CHAPITRE PREMIER
Voltaire. ^ J.-J. Rousseau. -: Les Encyclopédistes. -7 Vie de Condillac, —Sa position à l'égard de la théologie et à l'égard de la morale. — Sensualisme.*^ 11 est opposé à la méthode mathématique et à la recherche physique des causes. — L'analyse des faits est la vraie méthode.— Il rejette la réflexion comme source de connaissance.— Tou* tes nos facultés sont acquises. — Incertitudes de sa pensée sur la principe de la méthode. — Nous ne sentons que les modification» de notre moi. Le corps et l'esprit sont deux choses dififérentes. — • Occasionalisme et explication matérielle des sensations. —Transformations successives des sensations dans notre (acuité de penser. -«* Dans la doctrine des idées innées, l'illusion provient de la masse acquise de nos connaissances. — Spontanéité de la pensée. — Direction pratique. — Le plaisir et le déplaisir, principes déterminants de la facnité de penser. — Nous ne connaissons que nos sensations. -<- Nous admettons la cause, la force, la substance, nécessairement sans les connaître. — Connaissance du moi. — Connaissance du inonde extérieur. — Nous ne connaissons pas leur essence. — ^ Diffé". renceoô l'âme et du corps. — L'élendue et la sensation, propriétés secondes du corps et de Tàme. — Dieu. — Immortalité de Tàme. Nous n'avons besoin de connaître, pour la pratique de la vie, que des rapports. -* Toute connaissance a pour fin unique notre bienêtre. ^ La supériorité de l'homme tient à la multiplicité de ses be«-' soins. -— Harmonie et loi divines. — - Nous devons nous élever audessus de Tbabitade à la réflexion et à la raison. — Rerue.
L'école rationaliste, la philosophie, traitée scientiôquemenl, s^étaient maintenues phis longtemps en
France qu'en Angleterre. Le cartésianisme avait remaé profondément les esprits dans ce pays ; il présidait aux idées philosophiques dans un cercle bien plus étendu que la physique de Newton; il avait même ouvert la France à un retentissement affaibli du système de Leibuitz. D'ailleurs la hiérarchie, fondue intimement avec la monarchie absolue, tenait aux formules de Técole, et le goût classique, qui régnait dans les ouvrages de littérature, favorisait aussi la perpétuité d'une tradition inflexible dans les sciences comme dans les mœurs. La prose française avait conservé longtemps une allure solennelle, elle avait longtemps tardé à se mettre au ton facile de la conversation, ton si analogue du reste au goût de ce peuple. Aussi la philosophie du sens commun ne parvint-elle également à s'accréditer en France que bien plus tard que chez les Anglais; mais, après avoir surmonté les obstacles qui lui étaient opposés, elle s'avança, elle envahit tout d'un mouvement interrompu; elle devint bientôt la propriété commune de tous ceux qui conduisaient l'opinion ; elle réduisit tout à l'expérience, aux sens, à la nature, accabla tous ses adversaires, et n'eut que des railleries pour quiconque s^avisait de défendre les vieilles traditions.
Quelle distance des idées d'un Pascal, d'un Malebranche, qui avaient les premiers familiarisé la langue française avec les recherches philosophiques, à la philosophie, telle qu'on la trouve en France vers le milieu du dix-huitième siècle ! On sent parfaitement que, loin d'être l'expression sincère de l'esprit fran-
çais, cette philosophie procède d'une surexcitation passagère, produite par la marche du résultat scienli- 6que, quelle résulte d'une sorte d'ivresse et d'entraînement dans la lutte ardente contre le préjugé. A d'autres époques le peuple français avait suivi des esprits d'un caractère élevé, profonds et méditatifs, dans leur essor puissant; maintenant il prêtait Toreille à un persifflage, qui semblait n'avoir rien de sacré, à une plaisanterie légère, qui fêtait sa victoire sur des préjugés pleins de sens. Tel était le peuple qui célébrait pompeusement le siècle de la philosophie ; il avait changé de guides en un instant, et presque aussitôt changé de croyances.
Nous nous trouvons ici, comme chez les Anglais, en présence d'une foule considérable, qui se mêle de philosopher, attirée par les faciles idées du sens commun. Nécessairement celle foule devait être d'autant plus grande, que l'empire de la mode et de la société avait toujours été plus puissant chez les Français. Il n'y avait personne qui ne se crût en droit d'avoir et d'énoncer une opinion en fait de questions scientifiques, depuis que la science s'était dépouillée de son air scolastique, de sa langue technique, de son sérieux pédantesque, de ses investigations abstruses. Quiconque était incapable de penser par soimême ne laissait pas de se tenir pour autorisé par ses relations de société avec des têtes pensantes à soutenir ses idées, et de travailler à inonder le siècle de lumières. Ce n'est pas dans les écoles que la philosophie était enseignée ; on l'apprenait dans le monde;
elle réclamait bien moins les réflexions solitaires du penseur que la fréquentation des salons, où régnait la grâce des femmes, où étincelaient les saillies des beaux esprits. On sait la célébrité des cercles da tempç, où des femmes ae réunissaient, pour assurer aux philosophes la réputation de leur nom et la vogue de leurs idées. Des philosophes graves ne rougissaient pas de soumettre leurs doctrines à leurs maltresses, que dis-je ? ils se vantaient de les avoir reçues déciles. C'est à ce degré de vulgarité, de plate facilité qu^ était tombée la philosophie. La nature nous a tous traités avec la même munificence, et, pour mériter le nom de philosophe, il ne faut qu'avoir le courage de secouer ^ préjugés.
Nous ne pouvons ici que mentionner d'un nK>t ce commerce pitoyable de bavardages élégants, et même la grande masse de produits littéraires qui devaient à ee bavardage leur renommée. Nous devons nous borner à signaler la direction générale, dans laquelle se trouvaient les travaux les plus sérieus des pen* seurs de cette époque. Bien plus, des hommes qui ont pris une part passionnée à ce mouvement de la science, etqui voyaient leurs ouvrages couronnés par un succès aussi rapide qu'étendu, ne peuvent figurer ici; nous ne pouvons que les nommer, afin de concentrer notre altentiofli sur le principe scientifique, qui, dans ce bouilloimement tumultueux, formait le noyau et le centre.
Ce n'est nullement une disposition de Tesprit fraoçais ou deé oercles supérieurs de la société française,
qui, au milieu du dix-huitiéme siècle, avait produit en France le mouvement philosophique. Ce mouvement était parti d'Angleterre ; de France il se propagea dans le reste de l'Europe, mais non de la manière exclusive qui caractérise son empire sur l'opinion en France. Peut-être n'y a-t-il pas d'homme qui représente d'une façon aussi tranchée que Voltaire la révolution contemporaine; peut-être n'en est-il pas qui en soit demeuré le chef si longtemps et d'une manière aussi soutenue. Son nom rappelle tous les triomphes que cette révolution a remportés dans sa marche à travers l'Europe. Voltaire avait prouvé personnellement que rien n'en pouvait arrêter le progrès, ni la prison, ni l'exil. D'Angleterre où il avait dû se réfugier, il amena en France une armée d'auxiliaires qui devaient décider la victoire sous le rapport scientifique. 11 vanta la physique de Newton, la philosophie de Locke ; il donna aussi une esquisse du scepticisme de Berkeley ; les déistes lui avaient fourni des armes contre les prêtres et contre le christianisme. Il n'allait pas plus loin que Bolingbroke; en lutte contre l'intolérance religieuse, il regardait toutefois la religion comme un frein salutaire du peuple, et il recommandait l'adoration d'un Dieu de la nature. Les idées philosophiques qu'il exprimait sont des idées d'emprunt ; mais ses plaisanteries sur l'ancienne philosophie rationaliste, sur la théologie chrétienne, quisemblait trouver dans la première un auxiliaire, la clarté superficielle qu'il prétait aux idées des sensualistes anglais et qui leur donnait cours dans le monde, les ap-
plicalions habiles qu'il faisail de leurs conséquences à chaque circonstance du moment, tout cela eut les plus brillants succès. En face de lui, dans une altitude diamétralement opposée, se trouvait J.-J. Rousseau; non moins passionné que Yollaire dans ses opinions, il déployait au nom de la vertu, émancipée par lui Je 4oute convention, une rhétorique éclatante, et, déclarant la guerre à toute culture raffinée, ne reconnais* sait qu'à la nature le droit de nous conduire. II ne pouvait toutefois se dispenser, en raison de la lutte où les hommes sont avec eux-mêmes, de chercher un principe plus radical de régénération et de réconcilialion. 11 adorait Dieu comme il adorait )a nature; mais quant à Timpulsion confuse, d*où il voyait procéder la science et la civilisation humaine, il n'y pouvait découvrir autre chose que la vanité et la passion, qui le dévoraient lui-même. Rompant en visière à toutes les conquêtes de la civilisation et du progrès historique, il croyait nécessaire de porter la hache à la racine des développements de l'humanité. Ses idées entraient sans doute plus avant dans les choses que le persifildge léger de Voltaire ; elles rentratnaient à soulever des questions sur les révolutions morales, qui agitaient profondément celte époque. Toutefois, c'est là un point que nous devons ajourner encore, parce qu'il tient, comme accessoire, à la marche générale des développements que prenait la philosophie en France.
Voltaire et Rousseau réunissaient des talents brillants, qui en firent les chefs, les guides du moovc-
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ment littéraire, au milieu duquel se forma la philoso* phie française du dix-huitième siècle. De tous les écrivains remarquables qui se partageaient la renommée, ils étaient sans contredit les esprits les plus originaux. Leurs ouvrages sont restés des modèles. La plupart des hommes, qui brillent autour d'eux, montrent ou bien un talent moins vaste, ou un ensemble d'idées moins indépendantes, moins arrêtées. Parmi ces derniers, il se trouvait encore cependant des hommes dont rinfluence sur leur temps était très-considérable. Nous ne pouvons pas omettre de constater l'influence que la grande encyclopédie, commencée dès le milieu du dix-huitième siècle par d*Alembei*t et Diderot, continuée et achevée parle dernier seul, exerça sur la direction des croyances générales. On voyait en elle un dépôt vaste et dé&nitif des découvertes scientifiques, dues aux recherches modernes, le triomphe public des lu* mières acquises. Cette entreprise rassemblait autour d'un seul drapeau une foule d'hommes, tous animés des mêmes sentiments que les éditeurs ; les encyclopédistes peuvent être réputés la plus puissante camaraderie du temps. Les articles de l'Encyclopédie jouissaient dans un cercle très-étendu d'un crédit absolu. Une circonstance ajoutait encore à l'extension de ce crédit, à savoir l'obligation où la censure plaçait les éditeurs de garder une certaine retenue, quoique leurs opinions déistes ne fussent Tobjeld^un doute pour personne, et que leurs collaborateurs ne fussent nullement àl'abridu soupçon d'athéisme. Lesdeux éditeursavalent une certaine renommée philosophique, sans qu'il soit
néanmoiDs possible de leur attribuer une action persistante sur la marche des idées générales. D'AIembert, mathématicien éminent, s^est fait connaître comme philosophe spécialement par la dissertation qui sert d'introduction à TEncyclopédie. Il avait pour objet d'y exposer la méthode et Tenchaînement des sciences; ses idées renfermaient beaucoup d'emprunts à Bacon, mais il se rattachait de plus près encore à Gassendi, en recommandant le double procédé delà synthèse et de l'analyse. Malgré la circonspection et la réserve que l'auteur s'était imposée, malgré ses efforts pour satisfaire aux exigences de toutes les sciences, ce travail aurait difficilement excité le degré d'attention qui lui a été accordé en France, sans la place distinguée qu'il occupait en tête de l'Encyclopédie, Diderot était un esprit bien autrement original que d'Alembert; ses idées ont de la profondeur, et souvent il lui arrive de saisir son objet avec force et avec bonheur ; il jette souvent des lueurs surprenantes. Mais son inteIKgence est inquiète et mobile ; il n'est jamais parvenu à réduire ses idées en un ensemble régulier.
Dans la masse énorme que présente la littérature philosophique, dans cette époque d'écrits fugitifs et légers, où il était de mode de vouloir agiter et résoudre des questions philosophiques jusque sous la forme de romans, nous prendrons^ pour les mettre en vue, quelques ouvrages dans lesquels on reconnaît les fruits d'une longue méditation. Quoique les questions scien* tifiques y fussent traitées dans un esprit bien exclusif, les ouvrages dont il s'agit étaient faits néanmoins
pour offrir sous certains aspects un éclaircissement presque conoplel de ces questions. 11 faut ranger sans contredit dans cette catégorie les travaux de Condillac, qui, après que Voltaire eut attiré l'attention sur la philosophie anglaise, ne se contenta pas d'en exposer en détail les doctrines, mais leur donna des développements nouveaux.
