CHAPITRE XI
l'empirisme ANGLAIS ET LA PIIILOSOPniE FRANÇAISE
AU XVIll'' SIÈCLE
Locke : critique des Idées innées; empirisme. — Essai sur Fentendement liumain. — Politique libérale. — L'empirisme anglais s'oppose à la philosophie cartésienne. Descartes et ses successeurs sont des rationalistes, dont l'ambition est d'appliquer la méthode des mathématiques à la philosophie. Les empiriques anglais prennent pour idéal les sciences de la nature et appliquent la méthode inductive à l'étude de l'entendement humain.
Locke est né en Angleterre en 1632. 11 se livra surtout à l'étude des sciences naturelles et de la médecine. De 1675 à 1679, il vécut en France et habita le plus souvent Montpellier. Proscrit par les Stuarts, il se réfugia en Hollande (1683) et y demeura jusqu'à la révolution de 1688. Le prince Guillaume d Orange le nomma commissaire royal du commerce et des colomes. Ses principaux ouvrages sont : VEssai sur le gouvernement civil; les Lettres sur l éducation ; les Lettres sur la Tolérance; VEssai sur l'entendement humain. Locke mourut en 1704.
Locke défmit ainsi l'objet qu'il se propose dans son Essai sur rentendement : « Il veut étudier l'origine, la certitude et l'étendue de la connaissance humaine,... montrer par quels moyens notre entendement vient à se former les idées qu'il a des choses, marquer les bornes de la certitude, définir les limites qui séparent l'opinion de la connaissance, examiner queUes règles il faut observer pour déterminer exactement les degrés de notre persuasion à l'égard des
J. HlST. DE LA PHIL.
choses dont nous n'avons pas une connaissance certaine. » En un mot, il s'agit de savoir ce que peut l'esprit humain, en sachant cequ'il est. Quelle est l'origine de nos idées? Voilà le problème qui surtout préoccupe Locke et ses successeurs. Avant de chercher dans l'expérience l'origine de toutes les idées qui constituent la connaissance humaine, Locke réfute la théorie cartésienne des idées et vérités innées (livre P'). Il se rend d'ailleurs la victoire facile, en prenant les mots id('e innée dans le sens le plus étroit. Descartes disait seulement que l'homme ne peut entendre l'univers qu'en \& ramenant à des éléments inteUigibles, qui ne peuvent dériver de l'expérience et qui sont comme le fond même de l'esprit. Locke croit qu'il s'agit de notions toutes faites, présentes à l'âme dès la naissance, et il affirme que ni dans l'ordre spéculatif, ni dans Tordre pratique, il n'est possible de découvrir une notion ou une vérité qu'on puisse dire à bon droit innée.
Prenez les propositions les plus évidentes : — A est A ; faites à autrui ce quevous voudriez qui vous fût fait à vous-mêmes; elles sont si peu innées que ui les enfants, ni les sauvages, ni les idiots n'en ont la moindre idée. L'àme ])0ssède-t-elle donc des notions dont elle n'a aucune conscience? Comment d'ailleurs des propositions, des vérités seraient-elles innées, quand les concepts qu'elles unissent ne le sont pas? Les Cartésiens objectent qu'il y a des vérités théoriques et pratiques sur lesquelles tous les hommes s'accordent. En fait, l'histoire prouve par les erreurs universellement admises pendant des siècles, par les coutumes étranges des peuples barbares et civilisés, qu'il n'en est rien. En droit, cet accord supposé des hommes ne prouverait pas l'innéité des principes : car il pourrait y avoir d'autres raisons qui amènent les hommes à s'accorder sur certains principes.
