Les principaui ouvrages de de Bonald
sont : Essai analytique sur les lois naturelles de l'ordre social; la Législation primitive (2« édition, 1821, 3 vol. in-8»); Recherches philosophiques (1818) ; la Théorie du pouvoir social (1796, 3 vol. in-8). — Les Œuvres complètes ont été publiées en 1818.
De Bonald (1754-1840) est le chef de l'école appelée traditionnaliste, dont le principal dogme est la création divine du langage. La révélation est le principe de toute connaissance. 11 n y a pas d'idées innées. Toute la philosophie de de Bonald est dominée par une formule trinitaire : cause, moyen, effet. En cosmologie, la cause est Dieu ; le moyen est le mouvement ; l'effet est le corps. En politique, ces trois termes deviennent : pouvoir, ministre, sujet; — dans la famille, père, mère, enfant. Il appliquait ses formules à la théologie, et concluait à la nécessité d'un médiateur. De là cette proposition : Dieu est à l'homme-Dieu ce que Thomme-Dieu est à l'homme.
L'abbé de Lamennais (1782-1854) est le fondateur du scepticisme Ihéologique au xix® siècle. Dans son livre de VEssai sur Vindifférence en matière religieuse (1817-1827, 4 vol. in-8°) il emprunte, comme Pascal, au pyrrhonisme ses arguments contre l'autorité des facultés. Erreurs des sens, erreurs des raisonnements, contradictions des opinions humaines : tout cet arsenal du scepticisme est employé contre la raison humaine. Après cette ruine de toute certitude, l'abbé de Lamennais essaye de rétablir ce qu'il a détruit sur un nouveau critérium, le consentement universel. Sur cette base, il essaye d'établir : 1° le déisme; 2*» la révélation; 3° le catholicisme.
Joseph de Maistre (1753-1821) est le fondateur de lultramontanisme moderne, dont le livre du Pape (1819-20) est en quelque sorte l'évangile. Il a touché à la philosophie dans les Soirées de Saint-Pétersbourg (Paris, 1821), où il traite du gouvernement temporel, de la Providence dans les choses humaines. Très préoccupé de l'idée théologique du péché originel, il est tenté de ne voir dans le mal qu'expiation et châtiment. De là le caractère cruel de sa philosophie, son apologie du bourreau, de la guerre, de l'Inquisition, etc. Il n'était pas sans quelque mélange d'illuminisme, et rêvait une vaste rénovation religieuse. Ce qui explique que son nom ait été souvent cité et invoqué par les Saint-Simoniens.
École spîrîtualîste. — Cette école se caractérise : 1° en ce qu'elle est entièrement indépendante de la théologie; 2** en ce qu'elle cherche dans la psychologie les principes de toute philosophie; 3** en ce qu'elle renouvelle la tradition idéaliste et spiritualiste du cartésianisme. Ses principaux*représentants sont: Royer- GoUard, Maine de Biran, Cousin et Th. Jouffroy.
Royer-CoUard (1763-1845), beaucoup plus important comme homme politique que comme philosophe , a introduit en France la
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philosophie écossaise. Il insiste surtout, comme Reid, sur la distinction de la sensation et de la perception, sur les prmcipes de causalité et d'induction. Ce qu'il y a de plus original, c'est son analyse de la notion de durée. (Voy. les Fragments de Royer- Collard dans la traduction des Œuvres de Reid par Th. Jouffroy.)
Maine de Biran (17GG-1824), proclamé par Cousin le premier métaphvsicien français du xix« siècle, a passé par trois doctrmes philosophiques différentes, ou plutôt par trois périodes différentes d'un même développement philosophique.