Etienne Bonnot de Condillac (1) était né en 1715 à Grenoble. Sa famille appartenait à la noblesse de robe; il se voua de sou plein gré à l'état ecclésiastique, et il fut pourvu d'une abbaye. Jeune encore, il vint à Paris ; il fut introduit dans la société des philosophes, et se lia notamment avec Rousseau et avec Diderot, sans qu'il eût embrassé pour cela leurs opinions déistes. Ce à quoi il s'était attaché, c'était aux doctrines philosophiques des sensualistes anglais, celles de Locke entre autres, que les travaux de Voltaire paraissent lui avoir fait connaître les premiers. Lui-même, il ne savait pas l'anglais; il ne lut l'ouvrage de Locke sur l'entendement hnmain que dans une traduction française ; il fit assez tard connaissance avec les écrits de Bacon ; il avait entendu parler des doctrines de Berkeley, ^t il en faisait cas ; mais il est difficile qu'il les ait connues bien exactement : il paraît avoir connu moins encore les recherches de Hume (2). II s'appliqua
(1) Je me sers des écrits suivants de Condillac : Essai sur l'origine des connaissances humaines, Amsterd. 1746. 2 y. 8. Traité des systèmes. La Haye, 1749. 2 v. 8. Traité des sensations. Lond. 1754. 3 ?. 8. Traité des animaux. Amsterd. 1755. 8. Cours d'étude pour rinstruction du prince de Parme. Deux-Ponts. 1782. 13 v. 8. Lalo.. gique, Strasb. 1797. 121
(2) Sur Vor., ir, sect. i, % 155, p. 214, nol.; seiîl. n, § 44, p. 279.
avec une ardeur sans réserve à perfectionner la philosophie nouvelle, et à combattre les systèmes rationalistes, desquels sa première éducation philosophique relevait très-probablement (1). Lorsqu'il publia sod premier ouvrage philosophique, V Essai sur Voriçine des connaissances humaines^ il avait déjà dépassé Locke ; déjà il avait commencé à tout ramener aax sens, en excluant la réflexion, à considérer toutes nos idées comme des transformations de la sensation (2), et à tenter de démontrer, par voie directe, que nous obtenons toutes nos connaissances sans idées innées; mais il s'aperçut dans la suite qu'à cette époque il n'avait pas encore poussé assez loin Tanalyse de nos idées. Il avait supposé que nous pouvons originairement voir, entendre, sentir, en un mot percevoir, comme si ces facultés nous étaient innées ; il remarqua bientôt que nous ne saurions nécessairement arrivera distinguer les objets entre eux et à les distinguer de nous-mêmes que par un long exercice, et il se vil
On ne sait trop que penser de ses relations avec les docirioes de Hiiiiif, il s'exprime parfois (v. Sur Vor., i, sect. i, § t) d*uoe façon qa m dirait empruntée de Hame ; du reste il n'en fait pas menUon» et ac montre même pas quMI connaisse ses doctrines. Lorsque la répulaltoo de Hume s'étendit, Condiilac avait déjà publié ses principani écrits.
(4 ) C'est ce dont témoigne notamment sa connaissance tiéi-prédie de la doctrine de Malebranche, dont il a conservé l'occasionalisme. li est difficile de croire qu'il n'eût acquis qu'en vue de combaUre aet adversaires la connaissance de i*écolc cartésienne, de Spinosa, de Leibnili, et Wolff, qu'il déploie non-seulement dans son Tratf^ dei $y$Uwtei, mais encore allleun. En suivant le développement de la Traie phitosopbie sensnaliste, il passe du reste tout à coup d'Arislote i Lori^ (Extr. raisonné du Traité des sensations, p. 188); il a plis d*n point de ressemblance avec Campanella, mai* il ne le meolionne ptf
[t) Sur for., 1, sert, i, J fG; sect. n, $ 11.
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obligé de rétracter mainte proposition qu'il avait pré^ cédemment émise (1). 11 déposa les résultats de recherches nouvelles et plus rigoureuses dans son Traité des sensations, (|ue l'on peut considérer comme son ouvrage philosophique le plus important, attendu que les bases de ses idées s*y trouvent exposées de la manière la plus complète. II publia cet ouvrage en 1754. Il est dédié à M'"*' la comtesse de Vassé; l'auteur raconte dans la dédicace que cet ouvrage est le fruit d'études faites en commun avec une autre de ses amies que la mort lui a enlevée, M"" Ferrand. Ils avaient conçu tous deux Tidée d'imaginer une stiitue sentante, dont ils pourraient à leur gré ouvrir on fermer les organes des sens, afin de découvrir quelles sont les représentations qui nous arrivent par chacun «le ces organes en particulier, et comment la combinaison des impressions de nos différents sens est la première origine de l'image de l'univers qui se forme en notre âme. On lui reprocha d'avoir emprunté à Diderot cette idée de la statue sentante; i! repoussa ce reproche en invoquant Tantériorité de ses entretiens avec M"* Ferrand (2). On l'accusa aussi d'avoir pris la même idée à Buffon ; mais il ne lui fut pas difficile d'établir dans son Traité des animaiia: que ses idées étaient bien autrement rigoureuses que les vues jetées en passant par le naturaliste. Ce que Condillac se proposait de combattre, c'étaient les habitudes Irom-
(<) Traité des sy st., 17, p. 437; Traité des sens., i, p. 2. sq. (2) Réponse i un reproche, elc. à la suite du Traité des sens n p. 286, sqq. ' *
tSO LIVRE CINQUIÈME. — CHAPITRE I.
penses d'une intelligence confuse, et pour cela il prétendait tout ramener aux impulsions primordiales de la nature ; et c'est à quoi devait le conduire une sévère analyse de nos idées. Cette analyse, la jeunesse même serait capable de la faire sans grandes connaissance^ et moyennant une observation attentive de la marche de nos idées; Tusage mauvais et dépravé des écoles est la seule chose qui Tégare. Les fausses habitudes qui dominent notre vie, tout ce que nous regardons comme des principes de la raison -, voilà ce qui constitue le préjugé, corruption de la nature, qui nous fait employer des mots vides de SQps (1). On ne saurait sortir assez tôt de cette voie déperdition, pour s'instruire au contraire par l'exercice dans la vraie logique, dans la logique de la nature, au lieu de s'attacher à Part stérile de la logique scolastique, dans la vraie métaphysique, que Tinstinctnous enseigne, au lieu de suivre la fausse métaphysique, qui n'est devenue ooe science que lorsqu'elle a cessé d'être bonne (2). F s'ensuit que Condillac ne cesse de combattre la fausse
méthode de Téxlucation ; il recommande , à la plact
de cette méthode, sa propre méthode, Tanalyse. 11 eot i lui-même Toccasion de mettre en pratique ses prio-l cipes pédagogiques. L'éducation du jeune duc de Parme, neveu do Louis XY, lui fut confiée. Il aev
(1) Log., II. I, p. 115, »qq. .
(2) Sur l'orig.^ t, sect. n, % 70; Log., i, I, p. 18, not.; o* 3, M 145. La métaphysique D*est derenoe scleDce que lonqn'elle a cH d*éire bonne. Ib. n, 9, p. 207* C*esi donc de lanaiore qoe noa^^ Yoni apprendre la Traie logique.
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posé en grand détail le plan et la marche de renseignement qu'il donna à son élève. II ne pouvait guère, il est vrai, qu'esquisser sa méthode d'exercices ; mais il a déduit dans le plus long de ses ouvrages comment il rassemblait les résultats des exercices particaliers en théories générales, comment il enseignait la grammaire, la rhétorique, la logique, Thistoire, comment il ajoutait à tout cela des règles pour étudier cette dernière science. La vieillesse de Condillac s'écoula dans la retraite ; mais il ne cessa jamais de s'occuper de travaux philosophiques. Peu de temps avant sa mort, en 1780, il publia une logique trèscoarte, destinée à l'enseignement des écoles, et qui a élé longtemps^ employée.
Ses écrits et ses pensées sont sérieux et graves, comme le fut sa vie. Il est tout entier dans sa philosophie, il voit en elle un moyen de s'affranchir, d'affranchir le monde du préjugé et de la fausse culture, j6 dis un moyen des meilleurs, sinon le seul. Il ne s'est pas livré, à l'exemple des philosophes ses contemporains, à une vie de distractions et de frivolités, à des doctrines superficielles, et on a attribué cette retenue au:x devoirs que lui imposait son état d'ecclésiastique. Mais une protection bien plus forte lui était offerte sans aucun doute par la gravité de ses recherches et par son respect sincère pour la religion, respect qu'il professe ouvertement et qu'il cherche à justifier au tribunal de sa philosophie. Il est convaincu de l'infirmité de la raison humaine, appuyée uniquei&ent sur la nature ; il est l'ennemi déclaré d'une phi-
losopbie présomptueuse, qui préle.nd tout expliquer ; une telle philosophie et la théologie sont irréconciliables (1 ). La raison divine est tout autre que la raison humaine; celle-ci est une simple et faible copie de 06116-13(2) ; de plus, nous sommes déchus par le péché originel de Tétat meilleur dans lequel les premiers hommes n'avaient pas besoin de Texpérience pour s'instruire; nous sommes aujourd'hui dans la dépea* dance de notre corps, et si étroitement liés avec lui, qu'à peine pouvons-nous le distinguer de notre âme (3] . Nous devons faire une distinction nécessaire entre ce qui est supérieur à la raison et ce qui lui est conforme ou contraire (4). Le surnaturel est soumis à d'autres lois que le naturel (5). La théologie et Ja philosophie ont des domaines séparés; la dernière n*a affaire qu'avec des causes naturelles; mais tout en gardant le silence sur d'autres causes, elle ne les rejette pas; les théologiens de leur côté doivent se borner à ce que la foi enseigne (6;. Toutefois Condillac n'a pas d'éloignement pour la religion naturelle. Dieu, cause de toutes choses, a imprimé son caractère sur les choses sensibles; nous voyons ce caractère dans les choses, et les sens nous élèvent jusqu'à Dieu (7). Les vériléà que nous sommes en état de connaître donnent le foo-
(4) Tr. des sysU, 2, p. 20, dol (t) Io^.,i, 5, p, 61.
(3) Sur l'orig.,1, secl. i, $6, p. 4; n, seet. i, p. i.
(4) Ib* I» MCI. Il, S 96.
(5) 7f. deêtyst,, i, 2, 13, p. 32, not.
(6) Tr, des syst,, 6, p. 85, not.; 9, p. 228.
(7) Log., i, b, p. 60, fq.
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dément de la morale et de la religion naturelle, et lu raison nous prépare à recevoir des vérités dont la révélaiion peut seule nous instruire ; la vraie philosophie ne peut être contraire à la foi (1 ).
Nous voyons par là que Condillac avait également pour objet d*assurer la morale et la religion. En attaquant les anciens systèmes de philosophie, il estime qu'on pourrait passer sous silence leurs erreurs, si, dépassant le terrain de la spéculation, elles ne pénétraient aussi dans le domaine pratique, dans la morale et dans la politique (2). Condillac veut opposer une digue à Tégoïsme, déraciner les habitudes défectueuses, que rhomme peut guérir, en ramenant ses idées à leurs origines, à leur principe naturel (3). Tous les écrits de Condillac ont, il est vrai, une tendance spéculative; mais il ne laisse pas de placer la vie pratique au-dessus de la vie spéculative. De même que Hume, il était, par la direction sceptique que prenait sa théorie, pousséà la pratique. Sa théorie repose en conséquence sur une base pratique. La nature nous instruit au moyen de nos besoins ; le plaisir et la douleur sont nos maîtres; si tout ce dont nous avons besoin nous était fourni sans fatigue, nous apprendrions peu; la nature nous fait chercher, et de là Timpulsion qui nous pousse à Tétude. Nos besoins donnent l'éveil à nos facultés, lesquelles sont elles-mêmes appropriées à nos besoins; tout en travaillant à pourvoir aux nécessités
(t) Tr, deianim,^ n, 7, p. 146.
(S) Tr. dessyst,, \ p. 42, sq.
(3) Tr, des antm., n, 9, p. 169» sq.
pratiques, nous nous élevons à tous- les développements deresprit(l). Les besoins, qui, selon lui, nous conduisent, ne sont pas du reste limités aux premiers besoins, que nous impose la conservation de la vie; parmi eux se rencontre aussi un besoin spéculatif, le besoin de satisfaire notre curiosité (2).
Les recherches spéculatives de Condillac n*ont d'autre but que de perfectionner le sensualisme de Locke. Les principes du sensualisme sont chez Condillac, à peu près comme ils Tétaient chez Hume, une chose admise avant tout examen, un préjugé que toute la marche des sciences jusqu'à lui semblait justifier. Cest pourquoi Condillac se dispense de discuter la doctrine des idées innées. Cette doctrine est trop vaiue pour mériter d*être Tobjet d'un débat sérieux; du reste si Ton voulait se livrer à ce débat, on n'aurait guère qu'à répéter les arguments de Locke. Condillac veut suivre une voie plus courte; il se propose de montrer que nous pouvons nous passer d'idées innées, et d'exposer comment est né le préjugé des idées io* nées (3). Or il élève à ce propos, et de la manière la plus décidée, une polémique contre la méthode mathématique ou synthétique, et contre Tapplication de cette méthode à la philosophie. Les principes gênérauXy que Ton prétend y prendre pour point de dé« part, ne sont que des règles vagues (4); ce n'est pas à
(4) Log., i, ï, p. 13, sqq.; Tr. dessensat., ir, î, t, p. 150.
(2) Tr. des letu., iv, 2, 7, p. 185.
(3) TV. de$ sya., 6, p. 98.
(4) Ib., 6, p. 100; Sur Vorig., i, sect. n, § 03, M|.;68; L^g. a. 6, p. 165, iqq.
leur méthode, à la vertu de leurs raisonuemeuts dé-> duits de l'universel que les mathématiques doivent les progt-ès qu'elles ont faits; la grande raison de leurs développements, c'est qu'elles reposent sur l'analyse arithmétique des unités, c'est qu'elles emploient une langue, qui est un instrument d'analyse exact et sûr. Leur méthode n*est qu'une analyse déguisée (1). Si Locke reconnaît aux principes abstraits au moins un usage provisoire, c'est qu'il se laisse imposer par le crédit dont jouissent les mathématiques (2). Ce crédit a causé à la vraie philosophie le plus grand préjudice; car dans les sciences, où l'analyse ne réussit pas aussi facilement que dans les mathématiques, se manifestent les inconvénients d'un aussi fauxprocédé. Des quatre métaphysiciens célèbres, dont l'âge moderne peut citer les noms, Locke était le seul qui ne fût pas géomètre, et c'est précisément à cela qu'il faut attribuer sa supériorité sur les trois autres (3). Naturellement Gondillac rejette les définitions, comme il rejette les principes universels; des concepts abstraits sont sans doute nécessaires à la classification, mais ils ne sauraient nous servir à l'explication des choses (4). Il n'y a dans la nature ni genres ni espèces, il n'y a que des individus. L'abstraction est un artifice qui nous
(4) Tr. des syst, il, p. 444» sqq.
(2) Ib., 2, p. 13, not.
(3) Sur l'orig., u, secl. xi, § 62, p. 290. Nous avons quatre métaphysiciens célèbres, Descartes, Malebranche, Leibnitz et Loelie. Le dernier est le seul qui ne fût pas géomètre, et de combien n*est-il pas supérieur aux trois autres?