La meilleure manière d'établir qu'il n'y a pas d'idées innées, c'est de montrer comment toutes nos connaissances dérivent de l'expérience. Tel est l'objet du livre II deV Essai sur V entendement . L'âme, à l'origine, est unç table rase. Elle reçoit les idées simples, irréductibles, éléments de toute connaissance, par la sensation et par la réflexion. La sensation nous fait connaître les objets extérieurs par l'intermédiaire des sens externes; la réflexion nous révèle les opérations de notre âme par le sens interne. Toutes nos autres idées sont composées. L'esprit est passif quand il reçoit le& idées simples, et, par diverses opérations, il en forme des idées complexes. Les notions qu'on croit innées résultent des opérations do l'entendement discursif, quidiètingue, compare, abstrait et combine. « De quelque manière que les idées complexes soient composées et divisées, quoique le nombre en soit infini, elles peuvent pourtant être réduites à ces trois chefs : les modes, qui ne sont pas supposés subsister par eux-mêmes (gratitude, meurtre, etc.) ; les substances
(plomb, homme, etc.) ; les relations (cause, effet, identité, diversité). » Voyons comment Locke explique empiriquement les idées de substance et de cause. Le concept de substance ne contient rien de plus que la supposition d'un quelque chose d'inconnu qui sert de fondement aux qualités. « Faute de concevoir comment des qualités simples, toujours inséparablement unies, peuvent subsister par elles-mêmes, nous supposons un soutien, un substratum, dans lequel elles existent... L'idée de substance n'est donc que ridée de je ne sais quel sujet qu'on suppose être le soutien des quahtés qui produisent dans notre âme des idées simples. » En un mot, tout ce qu'il y a de positif dans la notion de substance, c'est la collection des qualités, connues par l'expérience. La remarque qu'une chose cesse d'être, qu'une autre prend sa place ; l'observation du changement continu des représentations dans la conscience^ soit par suite des impressions externes, soit par l'efTet de notre volonté ; en un mot, l'expérience des rapports constants selon lesquels se succèdent les phénomènes conduit l'esprit humain h cette conclusion que les mêmes changements auront lieu dans l'avenir, quand les mêmes causes seront présentes. L'idée de l'infini ellemême a son origine dans un travail de l'esprit sur les données de l'expérience. « Tout homme qui a l'idée de quelque espace, d'une longueur déterminée, comme d'un pied, d'une aune, peut aussi doubler, tripler cette longueur et avancer toujours de même, sans voir de fin à ses additions. » L'idée de l'infini se forme donc en ajoutant toujours une quantité finie à elle-même. De cette origine empirique de nos idées dérive la doctrine de Locke sur les limites de notre connaissance, qui sont celles de l'expérience ellemême. Nous n'avons aucune idée claire et distincte de la substance, soit matérielle soit spirituelle. Nous ne sommes pas autorisés à nier l'existence de l'esprit ; mais, d'autre part, il est possible que Dieu ait doué la matière de la faculté de penser.
Dans son Essai sur le gouvernement civil, Locke combat les théories de Hobbes, et se fait l'apologiste de la révolution de 1688. .L'état de nature n'est pas l'état de guerre ; l'homme a des droits imprescriptibles; la société ne les crée pas, elle est instituée pour les défendre. Tels sont : le droit de propriété, qui a son principe dans le travail ; le droit de liberté personnelle, dont l'esclavage est la négation ; le droit de légitime défense, auquel se rattache le droit de punir. En entrant dans la société, on ne renonce qu'à ce seul droit de punir ; c'est au pouvoir social qu'il appartient d'imposer la réparation du mal commis, en substituant à la vengeance la jusUce.
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Le pouvoir civil et politique est donc essentiellement judiciaire. L'homme entre en société pour vivre librement. Le souverain tient son pouvoir de la nation. Le prince est un mandataire. S'il abuse de Tautorité qui lui a été confiée pour le bien de tous, le peuple, en qui est le principe de la souveraineté, a le droit d'insurrection. Dans ses Lettres sur latolérancey Locke se prononce pour la séparation de l'Eglise et de l'Etat. L'Etat ne doit pas être chrétien ; il doit assurer à chaque citoyen la jouissance de ses droits, et tolérer toute espèce de culte extérieur.