Première période. — Cette période est signalée par l'ouvrage intitulé Mémoire sur l'habitude ( 1803). Dans cet ouvrage, Maine de Biran appartient encore , ou plutôt croit encore appartenir à l'école idéologique ou condillacienne ; mais déjà il s'en distingue. Développant l'idée déjà émise par Tracy (savoir que le mouvement volontaire est l'origine de notre notion d'extériorité), il fonde sur ce principe la distinction de la sensation et de la perception, restée si vague dans l'école de Reid. La sensation n'est que l'affection produite par les causes extérieures ; la perception est le résultat de notre activité volontaire. Il nous montre ces deux faits se combinant dans chacun de nos sens avec des proportions diverses , la perception étant toujours en raison de la mobilité de l'organe. La perception n'est donc pas une sensation transformée. A la même distinction se rapporte celle de l'imagination et de la mémoire. 11 distingue ensuite deux sortes d'habitudes : les habitudes actives et les habitudes passives. Enfin il développe cette loi fondamentale de l'habitude, « qu'elle affaiblit la sensation et fortifie la perception ». . , n- r A^ ^f
Deuxième période. — Dans cette seconde période, Biran tonde et développe sa propre philosophie. L'idée fondamentale de cette philosophie, c'est que le point de vue d'un être qui se connaît luimême ne peut être assimilé au point de vue d'une chose connue extérieurement et objectivement. L'erreur fondamentale des sensualistes était de se représenter les causes internes, les facultés sur le modèle des causes externes et objectives. Celles-ci n étant pas connues en elles-mêmes ne sont que des qualités occultes, des noms abstraits, représentant des groupes de phénomènes, qui vont se perdre les uns dans les autres à mesure que l'on découvre entre ces groupes de nouvelles analogies. L'attraction, l'affinité, 1 electricité, ne sont que des noms; ainsi pour les sensuahstes la sensibilité, l'entendement, la volonté et en général la causalité subjective ne sont que de purs abstraits. Mais, dit Biran, létre qui se
sent agir et qui est le te'moin de sa propre activité , peut-il se considérer lui-même comme un objet? Sans doute, l'àme considérée dans l'absolu nous est inaccessible : c'est un x. Mais entre le point de vue des métaphysiciens abstraits qui se placent dans l'absolu, et le point de vue des empiristes purs, qui ne voient que des phénomènes et des liaisons de sensations, il y a le point de vue de la réflexion intérieure par lequel le sujet individuel se sent comme tel et se distingue de tous ses modes, au lieu de s'y confondre, comme le voulait Gondillac. Le fait primitif de la conscience est celui de reff*ort volontaire (nisus), lequel embrasse deux termes distincts, mais indivisiblement unis : le vouloir et la résistance (non pas la résistance du corps étranger, mais celle du corps propre). Par le moyen de la résistance, le moi se sent limité, et par là il prend conscience de lui-même, en même temps qu'il reconnaît nécessairement un non-moi. Par la conscience intérieure de son activité, le moi acquiert la notion de cause, qui n'est ni une idée innée, ni une simple habitude, ni une forme a priori. Biran admet avec Kant la distinction de la matière et de la forme dans la connaissance. Mais la forme ne consiste pas dans les catégories vides et creuses préexistant à toute expérience. Les catégories ne sont que les diff'érents points de vue pris dans l'expérience intérieure, dans la réflexion. Quant à la matière de la connaissance, elle est donnée par le terme résistant , qui fournit la diversité et la localisation. Il y a aussi, suivant Biran, un espace interne, diff'érent de l'espace extérieur et objectif; c'est le lieu immédiat du moi, constitué par la diversité des points de résistance que les difl'érents organes opposent à l'action volontaire. Le point de vue qui domine toute cette philosophie de Biran est le point de vue de la personnalité. Les écrits principaux de cette seconde période sont les Rapports du physique et du moral et surtout V Essai sur les fondements de la psychologie^ publié par Naville en 1859.