(4) Ib. 1, sect. m, S ^<>i P* ^^^ > Tr.des iyst., i, p. 7.
est commandé uniquement par notre faiblesse ; elle repose sur une même dénomination imposée par nous à des choses analogues (1 ). A la discussion que*Condillac élève contre les mathématiques se rattache le débat qu'il engage contre les efforts de la physique pour arriver, par l'application des mathématiques, jusqu'au fondement des phénomènes. Cest là une entreprise qui dépasse la portée de Tesprit humain ; nous ne pouvons ni comprendre l'immensité de Tunivers, ni saisir les éléments les plus petits dont les choses sont composées. Nous sommes relégués sur un atome, dans un coin reculé de cet univers; le moyen de s'imaginer que des philosophes puissent concevoir la pensée de découvrir, d'embrasser delà le système de T univers? Pour connaître les choses, il faut nécessairement être à même d'en sonder Torigine et la nature intime; c'est ce que ne peut faire la physique ; sa puissance se borne à coordonner des phénomènes ; expliquer des faits par d'autres faits, voilà son objet. Gondillac blâme parlicu* lièremenl l'eniploi de l'analogie et des hypothèses dans la physique; les hypothèses peuvent, il est vrai, ouvrir quelquefois une voie utile à nos observations, mais elles ne peuvent rien expliquer (2). C'est en quoi les hypothèses de Newton ressemblent aux hypothèses de Descartes ; les vrais principes de la science ne sont après tout que des faits bien vérifiés ; en recourant à l'analyse de nos représentations, nous pou-
(4) tA>g., 1, 4, p. 47; D$ Vorig.^ t, sect. n, $ 67; sect. it, $ 1: 4; 7.
(I) Log.t u, 0, p. 303, sq.; Tr. des iygt,, i, p. 4; 3, p. 34; 13.
voos arriver dans toutes les sciences à des principes de ce genre et à des démonstrations exactes (1).
Condiilacprétend pousser celtéméthode plus loin que Locke, qui a bien commencé l'analyse de nos représentations, mais qui ne Ta pas achevée. Locke distingue deux sources de nos idées, les sens et la réflexion; il est plus exact de n'en admettre qu*une seule^ car la réflexion n'est autre chose que la sensation même, ou bien elle n'est qu'un canal par où les idées .sont dérivées des sens (2). Locke a eu raison de rejeter ridée de facultés abstraites, dans lesquelles notre être était, pour ainsi dire, divisé (3) ; cependant il considérait les opérations de Tâme, la perception, la volonté, et d'au* très encore, comme quelque chose de primitif, en quelquesortecommedes propriétés innées de Tâme; il n'avait pas remarqué que toutes ces opérations sont nécessairement acquises^ sans excepter même les per- • ceptions par les sens, qu'elles ne sont que des habitudes, résultant d'un long exercice (4). Le vrai prin*
(4} 7r. des sysL^ i, p. S. Principes qui ne soni qne des bits bien constatés. Log. n, 7, p. 175, sq.
(S) Exir. rais., p. 195.
(3) Sur Vorig.^ i, sect. v, § 10. Cela est Trai particulièrement de la différence de Fentendement et de la volonté.
(i) U>., p. 189. Nous verrons que la plupart des jugemeais qui se mêlent h tontes nos sensations loi ont échappé» qn*il n*a pas connn combieo nous avons besoin d'apprendre k toôelier, k voir, k entendre* elc.^ que tontes les fiacoltés de l'Ame lui ont paru des qualités innées» et qu'il n'a pas soopconné qu'elles pourraient tirer lenr origine de la sensaUon même. n>., p. 195. Aussi le philosophe se eontente-t-il de r onnaltre qne l'âme aperçoit» pense» doute» croit» raisonne, connaît» V •• *xnA^ti^,,. mule il ||*a pas senti la nécessité d'en découvrir le p '-lération, il n'a pas soupçonné qu'elles pourraient n'être
» acquises, il paraît les avoir regardées comme quel-
cipe de la philosophie n'est autre chose qae Cblui de nos connaissances, et il va de soi-même que c'est auK sens qu'elles commencent (1 ). Les sens témoignent de faits incontestables^ par lesquels nous devons nécessairement commencer. Nous ne pouvons rien connaître sans les sens; mais pour arriver à la connaissance par leur moyen, nous devons apprendre à en régler r usage, et c'est une chose que T expérience doit nous enseigner (2). La vraie méthode consiste donc uniquement à remonter à l'origine de nos connaissances, aux sensations dont les sens sont les organes. Cela revient à suivre la nature, qui a tout commencé, qui commence tout comme il faut; vérité capitale, qu'on ne saurait rappeler trop souvent C3). Tout ce que nous sommes, nous l'avons acquis par la nature seule, et nous ne sommes que ce que nous avons acquis (4). Mais comme notre pensée actuelle est pleine de choses, qui s'y sont formées par un progrès successif et d'une manière qui n'était pas toujours sûre et exacte, nous avons besoin de l'analyse pour remonter au primitir et au naturel, et pour tout embrasser dans un ordre rigoureux. Or le point capital dans l'analyse est d'ob-
qoe choie dMoné, et il dit seoiement qa'eiles se perfectioDneDt par Texercice.
(4) Log., II, 6, p. 161. Principe est synonjnne de commencaoïeot... Je dirai que nos sens sont ie principe de nos connaissances, parce que c'est aux sens qu'elles commencent, et Je dirai une chose qui s'eotead.
(8) Ib. i^ 1, p. 10, sqq.
(3) SurVorig,^ n, sect. ii, in p. 324 ; Log., i, 4, p. 47, sqq.; d, 3, p. 136. La nature a toot commencé, et toujoan bien ; c'est uoe Térite qn*on ne saurait trop répéter.
(4) Dr. des $ms., iw, 9, Z, p. 36i.
server les propriétés des choses, que la nature nous montre dans un ordre successif, et de leur donner dans l'esprit Tordre simultané dans lequel la nature nous les présente (1). On voit par là que Condillac prend la méthode d'analyse dans un sens très-large; elle désigne pour lui la méthode d'observation en général ; elle ne prend le nom d'analyse que parce qu'elle a pour objet de rechercher les éléments de notre pensée, que nous ne pouvons retrouver aujourd'hui que par l'analyse de nos représentations complexes.
Nous ne devons pas attendre de Condillac, qu'il nous rende compte d'une manière satisfaisante des principes et de la méthode scientifique; comme tous ceux qui s'abandonnent exclusivement à l'observation, il compte que la chose s'éclaircira d'elle-même, il se fie là-dessus. La nature et l'exercice montreront le vrai commencement, indiqueront le vrai chemin, pour peu que nous renoncions aux préjugés. Condillac a donc appliqué toutes les forces de son esprit à faire voir comment peuvent se former, en partant de ces premiers commencemenfs, tous les vrais éléments et toutes les combinaisons exactes de noire pensée ; mais nous remarquons chez lui, même en ce qui concerne les commencements de notre pensée, de l'incertitude. D'une part, Condillac voudrait, pour achever son analyse, maintenir les idées simples et les sensations de Locke ; d'autre part, il incline à trouver que les rationalistes,
(4) Log.y I, % p. 29. Analyser n'est donc autre chose qu'observer dans un ordre successif les qualités d*un oblet, afin de leur donner dans l'esprit Tordre simultané dans lequel elles existent.
490 LIVRE CDÎQUIÈBŒ. — CHAPITRE I.
Malebranche et Leibnilz^ odI raison de dire que nos représentations premières sont confnses. A la première pente se rapportent des déclarations telles que cellesci : nous ne devons pas nous préoccuper de pénétrer la nature d6 nos pensées; nous les sentons, et cela suffit (1); les idées simples, que nos représentations nous offrent, ne s'expliquent pas; chacune de ces idées ne comporte pas, en elle-înéme, d'analyse ulté* rieure (2). Notre rôle est purement passif dans la production des idées simples ; nous les recevons, et nous ne pouvons y rien ajouter, en rien ôter ; Tesprit ue commence à être actif que dans la formation des idées complexes (3). Sous Tautre rapport, Condillac insiste sur Tanalyse des sensations, analyse qui doit seule nous donner conscience des idées enveloppées en elles, et il distingue soigneusement, comme Hume, les idées et les sensations (4). Il va jusqu'à admettre que les sensations manquent de toute distinction (5), et sa méthode a évidemment pour objet de débrouiller la confusion des résultats primordiaux de la sensation. SU ne laisse pas pour cela de maintenir la simplicité de la sensation, cette simplicité consiste, à son
(4) Sur rorig.f u s^ct. i, § 2. il serait inutile de demander qoelle est la nature de nos pensées... Nous sentons notre pensée.., c'en eti assez.
(2) Ib., I, sect. If» S 15; sfct. m, J 6, p. 160.
(3) Ib., 1» sect m, J 13, p. 166.
(4) Log,, I, 3, 33; n, 2, p. 132, sq. S*il est?rai que les idées soot tootes dans nos sensations, il n*est pas moins ?raî qu'elles n*y lool pas encore pour nous, lorsque nous n'avons pas sa les observer. £xir> roîs., p. 225, sq. Contre les Idées simples on trouve on passage trèsfort. Tr. des s«na., iv, 6, 12.
(5j Tr. des sens,, i, 2, 32.
sens, uniquement eu ce que nous ne sommes pas encore capables de distinguer la multiplicité, que la sensation renferme implicitement (1). De là provient que Condiilac ne fait nulle difficulté d^ admettre que plusieui*s idées peuvent se trouver simultanément présentes en nous. Il trouve seulement que notre esprit est trop borné pour avoir une claire conscience de plusieurs idées à la fois (2).
Condiilac s^attache d'ailleurs rigoureusement au concept de la sensation, et repousse tout essai d'y mêler quelque chose d'étranger. ButTon avait fait une dis* tioction entre la sensation et le sentiment; Condiilac maintient que les sensations ne sont jamais que des modifications de notre moi (3). Ce n'est pas le corps, l'organe des sens, qui sent, c'est l'àme; je ne sens que moi, ou plutôt ce n'est pas moi que je sens, car Tidée même de mon moi ne se forme qu'à la suite de mes sensations ; je ne sens que mes sensations, et mes sensations ne sont que mon être différemment modifié (4). Sans doute il ne découle pas de ce concept rigoureux de la sensation que Condiilac conçoit l'âme sentante dans une opposition rigoureuse avec le corps,
(t) Par ex., ib., ii, 2, 2. Ce senliment est aniforrae, et par conséquent simple à son égard; elle n*y saurait remarquer les différentes parties de son corps.
(2) Sur Vorig,, i, sect. iv, § 6.
(3) jTr. des antm., x, 2, p. I5,sqq.
(4) Log.t h ^f P* l^t SQ* C*^^^ l'àme qui sent; c'est à elleseuie que les sensations appartiennent. Tr, des sens, fi, il, 3, p. 166; iv, 8, i, p. 253, sq. Je ne sens que moi. Sur Vorig,, i, sect. t, § 6. Notre être différemment modifié. VArt dépenser, i, 11, p. 122. Nos sensations n'existent point hors de nous.
lequel et par lequel nous sentons; mais cette opposition rend toutefois plus facile à Condiilac de maintenir le concept de la sensation dans sa pureté. On ne peut méconnaître ici l'influence de l'école cartésienne. Condiilac combat le matérialisme, et par suite il com* bat Locke sous ce rapport, en soutenant que la matière nepeut penser, puisque la pensée suppose une substance simple; il veut séparer rame et le corps, les distinguer radicalement ; le corps est quelque chose de subordonné à l'àme ; il considère, bien que dans un sens restreint, il est vrai, l'étendue et le mouvement daiis l'espace d'une part, la sensation et le changement volontaire deTan* tre, comme les caractères distinctifs du corps et de Tâme (1). Il est poussé par là vers Toccasionalisme. Les sens ne sont que des causes occasionnelles des impressions que les objets font sur nous (2). Tontes les déterminations de Tàme aussi bien que de la matière viennent de Dieu (3). Il ne s'attache pas cependant à soumettre la liaison des pensées de notre âme avec les mouvements de notre corps à un examen plus approfondi ; car son S3nsualisme l'incline à garder dans sa doctrine une attitude sceptique. Nous sommes réduits à la considération des faits. La première cause du mouvement nous est absolument inconnue (4). Il
(4) Sur l'orig., i, «ect. i, § '6, p. 5; 7, p. 7 ; Tr, des anim,, ^ concl. p. 69; Cours d*étude, dise, prélim., art. S, p. 86, sqq.; art. 4, p. 01, sqq.
(2) Log,^ I, ty p. i I , sq. Les sens ne sont que la cause occasiooDelle des Impressions que les objeU font sur nous. Sur Vorig., i, sect. i, § 7; Tr. des antm., r, concl.,- p. 69.
(3) Tr. den sysL, 6, p. 124, sqq.
(4) Log», r, 9, p. 106.
CONDILLÂC. 493
peut ainsi s'abandonner à la pente qui Tentratne à expliquer nos sensations^et nos pensées d^ une manière matérialiste, par l'hypothèse des corpuscules, du mouvement des esprits vitaux et de leur influence sur le cerveau, tout en convenant cependant que cette conception ne peut être admise qu'à titre d'hypothèse, et considérée comme un moyen de se représenter plus facilement les choses (1). Ces déclarations montrent seulement combien pèsent sur Condillac les vues de son temps ; toutefois elles ont assez peu d'importauce, quant à Tensemble de son système.
Mais la sensation implique aussi la conscience. Condillac soutient avec Locke, contre Leibnitz, qu'il ne peut pas y avoir de sensation sans conscience. Tout ce qui est dans notre intelligence peut donc se ramener aussi à la conscience ; car sensation et conscience sont une seule et même chose conçue sous deux rapports diflTérenls (2). Tout ce qu'il est juste de dire, c'est que nos sensations sont accompagnées d'un degré plus ou moins grand de conscience, et que celles dans lesquelles ne se trouve que le plus bas degré de conscience sont oubliées sur-le-champ; elles sont pour nous comme si elles n'avaient jamais été. On s'explique par là pourquoi Condillac n'a pas voulu reconnaître la réflexion
(\) Tr. des syst, 12, p. 379, sqq.; Log,^ i, 9; Sur Vofig., i, sect. II, § 24^ not.
