CHAPITRE II
HELVÉriUS.
Sa vie. ^Ses écrits. —Sensualisme. Noas sommes rowmge da hasard. — Vues sceptiques. — L'amour-propre et Pintérêt, unique principe de.la morale. — L'utilité détermine tous nos jugements.—
mopolitisme. — Identité de Tintérêt privé Vertus du préjugé. La passion, principe de toute action. — Paresse "de la raison. — La haine de Tennui et les grandes passions. — L*honmie est ce que le font les circonstances et le hasard. — Ré?olution des rapports sociaux. — Revue.
Nous ne pouvons pas nous abstenir de considérer les mobiles moraux, qui avaient fini par prévaloir dans le sensualisme français. Nous aurions tort sans doute de nous attendre à rencontrer ici des vues profondes, des explications vraiment philosophiques ; il est toutefois permis de supposer que d'autres ont exprimé avec plus de force et de netteté que ne l'avait fait Condillac les conséquences morales et pratiques du sensualisme. Je ne les trouve nulle part énoncées plus clairement que chez HelvétiuSi sur lequel une dame française laissa échapper ce mot, souvent répété depuis avec applaudissement : « Hel vétius a dit le secret de tout le monde. >
Claude- Adrien Helvétius était né à Paris en 1715. Son père, médecin de la reine, lui obtint à Tftge de vingt-trois ans la charge de fermier général, et cette charge lui procura, malgré le désintéressement de sa
HELVÉTIUS. %n
gestion, une fortune considérable. Son penchant, son ambition l'attirail aux travaux littéraires. Jeune encore, il avait excité par des essais poétiques Tattention de Voltaire, qiii Tencouragea et qui entretint toujours avec lui des relations d'amitié. Il n'est cependant resté de ses poésies qu'un poëme didactique inachevé, qui a pour sujet le bonheur; l'auteur y expose ses doc-» trines philosophiques. Comme il dépensait libéralement sa fortune, et réunissait autour de lui les philosophes et les beaux-esprits, ses talents ne pouvaient manquer d'eQcouragements. Les affaires lui plaisaient peu ; les richesses, qu'il avait acquises, lui permirent d'y renoncer, pour s^adonner tout entier à la philosophie. Dès 1751 il se défit de sa charge, et en acheta une autre dans la maison de la reine. Le fruit de ses loisirs, l'ouvrage intitulé Z?e VEsprit, parut dans Tannée 1 758. Il rendit son nom célèbre, mais il lui attira en même ^emps des persécutions. Quoique Helvétius se fût absteuvi de porter au* préjugé les atteintes les plus fortes (1), quoique la censure eût supprimé les passages les plus hardis, son livre fut condamné par l'autorité religieuse et par l'autorité laïque, le privilège de la censure retiré, et Helvétius consentit même à une rétractationformelle. Ces vexations l'engagèrentà quitter pour un temps sa patrie. Il fut accueilli avec distinction en Angleterre et en Allemagne. A son retour en France, ne trouvant pas encore ses principes générale-
(1) U voulait traiter le préjugé avec les égards que les jeunes gens niODirent à de vieilles femmes. De l'homme, préf.
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menl admis, ému surtout des applaudissements donnés aux opinions fort différentes de Rousseau, il composa un autre ouvrage, intitulé De l'homme^ où il s^efforçait de démontrer ses doctrines d'une manière plus détaillée et plus approfondie. Le ton de cet ouvrage est plus sérieux que celui du premier, l'exposition y a plus de tenue et de rigueur, et ces raisons mêmes Tempèchèrent de réussir aussi bien, sans parler d'une autre circonstance, savoir qu^il ne faisait que reproduire une doctrine déjà connue. Helvétîus songeait d^abord à le publier sous un pseudonyme; mais la situation politique le retint ; il désespérait de la nation, qu*il voyait courbée sous le joug du despotisme, et il se décida à dédier son livre à des monarques tels que Catherine II et Frédéric II, et à ne le laisser paraître qu'après sa mort. Dans les dernières années de sa vie, dont il atteignit le terme en 1771 , il était revenu aux essais poétiques de sa jeunesse ; néanmoins il composa encore un Extrait du Système de la nature, qui oc fut publié qu'après sa mort. Ce dernier écrit ne pouvait avoir d'autre but, dans sa pensée, que de propager par un résumé facile à comprendre les doctrines hardies de ce système.
Les écrits d'Helvétius (1) présentent une image fidèle de ce bel esprit qui, vers le milieu do dix-huitième siècle, s^était érigé en juge de la religion et de lamoralCi et s'était placé au-dessus de la philosophie
(4) Œuvrez iTHelvéUuê. Par. I79S. 5 roi. Je suis, daiif mes du- Ifoof , les édUioDS fulTantes : De l*E$prit, Lond. 17S4 ; De rhomme, Lond. 1786.
et de la science, parce quMl s'entendait à exposer les idées de sens commun sons les formes d^une rhétorique séduisante. Dans le livre De l'Esprit^ son principal ouvrage, Helvétius vante particulièrement l'alliance da bel esprit avec Tespril philosophique, alliance qui ne suppose, pour être consommée, rien moins qu'un grand génie (1), et il s'est visiblement efforcé d*y arriver dans son livre. Il a réussi à composer un ouvrage où se rencontrent des traits agréables, malicieux, et quelquefois justes; mais il a sacrifié à ces agréments une recherche calme et approfondie. Il n'ose pas entrer dans des recherches d'un caractère trop scientifique, de peur d'effaroucher des lecteurs, qui ne veulent qu'être amusés. Il affecte, il est vrai, de vouloir élever la morale, unique objet de la philosophie, à l'état de science. Il veut la traiter comme une physique expérimentale, la ramener à un principe unique, le prin- ^'pe sensualiste de la sensation, et il exprime la conviction qu'elle pourrait par cette voie arriver à la roême eicactitude que la géométrie (2). Il parle aussi, comme Bacoq, de la pyramide des faits par laquelle il prétend s'élever aux principes de la morale, ces faits dussent-ils montrer dans les mœurs et dans les lois des folies et des étrangetés (3). Mais a-t-il sérieusement voulu pratiquer l'induction d'une manière rigoureuse? C'est ce dont ses travaux ne témoignent nullement.