Idéalisme de Berkeley. — L'évêque irlandais Berkeley (né en 1685, évêque de Gloyne en 1734, mort en 1753) est le disciple tout à la fois de Locke et de Malebranche. Locke nie que l'on connaisse les choses sensibles directement, et il ramène la notion de substance à une collection de qualités toujours perçues ensemble. ' Malebranche admet que Dieu produit en nous les sensations et les idées, dont les objets extérieurs ne sont que les causes occasionnelles. S'il croit à la réalité du monde extérieur, c'est sur la foi des livres saints. Philosophiquement, l'hypothèse de l'existence du monde est superflue. L'idéalisme de Berkeley, c'est la théorie de Malebranche simplifiée et combinée avec l'empirisme de Locke. A quoi bon admettre une substance dont la nature nous est entièrement inconnue? Ce préjugé dangereux est le principe du matérialisme et du panthéisme. Que les qualités secondes, lumière, son, chaleur, etc., dépendent du sujet et n'existent que par lui, il est impossible de le nier. La même eau paraît tour à tour froide et chaude, ou même froide à la main gauche et chaude à la main droite, si les deux mains sont à une température différente. Accorderons-nous plus de réalité aux qualités dites premières? Elles ne sont, comme les qualités secondes, que des sensations; elles sont des idées : « or une idée ne peut exister en dehors de l'esprit. » Si les qualités secondes et premières n'ont aucune existence en dehors de nous, quand nous croyons avoir l'intuition d'un objet, nous ne faisons que combiner des sensations élémentaires.
Pour le vulgaire, par exemple, entre l'étendue visible et l'étendue tangible de cette table, il y a un rapport fondé dans la nature des choses ; elles sont deux qualités d'un même objet, deux modes d'une même substance. Pour Berkeley, l'étendue visible et l'étendue tangible n'ont aucun rapport nécessaire. L'expérience nous apprend seulement qu'il y a une relation constante entre la figure et la grandeur visibles des objets et leur figure et grandeur tangibles : à chaque modification dans Tune répond dans l'autre une modification parallèle. Après de nombreuses expériences, je puis donc conclure de la figure et de la grandeur visibles àla figure et à la grandeur tangibles. En un mot, le
monde n'est rien de plus que nos sensations, tout son être consiste dans nos perceptions : e^^e est percipi.
Mais nos sensations doivent avoir une cause ; nous avons montré que cette cause ne doit pas être cherchée dans des objets matériels, dont elles seraient l'image : comment concevoir d'ailleurs l'action mutuelle de deux substances entièrement hétérogènes, comme le corps et l'esprit. La cause de nos sensations doit donc être spirituelle; faut-il la chercher dans notre propre esprit? Mais nous ne disposons pas de nos sensations, nous ne les faisons pas apparaître et disparaître à notre gré; elles s'imposent à nous. Il reste d'admettre que les idées des choses sensibles sont suggérées aux esprits finis par l'esprit infini, selon des lois conformes à sa sagesse. La vivacité des sensations et l'ordre régulier dans lequel elles se succèdent témoignent qu'elles ont une cause extérieure à nous, et nous permettent de discerner les sensations des images, la fiction de la réalité. Ainsi Berkeley refuse toute existence substantielle au monde extérieur ; rien n'est que les esprits finis et Tesprit infini. Le monde n'est que l'ensemble des idées que Dieu suggère aux esprits finis ; les lois de la nature ne sont que les lois régulières de cette action divine.
David Hume : empirisme sceptique. — Berkeley ne nie l'existence du monde matériel que pour rendre plus indiscutable l'existence des esprits, en qui réside toute réalité. David Hume pousse à ses dernières conséquences l'empirisme de Locke; il ne reconnaît pas plus l'existence des esprits que l'existence des corps, et il s'eff'orce d'établir, d'une manière générale, que les idées de substance et de cause sont des idées chimériques. Sa doctrine est le phénoménisme absolu.