(2) Sur Vorig., i, seet. n, § 4, sqq.; 13. Ainsi la percepUon et la conscience ne sont qu^une même opération sous deux noms. En tant <|a'on ne la considère que comme une impression dans l'Âme, on peut lui conserver celui de percepUon ; en tant quelle averUt TÂme de sa présence, on peut lui donner celui de conscience.
comme une source de connaissauce ; car la conscicnc est la réflexion dans le sens le plus étendu . La réflexion, dans une acception plus étroite^ n'apparaît qu'au moment où notre attention s'applique à un(; sensation, et, dans un sens plus restreint encore, lorsque nous eu venons à analyser tout ce qui est déposé dans le trésor de nos pensées (1 ).
En expliquant la marche que suit notre intelligent dans son progrès, Condillac part de l'idée d^un état dans lequel une multitude de sensations nous.sont présentes en même temps, accompagnées du même degn* de conscience et de vivacité. L'homme, dans cet état, ressemble à un animal, dont les sensations ne sont accompagnées d'aucune activité. L'homme n'est alors que sensation. La multitude des sensations remp<kht* de voir, de distinguer. Mais admettons que la vivacité de toutes ces sensations soit aiïaiblie, à l'exceptioo d'une seule qui demeure saillante, Thomme est alor> possédé par cette sensation, et la sensation se changera en attention, sans qu'il soit nécessaire de supposa r aucune autre opération de l'âme (2). Ainsi rattenlion, entendue comme on vient de le dire, ne consiste quf"
(1) Tt. des sens,, n, 7, 14, not.
(2) Extr. rais., p. 197. Si une muUitude de sensations se Fudi » la fois avec le même degré de vivacité, ou à peu près, Tbomme n e>t encore qa*un animal qui sent; Teipérience seule suffil pour dooscobvaincre qu*alors la multitude des impressions ôte toute action à Tesprii Mais ne laissons subsister qu'une seule sensation, ou même, sans retrancher entièrement les autres, diminuons*en seulement la force, su»sitôt l'esprit est occupé plus particulièrement de la sensation, qui coo- «erve toute sa vivacité, «t cette sensation devient attention, sans qc*!' soit nécessaire de apposer rien de plus dans l'âme.
COXDILLAC. ^93
dans le degré supérieur de conscience ou de vivacité attaché à une sensation (1), et comme elle suit uniquement l'impression sensible, elle ne suppose nulle activité de l'âme, elle est pleinement passive (2). De l'attention nous voyons résulter une analyse de nos sensations, nous arrivons par son moyen à une sensation nette et claire, nous nous démêlons de la confusion (les impressions seusibles. G^est pourquoi Condillac attache la plus grande importance à Tatteution, comme à la source des idée^ claires et nettes. L'attention est la source de toutes les autres opérations de l'intelligence. Admettons qu'après la première sensation qui a fixé notre attention, une seconde sensation saillante augmente de vivacité, elle excitera également l'attention. Mais l'expérience démontre que la première sensation ne disparaît pas complètement pour cela ; ses traces se conservent dans notre âme. Par là notre faculté de sentir se partagera entre la sensation présente et la sensation passée ; nous les percevons toutes deux on même temps, mais d'une manière différente, l'une comme passée, l'autre comme présente (3). Nous aurons alors un souvenir, lequel n'est, comme on voit, (|u'une sensation transformée ; mais nous aurons aussi une double attention, étant attentifs en partie par la mémoire à la sensation passée, en partie par les sens à la sensation présente. Ce qui en résulte est la compa-
ti) Surl'orig., i, sect. n, §5.
(2) 2V. des sens., i, 2, 1, sqq.
;3) Tr. des sens., i, 2, 8,
raison ; car éire attentif à deux idées et les comparer, est une seule et même chose. La comparaison nous fera apercevoir la différence et la ressemblance de ces idées; or apercevoir ces rapports entre les idées est ce qu'on appelle juger. La comparaison et le jugement ne sont donc autre chose que Taltention elle-même, et nous voyons par conséquent que la sensation devient successivement attention^ comparaison et jugement (1 )• Ces opérations contiennent tout ce que notre intelligence est capable de réaliser en elle* ^s objets, que nous comparons, renferment en eux une multitude de rapports de ressemblance et de dissemblance, que nous ne concevons que d'une manière confuse dans la perception originelle, mais qui s'éclaircissent par la comparaison. Telle est la base de l'analyse de nos représentations, analyse que nous désignons sous le nom de réflexion, prise dans le sens le plus restreint. Cette réflexion ne peut elle-même être considérée que comme une transformation de la sensation, et comme le résultat
(IJ Ext. rais.t p. 198, sq. Qu'une DouveUe sensaUon aequiére pia» de vivacilé que la première, eUe deviendra h son ioor aUenUon. )lai> plus la première a eu de force, plus Timpression qu'elle a faite se conserve. L'expérience le prouve. Notre capacité de sentir se partage doiK entre la sensation que nous avons eue el celle que nous avons, noa» les apercevons à la fois toutes deux ; mais nous les apercevons différemment: rune nous parait passée, l'autre nous paraît actuelle. Li mémoire n'est donc que la sensation transformée ; par U noos sommes capables de deux attentions, l'une exercée par la mémoire, et raatre par les sens. Dès qu'il y a double attention, il y a comparaisoB ; car. être altenUf k deux idées ou les comparer, c>st la même chose. Or oc ne peut les comparer sans apercevoir entre elles quelque dllférencf ou quelque ressemblance ; apercevoir de pareils rapports, c'est juger. Les actions de comparer et de juger ne sont donc que l'attentioe même; c'est ainsi que la sensation devient successivement atleatioo. comparaison, j'jgpmcnt.
CONDiLLAC. 4 97
(Vun progrès successif à travers la sensation, la comparaison et le jugement (1).
Telle est la célèbre doctrine de Condillac, relative à la transformation des sensations dans les diverses espèces de pensées, doctrine qui a reçu dans la philosophie française tes applications les plus diverses (2). Cette doctrine a pour objet de montrer que la faculté de sentir renferme en elle, à l'état d'enveloppement, toutes les facultés intellectuelles , . et que la transformation des sensations, de laquelle résultent par degrés toutes nos idées, s'accomplit d'elle-même sans coopération de notre part (3). Il n'est pas nécessaire ici d'avoir égard à la diversité de nos sens ; chaque sens en particulier renferme toute nos facultés intellectuelles (4). De peur que dans le dénombrement des opérations qui doivent résulter de la sensation de l'àme pensante, quelque chose ne parût avoir été oublié, Condillac reprend cette déduction avec de plus grands détails. En fait
(1) Ib., p. 199. L'attention ainsi conduite est comme une lumière qui réfléchit d'un corps sur un autre pour les éclairer tous deux, et je l'appelle réflexion. La sensation, après avoir été attention» comparaison , Jugement, devient donc encore la réflexion même. Log,, i, 7, p. 73. La réflexion D*e8t donc qu'une suite de jugements, qui se font par une suite de comparaisons; et puisque dans les comparaisons et dans les jugements il n*y a que des sensations, il n'y a donc aussi que des sensations dans la réflexion.
(2) J'ai pris pour base de mon exposition Tesquissâ rapide que Condillac a donnée dans V Ext, rais.; il l'a développée plusieurs fois, sans y jamais rien ajouter d^essentlel. Log., i, 7; Tr. des sens,, i, 2; Tr, des anim., ii, l ; Disc, prélim., art. 2, p. 71, sqq.; L'art de raison,, p. 56, sq. ' .
(3) Log., I, 7^ p. 68. Cette faculté de sentir enveloppe toutes celtes qui peuvent venir i notre cuinimisiancâ. Ib. t, 8, p. 80. Les facultés de l'àme ue sont que la sensation qui se iràûêtoême.
(i) Tr.des sens.., i, 7, 1.
tout est coDteau dans la réflexion. Ou compte aussi parmi les opérations de Tàme l'imagination ; eh bien, rimagination résulte uniquement de la réflexion appliquée aux différences des objets, et de Tobservationque nous faisons de la possibilité de réunir des objets différents dans une seule représentation (1). L'imagination repose donc sur la mémoire, et, comme la mémoire nous enrichit d'une nouvelle sorte d'attention, puisque nous devenons par elle capable d'une double attention, l'imagination y ajoute encore ^une troisième sorte d attention. Les imaginations ne se distinguent des souvenirs que par un moindre degré de vivacité (2). Comme opération particulière de Tàme, on cite encore le raisonnement ; or le raisonnement repose uniquement sur ce qu'un jugement enveloppe d'autres jugements qu'on peut déduire ensuite dans une série par* faitement enchaînée. Donc, par intelligence il faut entendre la collection ou la série de toutes les opérations de l'âme pensante (3).
La doctrine de la sensation transformée implique une négation de la théorie des idées innées. Cette dernière résulte d'une illusion qui, pour se produire trèsfacilement, n'en est pas moins funeste. Par l'attention, la mémoire et le jugement nous amassons en nous une provision, un trésor de connaissances. On peut distinguer cette provision des idées, qui nous sont suggé-
(4] Log.^u T» P> 73; Disc, prélim., art. 2, p. 78. (8J Tr. des sens., i, % 29.
(3) Sur l'orig.p i, «ecl. u» p. 73; Diw. prélim., arl. % p. 80, iq. L*e(iteodeinent embrasse Umtes les opératioDS, il n'ea eal qae le ré»
MllUt.
rées immédiatement par les sens; on désigne celles-ci comme idées sensibles, on désigne les premières comme idées pures, intellectuelles (1), En réfléchissant sur notre provision d'idées, nous pouvons nous en occuper parfois d'une manière exclusive, sans faire de nos sens aucun usage. Aussi nous parait-ii dans ce cas que nous avons toujours eu en nous cette provision; on serait tenté de dire qu'elle y a précédé nos sensations. De là la chimère des idées innées; on confond dans cette théorie la provision de nos connaissances avec leur origine; on a oublié que par cette origine elles se rattachent aux sens (2) . La réflexion appliquée à la provision de connaissances que nous possédons nous assure la liberté de diriger à notre gré notre attention sur un objet quelconque; cette provision s'accroît encore par le langage, qui vient en aide à notre mémoire; la puissance que nous acquérons sur notre attention, notre mémoire, notre imagination, est si grande, qu'il semblerait être en notre pouvoir de créer ou d'anéantir des idées (3). Ce à quoi le langage nous a accoutumés, est tenu pour inné; s'il n'y avait pas plusieurs langues parmi lef% hommes, le langage luimême serait regardé comme inné (4).
(4) 7V. des sens., n, 7, 29; Ext, rais,, p. 2*29.
(2} Tr, des sens,, lit 7, 33, sq.; Ext, rais,, p. "229. Ce fonds devient l'objet de notre réflexion; nous pouvons par intervalles nous en occuper uniquement, et ne faire aucun usage de nos sens. C'est pourquoi il paratten nous, comme s*ii y avait toujours été ; on dirait qu'il a précédé toute espèce (le sensation, et nous ne savons plus le considérer dans son principe; de là l'erreur des idées innées.
(3) Sur Vorig.j i, secl. n, § i8, sq.; 51.
(4) Ib. i(, sect. II, § 4; G.
MO IJVRE CINQUIÈME. •- CHAPITRE î.
La discussion des idées innées en amène une autre, où la solution de Condiiliac n^est pas douteuse. Il s'agit de la liberté avec laquelle nous formons nos pensées et leur commandons. Condillac fait effort pour maintenir à l'homme cette liberté, et il objecte expressément à ses adversaires Timpuissance, où les roel leur doctrine des idées innées, de soutenir la volonlé comme indépendante de rentendement (1). Il cherche à nous assurer la liberté et la spontanéité de la pensée, en considérant les connaissances dont nous avons fait provision comme un trésor dans lequel nous n'avons qu'à choisir. Notre liberté repose sur la conDaissance, sur la réflexion. Instruits par Texpérience, nous devenons, selon Condillac, maîtres de nos passions, et par conséquent libres (2). Dans une dissertation spéciale sur la liberté, Condillac s'est proposé de montrer, combien sa doctrine est encore supérieure à cet égard aux vues ordinaires; nous ne pouvons pas dire cependant que cette dissertation ait épuisé complètement le débat; les efforts de Condillac tendent principalement à terminer la discussion relative à la suprématie de l'entendement ou de la volonté ; il vise à ce résultat eu les déclarant l'un et l'autre de vaines abstractions (3), et en délimitant la notion de la liberté de telle sorte qu'elle ne puisse porter aucune atteinte à la théorie
(4) Ib. I, sect. ▼,§ il.
(2) Tr. des sensi^i^, 8, 4, p. 250, sq,; Difc, sur la lib., 15; Tr. des anim,, II, 10, p. 180. Le droit de choisir, la liberté n'appartienl donc qu*à la réflexion.
(3) Tr, des antm., u, 10, p. i7C.
sensaaliste de la connaissance. C'est à quoi il réussit en trouvant de la liberté et de l'activité, deux mots qui pour lui désignent une même chose, dans toutes les pensées qui ont leur cause en nous, c'estp-à-dire daDS le trésor de nos idées acquises. Nos sensations sont sans doute purement passives en nous, parce qu'elles sont excitées par des objets extérieurs ; mais le souvenir manifeste déjà une activité libre ; Tattention est passive dans la sensation, elle est active et libre dans le souvenir ; nous sentons ici la puissance que nous avons de la provoquer (1). Evidemment Condillac n'échappe pas lui-même en ce moment à la faute qu'il reproche à ses adversaires. Il ne considère que notre provision d'idées acquises ; de cette provision naissent le souvenir et la réflexion, qui semblent par conséquent venir de nous ; mais si nous remontons à leur origine dans la sensation, nous apercevons aussitôt qu'ils sont uniquement des résultats nécessaires d'impressions, auxquelles il ne dépend pas de nous de nous dérober. Voilà la marche d'idées qui aurait vraiment répondu au sensualisme de Condillac ; mais il en a suivi une autre, afin de nous maintenir, par le moyen de notre provision d'idées acquises, la liberté de diriger notre attention tantôt sur telle idée
(4) Tr. de8 sens.^ i, 2, 11, c. not. Elle est active lorsqu'elle se souvient d*ane sensation, parce qu*eUe a en elle la cause qui la lui rappelle, c'est-à-dire la mémoire. £Ue est active au moment qu'elle éprouve une sensation, parce que là cause qui la produit est bon d'elle.^. Il y a en nous un principe de nos actions que nous sentons, mals.que nous ne pouvons définir : on l'appelle force... Un être est actif ou passif, suivant que la cause de reflTet produit est en lui ou hors de lui.
tantôt sur telle autre, afio d'introduire dans nos pensées une forme nouvelle, un ordre nouveau, (}ui ne puisse procéder des sens.