Troisième période. — La dernière période de Biran est restée incomplète, et sa dernière philosophie n'est qu'ébauchée. Du point de vue stoïcien qui caractérise la seconde période, il a passé au point de vue mystique et chrétien. Dans son Anthropologie, son dernier ouvrage, laissé incomplet, il distingue dans l'homme trois vies :1a vie animale, celle de la sensation; la vie humaine, celle de la volonté; la vie de l'esprit, celle tie l'amour. La personnalité, qui pour lui précédemment était le plus haut degré de la vie humaine, n'est plus qu'un passage à un degré supérieur, où elle va se perdre et s'anéantir en' Dieu. (Les œuvres de Biran se composent
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de 4 vol. publiés par Cousin en 1840, et de 3 vol. d'œuvres inédites
publiées par Naville en 1859.) ^ „ , *^.ivfo;„n
Victor Cousin (1792-1867), disciple de Royer-Collard et de Maine
de Biran, fonda lui-même une école qui a porté le nom d école éclectique. Sa maxime principale, empruntée h Leibniz, etmt que « les sytèmes sont vrais par ce qu'ils affirment, et faux par ce qu ils nientj . Attachant une grande importance à ce qui avait été trouvé an erieurement, il dut faire une grande part à 1 histoire de la phi osophie dont il est en France le véritable fondateur, quoiqu il ne faille pas oublier M. de Gérando. Il donna une classification des sytemes qu'il réduit à quatre principaux : l'idéalisme, ^^ /^-^-^^^^^^^^^ scepticisme et le mysticisme. Tout en recommandan 1 éclectisme il essaya de dégager de l'étude des systèmes une philosophie personnelle. Son pHncipal effort fut de trouver un moyen terme entre TEcosse et l'Allemagne : l'une niant toute métaphysique avec Hume Brown etHamilton; l'autre fondant une métaphysique a pr^or^mr la notion d'absolu. Il crut qu'il y avait une voie moyenne qm était
de fonder la métaphysique ^-^^-^^y^^^}'^''^^^^^^ servait des arguments de Kant contre l'empirisme de Locke. Ma s d-mL, pou'r échapper au subjectivisme de Kant, proposa la théorie de la raison impersonnelle. Il crut que la raison n est subective qu'à l'état réflichi, mais qu'à l'état spontané elle saisit immédiatement l'absolu en se confondant avec lui. Toute subiectivité expire dans l'acte immédiat et ^Pontané de la raison pure. Cette théorie rappelait celle de l'intuition intellectue le de Schel- Ung t essayait de s'en distinguer en maintenant toujours le point de départ psychologique. Néanmoins Cousin était alors sur la voie de Sisme absofu'n y entra plus avant encore dans ses leçons de 1828, où se reconnaît manifestement l'influence de Hegel, qu il avait beaucoup vu en Allemagne et dont le premier il P™cal; nom en France. Dans ce cours, il ramène toutes sciences aux idée ;rdoivent, suivant lui, contenir l'explication de toutes choses^ I î a trois idées fondamentales : l'Infini, le Fini, le Rapport de 1 Infini
It du Fini, ces trois idées se.retrouvent partout et e esso^^^^^^^^^ râbles :unDieusansmondeestaussiincomprehensiblequunm^^^^^^^^
sans Dieu La création n'est pas seulement possible, elle est nécesaire L'histoire n'est que le développement des idées Un peuple un s'ècle un grand homme, sont la manifestation dune idée. Le "de 1828 a été le point culminant de l'investigation spécula- Uve chez Cousin. Depuis il s'est éloigné de l'idéaUsme allemand et a e 0^^^^^^ sa philosophie dans un sens cartésien en maintenant
la
toujours la méthode psychologique comme base de la philosophie. Tel est le caratère de son livre le Vrai, le Beau et le Bien (Cours de 1817, publié et récrit en 1845), ouvrage d'une grande éloquence, surtout dans la partie esthétique. A partir de ce moment, il entendit la philosophie plutôt comme une lutte contre les mauvaises doctrines que comme une science pure. Il recommanda lalliance avec la religion, et fît une part de plus en plus considérable au sens commun. En un mot, il retourna d'Allemagne en Ecosse. En général, l'importance considérable de Cousin en France et même en Europe s'explique moins par l'originalité philosophique que par son originalité personnelle, qui était éclatante, par son influence sur un très grand nombre d'esprits, par sa curiosité infinie et en tous sens. En outre, ses travaux sur l'histoire de la philosophie, et particulièrement sur le moyen âge, ont rendu les plus grands services. Les œuvres philosophiques de Cousin se composent surtout de ses Cours, 2 séries : 1813-1820 et 1828-1830, et de ses Fragments philosophiques j 5 vol. in-8°, 1866.