0) l>c/'J?«p.,iv,6, p. 393.
(^) Ib., préf., p. Ti; De Vhomme, u, 19, p. 259, %fi,\ récap., p. *5iî;2. p. 47«.
(3) De VEsp,^ II, 13, p. 176, sq.
Ses démonstrations consistent en exemples, résultats d'une lecture variée^ amassés sans aucune critique; sa crédulité accepte tout ce qui lui plait, et ce qui lui plall, ce ne sont que des anecdotes amusantes, parfois même licencieuses (1 ), dont il assaisonne son discours en voulant leur donner la valeur de faits. Cette méthode nous dégage, je crois, de la nécessité de suivre pas à pas la teneur de ses écrits; bien plus, nous pourrioos passer complètement sa doctrine sous silence, si elle oe jetait sur les conséquences du sensualisme une lumière plus éclatante qu^aucune autre doctrine du temps.
Le sensualisme est un postulat de la philosophie d*Helvétius; il maintient obstinément qu'il est d'accord avec Locke (2); mais ses idées se rattachent plus étroitement aux principes de Ck)ndillac, qu'il ne fait qu'indiquer en passant, et réduit encore à plus de simplicité. Oo peut distinguer en nous deux facultés, la sensibilité physique et la mémoire ; mais celle-ci se réduit à cellelà, et la sensibilité physique doit être considérée par conséquent comme Tunique et premier fondt^nent de toutes nos connaissances. Ces deux facultés sont également passives (3). Pour en dériver dans toute leur étendue les idées, que nous trouvons en nous, il faut reconnaître, comme condition de ce développement,
(1) 11 D*eft pti grand parlisao de Paiaour platonique, qoi o»t qu'un Jeu d'oisifs ; le plaisir sensible est un attrait assez fort. Ik r homme, vm, f 0,
(2) De l'homme^ récap., 1.
(3) De VE$p,^ I, I, p. 2; 9, sq.; De F homme, n, b, p. ISO, sqi : récap., p. 450; 2, p. 478. La sensibilité physique est l'homme lui* même et le principe de tout ce qu'il est.
l'organisation perfeclioonée de l'homme, dontles mains particulièrement sont un instrument supérieur, et en qai une grande diversité de besoins tiennent Tattention toujours éveillée (1). L'attention constitue toute Taclivité de l'esprit, d'où résulte tout développement ultérieur. Les excitations de la sensibilité procèdent purement du hasard ; toute idée nouvelle est un don qu'il nous fait, et la civilisation, avec toutes ses richesses, apparaît donc comme Foilvrage du hasard ; mais par Tattention nous notons les impressions reçues, nous les distinguons entre elles, nous les gravons en nous, et nous en tirons des jugements, principe de la culture et sources des conquêtes de notre esprit (2). L'attention est une fatigue; toutefois les passions, excitées en nous, nous font surmonter cette fatigue et rassembler les expériences diverses et multiples, par lesquelles Thomme se distingue du reste des animaux. Notre esprit n'est autre chose qu'une collection d'idées, de pensées et de jugements, que nous avons obtenus par la sensibilité ; on le considère sans doute aussi comme la faculté de former de telles pensées ; mais cela revient au même, puisque la faculté de former ces pensées consiste uniquement dans la sensibilité et dans la mémoire (3). Si Ton veut être plus exact encore, il
0) DeVesp.,!, 1, p. 2, sq.
(2) De V homme, i, 8, p. 44, sq.; ix, 2, p. 313, sq.
(3) De Vhomme^ récap. I, p. 472 ; De Vesp., i, i, p. 1 ; 4, p. 57. ^esprit peut être considéré comme la faculté productrice de nos pensées^ et Tesprit en ce sens D^est que sensibilité et mémoire ; ou Tes- M peut être considéré comme un effet de ces mêmes facuUés, et d'iQs celte seconde significatidn, l'esprit n*est qu*an assemblage de pensées.
faudra distinguer rame et Tesprit. L'âme est simplement la cause inconnue de la vie ou la faculté de seotir, que nous ne saurions du reste expliquer ; tant que nous vivons, elle ne nous abandonne pas un seul instant, et nous la possédons tout entière dès le commencement de la vie. Il n'en est pas de même de Tesprit, il croit en nous par degrés, et peut même nous aban* donner pendant la vie. En distinguant ainsi l'esprit de rame, on ne peut considérer le premier que comme un effet de la seconde (1). La science, que nous attribuons à notre esprit, est simplement le souvenir des faits, que Texpérience nous a offerts, ou des idées qoe d'autres nous ont transmises (2). La métHode d'investigation elle-même, dont on a coutume de nous faire honneur, soit qu'elle confie quelque chose à la mémoire et l'y grave, soit qu'elle se serve de l'abstraction et de l'analyse, est uniquement une voie, que le hasard nous a découverte, et dont le principe est dans la sensation. En acceptant le sensualisme, Helvélius a reçu aussi les idées sceptiques qui en découlent. Nous ne connaissons que les rapports des objets entre eux et leuri rapports à nous. Bien plus, si nous voulions nous at* tacher uniquement à l'évidence, nous franchirions difficilement les limites de la connaissance de notre propre être. Mais nous ne pouvons pas nous dispenser de suivre la vraisemblance ; l'existence des corps
(1) De rhomme, n, 2, p. 115, sqq.; 127. L'eifitence de nos ïàée* et de notre esprit suppose ceUe de la faculté de sentir. Celte facoUe rsl râmc elle-même. D*oii je conclus que, si !*âme n*esl pas l*es^rit, Vtt^ prit est reffetde l*âme on de la faculté de sentir.