La liberté, qu'il prétend conserver à nos pensées, signale la direction pratique de sa doctrine. Nous devons nous attendre à v trouver des incertitudes analogues à celles sur qui nous venons d'appeler i*altention.
Condillac part de la pensée, du développement spéculatif de notre esprit; mais il y rattache constammenl la considération des conséquences pratiques, et Fa* joute d'ordinaire en quelques traits rapides à la conclusion de ses recherches sur la pensée, en faisant observer que l'activité spéculative enveloppe l'aclivité pratique. Il prend ici pour guide un usage de la langue, emprunté en définitive du déterminisme, quelque opposées que soient d'ailleurs ses affirmations à ce système de ses devanciers. La pensée embrasse donc selon Ivii la volonté aussi bien que l'entendement, et vouloir n'est qu'une manière de penser (i). La volonté, entendue dans sa plus large acception, embrasse toutes les opérations de l'âme qui procèdent du besoin, et ne rapporte les sensations qu'à ce qu'il peut y avoir en elles d'agréable et de désagréable (2) ;
(4) DiK. prélfniM art. 2, p. 84. Ces deax facoliés, la rolooté el reolendement, se confondent dans une facolté plus générale qu'on nomne la faculté de penser... Eprouver un besoin, désirer, vouloir, c'est encore penser. Enfin le mot pensée peut se dire en général de toutes les opérations de Tâme.
(3) Ib.,S3; Log, c, 8, p. 76.
GONDILLÂC. S03
la volonté, dans le sens plus étroit, indique le désir qui s'est emparé de notre âme, dans Tidée que. la chose désirée est en notre pouvoir (1). Mais si nous suivons plus loin les idées de Condillac, nous les voyons prendre une direction complètement opposée au déterminisme, en tant que celui-ci dérive la volonté de Tentendement. Un résultat constant pour Condillac, c*est que la sensation, source de nos idées, natt bien en nous indépendamment de la volonté et de toute activité de notre âme, mais que, partout où nous exerçons une certaine puissance sur nos pensées, cette puissance a son principe dans nos efforts pratiques. Il part de cette observation, qu'il n'y a pas d'état de rame sentante qui lui soit indifférent; dès la première sensation elle se sent bien ou mal (2). Le plaisir ou le déplaisir, qui accompagnent nos sensations, les rendent intéressantes pour nous; Texpérience, que nous faisons de la variabilité des sensations, produit en nous comme conséquence le désir de sensations agréables, et le sentiment d'états désagréables éveille II' besoin de chercher ce qui est agréable. Le plaisir et le déplaisir deviennent donc les germes de tout développement, le besoin et le désir deviennent les moteurs de toutes nos pensées; l'âme n'a plus besoin de raison ; par les mouvements qui la portent à fuir le
(1) Tr, dei sens,, i, 3, 9. On entend par rolonté on désir absolu, «t tel que nous pensons qu'une chose désirée est en notre pouvoir. Disc, prélim., art. 2, p. 83.
(2) TV. des sens., i, % 34. Il n>st pas possible de trourer un état indirrérent ; à la première sensation, quelque fiiiblc qu'elle soit, la slatoe est nécessairement bien ou mal. Eœt, rais.t p. 203.
déplaisir, à chercher le plaisir, elle peut produire loti* tes ses facultés (1). Nous pouvons réduire nos facultés à deux classes, à Tattentiou, d'où résultent la coinparaisouy le jugement et tous les genres de réflexion, et du désir, qui, naissant dii besoin, produit tous les genres de volonté (2); mais la première classe est déterminée par la seconde; car notr^ attention, et tout Tordre de recherches qui s'y rattachent^ dépendent de nos besoins. Si l'homme n'avait point d^inlérét à s'occuper de ses sensations, il ne dirigerait son attention sur aucune d'elles^ et toutes passeraient en lui comme des ombres; mais voici le plaisir et la dou* leur qui l'arrachent à cette torpeur, et toutes les facultés de son âme s'éveilleni aussitôt (3). Sans doute notre liberté ne gagne rien à cela; car en définitive notre désir et notre attention sont déterminés par les sentiments de plaisir et de déplaisir, et cela ramène la doctrine de Condillao dans les voies du détermi*
(4) Ext. rais.^ p. 190^ sq.; Log., ii, 1, p. 109. Besoin, désir, roita le mobile de toutes nos recherchen. Tr, de$ sens»^ i, p. 7, sqq.; i, 2. 3; T, 3. Enfin si nous considérons qa'ii n*est point de fenMtions abso* lument indifTérentes, nous conclurons encore que les différents degrés de plaisir ou de peine sont la loi, suivant laquelle le germe de tout rf que nous sommes s'est développé pour produite toutes nos faculléa.
(2) Tr. des sens., i» 1, 2,
(3) Ext. rais,, p. 190, sq. Si rhbmme n*avalt aucun Intérêt à s'occuper de ses sensations, les Impressions que les objets feraient sur lui passeraient comme des ombres, et ne laisseraient point de traces..* Mais la nature de ses sensations ne lai permet pas de rester enseveli dani celle léthargie. Gomme elles sont néce8aalre;nent agrétblet m désagréables, il est lotiressé k cbercber les unaa et à se dérober eut autres. Ib., p. 202. C'est le plaisir ou la peine qui, eccup%n( notre ca* pacllé de sentir, produit cette action d*oû se forment ta mémoire et le Jugement. Tr.dessens.^ iv, l, 7. L'ordre de ses études est détemioé parsesbesoius..Sttr/'(>ri^., i, seel. n, $ 38.
GONDILLAC. 205
iijsiue. Si Condillac croit avoir démontré la liberté de notre esprit, c'est l'effet d'une pure illusion; il s'imagine que la direction de notre attention ouvre une libre carrière au choix de la volonté.
A la question de Torigine de nos idées succède celle qui est relative à la portée de nos connaissances. Ici Condillac est forcé de lutter contre le caractère purement subjectif de son principe, et de poursuivre, non sans inquiétude, les moyens de nous ouvrir la connaissance du mondé extérieur, connaissance que la doctrine pratique de sa doctrine lui rend en fin de compte indispensable. Toutes nos sensations ne sont qu'en nous, c^estunfait constant, par conséquent elles ne nous informent que de notre état intime. Condillac fait entendre des plaintes analogues à celles de Hume : que nous nous élevions au ciel ou que nous descendions dans Tabime, nous ne sortons jamais de nousmêmes, nous n'apercevons jamais que nos propres sensations (1). Je ne sens que moi ; lumière, couleur, son, odeur, tout ce qui est considéré comme objet de la sensation, ne désigne pas des propriétés des choses hors de moi, mais seulement des modes d'être en notre âme ; je ne sens que mes modifications. Si je crois connaître des objets extérieurs, cela provient uniquement de ce que je me suis fait une habitude de porter des jugements qui transportent mes sensations où elles ne sont pas (2). La vue, conduite par le senti) Sur l'orig., i, sccl. i, § 1.
(2) 2V. des sens., i. il, 1, p. «60; 2, p. «66; n, 7, 16. Scè propres sensations deviennent donc les qualités des objets. Ib. iv, S, i,
f iment, sème ses trésors sur la nature, et fait du ciel et de la terre ud spectacle enchanteur, qui tire toute sa magnificence de nos propres sensations, épandues dans le sein de l'espace (1 ). Nous voyons que Condillac a exprimé ces doutes d'une manière qui n'en atténue aucunement la force.
Nous ne devons pas toutefois omettre de remarquer que les concepts métaphysiques, mis en jeu à cette occasion, le troublent beaucoup moins qu'ils n'inquiétaient Hume . 11 attaque bien le concept de la fora\ tel que Pavait soutenu Leibnitz, et incline à le considérer tout simplement comme la désignation d'une cause inconnue (2) ; mais nous avons déjà fait observer, qu'il ne doute pas pourtant que nous ne sentions notre force. La notion de la cause, qui est étroitement liée au concept de force, n'est pas non plus attaquée par lui sérieusement. Il est forcé de convenir que nous ne percevons pas de cause; il ne peut pas dire quelle est la sensation qui pourrait nous faire connattre une cause ; mais nous voyons les effets, et nous ne pouvons pas douter par conséquent que la caus^* n'existe. Il en est de même de la force ; nous avons un nom pour la force, et un nom pour la cause; ce qu'elles sont Tune et l'autre, nous ne le savons pas ; luais nous ne devons pas moins pour cela les poser
p. 253. Je ne vois que moi;... je ne vois pas au dehors, mats je me suis rait une habitude de certains jugements, qui tous portent nos «en* saUons où elles ne sont pas.
(4) Ib. iv^S, 5, p. 246, sq.
(2) fr. des syst.t 8, p. 186, sqq.
comme existantes (1). Condillac s'occupe un peu plus longuement du concept de substance, que Locke avait déjà soumis à la critique. A Pexemple de son devancier, Condillac voit dans ce concept une simple collection de sensations, que nous considérons comme propriétés de la substance. Ses doutes atteignent leur plus haut période, lorsqu'il s'agit d'appliquer le concept de substance à des choses hors de nous. La question de savoir ce qu'est la substance des choses hors de nous, est, à son sens, une question absurde. Quand nous recherchons ce qu'est la substance des corps, c'est comme si nous demandions quel est le fondement de nos sensations hors de nous, c'est-à-dire quel est leur fondement là où elles ne sont pas (2). Mais ce doute même ne lui fait pas mettre en question la réalité des substances. Quoiqu'il lui arrive de déclarer que la substance, comme l'être, l'essence, la nature, n'est qu'une pure abstraction des philosophes, il ne prétend pas cependant nier par là qu'il y ait un lien, qui rassemble les phénomènes ; tout ce qu'il révoque en doute, c'est la possibilité de connaître ce lien (3). Il est certain, selon lui, qu'il existe des objets hors de nous, mais nous n'en connaissons pas la nature ; ils ont des
(f) Log.j \, 5, p. 57. D*aprés les effets qu'on voit, on juge des causes qu'on ne voit pas. Le mouvemenl d'un corps est un effet, il a donc une cause. Il est hors de doute que cette cause existe, quoique aucun de nos seus ne me la fasse apercevoir, et je la nomme force. Ce nom ne me la fait pas connatlre; je ne sais que ce que je savais auparavant, c'est que le mouvement a une cause que je ne connais pas. Mais j'en puis parler.
(2) Uart de penser, i. 11, p. 12^. Cette question, qu'est-ce que la substance du corps, se réduit à celle-n;! : qu'est-ce quf soutient nos sensaliooshors de nous, qu'est-ce qui les soutient là où elles ne sont pas.
(3) Tr. des sens,, u, 7, 21.
Î08 LIVRE CINQUIÈME. - CHAPITRE i.
propriétés, qui sont T occasion de nos idées, quoique nos sensations ne puissent nous éclairer sur ces propriétés ; bien plus, nous devons attribuer à ces objets des propriétés absolues, sans rapport à nos sensations; les propriétés sont naturellement liées les unes avec les autres, nous ne pouvons donc pas établir entre elles de liaison arbitraire; tout cela est pour Condillac hors de doute (1).
Il faut nécessairement être au fait du peu d'altCDtion donné par Condillac aux concepts métaphysiques pour comprendre la manière dont il s'explique sur la connaissance que nous avons des choses. On en voit d^abord Tinfluence se manifester à Tégard de la notion du moi. Nous ne connaissons notre moi qu'à la suite de nos sensations ; à la première sensatico, nous ne savons rien de notre moi; mais lorsque nous avons appris dans une seconde sensation à distinguer notre éiat antérieur de notre état actuel, et remarque en même temps que nous sommes toujours le mémo être, nous nous connaissons alors en tant que personne, nous affirmons notre moi. Le moi de chaque individu n^est que la collection des sensations qu il éprouve, et de celles que la mémoire lui rappelle ;^2 . Ainsi Condillac incline à n'admettre le moi que comme
(4) L'art dépenser, i, il, p. 122; Sur Vorig., i, sect. i, § 1-! II, sect. II, § 23. Pour rendre les noms des sobstances clairs el prédi, il faut donc consulter la nature, et ne leur faire signifier que les ïétti simples, que nous voyons exister ensemble. Log., n, 9, p. 200.
(2) TV. des sens,, i, 6, i, sqq. Son moi n'est que la oollection d«s sen^aUons qu'elle éprouYe, et de celles que la mémoire lui rappelle Ib. iT, 8, 1, p. 254.
iiiio collection des phénomènes intérieurs. Mais ensuite à ce concept vient s'ajouter Vidée de Tunilé de la substance, qui sert de support aux phénomènes. Les doutes que Hume avait élevés contre l'identité de la personne, ne se rencontrent pas chez Condillac. Celui-ci semble incliner parfois à diviser le moi. Il parle d'un moi de l'habitude et d'un moi de la réflexion (1); selon lui la différence de deux organes (les sens semble donner au moi comme une double existence (2) ; Tûme se diversifie sans fin dans ses sensations ; elle est partout, elle est tout ; mais en définitive Condillac ne laisse pas de maintenir à Tàme pensaule la simplicité de son être, dans toutes les sensations elle ne sent qu'elle-même différemment modifiée (3). Sans doute nous ne sentons que la multiplicité de nos sensations, mais ses sensations ont un support, elles reposent sur une substance; seulement nous ne pouvons pas la connaître (4). Je me sens comme son, puis comme saveur, comme odeur, et ainsi de suite dans les modifications les plus diverses; finalement, je ne sais plus ce que je dois me croire (5).
(1) Tr, desanim., u, 5, p. 107.
(2) Tr. des sens.j i, 9, 4.
{^) Ib. I, 11, 8, p. 188. Elle se sent comme un être qui ne multiplie sans fin, et, ne connaissant rien au delà, elle est par rapport à elle comme si elle était immense ; elle est partout, elle est tout.
(4) L'art de penser, i, il, p. 121. Mais quel est cet être où nos sensations se succèdent? 11 est évident que nous ne l'apercevons point fin lui-même; il ne se connaîtrait pas. s'il ne se sentait jamais; il ne se connaît que comme quelque chose qui est sous ses sensations ; et, en conséquence, nous l'appelons substance.
