LA PHILOSOPHIE SCOLASTIQUE
133. La Philosophie durant l'invasion des Barbares. — Entre les derniers Pères de l'Eglise et le commencement de la scolastique, s'écoule une époque de deux ou trois siècles, pendant laquelle la vie intellectuelle de l'Europe semble anéantie. De leur passage, les Barbares n'avaient laissé que ruines et débris. Dans ces conditions, la culture de la philosophie et des autres sciences était devenue impossible, L'Eglise, fidèle à ses traditions, sauva du péril certain les lettres anciennes en leur ouvrant les portes de ses monastères. Et les moines, n'eussent-ils fait que conserver le dépôt de la science, qu’ils mériteraient encore la reconnaissance des peuples. C’est un de leurs plus beaux titres de gloire au moyen âge.
Aussi bien, à cette sombre période de son histoire, la philosophie nous offre quelques noms illustres, tels que Boëce, Cassiodore et Isidore de Séville.
Très au courant de la philosophie grecque, Boèce (480-525) fut un des principaux initiateurs de la philosophie scolastique. Il a traduit l’Organon d'Aristote. Quelques-unes de ses définitions sont classiques. Cassiodore (480-575) est célèbre par
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son traité des sept arts libéraux. C'est une encyclopédie des Connaissances de l'époque. Cassiodore, comme Boëce, fut ministre de Théodoric, roi des Goths. 11 quitta Je monde pour fonder un monastère dont il fit Je refuge des sciences et des arts, Isidore de Séville (570-636) fut, en Occident, l'initiateur d'un grand mouvement intellectuel et aristotélicien interrompu par l'invasion des Arabes, C'est donc à tort qu'on attribue aux Arabes seuls la gloire d'avoir fait connaître les œuvres d'Aristote aux philosophes de 1 Jccident', Ses ouvrages sont les Origines et les Etymologies. IIS sont comme le résumé des matières enseignées dans les écoles d'alors. Au dire d' )zanam, Boëce, Cassiodore et Isidore de Séville comptent parmi les instituteurs de l'Occident,
134. Définition de la Philosophie scolastique. — Il est assez difficile d'exprimer en une seule formule la définition essentielle de la scolastique, On serait tenté de dire d'elle ce que saint Augustin disait du temps : “si vous ne me demandez pas ce qu'il est, je le sais ; si vous demandez ce qu'il est, je ne le sais pas”, Plusieurs auteurs, il est vrai, ont essayé de définir Ja Scolastique; mais leurs définitions, pour la plupart, sont loin d’être exactes. Quelques-uns, donnant libre cours à leurs préjugés, n'ont vu dans la Scolastique que la “ douteuse et vacillante lumière de la longue nuit de mille ans ”,
1. Voir Gonzalez: Histoire de la Philosophie, t, II, pp. 114-115.
l'our eux. scolastique est synonyme de démodé, naïf, dépourvu de valeur scientifique. Un historien ? de la seconde moitié du XVITI* siècle appelle la scolastique ‘ l'union de la barbarie du langage avec la
barbarie des pensées ”’.
l'armi les contemporains, les uns se contentent de rééditer les mêmes épithètes à l'adresse de la scolastique. D'autres, comme Taine, appellent un âge “ d'imbécilité ” l'époque où fleurit cette philoso-
phie. Ce sont trois siècles qui “au fond de cette fosse noire n'ajoutèrent pas une idée à l'esprit humain ®”. D'aucuns soutiennent qu'il est préférable de sauter “à pieds joints” par-dessus ce moyen âge qui est une honte dans l'histoire de la pensée humaine.
Ce sont là des appréciations qui ne nous renseignent guère sur la philosophie scolastique. Et s'il fallait, d'emblée, accepter les opinions aussi partiales que peu sérieuses de ces écrivains, il serait préférable, dans une histoire de la philosophie, de laisser de côté toute cette période nommée le moyen âge, pour ne s'occuper que de la philosophie moderne.
