‹ Histoire de la philosophie moderneChapitre 10 sur 24 · HUM · texte numérisé non relu

HUM

ridée d'uD6 liaison causale; car nous nous croyons fondés à admettre des causes sur lesquelles repose le passage graduel d'un état à un autre (I). De là résulte * en nous Thabitude de concevoir des phénomènes analogues liés de la même manière, et cette habitude est le principe premier de toutes nos idées relativement à la substance des choses, quoique, du reste, la passion et le penchant y aient aussi leur part (2). Notre ima* ginalion, habituée à embrasser la collection des phénomènes qui lui sont présentés dans une liaison régulière, et déterminée par celte habitude, donne naissance à la notion de la substance. L'habitude ne change, il est vrai, rien aux objets, mais elle modifie notre manière de les concevoir ; elle nous détermine à concevoir les idées que nous avons trouvées fréquemment liée» entre elles, associées par la même liaison ; et elle a pour conséquence naturelle de développer dans notre esprit un penchant à rappeler toujours une liaison analogue (3). Ainsi, la notion de substance est ramenée à une conception purement subjective, bien que Hume

(1) NtU. hum.,1, p. 340, sq.

(2) Ib., p. 344, sqq. Celle Induction procède de Pentendemenl, et indirectement de l*habitude. ^ Il est remarquable de voir Centendement et l'habitude juxtaposés ici dans le même sens.

(3) U>. I, p. 289. Quoique les divers exemples analogues, qui don> nent naissance à l'idée de puissance, n'aient aucune influence Fun sur rautre et ne puissent jamais produire dans Tobjet aucune qnalilé nouvelle^ qui puisse être le modèle de celle idée^ cependant Tobservation de cette ressemblance produit dans Tesprit une nouvelle impression, qui est le modèle réel de Pidée. Car après avoir observé la ressemblance dans un nombre suflQsant d*exemples^ nous sentons immédiatement dans notre esprit une disposition à passer de tel objet à ce qui raccompagne ordinairement.

ne prétende pas nier que la permanence qu'on remarque dans la succession de nos impressions ne puisse * avoir aus^i un fondement objectif.

Dans ses recherches postérieures Hume a attaché moins d'importance à la notion de substance qu'à celle de causalité. Dans Tacception large, ou Hume prenait d'ordinairecette dernière idée, elle pouvait comprendre aussi la notion de substance, toute substance pouvant être conçue comme cause de ses phénomènes. Mais la notion de cause avait à ses yeux, la plus haute importance, parce que seule elle paraît nous élever au-dessus de la connaissance des faits présents. Les faits, dont la connaissance forme exclusivement la matière que toute science doit élaborer, nesont connus que par sensation immédiate, ou par des raisonnements, qui conduisent de l'effet à la cause (1 ). Or Hume explique cette idée, comme celle de substance, par TassociatioD des représentations et Tbabilude que cette association nous fait contracter ; c'est ce qu'annonçait d'avance la troisième loi de Tassociation des représentations, loi qui tire son nom de la causalité même.

Notre connaissance de la causalité ne peut d'ailleurs être dérivée que de l'expérience ; cela résulte naturellement des principes généraux de Hume. Il ne laisse pas cependant d'insister sur ce point capital de ses recherches, et fait de grands efforts pour démontrer que nous ne sommes pas en état de connaître la causalité à priori, par notre entendement ou notre raison.

(4) Jb. r, p. 133, sqq.; E$$., n, p. 40.

Nous avouons sans difficulté, à propos des choses qui nous sont nouvelles, la nécessité d'attendre que l'expérience nous rév^èle les effets ; lorsqu'au contraire il se présente à nous des choses ou des phénomènes, qui nous sont connus, nous croyons pouvoir inférer les effets des choses de la notion que nous en avons. Lorsqu'une bille en rencontre une autre sur un billard, nous pourrions, à ce qu'il nous semble, conclure spontanément du mouvement de la première qu'elle va mouvoir la seconde. Mais cette conclusion vient uniquement de la force de l'habitude, qui, à son plus haut degré de développement, non-seulement nous dérobe notre ignorance naturelle, mais encore se dérobe ellemême à la conscience. Il n'en reste pas moins vrai qae l'investigation la plus attentive ne saurait «découvrir l'effet dans la cause supposée, parce que l'un diffère radicalement de l'autre (1). Nul objet, considéré en lui-même, ne renferme de motif qui puisse nous autoriser à rien conclure au delà de l'objet même (2). La force, qui peut être inhérente aux choses, ne saurait être aperçue qu'au moyen des impressions qu'elles produisent sur nous, de même que notre substance n'est pas accessible à notre faculté de connaître (3). Toutes choses apparaissent isolées les unes des autres ;

(1) Ess,, II, p. 40, sqq. L*esprit ne saurait jamais apercevoir Teffel dans la cause supposée, fût-ce par l^examen le plus profond et le plus attentif; car Teffet est totalement différent de la cause, et par conséquent ne peux être découvert en elle.