Né à Edimbourg en 1711, David Hume vécut en France de 1734 à 1737. De retour en Angleterre, il publia son Ti^aité de la Nature humaine en 1740. Quelques années plus tard (1748), il résume ses idées philosophiques dans une œuvre plus courte et d'une forme plus populaire, les Recherches sur l'entendement humain. A ces ouvrages il faut ajouter les Essais de morale, de politique et de littérature, et VHistoire d'Angleterre. En 1763, il revint en France, où il se lia avec J.-J. Rousseau d'une amitié qui finit par une querelle célèbre. Il mourut à Edimbourg en 1776.
Il ne faut pas, dit Hume, accepter comme primitif et irréductible tout ce que nous révèle la conscience actuelle; bien des idées qui se sont formées peu à peu par l'expérience et l'habitude, nous paraissent aujourd'hui des idées simples, des données premières. « Telle est l'influence de l'habitude que, quand elle est très forte, elle se cache elle-même et paraît ne pas exister, uniquement parce qu'elle
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est à son plus haut degré. » Il faut appliquer aux phénomènes internes la méthode qu'appliquent les sciences positives aux phénomènes physiques; pour cela : 1° les décomposer en leurs éléments; 2° déterminer les lois selon lesquelles ces éléments se combinent. « Toutes les perceptions de l'esprit peuvent être divisées en deux classes, qui sont distinguées par leurs différents degrés de force et de vivacité... Les impressions sont toutes nos perceptions les plus vives, comme celles de l'ouïe, de la vue, des sens en général, auxquelles il faut joindre l'amour, la haine, les volitions... Les pensées ou idées sont toutes ces perceptions moins vives, dont nous avons conscience quand nous réfléchissons sur ces sensations et ces mouvements ci-dessus mentionnés. » Quelles sont maintenant les lois qui rapprochent ces éléments, les unissent et les combinent? « Il n'y a que trois principes de connexion entre les idées : la ressemblance, la contiguïté dans le temps et dans l'espace, la causalité. » Les idées s'associent, sans notre intervention, d'après leurs propres lois. Ces lais d'association sont aux phénomènes intimes ce que la gravitation est aux phénomènes physiques.
Elles expliquent d'abord la relation de cause à effet, qui règle tous nos raisonnements en matière de fait. Le principe de causalité n'est pas inné, rien n'est inné à l'esprit. Il n'est pas une perception, une connaissance immédiate de la force cachée par laquelle une chose en produit une autre. L'expérience montre bien la succession de deux phénomènes, elle ne montre jamais le lien nécessaire qui enchaîne l'effet à la cause. Nous voyons deux billes de billard se mouvoir successivement, mais nous ne voyons pas comment le mouvement de la première produit le mouvement de la seconde. D'où vient donc qu'en présence des mêmes antécédents, nous attendions les mêmes conséquents ? Si nous attendons qu'aux mêmes causes répondent les mêmes effets, c'est uniquement par une habitude que fortifie la répétition. Quand des cas semblables se présentent, l'entendement est déterminé par l'habitude, en vertu des lois fatales de l'association, à attendre les mêmes conséquents et à croire qu'ils se produiront en réalité. Le principe de causalité est une habitude subjective, une attente en nous, dont nous faisons une loi des choses.
Ce n'est pas seulement le principe de causalité, c'est toute la vie de l'esprit, c'est notre connaissance du monde et du moi, que l'analyse ramène à l'association des idées. Nous n'avons pas plus la connaissance de la substance que celle de la cause. Il n'y a aucune impression qui réponde à la substance, nous ne connaissons que des modes, que des qualités. Les corps ne sont que des groupes de sen-
sations reliées entre elles par l'association des idées. Nous transformons un rapport constant en une réalité. L'idée de substance, comme €elle de cause, est une idée surajoutée, une illusion subjective qui répond à une habitude de l'esprit. Tout ce que nous disons du monde, nous pouvons le répéter du moi. « Il doity avoir quelque impression qui donne naissance à toute idée réelle. Or, le moi ou la personne n'est pas une impression, mais ce à quoi nos impressions et idées multiples sont supposées se rapporter. » Il en est donc du moi comme des €orps: nous transformons les rapports qui relient entre eux nos états intérieurs en une réalité substantielle. Le moi n'est qu'une collection d'états de conscience.