Heureusement, on s'est aperçu que le moyen äge recélait des trésors inestimables; qu'entre la philosophie ancienne et la moderne, il n'existe pas cet hiatus, ce vide, cet entr'acte auxquels font allusion certains écrits. Les recherches historiques nous
1. Brucker, Aistoria critica Philosophie, Leipzig, 1766. 2. Histoire de la littérature anglaise, t. X, pp. 223-225.
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ont prouvé depuis longtemr: qu: durant ces quelques siècles, la trame de 1 pensée n'a jamais été interrompue. Et des auteur: de haute ei vergure ont bel et bien démontré que la s-vasiiyue, à elle seule, forme une synthèse, constitue un mouvement d'idées, pour le moins aussi intéressant et aussi digne d'attention que les plus belles théories de l'antiquité.
Il est donc admis que, depuis l'édit de Justinien (VIS Ss.) jusqu'à la Renaissance (XVe s.), il y eut une philosophie digne de ce nom, et appelée scolastique... Comme toute philosophie, la scolastique peut se définir: une science qui cherche les causes où les Principes derniers des choses. Mais ce n'est là qu'une définition commune, générique. Il faut y ajouter une différence spécifique qui donnera à la scolastique son caractère distinctif. Et encore, dire que la scolastique est la “ fille * des écoles du moyen âge, ce n'est pas la spécifier, la distinguer des autres. Car, à part elle-même. il y eut à cette époque d'autres systèmes philosophiques.
Quelques auteurs la caractérisent par les problèmes qu'elle a soulevés: encore là, la définition n'est pas spécifique, parce que bien des philosophes ont discuté les mêmes questions que les scolastiques. Il serait préférable, au lieu des problèmes, de prendre leurs solutions. Ce qui distingue une science, c'est plutôt la manière dont elle traite et résout les questions, que les questions elles-mêmes. Et donc, pour avoir une définition spécifique, intégrale de la scolastique, il est nécessaire de connaître
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comment elle a résolu les grands problèmes qui intéressent l'humanité. C'est répéter ce que nous disions au commencement de ce paragraphe: il n’est pas facile de donner une définition de la scolastique. Pour cela, il nous faut pénétrer son contenu, passer en revue ses théories fondamentales, les qualificr, les distinguer des théories opposées ou étrangères. Cette revue ne peut entrer dans le cadre d'une définition. Elle est précisément l’objet de cette seconde partie de la philosophie médiévale.
De tout ce qui précède, cependant, nous pouvons déduire une définition descriptive de la scolastique, définition que nous concrétons dans la proposition suivante: la philosophie scolastique est un système de philosophie professée dans la hlupart des écoles du moyen âge, et qui, par ses solutions fermes, raisonnées, approfondies des grands problèmes que soulève l'explication de l’ordre universel, a dominé durant toute cette époque, et mérite une place à part dans l'histoire de la pensée humaine.
135. Caractères de la Philosophie scolastique. — La scolastique est 1° une philosophie autonome, c'est-à-dire une philosophie proprement dite, distincte de la théologie. La majorité des historiens ne voient dans la scolastique qu'une simple apologétique du dogme. Cette méprise, nous semble-t-il, vient de ce que les grands docteurs du moyen âge étaient à la fois et philosophes et théologiens. Mais il ne faut pas oublier que, comme philosophes, îls faisaient appel aux lumières de la raison, et que, comme théologiens, ils utilisaient le témoignage di-
vin et se servaient surtout de l'argument d'autorité. Certes, ils reconnaissaient à la philosophie un rôle de science auxiliatrice, ils la subordonnaient à la théologie; mais cette subordination n’a rien d'avilissant : la philosophie et la théologie gardent chacune les principes qui les guident dans leurs investigations, bien que ces principes ne puissent venir en coniradiction réelle. 