(2) Del*eip.,n, I, p. 68.
est une simple vraisemblance, quelque grande qu'elle soit d'ailleurs. Si Ton pouvait dresser une table des différents degrés de la vraisemblance, ce serait un travail fort utile, et c'est pourquoi Helvétius prodigue les louanges à la Nouvelle Académie (1). Si Helvétius n'embrasse pas décidément le matérialisme, it faut Taltribuer à cette réserve dans ses jugements ; car il présente les traces irrécusables d'une pente qui le porterait vers cette doctrine, en n'imaginant, pour expliquer l'origine de la sensation, que des hypothèses purement matérialistes (2). Mais il les donne pour de simples hypothèses, et ne prétend pas leur attribuer plus de valeur. C'est pourquoi il repousse TimputatioD do matérialisme ; le spiritualisme et le matérialisme sont l'un et l'autre de pures hypothèses ; nous ne connaissons pas la substance de notre âme ; parmi les mots équivoques, qui servent à propager Terreur, il faut donc compter aussi le mot de matière; la matière est une pure abstraction, et l'homme est le créateur de la matière; elle n'est pas une essence, car il n'existe que des individus. Mais les adversaires du matérialisme sont aussi éloignés , que nous le sommes tous, d'avoir une notion complète de la matière; nous ne connaissons que des corps (3). Nos connaissances ne vont jamais au delà de ce que les sens atteignent ; ce qui ne relève pas des sens reste inaccessible à notre esprit (4). Il s'ensuit que Helvé-
(1) Ib, I, 1, p. 7, sqq,
(2) De V homme, u, 2, p. 128, not.
(3) De Vesp,, i, 1, p. 6 ; 4, p. 4A;DeVhomme, récap., 3, p. 480, sq.
(4) DeThomme, récap., 2, p. 478.
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tius se prononce aussi en pur sceptique sur la liberté et sur Dieu. Nous connaissons, il est vrai, la liberté dans Tacceplion vulgaire du mot ; mais admettre une liberté de la volonté, ce serait supposer une volonté sans mobile, un effet sans cause (1). Quant à Dieu, nous ne le connaissons pas ; tout le monde convient que la notion de Dieu surpasse notre compréhension; que devons-nous donc dire de lui? Assurément il ne peut Y avoir de vrais athées ; car tout homme sain d^esprit reconnaît nécessairement une force inconnue dans la nature, et cette force est ce qu'on peut appeler Dieu. Il est donc raisonnable d'admettre un Dieu de la nature ; mais l'est-il d'admettre un Dieu du monde moral? Bien des doutes s'élèvent contre cette conception. La justice est une œuvre de l'homme, à laquelle nous voyons souvent porter atteinte ; irons-nous donc faire de Dieu l'auteur de la justice (2) ? Par conséquent Helvétius n'est pas précisément un adversain? du déisme ; il ne redoute que les fausses religions, parmi lesquelles il compte le papisme, mais non le christianisme pur (3); parmi les fausses religions, le paganisme est celle qui lui semble encore la plus ^olérable, parce qu'il consiste uniquement dans des allé* gories de la nature (4); tout ce qu'il craint du déisme, c'est que cette doctrine ne puisse pas subsister long-
(4) De Vesp.t t, 4, p. 49, sq.; 53.
(2) De r homme, ii, 2, p. 117, not.; !9, p. 268» not.; ix, 15, p. 513, not.
(3) Ib. I, 11,p. 77.
(4) Ib. I, 15, p. 98.
temps dans sa pureté (1). La religion, telle qu'il la veut, doit se fondre avec lo bien général, ne point entretenir de mystère, diviniser Tintérôt public, et n'être que l'expression d'une morale pure et sublime; il a la confiance qu'une religion de cette espèce doit un jour embrasser l'univers (2),
Mais le scepticisme, auquel incline la philosophie du sens commun et de la vraisemblance, se révèle surtout d'une manière frappante, quand il signale les mobiles pratiques de notre intelligence. Il ne fait encore ici que tirer les conséquences de la doctrine de Condillac. Le besoin et l'intérêt gouvernent nos pensées et nous font surmonter la fatigue de l'attention. L'intérêt, fondé sur notre sensibilité, cherche le plaisir, fuit le déplaisir; c'est en quoi consistent tous les mobiles de nos caractères et de notre intelligence. L'intérêt est dans le monde moral ce qu'est dans le * monde physique le mouvement, principe de tous les changements (3). Or chacun a son intérêt particulier; l'amour-propre est la source de toute l'activité humaine, l'unique principe de la morale ; c'est de quoi nous n'avons pas plus le droit de nous plaindre que de tout autre phénomène de la nature (4). Pour vouloir quelque chose, il faut aimer ; aimer veut dire avoir un besoin que l'on veut satisfaire; il est tout aussi im-
(1) Ib. I, p. lOi.
(2) Ib. I, 10, p. 76; 15; 14, p. 94, sq.
(3) De l*e$p,y ii, i, p. 62, not.; 3, p. 71. Si Taolvers physique est soQmls aax loU du mouTemeat, Tuoiverf moral ne Test pas moins à celles de r intérêt. De 1^ homme, récap., p. 430, sq.