David Hume, le premier, a tenté une explication générale de la vie de l'esprit par l'association des idées. Il a posé le problème et donné la méthode pour le résoudre; ses successeurs n'ont pu que le continuer. Pour lui, comme pour Stuart Mill, nos intuitions en apparence simples sont en fait des actes très complexes; nos croyances naturelles sont des illusions subjectives. Etudier l'esprit, c'est lui appliquer la méthode d'analyse ; c'est découvrir ses éléments primitifs et les lois qui les combinent. 11 n'y a pas de pouvoir, de faculté ; U n'y a que des phénom«''nes et des relations constantes entre ces phénomènes. Par suite il n'y a rien d'inné, d'à priori; les principes de l'expérience dérivent de l'expérience. La certitude est toute subjective; elle repose sur les habitudes de l'esprit, sur notre impuissance à défaire certaines associations d idées. Les associationistes n'ont rien ajouté à cette méthode ni à ces principes.
Influence de la philosophie anglaise sur la philosophie française du dix-huitième siècle. — Voltaire; Diderot; sensualisme de Condillac. — Locke a exercé une inHuence considérable sur la philosophie française au xvm° siècle. Son Essai sur V entendement humain est le point de départ du sensualisme de Condillac; ses Lettres sur la tolérance posent l'une des questions les plus agitées par les philosophes fran- .çais; ses Pensées sur l'éducation des enfants se retrouvent dans l'Emile; son Essai sur le gouvernement civil est le premier manuel delà politique libérale défendue par Montesquieu.
Pendant son séjour en Angleterre (1726-1729), Voltaire découvrit Locke-et Newton ; il adopta la physique de l'un et la psychologie de l'autre. Il attaqua les dogmes du cartésianisme français, la théorie des idées innées et l'hypothèse des tourbillons. Selon Im, la théorie de l'àme de Locke est aux théories de Descartes et de Male- Lranche ce qu'est l'histoire au roman. « Après tant de courses nialheureuses, fatigué, harassé, honteux d'avoir cherché tant de vérités et trouvé tant de chimères, je suis revenu à Locke ; comme l'enfant prodigue qui retourne chez son père, je me suis rejeté entre les bras
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d'un homme modeste qui ne feint jamais de savoir ce qu'il ne sait pas; qui, à la ve'rité, ne possède pas des richesses immenses, mais dont les fonds sont bien assurés et qui jouit du bien le plus solide sans aucune ostentation. » Voltaire n'est pas d'ailleurs un philosophe bienoriginal. Il combat, dans une œuvre célèbre, Toptimisme de Leibniz, mais il admet Texistence de Dieu; il nie les idées innées, mais il ne veut pas que les idées morales soient purement conventionnelles : « Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer; mais toute la nature nous crie qu'il existe. »
Diderot (1713-1784) est, avec d'Alembert, l'éditeur de VEncyclopédie. Esprit plein d'ardeur et de verve, il répand h profusion les idées originales et les vues de génie. Il est difficile de dégager de ses œuvres l'unité d'un système. Au milieu de bien des hésitations, il adopte une sorte de panthéisme naturaliste. L'univers est un grand tout dont les individus sont les éléments, et dont l'incessante transformation est la loi. Dieu est l'âme de vérité présente à ce grand corps. Lamettrie (1709-1751) et le baron d'Holbach (1723-1789) sont franchement matérialistes.