2° Originale : on a dit et on dit encore que la scolastique est une contrefaçon de la philosophie grecque, et principalement du péripatétisme. C'est là un préjugé accrédité par la Renaissance. Que la philosophie scolastique se réclame du péripatétisme, cela est incontestable. Et tous admettent qu'aucun ancien ne jouit, au moyen âge, d'un prestige égal à celui d'Aristote. Est-ce une raison, pour cela, d' ner — comme l'ont fait certains historiens — ‘. scolastique est un vulgaire plagiat de l'aristotcusme ? Doit-on écrire que les philosophes du moyen âge ont suivi le Stagirite “ comme une chèvre suit une chèvre dans les sentiers de la montagne ’? Combien nombreux sont encore aujourd’hui ceux qui croient à de pareilles affirmations ! Sans doute, les scolastiques ont commenté Aristote, mais, tout en le commentant, ils l'ont contrôlé, car il n'est pas infaillible, Est-il nécessaire d'ajouter que la théorie de la matière et de la forme, a été corrigée et complétée par la philosophie du moyen âge. Il y a loin entre l'idéologie, la théodicée, la doctrine des causes effcientes, de l'immortalité personnelle et de la béatitude, dans les écrits d'Aristote, et la manière de
voir des scolastiques sur les mêmes questions. Quant aux théories empruntées de toutes pièces, la scolastique les soumet à une réaction, les fait passer dans un moule, leur imprime un caractère qui en fait des doctrines précises. Elle les prend, ces matériaux | d'emprunt, elle les pose dans des cadres nouveaux, elle leur donne une forme indépendante et originale. Ce n'est pas le chauvinisme ou un culte exagéré pour tel ou tel philosophe de l'antiquité qui guide les scolastiques dans leurs emprunts au passé, mais la recherche de la vérité pour elle-même. Et, comme s'exprime l'un d'eux, ‘ils montent sur les épaules des géants de l'antiquité pour découvrir une plus ”, 3° Modérée, c'est-à-dire, dans ses solutions, elle évite les ex-
vaste portion de l'horizon intellectuel :
trêmes. Comme nous aurons l'occasion de le constater, la voie qu'elle suit est toujours la voie mitoyenne, elle se tient dans un juste milieu. C'est une des preuves de sa valeur et de sa vérité, selon l'adage, in medio virtus, et reritas, aussi. 4 Respectucuse du dogme : la vérité révélée ne se démontre pas intrinsèquement, elle dépasse les forces de la raison, ‘us devons l'admettre parce que Dieu a parlé; € on témoignage est infaillible. La philosophie scolastique admet le dogme, respecte le fait révélé, elle l'accepte comme au-dessus et on contre la raison. Cependant, elle enseigne que la raison
1. ‘ Nos esse quasi nannos gigantium humerisinsidentes, ut possimus p/ura iis remotiora videre. ‘’ — La traduction a été empruntée à M de Wulf, dans son /##rouuction à la Philosophie néo-scolastique, p. 108.
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doit se rendre compte si Dieu a réellement parlé, c'est-à-dire, elle fait la démonstration extrinsèque de la vérité révélée. Ce respect pour la vérité divine lui a été d'un grand secours et l'a empèchée de tomber dans une foule d'erreurs grossières qui ont marqué l'histoire d'autres systèmes. 5° Aationneile, non pas qu'elle se fonde sur la seule raison, en excluant toute autorité, mais parce qu'elle est conforme à la raison. Elle en a toujours revendiqué les droits, et sans cesse elle démontre que les vérités rationnelles, c'est-à-dire du domaine de la raison pure, ne sont pas contraites aux vérités de la foi, mais plutôt, se concilient avec elles. 6° Objectire : la réalité, voilà son point d'appui. Le vague, le conjectural, cet idéal, Pur concept tiré de l'esprit, rien que de l'esprit, qui fait l'objet de la philosophie actuelle, elle n'en veut pas. L'universel, elle l'abstrait des choses extérieures où il existe en puissance et d'une manière fondamentale, 7° Synthétique, c'est-à-dire que les problèmes abordés par la scolastique, les solutions qu'elle donne, s'enchainent admirablement ensemble, forment un tout compact et harmonieux, une Synthèse à nulle autre comparable qui, aujourd'hui encore, attire les regards des Savants et les sympathies de tous les philosophes dignes de ce nom. C'est à cette construction solide, c'est à cette charpente inébranlable, que la scolastique, à travers les âges, doit son triomphe. Les tempêtes de toutes sortes n'ont jamais pu l'abattre. Et aujourd'hui elle jouit d'un regain de vie que se plaisent à reconnaitre même ceux qui lui sont encore les plus hostiles.
EC ES | La ART
136. Division de la Philosophie scolastique. — Généralement, on divise la philosophie scolastique en trois phases. La première s'étend de 800 à 1200. C'est la phase de la formation. La seconde dure cent ans, 1200 à 1300. C'est l'Apogée. La troisième s'étend de 1300 à 1453 environ. C'est la phase de la décadence. Nous étudierons successivement ces trois phases.
Première Phase (800-1200)