Théodore Jouff'roy (1796-1842), le plus célèbre des disciples de Cousin, se distingue de son maître par un esprit de méthode et de précision que celui-ci n'avait jamais eu. Il n'est jamais sorti du point de vue psychologique, et son œuvre principale a été d'établir avec une grande force la distinction de la psychologie et de la physiologie confondues dans l'école de Cabanis et de Broussais. Il a particulièrement appliqué la méthode psychologique à l'esthétique et à la morale*.
De nombreuses protestations s'élevèrent contre la philosophie de Cousin, devenue presque exclusivement la philosophie de l'enseignement depuis 1830. Sans parler des écrivains encore vivants, ni des écoles socialistes, plus politiques que philosophiques, nous citerons seulement deux philosophes, qui ont essayé de fonder de nouvelles écoles philosophiques : Lamennais et Aug. Comte.
Lamennais. — Ce philosophe, que nous avons déjà rencontré sous le nom de l'abbé de Lamennais, après avoir rompu avec l'Eglise par le livre célèbre des Paroles d^un croyant, essaya une philosophie nouvelle purement rationnelle. Cette doctrine contenue dans l'^squisse d'une philosophie (1841-1846, traduction allemande) est
1. Les principales œuvres philosophiques de Jouffroy sont : sa Préface à la Traduction des Esquisses morales de Dug. Stewart (1826); sa Préface à la Traduction des Œuvres de 'Hcid
(1836) ; Premiers et Nouveaux Mt'lanf/es ( 1 833- 1842); Cow's d'esthétique (1843); Cours de droit naturel (1835).
peut-être la synthèse la plus vaste qui ait été tentée en France au xix- siècle. Mais elle resta une tentative individuelle et isolée, et, malgré sa valeur, n'obtint aucun adepte. .\ l'inverse de l'école psychologique, il part de l'Être en général, et il pose comnie un fait primordial la coexistence des deux formes de 1 Etre : 1 Infini et le Fini, lesquels ne peuvent se déduire l'un de l'autre. Dieu et l'univers sont indémontrables. Le but de la philosophie n est pas de les prouver, mais de les connaître. Dieu ou la substance est constituée par trois propriétés fondamentales, qui sont chacune l'Être tout entier et se distinguent cependant les unes des autres : de sorte que le dogme du Dieu en trois personnes est philosophiquement vrai. Il disait comme Platon qu'il y a en Dieu un principe de distinction, qui lui permet d'être à la fois un et mu l.ple. Lamennais essaye de déduire a priori les trois propriétés essentielles de Dieu. Pour être, dit-il, il faut pouvoir être : de là la Puissance. En outre, il faut être ceci ou cela, avoir une forme, en un mot être intelligible. Mais, dans l'absolu, l'intelligible ne se distingue pas de l'Intelligence. Enfin il faut un principe d'union, qui est 1 amour. La Puissance est le Père ; l'Intelligence, engendrée par la Puissance, est le Fils ; l'Amour est l'Esprit. La création est la réalisation hors de Dieu des idées divines. Elle n'est ni une émanation m une création ex nihilo. La création est une participation. Dieu tire tous les êtres de sa substance, et on ne peut pas supposer qu i puisse y avoir quelque chose hors de la substance ; mais ce n est pas une émanation nécessaire. C'est un acte libre de la volonté. Dans l'univers créé, il faut distinguer la matière et les corps. La matière n'est que la limite : c'est le principe divin de distinction réalisé extérieurement. Tout ce qui est positif dans les corps est esprit. Mais l'esprit, par cela seul qu'il est créé, est imite. Ce qui n^est que simpk distinction devient dans la réalité un véritable obstacle. La matière n'est cependant pas un non-être : c est une réalité effective incompréhensible en soi, et qui ne nous est révélée aue comme limite de l'esprit; c'est pourquoi tout être crée est a la fois esprit et matière. Il n'y a que Dieu qui soit absolument immatériel. De même que l'univers représente Dieu : 1° par la substance qui est l'esprit, 2» par la limite, qui est la matière, U le représente encore par sa triple personnalité. Les trois personnes divines sont manifestées psychologiquement dans l'homme et Ph Werne^td^nB les trois propriétés de l'électricité, de la lumière et de la chaleur. Elles se retrouvent à tous les degrés de fêtre d'abord sous les formes les plus enveloppées, puis sous des formes de plus en plus riches.
