Je m'explique ; celui qui s'attachera à un des résultats caractéristiques de la pensée moderne, soit en fait de philosophie, soit en fait de science, reconnaîtra que le sens, sinon la forme de cette pensée, était présent à l'esprit du grand Français. »
Descartes naquit en 1596 à La Haye, en Touraine. Il fit ses études au collège de la Flèche, dirigé par les jésuites. Peu satisfait de ce qu'il avait trouvé dans les livres, « il résolut de ne plus chercher d'autre science que celle qui pourrait se trouver en lui-même ou bien dans le grand livre du monde ». En 1617, il prit du service en Hollande^ous le prince Maurice de Nassau, puis dans les armées de divers princes de l'Allemagne. Au retour de ses voyages, après deux années passées à Paris , il assista en 1628 au siège de la Rochelle. Enfin en 1629, cherchant la tranquillité et la solitude, il se retira en Hollande, où il demeura vingt ans. Sur les instances de la reine de Suède Christine , il se rendit à Stockholm en 1649. Sa santé avait toujours été délicate ; il ne put résister à la rigueur du climat et mourut en 1650, à l'âge de cinquante-trois ans. En 1667, le corps de Descartes fut rapporté de Suède en France et enseveli dans l'église Saint-Etienne du Mont. Les principaux ouvrages de Descartes sont : le Discours de la Méthode, publié avec la Dioptrique, les Météores et la Géométrie, à Leyde, en 1637; les Meditationes de prima philosophia, Paris, 1641; les Principia philosophie, 1644 ; le Traité des Passions, 1650. Après sa mort on publia le Traité de l'homme et de la formation du fœtv^; les Regulse ad directionem ingenii; et les Lettres, en trois volumes.
Descartes a résumé son système dans le Discours de la Méthode, Après avoir fait d'excellentes études, dit-il, « je me trouvai embarrassé de tant de doutes et d'erreurs, qu'il me semblait n'avoir fait autre profit, en tâchant de m'instruire, sinon que j'avais découvert de plus en plus mon ignorance ».
Il ne méconnaît pas les avantages des sciences qu'on enseigne dans les écoles ; il aime les études des langues anciennes; la gentillesse des fables réveille l'esprit; la lecture des bons auteurs est comme une conversation avec les plus honnêtes gens des siècles passés, et même une conversation étudiée en laquelle ils ne nous découvrent que les meilleures de leurs pensées ; l'histoire lue avec discrétion aide à former le jugement ; la théologie nous enseigne à gagner le ciel. Mais ces connaissances multiples ne satisfont pas l'esprit amoureux de vérité. La science n'existe que si ses principes sont justifiés, que si elle est plus qu'un fait, un droit. Comment distinguer la vérité de l'erreur dans une multi-
tude d'idées dont rien ne garantit la justesse? Toutes les sciences empruntent leurs principes à la philosophie, et il y a autant de philosophies que de philosophes. Nous ne trouvons que dans les mathématiques l'exemple d'une méthode vraiment rationnelle. « Je me plaisais surtout aux mathématiques, à cause de la certitude et de l'évidence de leurs raisons ; mais je ne remarquais point encore leur vrai usage ; et, pensant qu'elles ne servaient qu'aux arts mécaniques, je m'étonnais de ce que, leurs fondements étant si fermes et si solides, on n'avait rien bâti dessus de plus relevé. » Substituer à des connaissances décousues la science véritable, pour cela remonter aux principes et imiter la méthode des mathématiques, en introduisant dans toutes les sciences la rigueur du raisonnement déductif, telle est l'œuvre que se propose Descartes. La science ne peut être qu'un système d'idées toutes en rapport les unes avec les autres et reliées à des principes évidents qui les justifient.