Le philosophe français qui reprit et développa avec le plus de suite l'empirisme anglais est l'abbé Etienne Bonnet de Gondillae (né à Grenoble en 1715, mort en 1780). Sa réputation de philosophe et d'érudit le fit choisir comme précepteur du prince de Parme, pour lequel il composa tout un cours d'études (1769-1773). Ses principaux ouvrages sont : VEssai sur l'origine des connaissances humaines; le Traité des sensations; la Langue des calculs. DdJi^V E ssal sur r origine des connaissances humaines (1746), Gondillae reste fidèle à la philosophie de Locke; mais dans le Traité des sensations (1754) il simplifie l'empirisme de son prédécesseur, et s'en tient au pur sensualisme. Locke distinguait deux sources d'idées, la sensation et la réflexion (qui nous révèle les opérations de notre àme). Admettre la réflexion comme une source distincte d'idées, c'était reconnaître le rôle de l'activité de l'esprit dans la connaissance. Gondillae nie cette activité, et il prétend dériver non seulement toutes les idées, mais encore toutes les facultés de la seule sensation. « Gondillae, dit Laromiguière, a de commun avec un très grand nombre de philosophes de faire dériver les idées des sensations; ce qui lui est particulier, c'est de faire dériver les facultés de la même source. » Le jugement, la réflexion, les désirs, les passions, dit Gondillae, ne sont que la sensation même qui se transforme diff'éremment. G'est pourquoi il nous a paru inutile de supposer que l'àme tient immédiatement de la nature toutes les facultés dont elle est douée.
Pour montrer comment toute la vie spirituelle sort de la seule sensation, Gondillae imagine une statue à laquelle il donne tour à tour les difl'érents sens, en allant des plus humbles aux plus élevés. Quand elle a tous les sens, elle a tout l'esprit. L'attention n'est rien de plus qu'une sensation exclusive. La comparaison est une double attention : elle consiste dans deux sensations qu'on éprouve comme si on les éprouvait seules, et qui excluent toutes les autres. Quand l'objet est présent, l'attention est la sensation actuelle; quand il est absent, l'attention est le souvenir de la sensation qu'il a faite, et la mémoire n'est pas autre chose. Nous ne pouvons comparer deux objets, ni éprouver les deux sensations qu'ils font sur nous, qu'aussitôt nous n'apercevions qu'ils se ressemblent ou qu'ils diff'èrent ; apercevoir des diff'érences et des ressemblances, c'est juger. Le jugement n'est donc encore que sensation. Raisonner, c'est tirer un jugement d'un autre jugement qui le renfermait. Nous résumons nos sensations dans des mots, et les sciences ne sont rien de plus que des langues bien faites.
De la sensation, considérée comme représentative, sortent toutes les facultés de l'entendement ; si nous considérons les sensations comme aff"ectives, c'est-à-dire comme pénibles et agréables, nous en verrons sortir les prétendues facultés actives. Le besoin est la souffrance qui résulte de la privation d'une chose dont la jomssance est une habitude ou une nécessité .naturelle. Le besom dirige toutes les facultés sur son objet; cette direction de toutes nos forces sur un seul objet est le désir. Le désir tourné en habitude est la passion. Le désir, rendu plus énergique et plus ïi^^ par 1 espérance, le désir absolu est la volonté. Puisque toute la vie spirituelle n'est que la métamorphose d'un phénomène unique, la sensation, « le moi de chaque homme n'est que la collection des sensations qu'il éprouve et de celles que la mémoire lui rappelle; c'est tout à la fois la conscience de ce qu'il est et le souvenir de ce ^ qu'il a été. » Gondillae est sensualiste, il n'est pas maténahste. il ne croit pas possible que la matière puisse sentir et penser. Il ad- . met une âme immatérieller, « c'est l'àme seule qui connaît, parce que c'est l'âme seule qui sent... L'unité de personne suppose nécessairement l'unité de l'être sentant ; elle suppose une seule substance simple, modifiée différemment à l'occasion des impressions qui se font dans les parties du corps » .