(5) Tr. des syst., S, p. 100, sq.; Tr. des sens., iv, 8, 6. Je me vois, je me louche, en un mol, je me sens; mais je ne sens pas ce que
T. ni. 14
La possibilité de connaître la substance du moi est mise en doute par Ck)ndillac; mais ses doutes n'atteignent pas jusqu'àl'existencede la substanceelle-mème. Il trouve pins de difficultés à connaître une substance hors de nous* Réduits à nos sensations, comment pourrions-nous sortir de nous pour découvrir qu'il existe quelque chose hors de nous ? C'est principalement pour triompher de ce doute qu'il a inventé sa statue sentante. S'il la fait servir à d'autres fins, ce n'est qu'accessoirement. Il suppose la statue pourvue d'abord uniquement du sens de l'odorat ; puis il lui donne les uns après les autres les sens de Touïe, du goût, de la vue ; il examine quelles seraient le^ idées qu^elle obtiendrait, dans l'hypothèse où elle aurait pour s'instruire soit un seul, soit plusieurs de ces organes; enfin il éveille le sentiment du tact dans la statue, pour montrer que tous les autres sens ne nous auraient rien appris de Texislence du monde extérieur et corporel, et que ce sentiment est le seul qui puisse informer ces autres sens qu^ils ont, hors de notre moi, quelque autre chose à chercher. Les propositions de sa théorie sensualisle, que nous avons citées jusqu'ici, auront sans doute fait comprendre comment il arrive à un résultat négatif sur les idées provenant des autres sens. Il soutient avec Berkeley qu'en définitive toutes nos sensations ne nous font connaître que les modifications de notre moi. Ces sens
]e Tois; si J'ai cra élre son, savear, couleor, odeur, acloelleraeDt je ne sais plus ce que Je dois me croire.
ne peuvent pas même nous découvrir que nous avons des organes, que nous avons un corps (1). Au con- Iraire, Condillac se flatte d'avoir trouvé dans le tact UQ moyen de nous faire franchir P horizon de notre être intime. Toutefois il n'avance encore ici que pas à pas. Il distingue un sentiment primitif de tout notre organisme et de ses différents membres d'avec le senliment du tact, et il estime que le premier ne pourrait nous donner aucune connaissance du corps, et quMl offrirait simplement un sentiment général de notre état (2); au contraire, le tact, selon lui, nous instruit tout d'un coup, par l'organe des mains, de Texistence de notre corps et des choses extérieures. Il suppose ici qu'une vive impression de plaisir ou de déplaisir ébraûle nos membres mécaniquement; dans ce cas nous porterions nos mains à différentes places de notre corps, et nous remarquerions la résistance que les membres s'opposeraient réciproquement l'un à l'autre, toutes les fois qu'ils entreraient en contact; nous en abstrairions la solidité, et en même temps nous serait donnée la notion de l'existence corporelle; et cette notion serait ensuite transportée dans l'espace à d'autres choses, qui nous opposeraient une résistance comme existant hors de nous (3). Tout mouvement nous dé-
(4) Tr, dessens.y i, 9, ! ; 12, 2.
(2) Ib. H, 1-5.
(3) Ib. Il, 4, 1, sqq. Pour donner do corps aux manières d'être, il sufljt que des organes mobiles et fleiibles ajoutent à chacune celte résistance et cette solidité. Telle est surtout la main ; dés qu'elle touche, elle a une sensation de Solidité, qui enveloppe toutes les autres sensations qu'elle éprouve^ qui les renTermc dans de certaines bornes, qui
242 LIVRE CLNQUltME. — CHAPITRE I.
couvre alors un espace nouveau, et nous apprenons à transporter aussi nos autres sensations dans l'espace, nous leur y assignons un lieu, nous les rapportons à des corps ; c'est ainsi que le sentiment rln tafet instruit tous les autres sens (1 ),
Comme on le voit, cette manière de nous assurer (l<* l'existence du monde corporel est au fond très-simple. Elle ne dépasse pas cette vue de Locke , que noii> avons une évidence immédiate du monde extérieur, sauf la réserve à laquelle les doutes de Berkeley astreignent Ck)ndillac, et qui ne lui permet pas d'admcltro que la vue, l'ouïe, Todorat et le goAt puissent procurer cette évidence; c'est la déposition du tact seul qui, par la perception de la résistance, témoigne dr l'existence du monde extérieur. Les doutes, émis par Berkeley et par Hume, ne se trouvent pas formuU^ dans toute leur force chez Condillac. On éprouve un«' impression presque comique à l'entendre exposer contment le tact nous apporte peu à peu une connaissant* de notre corps. Nous commençons par palper noln* corps en différentes places, et l'être qui palpe se dit : Je suis ceci, puis ceci, et ceci encore (2). A ce propo>. Condillac combat d'Alembert, qui avait, à l'exempl des Anglais, invoqué l'instinct, comme principe A^
Itê mesure, qui les circoDScrit. C'est dooc à celle sensation que coomencent pour la statue son corps, les objets et Tespace.
(4) Ib. I, 11, p. 462; n, 6, i; iv, 0, I; Ext. rais,, p. 311. U sensation de solidité est donc la seule qui force cet bomrae de sorti' de lui; et c'est k elle que commencent à son égard son rorp«. i'« objets et Tespace.
(2) 7V. des sens., n, 4, 5.
notre croyance au monde extérieur; Condillac soutient que Pinstinct n'est rien d'inné, qu'il est au contraire une propriété acquise et fondée uniquement sur Phabitude (1 ) ; mais il estime que le passage de la sensation interne à l'objet extérieur, qui en est Toccasion, n'est pas difficile à trouver; il ne faut pas pour cela une longue réflexion ; c'est assez du tact. La sensation de la solidité est comme un pont qui conduit l'âme à Tobjet, attendu qu'elle renferme deux rapports, l'un à nous, l'autre à quelque chose d'extérieur (2). Condillac semble avoir oublié qu'au fond toute sensation, sans même excepter celle de la résistance, n'est qu'en nous seuls. Il se flatte, et c'est une chose dont on n'est pas peu surpris, d'avoir fait une découverte capitale par la manière dont il explique la connaissance que nous acquérons du monde extérieur (3). AjQutons toutefois, pour ne pas lui faire tort, que sa direction pratique contribue aussi beaucoup sans doute à le convaincre de l'existence du monde extérieur. Elle remplit les lacunes de sa démonstra-» tion spéculative. Il déclare formellement que dans la pratique nous nous trouvons dépendants de choses extérieures, et cela ne permet point de douter qu'il n y ait hors de nous de telles choses (4).
W IV. des amm.. Il, 5, p. 109; Extr.rais., p. 190.
{fj Extf. rais», p. 214. l\ me semble que pour découvrir ce pas- 'âge il n'est pas nécessaire de raisonner; il suffit de toucher. Le sentiment de solidité ayant tout à la fois dçux rapports, Tun à nous, et Vaalre à quelque chose d*extérieury est comme un pont jeté entre l^me et les objets; les sensations passent, et rintervalle n'est rien.
W Tr, des sens., iv, 5, 1. L'apparence des qualités sensibles suffit
Au contraire ses doutes tiennent ferme sur un point, savoir sur la connaissance de l'essence vraie des choses qui sont hors de nous. Le tact même ne nous la révèle pas. Le corps que nous touchons n'est pour le sens du tact que grandeur, solidité, dureté, et quelques autres propriétés que nous rassemblons dans ridée de la substance , parce que nous les sentons toutes ensemble; mais nous né sentons pas le sujet ou la substance qui les réunit. La sensation ne pénètre pas jusqu'à la substance des objets extérieurs (1). Nous pouvons sur ce point tomber facilement dans l'erreur. Instruits par le tact de 1 -existence des objels extérieurs, nous transportons nos propres sensations aux objets, et considérons les premières comme les propriétés des seconds. Nous oublions alors que nos sensations n'appartiennent qu -à qous seuls ; il nous semble qu'elles appartiennent a|ux objets. Voilà Terreur où le tact risque beaucoup de nous précipiter (2\ II en est, il est vrai, une plus dangereuse encore ; c'est celle de me regarder, lorsque le sens du tact m*a fait découvrir moncorps, comme perdu dans mon corps, de m'y absorber (3). Nous sommes habitués à porter beaucpup de jugements dans lesquels nous altri huons aux chosps des propriétés^ quoique toutes ces pro-
poar lai donner des désirs, pour éclairer sa conduite et pour Taire son bonheur on son malheur : et Ia dépendance où elle est des objets aoi*quels elle est obligée de les rapporter ne lui permet pas de douter qa*il existe des êtres hors d'elle.
0) Ib. II, 7, J5; 21.
(2) Ib. ir, 7. 16.
f1\) Ib. iT, 8, 2.
priétés ne reposenlque sur des rapports dans lesquels les choses apparaissent à nos sens. Une longue expérience peut seule nous délivrer de ces erreurs (1). Elle nous rappelle que toutes les propriétés que nous pouvons connaître par les sens ne nous représentent en somme que nos sensations, et qu'au nombre de celles-ci il faut compter l'étendue que le tact nous révèle. Le tact, tout en nous informant de l'existence des choses extérieures^ n'est pas, quant à la véritable essence des choses, un meilleur témoin que tous les autres sens (2). Nul sens ne peut révéler ce que les choses sont en elles-mêmes; nous ne pouvons pas pénétrer dans l'intérieur des choses ; les propriétés absolues des corps, celles même de notre esprit nous restent cachées; nous ne connaissons de toutes choses que leurs rapports, leurs relations à nous, relations qui se manifestent par l'impression sensible qu'elles font sur nous; tout ce que nous savons du monde extérieur, c'est qu'il est: en l'appelant corps, nous lui avons donné un nom, mais rien de plus (3).
A ces propositions d'un caractère très^sceptique viennent se joindre encore d'autres remarques analogues, qui font ressortir la limitation de notre connais-* sance des choses. Nous devons nous proposer sans
Wlb. m, i,a.
(2) Ib. iT, 5, 1. Y a-t-ril donc au moins de l'élendae? Mais lors- QQ*elle a le sentiment du toucher, qu*aperçoil-elle si ce n'est ses propres modifications? Le toucher n'es^ doiuç pas plus croyable cfue les autres sens.
(3) Log,, I, 4, p. 5i4 ; 5, p. 5i3 ; w, », p. 200. ; Extr, raig,^ p. 227; ''''• des sens,, iv, 5, 2 ; 8, 5.
2IG LIVIŒ CINQUIÈME. — CllAPJTlŒ I.
doute de rassembler les propriétés apparentes des choses coQforméaieQt aux types de la nature ; mais \ rcussissons-DOus jamais d'une manière complète, c'est ce que rien ne nous garantit; nous devons toujours faire ou attendre de nouvelles expériences, nous ne pénétrons pas jusqu'aux propriétés réelles, et par conséquent nos idées des substances naturelles demeurent toujours imparfaites (1). Nous ne pouvons nous former d'idées complètes et absolues ({ue d't)bjets abstraits ; au contraire les choses changent, et par conséquent les idées que nous en avoob ne peuvent prétendre au caractère de vérité éternelle (2). Les concepts abstraits ne nous conduisenl pas plus avant dans la connaissance des choses; ils ne représentent que des rapports^ ce qui s'applique particulièrement aux concepts des mathématiques (3 . La pensée abstraite repose sur le langage, cl sans li' langage elle serait impossible. A l'exemple de Locke, Condillac s'est bien appliqué, et de la manière la plus sérieuse, a Tétude du langage ; il a cherché à moolrei comment le langage pouvait s'élever des signes naturels de la passion aux mots, et comment la langue des mots convient seule à l'analyse des idées (V; mais, en dépit de son zèle, ses résultats sont comple* temcnt infructueux pour la connaissance des chosc>.
{\) De l'orig,, i, sccL m, § 15, p. IU8; Extr, rais., p. âtt. {t) Tr, des sen»,, i\, 0, 15; 8, 5.
(3} Log., I, 5, p. 58, sq. Chercher des rapports ou mesurer, r'eflli mi^iiie chose.
(4) Il iraile «p p^iint eu grand dêlail. 6'i4r l'oriy.^ n, ><•«•! . i.
il est dominé par cette idée nominaliste que toutes les idées abstraites ne conduisent qu*à des explications verbales (1).
Ce scepticisme de Condillac a cependant ses limites. Il tient pour établie l'existence du monde corporel ; la distinction de Tàme d'avec le corps est pour lui un fait constant; comme il ne peut se passer du langage pour l'analyse des idées, il admet aussi volontiers les abstractions de la raison, qui n'a qu'une loi, c'est d'employer les mots avec justesse. De là suit qu'il y a trois sortes d'évidence, celle des faits relativement au monde corporel, celle des sensations relativement à l'âme, et celle de la raison, qui enseigne à conclure du général au particulier (2). La distinction de Tâme et du corps lui offre spécialement un point solide où s'attacher. Bien que nous ne puissions pas connaître les vraies propriétés des corps, nous ne saurions cependant nous empêcher de conclure qu'il en existe de telles, car, si elle n'existaient pas, nos sensations n'auraient pas de causes. Leurs propriétés relatives reposent nécessairement sur des propriétés absolues (3). Nous pouvons encore faire un pas de plus dans cette déduction. S'il
(1) Log,, II, 2, p. 124. Les idées abstraites et générales ne sont que des dénominations... Nous ne pensons qu'avec le secours des mots.
(3) Ib. ir, 9, p. 109^ sq.; L'art de rais., p. 5, sq.