Convaincu de l'insuffisance de la science de son temps. Descartes ne conclut pas, comme Montaigne, au scepticisme, mais à la nécessité de reprendre sur un nouveau plan l'édifice de la science. « Les bâtiments qu'un seul architecte a entrepris et achevés ont coutume d'être plus beaux et mieux ordonnés que ceux que plusieurs ont tâché de raccommoder en faisant servir de vieilles murailles qui avaient été bâties à d'autres fins. » Laissons les livres, consultons la raison. L'important n'est pas de savoir ce que d'autres ont pensé, mais de bien penser. « Les sciences des livres, s'étant composées et grossies peu à peu des opinions de plusieurs diverses personnes, ne sont point si approchantes de la vérité que les simples raisonnements que peut faire naturellement un homme de bon sens touchant les choses qui se présentent. » Si Descartes a le dédain de l'histoire, c'est qu'il est convaincu que la raison, appliquée aux choses avec sincérité, peut tirer d'elle-même un système de vérités enchaînées qui reproduise le monde dans ce qu'il a de réel et d'intelligible. Il ne veut faire que ce qu'à défaut de lui tout homme de sens pourrait faire par le bon usage de son entendement. Mais si telle est la puissance de la raison, d'où vient que la science ne soit pas plus avancée? C'est que « ce n'est pas assez d'avoir l'esprit bon, le principal est de l'appliquer bien ». La différence de méthode fait l'inégalité des esprits. La condition d'une philosophie nouvelle est donc une méthode nouvelle. Descartes emprunte cette méthode aux mathématiques. « Ces longues chaînes de raisons toutes simples et faciles, dont les géomètres ont coutume de se servir pour parvenir à leurs plus difficiles démonstrations, m'avaient donné occasion de m'imaginer que toutes les choses qui peuvent tomber sous la connaissance des hommes s'entrer suivent en même façon, et que, pourvu seulement qu'on s'abstienne d'en recevoir aucune pour vraie qui ne le soit, et qu'on garde toujours l'ordre qu'il faut pour les déduire les unes des autres,
il ne peut y en avoir de si éloignées auxquelles enfin on ne parvienne, ni de si cachées qu*on ne découvre. »
Pour ne pas s'embarrasser d'un grand nombre de préceptes, Descartes ramène à quatre toutes les règles de la méthode.
<( La première était de ne recevoir jamais aucune chose pour vraie, que je ne la connusse évidemment être telle ; c'est-à-dire d'éviter soigneusement la précipitation et la prévention, et de ne comprendre rien de plus en mes jugements que ce qui se présentait si clairement et si distinctement à mon esprit que je n'eusse aucune occasion de le mettre en doute ; la seconde, de diviser chacune des difficultés que j'examinerais en autant de parcelles qu'il se pourrait et qu'il serait requis pour les mieux résoudre ; la troisième, de conduire par ordre mes pensées, en commençant par les objets les plus simples et les plus aisés à connaître, pour monter peu à peu, comme par degrés, jusques à la connaissance des plus composés, et supposant même de l'ordre entre ceux qui ne se précèdent point naturellement les uns les autres ; et la dernière, de faire des dénombrements si entiers et des revues si générales, que je fusse assuré de ne rien omettre. »
Ces quatre règles ont dans la pensée de Descartes un sens trè& précis. La première peut paraître assez banale; elle ne l'est pas. D'abord rejeter toute autorité, affirmer l'indépendance absolue de la raison était, au commencement du xvii® siècle, une hardiesse et une nouveauté. En second lieu il faut bien entendre le mot évidence. Tout ce que nous croyons fortement n'est pas évident. Pour qu'il y ait évidence, il faut que la raison, dégagée de toute influence des sens et de l'imagination, aperçoive la clarté et la distinction des idées. Les perceptions des sens sont confuses ; seules les idées dues à la raison, celles qui naissent comme du fond même de l'esprit, sont claires et distinctes. Ainsi il n'y a pas d'évidence sensible; toute évidence est rationnelle. Cet acte de la raison qui perçoit directement la vérité est V intuition. « J'entends par intuition, non la croyance ou le témoignage variable des sens ou les jugements trompeurs de l'imagination, mauvaise régulatrice, mais la conception d'un esprit sain et attentif si facile et si distincte , qu'aucun doute ne reste sur ce que nous comprenons; ou bien, ce qui est la même chose, la conception ferme qui naît dans un esprit sain et attentif des seules lumières de la raison. Ainsi chacun peut voir par intuition qu'il existe, qu'il pense, qu'un triangle se termine par trois lignes, et d'autres vérités semblables, qui sont plus nombreuses qu'on ne le croit communément, parce qu'on dédaigne d'appliquer son esprit à des choses si faciles. »
La seconde règle n'est pas une recommandation banale de l'analyse. Pour résoudre une question, il faut aller de l'inconnu au connu, ce qui n'est possible que si l'inconnu a quelque relation définie