(2) Nat, hum., i, p. 245. Il n*y a rien dans un objet, considéré de lui-même, qui nous puisse fournir une raison de tirer aucune conclusion au delà de Tobjet même.

(3) Ib. I, p. 276, sqq.; EsS; ii^ p. 78.

tou^ les événements se manifestent à nous complètement séparés, sans lien ; Texpérience seule nous révèle en eux Texislence d'un lien, une causalité, et c*est pourquoi il faut se garder soigneusement d'étendre cette idée de causalité au delà des limites de Texpérience (1). Notre perception interne s'accorde parfaitement avec la perception extérieure; car nous n'apercevons pas non plus entre nos représentations de lien qui les unisse, et nous ne sommes pas non plus à même de signaler une perception qui nous faese connaître les actions réciproques de Tàme et du corps (2).

Mais ici résident justement les raisons, qui nous interdisent d'une manière absolue de fonder sur Texpérience un raisonnement, qui nous découvre la causalité. L'expérience ne renferme rien en elle-même, qui autorise notre entendement ou notre raison à dé[)asser l'expérience actuelle, et à supposer quelque chose de plus qu'une succession des phénomènes (3). C'est ici

(1) En,, II, p. 88, Touf lef événemenU semblent eoUéremeol dé- Uchéf les uof des autres» Un événement suit Paulre, mail aoos se saurions Jamais apercevoir entre eut aucun lien. Ils semblent rapprochés, Jamais enchaînés, Nat* hum., iv, p. 1 19. Tous les êtres de T»nivers, considérés en eui-mémes, paraissent absolument détachés et Indépendants run de l'autre. L'eipérience seule nous enseigne lear influence et leur conneilon réciproque ; et nous ne devons Jaouis étendre cette Influence au delà des données de l'expérience.

(2) Nat. hum., i, p. 'i06; ii, p. 2tl ; £ss., ii, p. 88.

(3) Eis,^ II, p. 40. Biais après avoir acquis l'expérience des rapports de cause et d'tttel^ nos conclusions relatives à ces rapports ne sont fondées ni sur un raisonnement ni sur aucun acte de Tentendement. Nai, hum., t, p. 2i5. Même après avoir observé la conJoncUon fréquente ou constante de certains objets, nous n'avons aueone raison de rien Inférer relativement à un objet au delà de ce qoe rexpérienct nous montre.

le véritable nœud des recherches de Hume sur la causalité. Ce nœud résulte d'une comparaison de ce que nous percevons avec ce que nous concevons comme contenu dans l'idée de causalité. Or l'idée de la causalilé implique que les objets, entre lesquels elle existe, conBnent dans l'espace, que la cause précède l'effet dans le t^mps, et que l'effet est lié nécessairement avec la cause (1 ). Maintenant la perception des phénomènes peut bien satisfaire aux deux premières conditions ; nous voyons les objets confiner dans l'espace et se succéder dans le temps ; mais le troisième caractère, cette liaison nécessaire qui rattache la cause à l'effet, nous ne le percevons nulle part. Nous ne pouvons pas signaler d'impression sensible, par laquelle cette condition essentielle de la causalité nous soit connue, et nous sonimes réduits, par une conséquence inévitable, à déclarer l'idée de causalité pour une illusion de notre inaaginatiôn. Lorsque nous voyons une bille en choquer une autre, et celle-ci entrer en mouvement, nous regardons le mouvement de la première comme la cause du mouvement de la seconde ; mais tout ce que nous voyons, c'est d'abord le mouvement de la première seule, ensuite lé contact des deux billes, et, dans l'instant qui suit le contact, le mouvement de la seconde bille ; de lien nécessaire entre les deux événements, nous n'en voyons aucun (2). La liaison nécessaire, qui

(<) Nat. hum.j i, p. Î36, sqq.

(8) Ib., p. 139, sq.; Ess., n, p. 77. Quand nous regardons aux objets qui nous environnent, el que nous considérons raction des causes, ^nous ne sommes jamais capables sur un seul exemple de découvrir

constitue dans notre esprit le rapport de la cause à Teffety nous incite à supposer, qu'après avoir vu dans un temps Teffel suivre la cause^ nous verrons la même succession se représenter à Tavenir ; nous nous attendons par conséquent à trouver infailliblement l'avenir semblable au passé. De là l'hypothèse, admise par nous, de la régularité de la nature et de tous les événements. Mais qu'est-ce qui peut légitimer une telle hypothèse , puisque le passé et l'avenir sont séparés Tun de l'autre ? De l'observation que tel objet a toujours été accompagné par tel effet, on ne peut conclure que des objets, semblables quant à leur manifestalioa, produiront aussi les mêmes effets ; et pourtant nous tirons constamment cette conséquence. L'habitude d'attendre d'objets semblables des effets semblables est la seule source de l'hypothèse que l'avenir sera identique au passé (1).