(3) Surl'orig., i, sect. i, § 12. Il n*est pas douteux qu'il ne faille admettre dans les corps des qualités qui occasionnent les impressions qu'ils font sur nos sens. Log,, u, 9, p. 200. Dire que les corps ont des qualités relatives, c'est dire qu'ils sont quelque chose les uns par rapport aux autres, et dire qu'ils sont quelque chose les uns par l'Apport aux autres, c'est dire qu'ils sont chacun ; indépendanament de loul rapport, quelque rhose d'absolu.
ne faut pas considérer retendue comme un dllribul réel des corps, on doit la regarder du moins comme la propriété qui sert de fondement à tontes les autres; car tous les phénomènes des corps sont des modifications de rétendue. Nous pouvons démontrer également qu^il existe pour Tàme une propriété fondamentale analogue; cette propriété n'est pas ]£i pensée, comme Descaries se l'imaginait, c'est retendue. Maintenant le point sur lequel Condillac s*écarle le plus de Descartes et de Locke consiste simplement en ce qu'il appelle l'étendue et la sensation, non pas qualités premières, mais essences secondes (1). Du reste les conséquences demeurent les mêmes. Les deux qualités secondes du corps et de l'àme sont incompatibles, parce que l'étendue est divisible et la sensation simple ; et c'est pourquoi nous devons aussi considérer le corps et rame comme deux substances radicalement distinctes (2).
Nous voyons que Condillac maintient an fond daps son sensualisme plus d'un des résultats auxquels semblait avoir conduit le rationalisme. C'est de t[noi four-
Ci) Uartde rais. y p. 55. Considérez que tooles lef qualités' qo« ▼ous Yoyez dans les corps supposent l'étendue, et que tontes cfllcf que vous apercevez dans Tâme supposent la faculté de «enlir. Voos pouvez donc regarder retendue comme l'essence seconde da corps, et la Tacuité de sentir comme i*essence seconde de Tâme. Disc, prélin.t p, 94, sqq.
(2) Uart dirais., p. 35, sqq.; Disc, prél., p. 06. On peotdooc définir le corps une substance étendue, et Tâme une substance qui scoL Or il suffit de considérer que retendue et la sensation sont deux propriétés incompatibles, pour être convaincu que la substance de rame et la substance du corps sont deux substances absolument diffiérrntcs.
Dira une nouvelle preuve sa doclriue sur Dieu, doctrine que nous ne pouvons passer sous silence, bien qu'elle ne renferme rien de nouveau, et qu'elle ne soit dans son système qu'une sorte d'interpolation. Il n'admet nullement, bien entendu, que nous puissions connaître l'essence de Dieu par une idée innée; Tidée de l'infini ne contient rien de positif; il y a plus, nous ne possédons pas cette idée, nous avons seulement la représentation vague d'une étendue et d'une durée sans limites, et nous ne devrions pa$ confondre celte représentation avec l'idée de l'infini (1). Mais, dans Tordre philosophique, nous ne connaissons Dieu, aussi bien que toutes choses, que par ses relations à nous; toutefois, ces relations démontrent d'une manière irréfragable qu'il existe (2). La dépendance et le mouvement reçu, dans lesquels nous nous trouvons, et dans lesquels se trouvent tous les corps qui nous environnent, nous reportent à une cause, fondement de toutes choses. Sans l'idée d'une cause dernière, il ne nous reste plus que la représentation vague de l'aveugle hasard» Nous considérerons donc nécessairement le n(ïonde comme Touvrage d'un architecte, qui a tout ordonné avec sagesse et prévoyance. De là découlent tous les allributs que la religion naturelle reconnaît à Dieu (3). Condillac rattache aussi à ces pensées la doctrine de l'immortalité de l'âme ; l'immortalité de l'âme ne ré-
(<) Tr. dessyst., 8, p. 198; Tr. des sens., i, 4, 7, p. 94, sq.; u, "^1 25, sqq.
^2) Tr.desanim,, n, 6, p. 121.
'^) Ib.^p. 12rî, sqq.: IMsr. prélim., ml. ?».
suite pas de son immatérialité, elle résulte d'une juste rémunération par Dieu(1).
On peut encore reconnaître ici la direction pratique, où est entraîné le sensualisme sceptique deCondillac. Forcé d'avouerque nous ne connaissons qu^eles relations des choses à nous, il ajoute que nous n'avons besoin au surplus d'aucune autre connaissance. Il ne nous est pas nécessaire de connaître l'essence des choses, parce que notre savoir n'a pour objet que de nous conduire sûrement dans la pratique de la vie. Or loule> nos actions tendent à la conservation de notre être, et il nous suffît, pour atteindre cette Qn, de connaître les rapports, soit utiles, soit nuisibles, que les choses ont avec nous. Nous recevons ces lumières de la nature, elle produit en nous un système bien ordonné d'idées, qui toutes ont notre avantage pour but (2). Notre savoir n'est donc destiné qu'à procurer la satisfaction de nos besoins, à régler notre vie, à nous mettre i\ même d'atteindre le bonheur. La science, que nous devons à l'expérience, ne contribue pas peu à ce ré sultat. Les obstacles, qui s'opposent au plaisir, me forcent à n'agir qu'après réflexion; j'apprends de cette manière à résister à mes passions, à prendre pour guide mon intelligence, et je m'aftranchis à propor-
(4) 7r. des anim., n, 7, p. 145, sq.
(2) Log., II, 5, p. 110, sqq. L'expérience in*apprend Tusage des choses qui me sont absolument nécessaires... Mais raudra-l-il pour cela que nous jugions de l'essence des êtres? L*auleur de notre oature ne Texige pas... Il veut seulement que nous jugions des rapports quf les choses ont à nous et de ceux qu'elles ont entre elles, lorsque l^ connaissance douces dernieriî ppul nous i^lre dr quelque utilité.
GONDILLAC. 221
tion de l'usage que je sais faire de mes lumières (1). Tous les besoins de l'individu se résument en ceux de se nourrir, de se défendre et de contenter sa curio* site. C'est à cela que reviennent aussi toutes ses connaissances (2). Voilà comment j'arrive à la vie, de plaisir, que je dois chercher, parce que vivre, c'est proprement jouir (3).
Ce côté pratique de la doctrine porte une profonde empreinte du sensualisme, elle se révèle ici assez clairement. En attribuant aux objets les caractères de bonté et de beauté, nous n'entendons autre chose par là, sinon que ces objets contribuent à notre plaisir. On nomme bon ce qui plaît à l'odorat et au goût, beau ce qui flatte la vue et l'ouïe. Ces dénominations sont étendues également aux rapports des objets soit avec nos passions, soit avec l'esprit, et reçoivent une signification de plus en plus large. Nous ne serons pas surpris que Tàme sentante reçoive encore par la voie des sens la connaissance du bon et du beau (4), quelle que soit d'ailleurs l'étrangeté de l'affirmation deCondillac, d'après laquelle non-seulement les actions humaines, roais les lois de ces actions, les règles d'appréciation morale, seraient des choses visibles (5). On peut en
(M Tr, des sens., n, 5, 2; iv, 8, 4. Instruit par rexpériencej'cxa-^ "tine, je délibère avant d'agir. Je Q*obéis plus aveuglément à mes passions, je leur résiste, je me conduis d*^près mes lumières.
(2) Ib. IV, 2, 7.
(3) Ib. IV, 9, 2, p. 260. Car vivre, c'est proprement jouir.
(4) Ib. IV, S, i , sqq.
(&) Log,, I, 6^ p. 65. Mais la moralité des sens est-elle une chose Qui tombe sous les sens? Pourquoi donc n'y tomberait-elle pas? Cette moralité consiste uniquement dans la conformité de- nos actions avec
inférer dès à présent que Condillac ne prétend pas réduire notre vie tout entière à la seule jouissance des plaisirs grossiers et sensibles. Notre mémoire, noire imagination^ notre réflexion, nos passions, nos espérances, en un mot l'exercice de toutes nos facultés est accompagné d'une jouissance (1). Enclin, comme il l'est, à placer le spirituel au-dessus du corporel, Coddillac insiste sur cette idée, qu'au fond toute jouissance est spirituelle, et ne peut être appelée corporelle, qu^en ' tant que des corps en sont toujours la première occasion (2). Mais d^autres mobiles agissent encore en lui et le poussent à se former de la vie morale une conception supérieure.
Ces mobiles se produisent en particulier dans la comparaison des animaux avec l'homme. Sans vouloir nier que les animaux aient une âme analogue à la nôtre, une âme en qui les sensations développent des facultés semblables à celles que nous possédons, sans nier même que les animaux n'accomplissent mieux que nous beaucoup d'opérations, il croit apercevoir cependant des différences importantes entre eux et nous, et des différences qui nous assignent un tout autre rang. La principale est que l'homme a des besoins plus variés et plus difficiles à satisfaire que Tanimal, que par conséquent ses facultés sont disposées par la nature en vue d'un développement.bien supérieur. Les animaux
les lois; or, ces actions sont visibles^ et les lois le sont égalenenl» paisqu'elles sont des conventions que les hommes ont faites.
(1) 7r. dessens,^ iv, 9, i, p. 162.
(t) Ib. 1, 2, 22.
accomplissent plusieurs opérations mieux que nous» parce qu'ils n'en accomplissent qu'un petit nombre et toujours les mêmes ; ils sont enchainés par là à leurs habitudes, tandis que la diversité de nos besoins et la difficulté de les satisfaire nous obligent à la réflexion et à un plus haut degré de réflexion ; c'est ce qui constitue notre raison (1). Nos besoins nous poussent aussi à la sociabilité, nous font inventer la langue des mots, qui nous fournit le moyen non-seulement de nous entendre les uns les autres, mais encore d'essayer à l'aide de signes sensibles les combinaisons d'idées les plus diverses, et qui par une tradition fidèle accroît nos expériences de toutes celles des générations antérieures. Nous avançons ainsi dans le perfectionnement d'une moralité, qui repose sur une convention et sur des lois générales. Ici Condillac appelle spécialement l'attention sur l'instinct d'imitation, qui est dans la vie sociale une source féconde de développement spirituel (2). Mais il ne dissimule pas non plus que ses principes ne lui permettent pas d'admettre un autre fondement de la vie morale que l'amour-propre ; l'amonr-propre trouve dans les besoins de la nature humaine un sol fécond, qui l'élève jusqu'à l'estimation morale des actions, et finit par donner à celle-ci la haute main sur les passions, dont l'homme subissait au début nécessairement l'impulsion (3j. Du reste le
(1) Tr. des anim,, u, 5, p. 110. La mesure de réflexion que nous avoDs au delà de nos habitudes est ce qui constitue notre raison. Ib. n, concl., p. 18l,sqq.
(2) Ib. u, 5, p. 88.
(3) ib. If, 8, p. 152, sqq. La connaissance des qualités morales des
22i LIVHE CINULIKMK. — CHAPITRE L
jugement sur le bien et le mal se forme dans la socirir humaine d'une tout autre manière que dans IMndividu. Les conventions sont dans la première une nouvello source de jugements; les hommes s'engagent les uns viâ-à-vis des autres; ils conviennent de ce qui est permis et de ce qui est défendu, et leur accord constitue la loi. Telle est Torigine de la moralité humaine. Ell^^ repose uniquement sur ce que l'homme ne trouve pas seulement dans ses lois une convention arbitraire, mais encore une loi naturelle, que Dieu lui a imposée (1).
Ainsi Gondillac, dans ses idées sur la vie morale, dépasse de beaucoup les limites que lui trace son explication sensualiste de nos connaissances. Cependant il n'est pas douteux que le plan de ses recherclie> ne le pousse à la distinction, qui sert de base aux points essentiels de son système moral. Ce qu'il a en vue, c'est une analyse de nos idées. Ce trésor, accumulé par l'exercice habituel de la faculté de penser, et qui nous fait admettre des idées innées, Condillac vent le décolhposer en ses parties constituantes, afin de nous montrer qu'il ne renrerme que des sensations transformées. Cette entreprise procède de l'opposition
obJeU ef l le principe qui fait éclore d'an même germe cette mnlUtud'* de passions. Ce germe est le même dans tons les animaux, c'est IV mour-propre... Le moral, qui, dans le principe, o*est que raocessoire des passions, devient le piincipal entre les mains de Thomme.
(4) Ib. ttf 7, p. 141» sq.; Log,, j, 6, p. 66, sqq. Les besoins et lf< Tacullés do Thomme étant donnés, les lois sont données elles-roémfs: et quoique nous les fassions. Dieu, qui nous a créés avec tels besoia* et telles facultés, est dans le vrai notre seul législateur... Voilà ce qui achève la moralité dp.s actions.
CONDILLAG. 2SS
reconnue entre le procédé habituel , par lequel nous rassemblons synthétiquement les éléments de nos idées sans les distinguer exactement, et ce procédé scientifique, qui se propose de distinguer par une analyse exacte ces éléments les uns des autres. Condillac, qui s'est parfaitement rendu compte de cette opposi*^ tion, en établit une autre, conséquence delà première, entre la pensée d'habitude et la pensée de réflexion et d'analyse. Il distingue le moi de l'habitude et le moi delà réflexion (1), comme on avait autrefois distingué rame animale et Pâme raisonnable ; car le moi de l'habitude est l'instinct, qui n'est pas inné, mais acquis, en dehors de la réflexion, par le simple exercice; le moi de la réflexion est propre à l'homme, il dépasse la sphère del'habitude, et la prend pour objet de son analyse critique (2). Or cette distinction entre l'élément animal et l'élément raisonnable dénonce évidemment une distinction plus profonde encore. La nature, qui crée en nous l'habitude, commence bien, cela n'est pas douteux ; aussi devons-nous toujours recourir à la nature, pour nous prémunir contre les systèmes erronés des philosophes ; mais tout n'est pas néanmoins infaillible dans la pensée d'habitude, dans le cours mécanique de nos représentations. L'habitude naturelle peut sufiire à la vie simple des animaux^ nos
(1) Disc, prélim.; p. 15. L*âme pense par habitude ou par réfleiion. Tr. des anim,, lu 5, p. 107. Il y a en quelque sorte deux moi dans chaque homme : le moi d*habUude et le moi de réflexion.
(2) Tr. des anim.^ p. lOil, sq. L'instinct n*est que cette habitude privée de réflexion... La mesure de réflexion, que nous avons au delà de nos habitudes, est ce qui constitue notre raison.
besoins compliqués demandent des instruments plus savants. Nous acquérons, par Texercice de la pensée d'habitude, une facilité singulière à penser vite ; celte facilité crée en nous le talent inventif, le jeu aisé du génie ; seulement elle ne nous permet pas d'examiner, de distinguer avec maturité. Les sens nous présentent mille objets divers à la fois ; ils nous montrent des masses, et nous jettent dans la confusion, parce qu'ils ne laissent point de jeu à la réflexion, et c'est ainsi que nous arrivons à contracter non-seulement de bonnes, mais aussi de mauvaises habitudes (1 ). Nous touchons ici à Topposition du bien et du mal ; elle réside aii fond des habitudes ; elle pousse Çondillac à se saisir de la réflexion, et à l'employer pour dissoudre la trame confuse de notre vie et de nos idées, pour soumettre à nn examen scientifique ce que les mœurs et les lois ont d'arbitraire, et dont il se plaint si souvent. Le fondement pratique de ses doctrines est si \isible qu'on ne peut pas le méconnailre.