(4) De l^esp,, i, 4, p. 47, sq. Mais entta, il faut prendre les hommes
possible d'aimer le biea pour le bien, que d'aimer le mal pour le mal ; l'homme n'est pas méchant, il esl intéressé (1). Maintenant comme Pintérêt de l'amourpropre gouverne toutes nos pensées, nous distinguons nos idées en utiles, nuisibles, indifférentes, et nous préférons les premières, de telle sorte que Tamour et la reconnaissance, la haine et la vengeance conduisent nos jugements. Telle est la mesure à laquelle sont rapportées toutes les productions de notre esprit ; ses inventions n'ont de valeur que si elles sont utiles ; ainsi jugent les individus, ainsi juge la société. La vérité elle-même est soumise au principe de T utilité publique, elle doit présider à la composition de l'histoire, à Télude des sciences et des arts (2). Mais l'intérêt étant sujet à changer, il s'ensuit que la vérité et les jugements humains ne peuvent pas avoir de valeur • absolue ; des individus différents , et le même individu dans différentes situations, portent nécessairement des jugements différents ; ils jugent tantôt d'une manière, tantôt d^une autre, selon que leur avantage l'exige. Helvétius invoque la doctrine de Leibnitz sur l'incessante métamorphose que subit le monde, lequel se reflète sous une forme différente en chacune de ses parties; il s'y réfère en affirmant que chaque homme
Gomme ils sont : s'irriter contre les effets de leur amour-propre, c'est se plaindre des giboulées du printemps. U>. n, 34» p. SOS.
(4) Ib. II, 5, p. 97 ; m, 4, p. 136.
(2) Ib. u, i, p. 63. L'intérêt préside à tous nos mouvements. B. ii, 6, p. 105, not. La vérité elle-même est soumise au principe de rntifilé publique. Elle doit présider à la composition de l'histoire, à l'étude des sciences et des arts. Ib. u, 35, p. 536.
conçoit nécessairement à chaque moment la vérité d'une façon différente (1). De là vient que chacun tient son opinion pour la seule vraie, et il n'en peut être autrement. Quiconque ne pense pas comme je pense a tort : voUà ce que je me dis, ce que tout homme se dit comme moi. De même, chacun n'estime dans les autres que lui-môme, et les jugements des autres n'ont de valeur pour lui que parce qu'ils s'accordent avec son propre jugement (2). Dès que l'intérêt entre en jeu, et il y entre nécessairement partout, il décide de la vérité et de la fausseté. Les théorèmes de la géométrie ne sont pas tenus pour vrais parce qu'ils sont démontrés, mais bien parce que, habituellement, nous n'avons pas d'intérêt à les contredire; supposez le cas, où il y aurait quelque avantage à ce que la partie fût plus grande que le tout, je n'hésiterais pas à me ranger à cette opinion (3).
Le principe de l'uUlité domine donc toute la doctrine d'Helvétius ; pour le conûrmer, il aime à invoquer le nom de son devancier Hume. A l'exemple de celui-ci, il s'applique à peu près exclusivement aux recherches morales. Mais s'il part du principe de l'amour-propre, il n'en est pas moins fort éloigné de professer la doctrine de l'égoïsme (4). L'amour-pro-
«) Ib. Il, 2. p. 71, »q. Aussi peut-on appliquer àruniTers moral ce que LeibniU disait de l'univers physique, que ce monde, t»"!»»» «" mouvement, offrait à chaque InsUnt un phénomène nouveau et différent k chacun de ses habitants.
(2) Ib. n, 5, sq.; De l'homme, i, 11, P- '7. "<>'•
(3) De l'homme, », 15, p. 511.
(4) De l'esp., u, 16, p. 317. Vous usurpez le nom de moralistes,
vous n'êtes que des égoïstes.
pre, qui poursuit la véritable utilité, nous entraîne à former une société avec les hommes ; nos jugements, nos actions prennent toujours par conséquent une signification sociale. Ce n'est pas seulement notre propre utilité, c^est aussi Futilité publique que nous devons chercher, et nous avons à reconnaître des devoirs envers la société (1). La probité et la vertu doivent être l'objet de nos efforts; car la vertu est le désir de la félicité générale, et la probité est la vertu mise en action (2). Ce que nous avens coutume d'estimer comme vertu, dépend donc nécessairement de l'utilité publique. Nous pouvons distinguer des sociétés plus ou moins grandes, et Pappréciation qu'elles font des actes et des individus, doit différer, comme diffère leur intérêt ; mais le bien de la plus petite société doit être subordonné à celui de la plus grande (3). Sur ce point et en ce qui concerne cette considération du général, nous apercevons évidemment de l'incertitude dans la pensée d'Helvétius. Sa doctrine incline à embrasser l'humanité, c'est-à-dire au cosmopolitisme ; mais il songe aussi que d'ordinaire les actions des hommes n'atteignent pas si loin, et que la portée de ces actions ne permet pas de travailler au bien de la plus grande société ; Thonnôteté, dans le sens habituel du mot, s'é-
(4) De l* homme, 1. 15, p. 86.
(5) De l'esp., n, IS, p. 176; 185.
(3) Ib. n, è, p. 106, sq. L'atililé publique est le principe de IoqIh les yertas humaines, et le fondement de toutes ies iégisialloat. Elle doit inspirer le législateur, forcer les peuples à se soumettre à ses lois ; c'est enfin à ce principe qu'il faut sacrifier tous les senUnenU, jusqu'au sentiment même de Thumanilé. Ib. it, il, p. 156, sq.