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avec ce qui est connu. Il y a deux, sortes de choses : les unes simples ou absolues, les autres composées ou relatives . Le problème de la science est de ramener les choses difficiles aux choses faciles, le relatif à l'absolu, le composé au simple. Vous voulez expliquer les propriétés d'une existence complexe que vous connaissez confusément par les sens : ramenez cette chose inconnue à des chosesconnues, cette nature composée à des natures simples, telles que l'étendue, la figure, le mouvement; cherchez à déduire « quel doit être le mélange de ces natures simples, nécessaires pour produire les eff'ets que l'expérience vous montre dans la nature complexe ». Cette analyse peut s'appliquer à tout l'univers. « Aucune connaissance ne doit être regardée comme plus obscure qu'une autre, puisqu'elles sont toutes de la même nature, et consistent dans la seule composition des choses connues par elles-mêmes, ce que personne ne remarque. » Tel est le sens de la seconde règle et la portée de l'analyse cartésienne. On peut construire le monde avec quelques idées claires et distinctes (étendue, figure, mouvement, etc.) qui se retrouvent en toutes choses et qu'il faut savoir y démêler. Comprendre, c'est faire du sensible l'intelUgible, c'est ramener le . monde obscurément connu par les sens à un monde clairement
connu par la raison.
La seconde règle explique la troisième. Après avoir découvert par l'analyse les natures simples, les principes inteUigibles, il faut, en les combinant rationnellement, récréer la réalité. Comment retourner du simple au composé, de l'absolu au relatif? Pour que le monde soit vraiment intelfigible, il ne suffit pas que tout se ramène à des idées claires et distinctes, il faut encore que ces idées soient reliées entre elles par des rapports logiques. Il faut que la raison saisisse non seulement les éléments, mais encore la nécessité de leurs relations. Les natures simples doivent donc être unies entre elles par un hen nécessaire que la raison découvre par intuition. Mais comme il y a plusieurs parties, l'intuition ne peut plus être immédiate, unique; elle se divise, elle devient la déduction. La déduction est une intuition pénible, successive, fragmentaire, que nous n'embrassons plus d'un seul regard. Toutefois, « si nous avons vu l'union de chaque anneau avec celui qui le précède et avec celui qui le suit, cela nous suffira pour dire que nous avons vu comment le dernier se rattache au premier ». Ainsi le monde est composé . d'éléments inteUigibles unis et combinés selon des rapports intelhgibles. Il n'est donc rien que l'intelligence ne puisse comprendre, rien de réel qui ne soit intelligible.
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La quatrième règle n'est que la conséquence des trois autres. Le problème de la science se ramène à ces termes : décomposer les choses en idées claires et distinctes; reconstruire les choses en saisissant les rapports intelligibles de ces idées entre elles. L'intuition et la déduction, tels sont donc les deux grands procédés de la méthode. Mais la déduction n'a de valeur que si l'esprit s'avance d'un mouvement continu, que si la suite des idées n'est pas interrompue. « Souvent ceux qui, trop vite et de principes éloignés, veulent tirer une conséquence, ne parcourent pas toute la chaîne des conclusions intermédiaires avec tant de soin qu'ils n'en passent un grand nombre inconsidérément, et certes, dès qu'on en omet une, fût-elle la moindre de toutes, la chaîne est aussitôt rompue, et toute la certitude de la conclusion disparaît. » Le sens de la quatrième règle est donc que la déduction doit être continue, que tous les termes doivent être rigoureusement enchaînés.
Les règles de la méthode posées, avant de se mettre à l'œuvre, il faut se purifier l'esprit, rendre à la raison son intégrité, comme son innocence première. La première condition pour arriver à la vérité est d'éviter l'erreur. Descartes fait table rase de toutes ses opinions antérieures. Les sens nous trompent, et il est impossible de distinguer les sensations des images du rêve. Il y a des hommes qui se méprennent en raisonnant, même touchant les plus simples matières de géométrie. Enfin, qui nous assure qu'un malin génie, non moins rusé et trompeur que puissant, ne se joue de nous et ne prenne plaisir à nous tromper ? Ayons donc le courage de rejeter une bonne fois toutes les opinions que nous avons reçues en notre créance. Le doute méthodique n'est pas un hors-d'œuvre dans la philosophie de Descartes : il dérive de cette conviction que tout est à faire, et que tout peut être fait par un homme de sens. Il se rattache aussi à cette théorie cartésienne, que le jugement est un acte de liberté, et qu'il suffit pour arriver à la vérité de ne s'arrêter qu'à l'évidence.