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allant toujours du simple au composé. Lamennais a donc appliqué à la philosophie de la nature le principe de l'évolution, et par là sa philosophie se rapproche de celle de Schelling.
Auguste Comte (1798-1857), fondateur de Técole positiviste. — La doctrine d'Auguste Comte , issue à la fois des sciences mathématiques et positives et du saint-simonisme, est une combinaison d'empirisme et de socialisme, où le point de vue scientifique l'a emporté de plus en plus sur le point de vue socialiste. Ily adans le positivisme, comme dans toute doctrine philosophique, deux parties : une pars destruens et une pars construens. La pars destruens consiste à nier toute métaphysique , toute recherche de causes premières ou de causes finales. Les deux bouts des choses nous sont inaccessibles. Le milieu seul nous appartient. Ces insolubles questions n'ont pas fait un pas depuis le premier jour. Le positivisme répudie toutes les hypothèses métaphysiques. Il n'accepte pas plus l'athéisme que le panthéisme. L'athée est un théologien. Il n'accepte pas non plus le panthéisme, qui n'est qu'une forme de l'athéisme. Le conflit entre la transcendance et l'immanence touche à sa fin. La transcendance, c'est la théologie ou la métaphysique expliquant l'univers par les causes qui sont hors de lui. L'immanence, c'est la science expliquant l'univers par les causes qui sont en lui.
Dans sa partie dogmatique ou pars construens , le positivisme ne se compose guère que de deux idées : 1° une certaine conception historique; 2° une certaine coordination des sciences.
La conception historique est que l'esprit passe nécessairement par trois états : l'état théologique, l'état métaphysique, l'état positif. Dans le premier état, l'humanité explique les phénomènes de la nature par des causes surnaturelles, par des interventions personnelles ou volontaires, par des prodiges, par des miracles, etc. Dans la seconde période, aux causes surnaturelles et anthropomorphiques on substitue des causes abstraites, occultes, des entités scolastiques, des abstractions réalisées, et on interprète la nature a priori, on cherche à la construire subjectivement. Dans le troisième état, on se contente de constater des liaisons de phénomènes par l'observation , de les provoquer par l'expérimentation , de manière à lier chaque fait à ses conditions antécédentes. «C'est cette méthode qui a fondé la science moderne, et qui doit remplacer la métaphysique. A mesure qu'une question devient susceptible d'expérimentation, elle passe du domaine métaphysique dans le domaine positif.
LA PHILOSOPHIE FRANÇAISE AU XIXe SIÈCLE 1069 Tout ce qui n'est pas susceptible de vérification expérimentale doit être rigoureusement exclu de la science.