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tend seulement à l'utilité de TEtat ou du peuple ; l'amour du citoyen pour la patrie exclut Tamour général de rhumanilé; et Tesprit, qui s'applique à des inventions utiles, qui travaille à Tavancement de la morale universelle, est le seul qui jouisse du privilège de servir au bien de l'humanité entière (1 )• Ces incertitudes font voir qu'Helvétius croit parfois nécessaire de sacrifier rhumanilé à l'utilité publique, et que sa tendance à trouver toute vertu dans l'amour des hommes subit certaines restrictions (2). Cette considération du bien général modifie le principe égoïste de la morale, quelque étrange qu'il puisse sembler d'ailleurs de trouver une considération de ce genre dans une doctrine qui s'efforce de tout réduire aux excitations momentanées de la vie, et qui considère toutes les généralités comme dépures abstractions et des artifices de l'esprit. Quelle plus grande abstraclion, en effet, selon cette doctrine, que l'humanité même?
Mais on se tromperait fort de croire que ces restrictions apportées à l'égoïsme puissent écarter les mobiles intéressés de l'activité. En définitive, nous ne som-
(4) Ib. Il, 25, p. 333, sqq. Il n*est point de probité pratique par rapport à Tunivers... Cette espèce de probité n*est encore qu'une chimère platonicienne... La passion du patriotisme est exclosive de l'amour uniyersel... C*est en ce point que l'esprit diffère de la probité... En matière d'esprit l'amour de la patrie n*est point exclusif de l'amour univenel. D'où Je conclus que s'il n'est point de probité relative à l'univerSy il est du moins certains genres d'esprit qu'on peut considérer sont cet aspect.
(2) De rhomme, i, 14, p. 96. L'humanité est dans l'homme la seule vertu vraiment sublime ; c'est la première et peut-être la seule que les religions doivent inspirer aux hommes; elle renferme en elle presque toutes les autres.
mes capables de servir Tiatérêt général que par notre propre intérêt. Par conséquent , le seul but auquel nous devons aspirer, est une combinaison de l'intérêt privé avec l'intérêt public. Les concilier ensemble, tel est le véritable esprit des lois; lorsque tous deux se trouvent mis en conflit, il y a dans la législation une absurdité, une corruption ; la fusion de ces deux intérêts est le seul moyen de conduire les bommes à la vertu (1). Helvétius cherche ensuite à démontrer par Texpérience l'exactitude de ces principes, il entasse une multitude d'exemples destinés à prouver que Tindividu ne juge du bien et de la vertu que diaprés son intérêt, et que la société humaine ne les apprécie que d'après l'intérêt public. Comme l'intérêt varie avec les circonstances, ce qu^on appelle vertu diffère aussi selon les différents individus et les différents peuples. La vertu n'est pas pour cela quelque chose d'arbitraire, comme le croyait Montaigne ; au contraire, sa valeur dépend toujours de Tintérèt public (2)« Il n'y a point de crime qui ne fût publiquement ap« prouvé pour peu qu'il eût d'utilité (3). A Sparte, un larcin adroit, exécuté avec hardiesse, passait pour digne de louanges ; les sauvages regardent comme une action juste de tuer leurs vieillards ; les Chinois approuvent Tinfanticide ; toutes ces actions sont jasti-
(4) De respr., n, 6, p. 97, noL; 15, p. 213; 22, p. 295. Cette uuion estie cheNd^œuyre que doit se proposer la morale. Ib. u, 24, p. 517; tu, 22, p. 218.
(2) Ib. II, «5, p. 174, sq.
13) to.u,l, p. 64;2, p. 69.
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fiées par ravaatage public qui en résalte (1). Sans doute, il est des actions qui, chez tous les peuples, sont estimées vertueuses, et louées comme telles, sans produire aucun avantage actuel ; mais c'est qu'on attend de ces actions des avantages à recueillir dans une vie future. Il faut considérer ce genre de vertus comme des vertus de préjugé ; elles procèdent uniquement d'une dépravation de la religion et de la politique (2). Quelque forts que soient les exemples rapportés par Helvétius^ d'actions inhumaines que l'intérêt justifie, nous n'avons pourtant pas signalé encore ce qu'il prétend faire passer de plus surprenant. On le trouve dans la théorie des mobiles. L'intérêt qui, selon lui, est notre guide, résulte au fond uniquement de notre sensibilité physique, et consiste donc en une souffrance de rame. Il suit de là que la passion est le ressort de la vie entière ; sans passion, l'homme serait une machine en repos, rien de plus; l'homme devient stupide dès qu'il cesse d'être passionné (3). Or, les passions humaines sont de deux sortes; elles sont naturelles quand elles vont au bien de l'individu, et sociales quand elles procèdent du rapport de l'individu à la société humaine ; les unes et les autres ont leur fondement dans la sensibilité physique (4). L'importance de ces passions ressort principalement de la dépen-
(1) Ib. II, 15, p. 177, sqq.
(2) Ib. II, 13, p. 185; 14, p. 199.
(3) De Vespr„iii, 4, sqq.; 6, p. 64. Les passions sont dans le moral ce qae dans le physique est le mouvement. Il crée, anéantit, conserve, anime tout, et sans lui tout est mort; ce sont elles aussi qui vivifient le monde moral. De l'homme, récap.> p. 455.
(4) De l'espr», m, 9, p. 97.