Le c( cogito ergo sum ». — Les preuves de Texistence de Dîeii. — La première démarche de l'esprit est un acte de liberté, par lequel il se pose dans son indépendance en face de toutes les vérités mal établies. Tout ce qui lui reste est le doute et la conscience de son doute. Mais, de ce doute ne sort-il pas une première vérité? Moi qui doute je pense; je pense, donc je suis, cogito ergo sum. Voilà une vérité si ferme et si assurée, que les plus extravagantes suppositions des sceptiques ne sauraient l'ébranler. Mais
quand je dis : je pense, donc je suis, qu'est-ce qui m'assure de la vérité de cette proposition? C'est que je sais très clairement que pour penser il faut être. Je puis donc prendre pour règle que les choses que je conçois fort clairement et fort distinctement sont toutes vraies. C'est la clarté et la distinction des idées qui sont les marques de la vérité. En possession de cette règle, nous pouvons poursuivre notre déduction.
Je ne me connais que comme une chose qui pense ; je puis feindre que je n'aie pas de corps ; je continuerai d'exister tant que je penserai. « Je connus de là que j'étais une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu et ne dépend d'aucune chose matérielle, en sorte que ce moi, c'est-à-dire l'àme par laquelle je suis ce que je suis, est entièrement distincte du corps, et même qu'elle est plus aisée à connaître que lui. »
De fexistence du moi nous passons immédiatement à l'existence de Dieu. Dans la quatrième partie du Discours de la Méthode on peut distinguer trois preuves de l'existence de Dieu. 1° En même temps que je me connais, je me connais comme imparfait, puisque c'est dans le doute que je prends conscience de ma pensée. D'où vient qu'être imparfait je puisse avoir l'idée du parfait? Il faut toujours qu'il y ait dans la cause de quoi expliquer ce qui est dans l'effet. L'idée du parfait n'appartient pas au groupe des idées adventices, c'est-à-dire obtenues par les sens ; elle n'appartient pas davantage au groupe des idées factices, c'est-à-dire formées par l'imagination d'éléments empruntés (ex. : centaure) : car elle est simple, claire et distincte. Cette idée est innée, sa présence en nous est un fait primitif, inexplicable par les données des sens ou le travail de la fantaisie. Elle ne peut donc avoir sa cause qu'en dehors de nous et du monde, et cette cause doit posséder autant de réalité que l'idée en représente, c'est-à-dire être le parfait lui-même, être Dieu. S'» La seconde preuve se ramène à ces termes : j'existe et j'ai l'idée du parfait; mais mon existence ne me vient pas de moi, car je me serais donné toutes les perfections dont j'ai l'idée. L'idée du parfait ne peut donc avoir été mise en moi que par un être à qui je dois l'existence et qui lui-même est le parfait. La preuve de Descartes repose sur ce principe « qu'il est plus difficile de créer ou conserver une substance, que de créer ou conserver ses propriétés ». 3" La ' troisième preuve est l'argument ontologique. L'existence est comprise dans l'idée du parfait, « en même façon qu'il est compris en l'idée du triangle que ses trois angles sont égaux à deux droits, ou
en celle d'une sphère que toutes ses parties sont également distantes de son centre. Il est donc pour le moins aussi certain que Dieu, qui est cet être parfait, est ou existe, qu'aucune démonstration de géométrie le saurait être ».
Le monde externe. — Justification de la dédtictîon cartésienne. — Nous sommes en possession de l'àme et •de Dieu; il reste à atteindre le troisième objet de la connaissance, le monde. Les erreurs des sens^ les illusions des songes rendent son existence bien incertaine. Qui sait s'il n'y a pas en moi quelque faculté qui produit l'idée des choses externes? — Les idées que je reçois par les sons ne dépendent point de ma volonté; il ne dépend pas de moi d'avoir telle ou telle sensation ; il reste que Dieu nous suggère directement l'idée du monde extérieur, ou que ce monde ait une existence réelle. Comme à la suite de la sensation je conçois distinctement une matière étendue, comme je ne puis me soustraire à la croyance au monde extérieur, si ce monde n'était qu'une idée suscitée en moi par Dieu, Dieu me tromperait, ce qui est contraire à sa perfection. Nos sensations supposent donc une cause -extérieure à nos sensations, et cette cause ne peut être qu'un corps semblable à nos sensations.