Ainsi ce principe de causalité est ramené, comme tout le reste, à la propriété que possède notre imagination d'associer l'une à l'autre des représentations,

quelque puissance ou quelque conneilon Déces^aire, quelque qoalUé qui lie reffet à la cause, et qui fasse de l'un une infaillible coDséquenct de Taulre. Nous trouvons seulement qu*en fait Tun suit actuellemenl i*autre. L'impulsion d*une bille de billard est accompagnée par If mouvement de la seconde. Voilà tout ce qui apparaît aai sens citernes. L'esprit n'éprouve aucun sentiment, aucune impression interne de cette succession d'objets, par conséquent il n'y a rien là qui poisse suggérer Tidée de puissance ou de connexion nécessaire.

(1) E$8., n, p. 48; Nat. hum., p. 236. L'bypotbèse de la ressemblance de l'avenir au passé n'est fondée sur aucune espèce d'argvmetH, mais dérive entièrement de l'habitade, qui nous détermine à attendre pour l'avenir la même série d*obJets, à laquelle nous avons été acconlûmes.*

que nous apercevons habiluellement liées entre elles. L'une de ces représentations entraîne involontairement Tautre à sa suite. Une seule expérience ne suffit pas pour en conclure l'existence de la causalité; il faut, de toute nécessité, que nous, soyons instruits par beaucoup d'exemples; mais de ce grand nombre d*exemples résulte uniquement l'habitude^ que Tâme contracte par eux, d'embrasser ensemble les termes liés Tun à l'autre. Dès lors, l'idée d'un terme éveille dans notre imagination celle de Tautre terme ; cette dernière idée reçoit graduellement une vivacité plus grande, qui nous fait considérer l'apparition de ce terme comme infaillible. Cette impression, dérivée de la succession habituelle des images dans notre imagination, est le fondement de l'idée de causalité (1). La nécessité du lien causal ne nous est pas manifestée dans les impressions sensibles, nous ne la trouvons que dans notre âme, en sentant notre pensée déterminée à passer de la cause à l'effet (2).

(1) Es8., II» p. 89. Ud nombre quelconque d'exemples, supposés exactement similaires, ne renferme rien qui différé de chaque exemple pris à part ; seulement après une certaine répétition d'exemples similaires, Tesprit est entraîné par l'habitude à attendre, sur Tapparltien d*un événement, ce qui l'accompagne ordinairement et à croire que cela se produira. Cet enchaînement^ par conséquent^ senti dans notre esprit, ce passage accoutumé de l'imagination d'un objet à ce qui l'accompagne d'ordinaire est le sentiment ou l'impression par laquelle nous formons l'idée de puissance ou de connexion nécessaire. Nat, hum,, p. 298. Une cause est un'objet qui en précède un autre, qui lui est contigu dans le temps, et lui est uni de telle sorte queTidée de l'un détermine l'esprit *& se former l'idée de l'autre, et l'impression de l'un à former Tidée plus vive de rautre.

{%) Nat, hum.f i, p. 289. La nécessité n'est autre chose qu'une impression interne de respril ou une détermination à conduire nos pensées d'un objet à un autre.

Cette polémique de Hume contre notre faculté de connaître la causalité ne fera croire à personne qu'il prétende nier la causalité môme; ce serait une erreur. Il la suppose lui-mémeau contraire. Il veut nous avertir seulement denepas attribuer soit à nos raisonnements, soit aux impressions de nos sens, uneconnaissance, qui tient à la seule habitude que nous avons d'associer nos idées d'une certaine manière. Mais ces associations d'idées révèlent elles-mêmes partout un lien causal nécessaire, puisque notre âme est déterminée par Tidée de la cause à passer à celle de l'effet. Ce passage ne relève pas de notre volonté ; c'est ce que Hume soutient avec force, en combattant l'indifférence de la volonté. Il faut supposer partout une nécessité présidant aux actions, autrement nous n'aboutirions qu'au ha-

sard (1). Souvent, il est vrai, nous no sommes pas en mesure de signaler les déterminations auxquelles notre volonté obéit, mais la philosophie est forcée d'admettre partout des causes cachées (2). La spontanéité ne doit pas être confondue avec* rindifférence (3). La volonté n'est autre chose qu'une impression interne, dont nous avons la conscience, quand nous savons que nous commençons un mouvement dans notre corps ou dans notre esprit (4). De là. Hume se prononce pour Fidée, généralement

(1) Ib. II, p. 333. La liberté, en écartant la nécesiUé, écarte dooc les causes.

(%) Ib. II, p. 227, sq.

(3) Ib. u, p. 234.

(4) Ib. Il, p. 220.

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