(lance nécessaire dans laquelle les développements de Tesprit se trouvent à Tégard de TattentioD ; l'attention est une fatigue, un déplaisir que nous n'affrontons pas volontiers ; la passion est le seul aiguillon qui puisse nous exciter à surmonter cette peine (1). Il faut déjà un plus haut degré d'excitation, il faut ce que d'ordinaire on nomme proprement passion, pour supporter le travail de penser et la fatigue d'agir en vue de l'intérêt commun. Les idées que Hume et C!ondillac avaient professées sur ce point, sont répétées par Helvétius dans les termes les plus forts. Une attention persévérante peut seule procurer à Phomme les qualités qui le distinguent, et lui mériter les éloges réservés à la vertu et à la supériorité de l'esprit. Mais l'homme est paresseux par nature ; il gravite sans cesse vers le repos, comme le corps vers un centre ; il ne sortirait jamais de sa torpeur, s'il n'était pas à chaque instant poussé par deux forces qui Téloignent de son centre; l'une de ces forces consiste dans des passions fortes, l'autre dans la haine de l'ennui (2). La puissance de cette dernière est placée assez haut par Helvétius, parce que c'est une force
(4) De l'hommêf u, 6, p. 134, iqq.; m, 3, p. 519; De l'espr., ta, A, p. 47 ; 52, sq.
(2) De l'homme, ir, 24, p. 462, sq.; De Vespr., m, 5, p. 54. L* expérience noiu apprend que la paresse est naturelle à riioroiiie« q«e l'attention le fatigue et le peine, qu'il gravite sans cesse yers le repos comme le corps vers un centre, qu'attiré sans cesse vers ce centre il s' j tiendrait fixement attaché s'il n'en était à chaque instant repoussé par deux sortes de forces, qui contre-balancent en lui celle de la paresse c( de rinertie, et qui lui sont communiquées Tune par les passions fortes» l'autre par la haine de rennui.
qai agit constamment, comme la goutte d'eau qui tombe ; en effet, tout plaisir coûte nécessairement un certain degré de peine; tout plaisir veut être poursuivi pendant quelque temps ; le besoin de nous procurer un nouveau plaisir est toujours éveillé et aiguillonne sans cesse notre activité (1). Cependant la haine de Tennui ae produit pas de grands résultats; elle est réservée aux oisifs, aux gens qui ne se sont pas proposé . de grands buts ; c'est cette force qui les arrache à leur inertie naturelle. Au contraire, de grands esprits, de grands travaux en vue du bien général ne sont inspirés que par de grandes passions. De grandes passions nous rendent la vie insupportable, si elles ne sont pas satisfaites ; parmi elles, Helvétius compte particulièrement Pamour de la gloire ; elle est commune à tous les grands esprits, seulement elle reçoit chez chacun d'eux une direction différente (2). De là vient que les arts et les sciences fleurissent là où ils sont honorés, et que î'Etat doit nécessairement, dès qu'il veut imprimer un puissant essor à des travaux d'utilité sociale, éveiller avant tout Tamour de la gloire; il faut que cet amour soit fondu avec l'amour-propre, pour avoir la force de surmonter le dernier (3). En outre, Helvétius exige bien que pour certaines œuvres la passion soit surmontée jusqu'à un certain point, par exemple pour la science et spécialement pour la morale ; car le moraliste doit être et demeurer un juge
(4) De l*espr,, m, 5, p. .55; De Vhomme, tiii, 8, p. 166, sq.
(2) De Vespr., iv, 14, p. 477, sq.
(3) Ib. II], SO ; De l'homme^ m, 4, p. 32, sqq.; iv, 22, p. 456, sq.
impartial ; mais sa passion n^en reste pas moins Tamour de la gloire ; les autres passions sont les seoles qa'il doit pouvoir juger de sang-froid (1 )•
Les règles qn'Helvétius prescrit pour la vie humaine concernent principalement les divers ordres de cercles sociaux. Il attache peu d'importance à la nature originelle de rhomme. Quiconque veut déduire les diversités humaines de l'organisation et du tempérament individuels, ne fait autre chose qu'invoquer de^ qualités occultes ; car nul ne peut démontrer qae là résident les principes de l'activité humaine. Lefoodément des diversités morales repose uniquementdaL? les principes moraux; l'éducation opère avec uœ toute autre énergie que la nature originelle (2). De$ sens un peu plus délicats^ une mémoire un peu plus vaste^ une plqs grande faculté d'attention^ tels sodi les avantages que peut donner la nature ; mais (es: cela est en somme de peu d*effet, lorsqu'il s'a;::: d'hommes bien organisés, et ce sont ceux qu'Helvétins considère exclusivement. Ils oot tous des secr pour distinguer les objets, assez de mémoire et «/^ passions d'une vivacité suffisante pour leur dooner 1^ force d'attention requise (3) ; ces vues d'Helvéi * dérivent de ses principes sensualistes. Notre es{ r/ ne nous est pas inné ; il est tout uniment une facti:> acquise ; ce que nous appelons notre nature n'est • :
(I) De Vespr.f ir, 14, p. 477, iq.
(3J Ib. m, 1 ; 27, p. 261 ; De rhomme, n, 1, p. 110. sq.: ré a: 1, p. 472.
(3) De Vespr., m, t, p. S, sq.; 2C, p. 255; De l^ homme, m, 4, -'
nous qu'une première habitude (1). Mais la première habitude est suivie de développements ultérieurs de l'habitude ; ces développements dépendront des impressions que nous recevons, des traces que nous en conservons et des passions qui en sont le résultat. Ainsi l'homme est disciple de tous les objets qui l'environnent, et du hasard qui Ta placé au milieu d'eux; c'est de ces objets qu'il faut dériver toute diversité morale entre les hommes (2). Ce qui est vrai de l'individu, l'est également des peuples pris dans leur ensemble; les passions, qui exaltent leurs facultés, ne leur sont pas naturelles, innées; elles dépendent des moyens employés à les exciter (3). Maintenant que, parmi les circonstances qui doivent former l'homme, les hommes qui l'environnent soient la principale, c'est ce qui est évident, et, par conséquent, les rapports sociaux sont la chose capitale à considérer dans la formation de l'homme. L'homme doit acquérir, déployer sa vertu pour la société, et il ne peut le faire que dans la société.