Après avoir renoncé à toute connaissance, nous avons retrouvé l'âme. Dieu, le monde. Mais notre déduction est-elle bien rigoureuse? L'hypothèse du malin génie nous réduit au doute universel. Nous sortons de ce doute par le cogito ergo sum. Qui nous assure que le malin génie ne nous trompe pas au moment même où nous affirmons cette proposition ? Descartes répond par la véracité divine : Dieu étant parfait ne peut nous tromper. « Cela même que j'ai tantôt pris pour une règle, à savoir que les choses que nous concevons très clairement et très distinctement sont toutes vraies, n'est assuré qu'à cause que Dieu est ou existe, et qu'il est un être parfait et que tout ce qui est en nous vient de lui ; d'où il suit que nos idées ou notions étant des choses réelles et qui viennent de Dieu, en tout ce en quoi elles sont claires et distinctes, ne peuvent en cela être que vraies. » Il y a là un cercle vicieux : la raison établit Dieu, et Dieu garantit la raison. Ce n'est que si Dieu est prouvé que notre démonstration de l'existence de Dieu est valable. Voici comment Descartes résout cette difïlculté. L'intuition, la connaissance claire et distincte de la vérité se suffit à elle-même et n'a besoin d'aucune garantie extérieure. « Si notre croyance est si ferme que nous ne puissions jamais avoir aucune raison de douter de ce que nous croyons de
LA PHILOSOPHIE MODERNE
la sorte, il n'y a rien à rechercher davantage ; nous avons touchant eela toute la certitude qui se peut raisonnablement souhaiter. » Au moment où nous fixons notre esprit sur une vérité évidente, €omme le cogito ergo sum^ il n'y a aucune place pour le doute. Mais quand nous nous souvenons de certaines conclusions sans penser aux principes qui servent à les établir, et sans refaire le raisonnement qui les justifie, il n'y a que la connaissance de Dieu qui, en nous garantissant la valeur de notre esprit, nous puisse donner la certitude. Nous voilà sortis du cercle dans lequel nous semblions enfermés. Le cogito ergo sum est clair, au moment où nous le pensons, et comme il n'y a pas de pensée qui n'implique le cogito, cette vérité n'est jamais dans le domaine de la mémoire. Du cogito ^rgo sum on va à l'existence de Dieu, sans sortir de l'évidence irrésistible qui ne laisse aucune place au doute. Quand on a atteint l'idée de Dieu; on a la certitude que l'intelligence est faite pour la vérité, et cette certitude s'étend aux prémisses qui ont servi à établir l'existence de Dieu. Descartes veut faire de la science un système d'idées reliées les unes aux autres, eC toutes dépendant d'un même principe. Le principe de cette déduction est trouvé. L'idée de Dieu ne se rattache à aucune autre idée, et toutes les idées doivent être rattachées à l'idée de Dieu : il est à la fois le principe de la science et de la réalité. L'esprit ne peut avoir d'autre point de départ que le parfait.