On ne devait pas s'attendre à voir une philosophie, qui avait pris pour seuls guides l'expérience et le sens commun, tendre au fond à d'autres buts qu'à des buts pratiques. Cependant l'apparition toute nue de ces bots pratiques a de quoi nous surprendre chez un homme, qui semblait dans ses recherches ne se proposer origi-
(4) Bise, préllm., p. 19. Mais quolqae les habitudes •• aoleai arqaîses par une suite de eomparalsons et de Jugeai enta, il ne s'eosaii pu que nous ayons toujours asseï réfléchi avant de les contracter. U fJiciUté arec laquelle nous lea acquérons ne le permettrait pat. Voilà poorqaol €llf s sont bonnes et mauvaises.
CONDIUAC. tn
Bairement qu'une théorie de la connaissance, et qui s'éloignait de Locke, son devancier, principalement en ce qu'il cherchait à s^ enfermer dans Pintelligence et à mettre à part tout ce qui pouvait la placer en relation étroite avec Faction. Locke avait comparé notre faculté de penser avec notre faculté d'agir ; de même que nous trouvons toute prête pour celle-ci une matière, que nous ne pouvons changer, où nous pouvons simplement produire des combinaisons nouvelles, de même aussi notre pensée s'applique à une matière toute donnée, que les sens et la réflexion lui fournissent, et nous n'avons que la faculté de transformer, de combiner diversement les matériaux qui nous sont offerts, et de là s'engendrent d'eux-mêmes la comparaison et le jugement. Dans cette théorie Locke supposait encore à ''esprit la liberté de lier, de combiner en quelque sorte pratiquement nos idées les unes avec les autres. Mais c'est une vue contre laquelle Condillac se déclare formellement ; nous n'avons point de liberté de ce genre ; Hu contraire, les sensations se produisent en nous d elles-mêmes avec toutes leurs relations ; leur vivacité pins ou moins saillante provoque notre attention, leurs traces persistantes la partagent ; elles engendrent la comparaison, le jugement, et forment tout le trésor de nos connaissances, sur lequel nous pouvons réfléchir. Ainsi notre intelligence est dépouillée de la comparaison en même temps que de tout effort pratique ; il ne reste dans notre âme qu'un mouvement des sensations ^t des effets, qu'elles laissent après elles ; nous sommes l'ouvrage de notre sensibilité et de nos habitudes.
828 UYRE GlNQUlÈ&fE. — CHAPITRE I.
Toutes ces propositions contiennent un développe* ment du sengualisme, dont il faut louer la rigueur. Ck)ndillac surpasse à cet égard non- seulement Locke, mais encore Hume. Locke semblait encore réserver à notre entendement dans P organisation de nos idées an rôle indépendant. Puisque Tentendement formait à son gré les combinaisons d'idées, il était inévitable dadmettre aussi qu'il suivait sa propre loi dans toutes ces combinaisons, et qu'il en puisait en lui-même le fondement et la raison. Hume avait fait sans doute un pas de plus; ce n'était plus l'entendement, c^était l'imagination y qui présidait à Tenchainement des idées; mais ceci ramenait encore à des lois, selon lesquelles les idées s'associaient entre elles; et par conséquent il intervenait toujours dans la formation de nos pensées quelque chose d'inné, un instinct naturel qui réunissait les éléments analogues, qui séparait les éléments contraires. Condillac fut le premier, qui effaça jusqu'à ces derniers vestiges d'une activité indépendante de notre esprit, en déclarant tout ce que nous croyons puiser en noire propre être, qu'on le nomme entendement, imagination ou instinct, un pur effet des sensations, qui s' emparent de nous avec un degré plus ou moins grand de vivacité, excitent en nous plus ou moins d'intérêt, et engendrent ainsi la masse tout entière de nos idées, avec Tordre qui règne en elles.
Si Ton ne peut s'empêcher de louer sous ce rapport la conséquence de ses déductions, nous soaimes loin de retrouver la même rigueur dans ses recherches relatives au contenu de nos connaissances. Les doutes,
CONDILLÂC. n9
qui étaient issus da sensualisme, que Locke et plus encore Berkeley avaient développés, ne passent pas, il est vrai, près de Gondillac sans l'atteindre; mais il s*en faut de beaucoup qu'ils aient pénétré chez lui aussi profondément que chez Hume. C'est à peine s'il élève des doutes sur la possibilité de connaître le rapport de causalité ; quant à la difficulté de savoir si nous pouvons sortir de nous et de nos sensations, il y échappe par la conGance qu'il accorde à notre sens du tact, lequel nous assure, selon lui, par la résistance des corps et par la solidité des choses particulières, de leur existence. La substance de notre âme supporte et rassemble nos phénomènes internes, et la substance des corps les phénomènes externes : ce fait n'est pas pour Ck)ndillac l'objet d'un doute. Quoiqu'il soit forcé de convenir que nos sensations et par conséquent nos jugements ne peuvent pas pénétrer jusqu'aux substances, il ne laisse pas de considérer l'étendue et la pensée, sinon comme qualités premières, du moins comme qualités dérivées soit du corps, soit de l'âme, 61 il maintient fermement la distinction de la substance spirituelle d'avec la substance corporelle. Il y a plus, ses idées s^ élèvent jusqu'à la croyance que nous devons admettre une cause première de l'univers, une cause sdge et toute-puissante. Quiconque a envisagé le peu de liaison de ces conséquences avec les doctrines de Condillac sur l'origine de nos connaissances, doutera œrtainement qu'on puisse ranger Condillac parmi les esprits vastes, capables d'apercevoir toute la portée de leurs principes.
Le$ concepts métaphysiques, qui joaeni un riAe dans ces vues de Gondillac sur le contenu de nos connaissances, se reconnaissent sans peine comme une transmission du dualisme cartésien. Peut-être cepen* dant Gondillac se serait-il débarrassé de ces idées, comme il s'est affranchi de maint préjugé, si la direction pratique du sens commun ne l'y avait retenu et fortifié. Notre attention et notre jugement sont dirigés par le besoin et par Tintérét, Notre jugement reçoit ia conviction de Texistence du monde extérieur non* seulement par le tact, mais encore par la conscience de notre limitation ; celte conscience est le fondement de notre croyance à la réalité de l'univers. En dernier résultat, les doutes qui découlent du sensualisme de Gondillac se bornent à Tidée que nous ne pouvons jamais connaître que les rapports des choses entre elles, et finalement leurs rapports avec nous. Les substances des choses n'en subsistent pas moins pour cela; mais elles forment seulement le fond obscur et impénétrable de toute existence.
Gette limitation de nos connaissances, auxquelles est fermé tout accès de la vraie nature des choses, loi aurait difiicilement suffi , si les buts pratiques de la vie ne lui eussent offert un dédommagement de ce sacrifice des buts spéculatifs. Gondillac ne considère pas rintelligence humaine comme portant en elle* même sa fin ou sa valeur ; son emploi est destiné à la vie pratique, et il n'est pas besoin pour cette vie de savoir ce que les choses sont elles-mêmes, c^est assez de connaître leurs effets sur nous, les rapports où
elles sont avec nous. Cest ce que nous pouvons ap^ prendre de noire expérience , . et par conséquent la limitation de nos connaissances est aussi conforme aux buts de notre vie rationnelle.
Si de là nous passons aux doctrines de Condillâc sur la vie pratique, doctrines qu'il indique plutôt qu'il ne les développe , nous les trouvons marquées du même caractère que ses théories sur la connaissance. On peut le féliciter d'avoir soumis à une rigoureuse analyse Torigine de nos désirs; ses conséquences dépassent toutefois de beaucoup T horizon du sensualisme. Pour remonter jusqu'à la racine du désir, et pour écarter tout élément inné, Condillâc rejette les hypothèses de T instinct primitif, de la sympathie et (les inclinations sociales, auxquelles les sensualistes anglais s'étaient rattachés; les sensations du plaisir et du déplaisir, l'intérêt qu'elles éveillent en nous, restent les seuls mobiles de nos actions. Nous voulons jouir, c est là toute notre vie. L'égoïsme se produit à nu dans cette doctrine bien plus que dans les docirines anglaises. Nous avons déjà trouvé des théories semblables chez d'autres ÎFrançais, chez Descartes, chez Gassendi, même chez Pascal et chez Malebranche; il est légitime de conjecturer qu'il y a là quelque influence du caractère national, quand on voit ainsi le plaisir proposé à la volonté comme but de la vie; inais il fallait le sensualisme le plus résolu pour écarter enfin tous les autres mobiles. Nous voyons cependant que Condillâc ne persiste pas dans cette voie avec une conséquence inflexible. Il v mêle d'autres idées sur la
s» LIVRE CINQUiËME. — CHAPITRE I.
nature des choses, qui sont étrangères à ses principes. Sans doute, selon lui, la société humaine ellennéme ne repose que sur cet intérêt commun, les hommes se donnent, par le moyen d'une convention, des lois conformes à l'intérêt, la réflexion seule leur enseigne à surmonter leurs passions en vue de leur véritabie avantage ; mais Condillac ajoute que les lois morales des hommes doivent être aussi con^dérées comme des lois de la nature et de Dieu ; on ne peut pas les enfreindre impunément; nous devons nous attendre à recevoir la peine ou la récompense de nos actions dans une vie à venir, sinon dans la vie présente. Ici Condillac dépasse, on n'en peut douter, les limites dans lesquelles ses principes sensualisies devraient le cir* conscrire.
II est encore un autre point que la direction pratique de la doctrine nous met à même d'expliquer. Il y a quelque chose de vraiment surprenant dans le rapport qu'on remarque entre les jugements de Hume et ceux de Condillac sur l'habitude. Pour être en mesure de dériver de la sensibilité les développements rationnels les plus élevés, ils devaient attacher tons deux à l'habitude la plus haute importance. Tous deux en ont signalé la valeur, et nous ne pouvons que leur en faire un mérite. Mais Hume s'est efforcé de ramener la puissance de l'habitude aux lois naturelles qui président aux opérations de T imagination; il la traite en général comme une action bienfaisante que la nature exerce sur nous : les conséquences qu'elle engendre se manifestent dans nos jugements pratiques,
d'accord avec les lois de la nature, dans la sécurité qu'elle garantit aux constitutions politiques, dans les progrès que nous voyons faire aux arts et aux sciences. Condillac n'entre pas dans la considération des lois de l'habitude ; il se contente d'affirmer la puissance qu'elle exerce sur nous comme un fait (1 ) ; mais qu elle repose sur la constitution de la nature, c'est ce qu'il ne lui eût pas été possible de méconnaître, puisque ses doctrines considèrent en général notre vie sous le rapport soit spéculatif, soit pratique, comme UQ développement purement naturel. Un naturalisme décidé domine tous ses principes; il s'en rend un compte très-clair lorsqu'il déclare qu'il n'y apropremeut qu'une science, c'est l'histoire de la nature (2). Mais en considérant les suites de l'habitude, il s'en faut beaucoup qu'il n'y reconnaisse que des effets salutaires de la nature. L'habitude nous procure , il est vrai , le trésor de nos connaissances ; mais celles- 'a sont souvent confuses : nous sommes obligés, afin ^'en écarter l'erreur, de recourir à la réflexion, à l'analyse pour y introduire l'ordre et la lumière ; c'est ^ossi par la réflexion seule que nous nous affranchissons de l'empire de la passion ; la réflexion reprend et débrouille le réseau confus de l'habitude. Les mœurs, les lois habituelles dans lesquelles nous vivons, offrent beaucoup de choses qu'on ne saurait approuver, et l'éducation ordinaire en particulier est fort mauvaise.
0) Disc. préUm., art. 5.
W L'art de rais», p. 2. Il n'y a proprement qu'une science, c*est ï'hisloire de la nalure.
t3i LIVRE CINQUIÈME. — CHAPITRE 1.
Condiliac voudrait qu'on introduistl daos le mode d'éducation établi une réforme radicale. 11 voit évidemment dans réducation telle que la coutume Ta faite^ plus d'effets funestes que d'effets salutaires. Faot*il dire qu'ici se révèle à lui l'opposition de la nature corrompue et de la nature saine? Ou bien cherche- 1il ce que l'habitude a de défectueux dans l'usage faux ou incomplet de la raison humaine? Quelque interpré» talion qu'on adopte, on conviendra nécessairenieot qu'ici son jugement est déterminé parues distinctions morales. Dans les états où nous amène l'habitude de la vie, on peut distinguer du mal et du bien; nous aspirons nécessairement à écarter l'un, à posséder l'autre; c'est ainsi que notre activité pratique est provoquée. L'opposition que Condiliac établit entre le moi de l'habitude et le moi de la réflexion, Tanalysedes idées habituelles à laquelle il nous invite, reposent uniquement sur ce fondement pratique.
11 n'échappera à personne que le système de Condiliac manifeste la tendance de l'époque à se dégager des complications d'une morale surchai^ée, rigide, pervertie. 11 travaillée en chercher les moyens et croit les trouver en nous ramenant aux éléments et aux mobiles simples de la nature. Ses idées nous montrent son siècle s'apprétant à livrer un combat plus grand encore, à battre en brèche, à renverser de fond en comble les vieilles habitudes, les traditions usées de la foi et de la société. Condiliac n'engage pas encore lecombat dans son ensemble; ses opinions le rattachent trop fortement encore au temps passé; mais il signale
la voie dans laquelle on va entrer. La réQexion doit être notre guide, elle doit dissoudre l'habitude, elle doit tout ramener aux premiers mobiles de la nature. Le moment inévitable était venu, où Ton allait se mettre à interroger plus exactement la nature et ses mobiles, et à établir là-dessus des résultats plus positifs, plus décidés que n'avait permis de le faire le sensualisme sceptique, dans la direction qu'il avait suivie jusque-là.