‹ Histoire de la philosophie moderneChapitre 16 sur 24 · CHRISTIAN WOLFF ET SON ÉCOLE · texte numérisé non relu

CHRISTIAN WOLFF ET SON ÉCOLE

L'éclectisme du bon seiw. Vie de Wollf. — Services qu'il a rendus. — Sa soumission à Leibnilz et à l'opinion commune. — Exposition mathématique. — Elle s*appuie cependant sur l'expérience. — Prépondérance de l'esprit empirique dans son rationalisme. — Tendance au sensualisme. — Manque de cohérence dans son système. — Division du système. ^ L'expérience et la psychologie y prédon^eat. — - Dualisme, transformation de la doctrine des monades. — Le monde en tant que machine et le monde 4es esprits. — Théologie. — Pby^ sique. — Philosophie pratique. — Revue.

fiaumgarten. — Esthétique. — La beauté consiste dans la perfection Bensibl)e« — Les facultés inférieures de l'âme veulent être aussi cultivées. — Place de l'esthétique parmi les sciences philosophiques. — Le goût du beaiv^est pour l*eatendement un exercice préparatoire et un complément. — Attitude de Baumgarten à l'égard de l'éthique et de -la reHgioû. — Revue.

Nous avons observé le mouvement général qui emportait la philosophie du xvui* siècle. Aucun à&& systèmes dignes d'arrêter l'attenëon de l'historien ne nous a, je l'espère, échappé. Mais nous n'aurions qu' une idée incomplète de la ouiture philosophique de

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ïépoqne si nous ne remarqoîoiis que ce mouvement n*élait pas tout, et qu'il ne pcmyait tout entraîner avec lui, parce que sa violence n'était pas exempte de passion et d'esprit de parti. Ce mouvement est comparable aux agitations de la mer, qui n'atteignent que la plus petite partie de sa masse. Sans doute, les vues sensualistes étaient arrivées à dominer au XYm* siècle. Mais les conséquences extrêmes que Hume et Vécole française en avaient tirées, ne pouvaient pas manquer de paraître au sens commun, dont on invoquait de tous côtés Fautorité, je ne dis pas seulement dangereuses, je dis exagérées et insoutenables. Les éléments qui proviennent des croyances anciennes, sont trop fortement enracinés dans Topinion vulgaire, représentée par le sens commun, pour qu'il soit donné à tel ou tel système exclusif de les écarter. G^est pourquoi le sensualisme, soit anglais, soit français, a contribué san.< doute pour une part notable à ébranler les opinions traditionnelles, et a fait de ce qu'on appelait, selon le langage usité, les lumières, le but général des efforts du temps ; mais les croyances que le rationalisme représentait, avaient en définitive résisté à Tinfluence des* tructive du sensualisme. L'opinion générale cherchait à tenir, autant que possible, une voie moyenne enta les doctrines nouvelles et celles qui les avaient précédées ; la grande masse des esprits incline toujours vt^rles procédés éclectiques.

Les idées anciennes s'étaient, particulièrement en Allemagne, maintenues plus longtemps en cre^i' qu'en Angleterre et en France. Le système de Leilni''^

avait aiissî pénétré plus profondément dans sa pairie ijue partout ailleurs. On y était resté également atta- {•hé,dans le monde savant et philosophique, à remploi traditionnel de la langue latine, tandis que Tinfluence lie la philosophie anglaise, et surtout de la philosophie française, sur les changements opérés dans l'opinion, tenait, sans aucun doute, beaucoup àTusagedes langues vivantes. Le temps était venu maintenant où les philosophes allemands devaient à leur tour apprendre à se servir de l'allemand; mais dans ces pre- . miers essais la trace prolongée de la philosophie savante et scolastique se feit encore fortement sentir. Nul n'a plus fait à cet égard que Christian Wolff, disciple de Leibnitz. Quoiqu'on ne puisse pas attribuer à sou arrangement éclectique des théories philosophiques beaucoup de valeur, ni une grande action sur le progrès de la philosophie, nous ne saurions toutefois passer ses travaux sous silence, parce qu'il présente, sous la forme la plus complète, le mélange des opinions, qui était le résultat final des efforts du xvni'' siècle.