Philosophie politique : Voltaire, Montesquieu, J.-J. Rousseau. - G'est surtout par leurs théories sociales et
politiques que les philosophes français du xviii® siècle ont exercé «ne influence considérable sur toute l'Europe. Voltaire n'admire pas seulement la physique et la psychologie des Anglais, il vante leur gouvernement libéral. «La liberté, dit-il, consiste à ne dépendre que des lois. » Durant toute sa vie, il combat le fanatisme religieux, il défend la liberté de conscience, il prêche la tolérance. Helvétius (1715-1771) est le politique des matérialistes. 11 soutient que le seul motif des actes de l'homme est l'intérêt personnel, et |-que l'art du législateur est de faire que l'homme ait plus d'intérêt là suivre la* loi qu'à la violer. La législation est le fondement de la morale sociale. Si le bien particulier se confondait avec le bien public, il n'y aurait de vicieux que les fous. Montesquieu est un rationaliste. « Les lois, dit-il, sont les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses... La vraie loi de l'humanité est la raison humaine en tant qu'elle gouverne tous les peuples de la terre...; dire qu'il n'y a rien de juste ni d'injuste que ce qu'ordonnent ou défendent les lois positives, c'est dire qu'avant qu'ont eût tracé des cercles, tous les rayons n'étaient pas égaux. » Montesquieu reconnaît cependemi Y influence des milieux sur les institutions politiques, et il n'admet pas que les mêmes lois conviennent à tous les peuples. Après avoir examiné les diff*érentes formes de gouvernement et défini leur principe, il propose comme idéal un gouvernement mixte, dont il emprunte le type à l'Angleterre. Une constitution libre est celle où nul gouvernant ne peut abuser de l'autorité. Mais tout homme qui a du pouvoir est porté à en abuser ; « il faut donc que, par la disposition des choses, le pouvoir arrête le pou- Toir. » De là le principe de la séparation des pouvoirs et de leur mutuel équihbre. Pour pondérer les divers pouvoirs, il faut unir dans un gouvernement mixte les différentes formes de gouvernement. Le pouvoir législatif appartiendra à la nation (démocratie). Comme l'exécution réclame l'unité du commandement, le pouvoir exécutif sera confié à un roi irresponsable et héréditaire (monarchie). Enfin, entre ces deux extrêmes, pour les concilier, en se portant tantôt d'un coté, tantôt de l'autre, on établira une aristocratie.
Dans la Profession de fol du Vicaire savoyard, J.-J. Rousseau (1712-1778) expose avec éloquence une philosophie spiritualiste. Il oppose à l'abus de l'esprit d'analyse, aux raffinements d'une société corrompue, la simplicité de la nature, les inspirations du cœur, les élans du sentiment. Poussant jusqu'au paradoxe cette vérité, il imagine un état de lîature où l'homme aurait vécu isolé, dans
une félicité de sauvage sans besoins. Avec la société, dont l'origine serait un contrat social, auraient commencé tous les maux de l'humanité. Si l'on ne peut accorder à J.-J. Rousseau que le contrat social est l'origine historique et naturelle de la société, on peut lui accorder, avec Kant et Fichte, qu'il en est le principe rationnel. La société parfaite serait cellS' qui résulterait du libre accord des volontés. Rousseau a résumé le problème essentiel de la science sociale dans une formule d'une admirable précision : « Trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle <;hacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant. Tel est le problème fondamental, dont le contrat social donne la solution. » Malheureusement J.-J. Rousseau ne reste pas fidèle à la liberté. Contre son propre prmcipe, il va jusqu'à une sorte de communisme. « La clause suprême du contrat social est l'aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits, à toute la communauté. » C'est uniquement de cette théorie du salut public et de la raison d'État que se souviendront ses disciples, les révolutionnaires inintelligents de 1793.