La seconde conception du positivisme, c'est la classification et la coordination des sciences. Cette théorie consiste à aller du simple au composé. A la base sont les mathématiques; puis l'astronomie, la physique, la chimie, la biologie et la sociologie. Telles sont les six sciences fondamentales, dont chacune forme un degré néces- <;aire à celle qui la suit. La science de la société est impossible sans la science de la vie; celle-ci sans la chimie; la chimie à son tour suppose la physique, qui suppose elle-même l'astronomie et les mathématiques. L'histoire justifie également cet ordre donné par la logique. On voit que les théories positivistes se ramènent surtout à des vues de méthode et de classification. Il n'y a pas à demander une métaphysique à cette école, qui en nie expressément la possibilité. Sa psychologie est une partie de la physiologie. Sa morale n'offre aucune originalité : elle repousse la doctrine de l'intérêt personnel et, comme l'école écossaise, elle fait surtout ressortir le rôle du sentiment, qu'elle désigne du nom barbare d altruisme. Ajoutons que dans une seconde période de sa vie, appelée période subjective, M. Comte était arrivé à une conception religieuse et à un véritable culte dont l'humanité est l'objet. (Voy. plus haut, Problème religieux.) Cette partie de sa philosophie a été répudiée parle plus important de ses disciples, M. Littré, qui a publié une édition complète des œuvres de Comte. La plus importante est le Cours de philosophie positive (Paris, 1839).
Conclusion. — En résumé , la première moitié du xix« siècle €st marquée par une réaction contre le xviii« siècle ; la seconde moitié par un retour au sensualisme de CondiUac et à la méthode critique de Kant. Kant avait nié la possibilité de la métaphysique comme science; Fichte, Schelling, Hegel, ramènent toute la philosophie à la métaphysique, partent de l'idée même de l'absolu et professent l'idéalisme le plus hardi. En Angleterre, l'école écossaise oppose aux négations de D. Hume les principes du sens commun. En France, de Maistre, de Bonald, Lamennais, luttent contre, l'esprit <ie liberté, compromis par les excès de la Révolution française : ils refusent à la raison le pouvoir de découvrir la vérité, et au entérium cartésien de l'évidence substituent l'autorité de la tradition religieuse et sociale. Les philosophes de l'école spiritualiste, Marne de Biran, Victor Cousin, Th. Jouffroy, opposent au sensuahsme de CondiUac une philosophie psychologique dont le point de départ
est la conscience que le moi prend de lui-même, Les socialistes Saint-Simon, Fourier, Pierre Leroux, mêlent au sensualisme une sorte de mysticisme social.
La seconde moitié du xix® siècle est surtout dominée par l'influence d'Aug. Comte, dont nous venons d'exposer les doctrines. Il eut d'abord peu de disciples; mais le progrès constant des sciences positives donna une autorité croissante à sa philosophie, qui trouva en France d'ailleurs de brillants auxiliaires dans deux écrivains d'un rare talent, M. Taine et M. Renan. Kn Angleterre, le positivisme s'associa avec l'esprit psychologique traditionnel dans ce pays. Stuart Mill renouvelle la doctrine de David Hume et, avec Alexandre Bain, fonde ïécole de l'association. Enfin, Herbert Spencer, dépassant de beaucoup les timides traditions de la philosophie de Comte, crée, sous le nom de philosophie de révolution, une vaste synthèse qui, à part son caractère scientifique, ne difl'ère pas beaucoup de la philosophie de Schelling et de Spinoza.
A côté de l'influence du positivisme, il faut signaler encore comme un des traits caractéristiques de notre époque le retour du criticisme kantien, représenté surtout en France par M. Renouvier, et qui paraît avoir aujourd'hui la plus large part dans l'enseignement philosophique de l'Allemagne.
Enfin, de son côté l'école spiritualiste française, résistant à l'en- Tahissement du positivisme et du criticisme, maintient la tradition du spiritualisme leibnizien, essaye de le rajeunir et de le renouveler, soit en y introduisant quelques-unes des plus hautes idées de l'Allemagne moderne, soit en l'associant au progrès des sciences, soit enfin en s'inspirant de l'esprit critique de notre siècle et en s'eff'orçant de serrer de plus près les problèmes et les difficultés- Elle représente ce que l'on peut appeler en philosophie le principe conservateur ; mais en s'ouvrant à tous les progrès, en accueillant tous les faits nouveaux et en maintenant de la manière la plus ferme le principe cartésien de la liberté d'examen et de l'autorité suprême, de l'évidence.