Christian Wolff, né à Breslau en 1679, était le fils d'un riche artisan, qui l'avait destiné à la théologie. En raison de la population mélangée de sa ville natale, il fut, dès sa jeunesse, témoin des débats acharnés, irréconciliables, que se livraient les diver* ses confessions religieuses, tandis qu'à la même époqye ses maîtres lui faisaient admirer Tinfaillibilité de la démonstration mathématique. Aussi, à l'université d'Iéna, s'adonna-t-il à Tétude des mathématiques,

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pour' les appliquer ensuite à la philosophie el a la théologie nalurelle. LorsquMl entra comme prcrfesseur à Taniversité de Leipzig, il était encore partisan du .système de Descartes ; mais bientôt Leiboitz lui-même en fit un adepte du système de la monodologie et de l'harmonie préétablie. Appelé à Halle pour y occuper une chaire de professeur de mathématiques, il s'y consacra* de plus en plus à la philosophie. Il se laissa enti^atner dans un débat sur ses propres doctrines avec les théologiens piétisles de Técole de Halle, et cette querelle amena, en 1 723, son renvoi de Tuniversite, acte violent et que rien ne justifiait; mais ce résultat même tourna au triomphe de la philosophie. Appelé aussitôt à Marbourg, victorieux dans ses discussions avec plusieurs théologiens ou philosophes, écrivain également fécond dans la langue latine et dans la langue allemande, Wolff s'était placé, désormais sans rival, à la tête des philosophes de TAIlemagne. Chargé d'honneurs, sollicité longtemps, mais en vain, par le gouvernement de la Prusse, il entra à Halle en triomphe, au milieu des éclats de joie de Vuniversilé et de la population. Il n'en sortit plus, et y mourut en 1754, dans tout Téclat de sa renommée, mais non sans avoir donné toutefois quelques signes de vanité et de présomption, faiblesses indignes de la grandeur de sa réputation.

Wolff a dominé en Allemagne toute l'école philosophique de son temps, et son règne a duré longtemps encore après sa mort avec une autorité peut-éire sans exemple. Si Ton compare ses travaux avec le renooi

immense qu'ils lui ont acquis, il est difficile de n^étre pas frappé d'une grande disproportion. Il a rendu un service incontestable en assouplissant, en accoutumant la langue nationale au langage de la philosophie. Il n'est pas, à la vérité, le premier qui l'y ait préparée ; lorsqu'il vint à Halle, il y trouva renseignement de la philosophie en .langue allemande déjà établi ; mais il suffit de comparer d'un coup d'œil ses écrits allemands avec les dissertations de Christian Thomasius, pour être frappé du progrès considérable réalisé par Wolff, et du bonheur avec lequel il rompit avec le style d'alors, tout bariolé de termes étrangers (1). Nous ne prétendons pas lui contester non plus tout à fait le mérite d'avoir rassemblé, en un tout facile à embrasser, les pensées éparses de Leibnitz, et d'avoir tenté d'édifier un système de philosophie assez flexible pour comporter, pour provoquer même de nouveaux essais de développement. Des essais de ce genre ont effectivement été faits, renouvelés plus d'une fois, et la valeur de Tenlreprise de Wolff dépend complètement de la solidité des divers membres de son édifice systématique.

On ne nous contestera pas aujourd'hui le droit de ramener à peu près toutes les parties de sa doctrine aux idées de Leibnitz. Il est vrai qu'un disciple de Wolff, Bilfinger, ayant parlé du leibnitzianisme de Wolff, celui-ci le prit en fort mauvaise part ; il pré-

{\) Exposé détaillé de $ês propres écrit s ^^av Cli. Wolff, 15 f. (Edîl. de 1733.) .

tendait être indépendant dans ia spéculation philosophique (1), ot il se vantait d'avoir acquis beaucoupdr résultats que Leibnitz avait négligés; mais cela nr ttous einpêeliera pas de remarquer qu'il a montré peu d'invention, qu'il n'a point eu de ce& idées qui ouvrent une voie, qu'il est presque partout d'accord avec Leibnitz, et qu'il s'efforce d'abaisser les conceptions do ce dernier au niveau de Texpérience et de rintelligence vulgaire. Il ne veut pas être éclectique, parer que les éclectiques juxtaposent leurs propositions sans les lier (2) ; et c'est un fait constant qu'il a travaillé avec ardeur à se faire un système complet ei enchaîné, et que ces efforts l'ont jeté dans des longueurs et des prolixités, surtout dans ses écrits en latin (3); mais ce défaut d'enchaînement, qui caractérise l'éclectisme, nous le trouvons précisément dans son système, pour peu que nous en soumettions la suite à un examen sérieux. Ce sont là des reproches qui, adressés à un homme d'un vrai mérite à plusieurs égards, demandent à être justifiés par des preuves.