Les lois logiques, métaphysiques, physiques et morales rattachées à la nature de Dieu. — Mécanisme cartésien.— Dieu étant parfait, il ne peut dépendre de rien, et tout doit dépendre de lui. Sa liberté à l'égard du bien ^ du mal, du vrai et du faux, est absolue ; il crée librement les vérités logiques, métaphysiques, géométriques, ut efficiens et totalis causa. Avant tout est la liberté divine, principe des essences comme des existences, des lois comme des réalités. « On ne peut dire sans blasphème que la vérité de quelque chose précède la connaissance que Dieu en a : car en Dieu ce n'est qu'un de vouloiret de connaître, de sorte que : ex hoc ipso quod aliquid velit ideo cognoscit, et ideo iantum talis res est vera, » Si les lois logiques et niétaphysiques dépendent de la volonté divine, bien plus encore doit-on rattacher à Dieu l'existence et les lois du monde sensible. C'est l'existence de Dieu qui nous garantit l'existence de l'univers. Dieu étant parfait ne peut vouloir nous tromper, nous croyons irrésistiblement à l'existence du monde, donc le monde existe* Les seules choses que
nous connaissions clairement et distinctement dans les corps sont des grandeurs, des figures et des mouvements, c'est-à-dire en dernière analyse des éléments géométriques et mécaniques. Or, ce qui existe, c'est ce que nous concevons clairement et distinctement. La matière se réduit donc à l'étendue géométrique, et le monde se crée par le mouvement. « L'espace ou le lieu extérieur et les corps qui sont compris en cet espace ne sont différents que pour notre pensée;... l'univers est une machine où il n'y a rien du tout à considérer que les figures et les mouvements de ses parties. » Dieu est la première cause du mouvement, comme de tout le reste ; il a établi dans la nature et imprimé dans nos âmes les lois auxquelles tout ce qui se fait en ce monde est soumis. Pour que la déduction ne soit pas brisée, il faut déduire les lois du mouvement de l'idée de Dieu, conçu comme perfection suprême. « Je fis voir quelles étaient les lois de la nature ; et, sans appuyer mes raisons sur aucun autre principe que sur les perfections infinies de Dieu, je tâchai à démontrer toutes celles dont on eût pu avoir quelque doute, et à faire voir qu'elles sont telles qu'encore que Dieu aurait créé plusieurs mondes, il n'y en saurait avoir aucun où elles manquassent d'être observées. » Supposons le chaos : pourvu que Dieu, après avoir établi les lois de la nature, lui prêtât son concours, toutes les choses qui sont purement matérielles auraient pu avec le temps s'y rendre telles que nous les voyons à présent. Ainsi étant donné avec l'étendue les lois du mouvement, du chaos sortiraient nécessairement toutes les créations que nous voyons se continuer sous nos yeux. C'est la théorie de la science moderne, c'est l'évolution et le mécanisme, mais déduits de la perfection divine. Quand Descartes de la description des corps inanimés passe à celle des êtres vivants, il suit la même méthode. Il a expliqué les astres et la terre par les tourbillons que forme Tétendue en s'agitant; il explique la vie par des lois purement mécaniques, sans aucune intervention de la finalité. Un corps vivant est une machine compliquée. Un animal est un merveilleux automate. Vous frappez un chien, et il crie ou s'enfuit; ce n'est pas qu'il souffre, c'est que les esprits animaux , parties les plus subtiles du sang, sous le choc extérieur, se répandant dans les muscles, les agitent, les contractent et produisent le cri ou la fuite. L'animal n'a aucune conscience, mais sa machine obéit au jeu des "ressorts intérieurs. Rien n'échappe donc au mécanisme universel, qui nous conduit de la formation du système céleste à la construction des organismes vivants, rien, si ce n'est la pensée qui est absolument distincte de l'étendue.
LES CARTÉSIENS : MALEBRANCHE, SPINOZA, LEIBNIZ i025
L'âme prend conscience du monde, elle est la pensée du mécanisme universel. Gomme l'univers, la pensée procède de Dieu. « La connaissance de l'athée n'est pas une vraie science;... c'est de la contemplation du vrai Dieu, dans lequel tous les trésors de la science et de la sagesse sont renfermés, que nous allons à la connaissance des autres choses de l'univers. » L'âme est inteUigence et liberté. Le jugement est un acte libre ; nous nous devons la vérité, mais nous sommes responsables de nos erreurs. La liberté humaine n'est pas indifférente au même sens que la liberté divine; elle ne fait pas le vrai et le bien, elle l'accepte. Son rôle est de se soumettre à l'ordre établi par Dieu, de chercher l'évidence, de s'y tenir, de n'accéder qu'aux idées claires et distinctes. Se servir de la liberté pour l'intelligence, telle est l'œuvre de l'homme. Dans la science il trouve, avec les moyens d'améliorer sa condition ici-bas, le principe d'un contentement intérieur que rien ne peut troubler. La conscience de la nécessité universeUe le délivre des regrets superflus ; l'amour de Dieu transforme la résignation passive en consentement volontaire à tout ce qui se fait ici-bas.