Helvétius ne méconna ît pas l'importance de l'éducation dans la constitution m orale; mais il l'envisage d'un point de vue complètement opposé à celui de
(4) DeVesp., v, 24, p. 310. L'homme seDsé convient que la nature n'est rien autre chose que notre première habitude. De l'homme, iv, 5, p. 432, sq.; 22, p. 452. Tout Jusqu'à ramour de soi est en nous une acquisition. Ib., récap., 1, p. 472. L'esprit n'est en nous qu'une acquisition.
(2) De Vhomme, récap., p. 447. Je Yoii que l'homme est disciple de tous les objets qui Tenvironnent, de toutes les positions où le hasard le place, enfin de tous les accidents qui lui arrivent.
(3) De Vespr.t m, 24.
Rousseau. Le caractère solitaire de ce dernier est antipathique 'à Helvétius ; la lutte de Rousseau contre les sciences et le raffinement de la civilisation n'a pas davantage son approbation ; il ne peut condamner le luxe ; ce n'est pas le luxe, c'est Tinégale répartition des biens, d'où résulte dans l'Etat Tantagonisme des intérêts, qui est la raison de l'absence d'esprit public (1). Sans doute Helvétius ne veut pas rejeter en ïAocV Emile de Rousseau ; mais il le considère au fond comme un roman à la mode de Platon (2). Le défaut principal de ce livre est de ne pas tenir un compte suffisant du hasard et de l'habitude contractée, quoique les mœurs en dépendent complètement. En y regardant de plus près encore, nous trouverons entre ces deux hommes une divergence d'opinions encore plus notable. Tous deux veulent une révolution morale ; mais Rousseau voudrait l'opérer surtout par Téducation, par la culture individuelle ; Helvétius voudrait Taccomplir surtout dans l'ensemble, par la réformation de la grande société. Helvétius n'est pas partisan de l'éducation privée ; l'éducation publique l'emporte de beaucoup sur celle-là (3). Mais aussi c'est ici qu'Helvétius aperçoit le plus grand obstacle qui s'oppose à une bonne éducation. C'est pourquoi il dédaigne de s'étendre sur les détails d'un système d'éducation bien organisée ; en définitive, ce serait là une recherche inutile et par conséquent ennuyeuse.
(4 ) De r homme, vi, 6.
(2) Ib. V, p. 467.
(3J De Vhomme, x, 2, p. 389 ; 5.
Les grands États, daas lesqaels nous vivons, se soucient peu d'éveiller l'esprit, parce qu'ils n'ont guère besoin de grands esprits ; ils se conservent par leur propre masse (1). Un changement dans Téducalion publique ne pourrait être réalisé que par une transformatiou dé l'Etat; car l'éducation publique est liée de la manière la plus étroite avec les mœurs de la nation (2) /Il faudrait donc nécessairement commencer par l'amélioration de l'État, si l'on voulait améliorer l'éducation ; celle-ci ne pourrait être que bonne, si dans l'État les récompenses et les honneurs étaient le partage exclusif des travaux d'utilité générale, et qu'ainsi l'intérêt privé se trouvât fondu avec Putililé publique (3). Helvétius aspire donc à une transformation de l'Etat ou de l'ordre social ; c'est de cette révolution qu'il attend tout. Son esprit cherche à embrasser sous le concept de l'Etat l'unité de la vie . morale. 11 croit à la toute-puissance du législateur; car à l'aide du plaisir ou du déplaisir, dont la répartition est entre ses mains, il peut exciter en nous toutes sortes de passions, et par conséquent tous les mobiles de l'activité; l'homme tout entier est en sa puissance. Au fond le monarque dispose d*une puissance plus grande que celle des dieux ; l'idée des avan-
M) De l'esjpr., iv, 17, p. 527 ; 532.
(2) Ib., p. 526. L*art de Tornier des hommes est en tout pays si étroitement lié à la forme du gouvernement, qu'il n'est peut-être pas possible de faire aucun changement considérable dans l'éducation publique, sans en faire dans la constitution même des Etats. Del* homme, X, 10.
(3) De V homme, x, il, p. 441.
268 LIVRE CINQUIÈME. — CHAPITRE n.
tages à recueillir en ce monde surpasse en force les promesses- d'avantages étemels, que rêve la supersUlion(1).
Telle est la fusion de l'intérêt personnel et de Tintérêt public, dont Helvétius veut faire la base de notre vertu. Il arrive, il est vrai, sur cette voie à une ma* nière de voir assez singulière : sans doute nous som* mes tous, à son sens, des produits du hasard, et cependant le législateur et l'éducateur doivent, aux termes des fonctions qu'il leur impose, réduire la puissance do hasard (2), comme s'ils n*en étaient pas eux-n^émes des produits. Ici se révèle assez clairement Tinévitable conflit des principes sensualistes avec la révolution préméditée de Tordre moral et de Tordre politique. Nous apercevons encore ce conflit dans Tattitude sceptique^ où Helvétius est placé par le rapport qui le rattache à Hume plus étroitement que tout autre sensualiste français. 11 prétend s'en tenir uniquement aux informations, que les sens reçoivent des phénomènes ; quant à la raison de ceux-ci, il ne veut pas la chercher. Malgré un certain éloignement pour le dualisme de Clondillac, il ne laisse pas toutefois de l'approuver uniquement en déclarant inutile l'examen des questions relatives aux fondements de nos sensations et de notre vie. Les phénomènes ont pour fondement une cause dernière, qu'on l'appelle la nature
(4) De re$pr., m, 15; De fhçmme, wa, 14, p. 06, doK. Lef pies soDl €t qoe le gouvernement lei fait... Le monarqae A te loogve est plus fort que les dieui.