Ce qui surprend le plus dans la forme de son système, c'est remploi perpétuel de l'exposition maihématique. La démonstration mathématique, qui va du général au particulier, est le procédé qu'il veut qu'on suive, non pas dans la forme extérieure, mais intrinsè-

(4) Ibid. 72, p. 224 ; Àutol>iograpkie de Christ. Wolf, publiée pr H, Wullke (Leipz. 184J), p, 142.

{t)Exp. dét,,6ï, p. 194.

(3) Je les citerai moins que ses écrits en allemand, beaucoup pi(>* courts et encore trés-prolixes ; ces écrits suffisent presque tôojoun po«-' comprendre trét-bien sa philosophie.

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quement, dans toute âcience vérrtablt\ dans les arts, dans la vie, parce que seule la méthode mathématique satisfait aux règles logiques et répond à la naloire de rentendement (i). Il espère par cette méthode n'obtenir que des connaissances enchaînées, et pénétrer la raisoD de leur enchaînement (2). Il vante aussi cette méthode à cause de la vertu de découverte qui est en elle, il est même tenté d'attribuer toute découverte au raisonnement, qui procède du général (3); mais il est cependant obligé de remarquer que Pinvenlion pourrait bien supposer encore dans un espril second et méditatif d'autres opérations, et à l'exemple de Leibnitz, il attend un nouvel art de découverte, iout différent de la logique, et que personne n'a encore donné jusqu'ici (4). On s'étbnne naturellement de le voir employer le raisonnement mathématique dans telles parties de ses doctrines, où il invoque l'observation et Texpérimentation, ou bien encore consulte simplement Texpérience commune. Il ne peut pas renoncer à la connaissance historique ; encore qu'elle ne procure que le plus bas degré d'intelligence, nous ne pouvons nous empêcher de la traverser, et nous devons puiser nécessairement tous nos principes dans Texpérience (5). Il s'ensuit aussi que Wolff ne fait

4} Log. (Francof. et Lips. Mô%, dise. prœl. 150; Exp. dét., 'i^l, ,qq. r25: lU2,p. 531.

2} Idée rationn^ de Dieu (Ualie, 17*22). 541.

3) Idée ralionti. des forces de l'entend, humain (Halie, 1736), 4. iO. Ces raisonnements .«ervenl h, découvrir tout ce que peut atteindre .entendement humain.

i) De Dieu, 364; 566; Log, dise, prœl, 74.

D* Log.^ dise p^tI. 1-3; 10, sq. ;'12. In ipsis discipUnis absIrartî.K,

point difficulté d'appayer tous ses raisonnemenis sur un fondement, dans lequel entre de tous côtés Texpérience. En effet, bien qu'il prétende employer pour prémisses de ses raisonnements des propositions vides^ c'est-à*dire identiques, et des définitions verbales, on ne peut y voir cependant autre chose que des thèses gratuites qu des expériences tirées .de Tusage de la langue, et par conséquent c'est aussi par Texpérience que doivent être obtenus les jugements premiers, tandis que les jugements dérivés seuls le sont par des raisonnements (1). Si nous prenons garde à oela, il est une chose qui, loin de nous surprendre, nous paraîtra caractéristique de sa doctrine, c'est qu'il regarde le principe cartésien : Je pense, donc je suis, comme titi syllogisme fondé sur une majeure vide à laquelle se joint, dans la mineure, une expérience indubitable, mais que de plus, au lieu d'en rester là, il conclut au contraire de la parfaite certitude expérimentale, renfermée dans ce syllogisme, la certitude infaillible de tous les raisonnements exacts (2). €!omme on le voit, il se facilite singulièrement le raisonnement; une seule expérience lui suffit pour poser comme établies toutes les autres expériences de même genre. De là vient peut-être

qualis est pbilosopbia prtma, nolfones ftindamentatct derivanda sont âb experienlia, qun cognîtionem historicam fùndat.