(2) De V homme, t, ^, p. 6f , iq.; m, S.
HELVËTIUS. 159
OU Dieu, vèilà ce qui ne lui parait pas pouvoir être Tobjet d'ui doute sérieux ; mais il ne lui semble^pas moins inutile de chercher à connaître cette cause inconnue. Il s'ensuit que l'homme est représenté comme le jouet du hasard ou de causes inconnues (f ). Les sensations nous arrivent, excitent en nous le plaisir ou le déplaisir, l'attention, la passion ; la faiblesse de notre nature nous rapproche, nous constitue en société, et le bien général devient alors notre but ; mais tout cela est uniquement l'effet de causes cachées. Le scepticisme éclate dans ces propositions comme la conséquence inévitable du sensualisme. La vie spé-^ culative et la vie pratique sont conçues par Helvétius de la même manière ; nous apparaissons dans Tune et dans l'autre comme les produits des excitations sensibles, qui nous atteignent, sans nulle coopération de notre part.
On pourrait croire que ce sensualisme sceptique eût effacé dans le champ de la philosophie moderne jusqu'à celte direction naturaliste qu'on y a vu dominer ; mais cette direction se trahit encore en ce que tout est rapporté à un principe absolument inaccessible à notre raison. La cause première, qu'on nous fait pressentir retirée au fond de ténèbres impénétrables, est conçue par analogie à peu près comme une puissance naturelle aveugle. Tout ce qui nous arrive, apparaît donc sans distinction comme un pur effet de la nécessité ; notre liberté périt au milieu des mobiles, à Tac-
{\) Ib. I, s, p. 5l,not.
tion extérieure desquels la sensibilité nous soumet nécessairement; nous n'entrons nous-mêmes en ligne de compte qu'à titre de produits naturels. Nous sommes donc représentés comme une masse inerte, qui cherclie à persister dans sa gravitation ; notre raison est simplement réceptive,' Inclinée naturellement à la paresse, et il faut regarder comme une pure faveur du hasard que la passion vienne exciter son activité. Cette manière naturaliste d'envisager les choses se dérobe cependant chez Helvétius sous les tendances pratiques de sa philosophie. Quand la philosophie se met à la suite d'une science particulière, elle ne peut résister longtemps à l'attraction de ces sciences particulières, qui vantent d'ordinaire Tutilité qu'elles procurent. Aussi Helvétius ne veut-il que servir des intérêts positifs ; il dédaigne de s'adonner à des investigations fastidieuses, sans résultat utile, et par conséquent sans intérêt. Ces considérations pratiques modiGenl également son scepticisme ; afin de pouvoir poursuivre les buts de la vie, nous devons nécessairement reconnaître au moins des vraisemblances. C'est pourquoi cette philosophie du sens commun s'applique à méditer des vraisemblances de cette espèce. Elle ne songe pas fet l'on ne doit attendre d'elle cette prétention) à lier ses doctrines selon une méthode rigoureuse. Une fois qu'on avait renoncé à la recherche des causes dernières, on pouvait bien se contenter d'admettre comme établies par les expériences de la vie pratique l'unité naturelle de notre personne , T unité nalurelle de notre espèce, et
même des fins naturelles , nécessaireménl reqaise^ par les intérêts humains. Il est clair que la raison ne pouvait avoir place que par tolérance dans des idées associées avec si peu de rigueur.
Sans doute nous apprécierions avec très-peu de justice le but qu'Helvétius se proposait, si nous omettions de dire que dans sa considération du bien général, dans son zèle pour la vertu et Thumanité , dans son ardeur contre le fanatisme et le despotisme, il croyait accomplir une œuvre commandée par la raison ; dans ses espérances, fondées sur le progrès des lumières, dans les triomphes qu^il s'en promettait, il avait en vue des buts qui ne dépassaient pas Texpérience acquise jusque-là. Cest une chose bien remarquable, à coup sûr, que sous le règne absolu du sensualisme et du naturalisme on vit se faire jour des espérances et des aspirations, qui, de points de vue tout pratiques, embrassaient des fins morales de la raison, tandis que la théorie considérait l'homme comme un pur ouvrage de circonstances fortuites, et faisait tout dépendre d'une nature indifférente à l'égard du bien et du mal. Tandis qu'on sacrifiait la raison spéculativement, elle s'imposait, elle rappelait ses lois dans les considérations pratiques. Tandis que les principes de la doctrine voulaient exclure de l'univers tous les buts rationnels et réduire sous le joug d'une nécessité de nature toutes les forces delà raison, on rêvait d'affranchir cette raison des chaînes de l'oppression politiqueet religieuse,de la débarrasserdu préjugé d'abord, et ensuite de l'habitude elle-même. Est-ce là un signe
tSî LIVRE CINQUIÈME. — GHAPrTRE II.
de l'inconséquence des opinions humaines? Est-ce une preuve que, jusque dans les erreurs d'une doctrine exclusive, la vépité fait valoir son autorité, et revendique ses droits? On pourrait penser que les incertitudes du scepticisme, que nous avons constatées jusqu'à présent chez Hume, chez Clondillac, chez Helvëtius, laissaient place à de telles contradictions; mais nous les retrouverons, non moins fortes, non moins frappantes, dans les formes dogmatiques, qae ce naturalisme a revêtues.
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