(4) Des fore» de f entend, humain, 4, 4 ; 5, 1 ; l,i.

(2) De DieUf 6, «q. ; P»ych, empir» (Francof. etLIps. i758), 17. Si quid per syllogismos infertur, quorum pr»ini880 sont propositîones indemonstrabiles vel judicia iotuillva eiperienliis claris superstracta, id eadem evideniia cognoseitur, qua nos existera cognoscimus.

qu'il regarde comme plus facile de construire des démonstrations par des syllogismes que de rassembler des expériences rigoureuses (1). Sans les lumières que nous apporte sa promptitude à conclure, on serait tenté de s'étonner en le voyant, lui qui pourtant veut tout élever sur la base de l'expérience, ne rien enseigner, dans sa logique, sur la méthode expérimentale^ sur l'induction, qui approche à aucun égard des théories de Bacon. Il croit pouvoir réduire Tinduction au syllogisme catégorique (2).

Du reste, rien de plus modeste que le rationalisme professé par Wolff d'après Desoartes et Leibnitz. La philosophie, selon lui, doit se préoccuper ardemment (le toute espèce de certitude ; elle n'a donc pas le droit de dédaigner les informations de Texpérience ni les théories des mathématiques ; l'enchaînement et l'unité, qui lui sont nécessaires, ne sont pas altérés, parce qu'elle invoque d'autres sciences comme auxiliaires (3). On serait cependant tenté de croire que cet appui emprunté signale uniquement une lacune dans Tenchainement philosophique; en effet, Wolff est luimême forcé de convenir que l'expérience n'enseigne que l'existence, tandis que la philosophie enseigne le pourquoi d'une chose. Wolff croit, il est vrai, se tirer (le cette difficulté, en admettant que les raisons et le pourquoi des phénomènes résultent de Tenchaînemen} des choses, de telle sorte que la connaissance ration-

(?) Log., 447, sqq.

'\) Ib., dise, prflpl., ^^, .«qq.

nelle se réduit à celle de renchalnemenl par la détuouatralion(1 ). Mais par cette raison même la connaissanc' philosophiquen'apparàîtàWolffqu'unesimpleconnaiîfsance historique bien liée, puisqu'un fait d'expérience s'explique par un autre fait d'expérience (2), et que la philosophie, de même que la physique empirique, laisse place aux hypothèses, bien que ces hypothèse.ne soient destinées qu'à ouvrir des voies d'investigation (3). C'est pourquoi Wolff nous rçnvoie souvent dans ses recherches philosophiques à l'expérience. Une partie spéciale de métaphysique traite de la psychologie empirique; il l'appelle une histoire, qui peui être entendue même sans la recherche des raisons, que la psychologie rationnelle a pour but de présenter, et indépendamment de toutes les autres parliez de la philosophie (4). La logique, la physique et la morale doivent également puiser leurs démonstrations dans l'expérience (5), et nous voyons Wolff tirer les fondements de toutes ces sciences de la psychologie empirique. On ne peut s*empêcher de s"étonoer de ce rationalisme qui, tout en prétendant appuyer tout sur une démonstration mathématique, se montre cependant partout engagé dans une voie empirique. Wolff est cçntraint de convenir que nous n^obtenoos pas de cette manière une connaissance parfaite; car

(4) Ib., 6; 9; De Dieu, 571 s. ; 381.

(2) Log., dise. pr»l., 10. Si per experienttam nUblliuntar ea, ei qwbusaliorum... ratio reddi potest, cognitio histortca pbilosophics f<indamentum prsbet.

(.^)Ib., 126, sq.

(i)Exp. dét., 79; iOi.

(6) Ib.. S; 8».

laiH qu-on est force d'admettre quelques propositions tirées de l'expérience, on n'a pas atteint le suprénae degré de lumière ; mais l'homme n'a qu'un entendement borné; il n'est jamais tout à fait philosophe; il e?l souvent réduit à se contenter de Texpérience et de construire sa philosophie siir la mesure de cette in telligence limitée (1). Il est étrange, toutefois, que Wolff donne en définitive pour philosophie, pour doc trine certaine et démontrée, les résultats obtenus par un procédé entaché d'une telle insuffisance.

Nous accepterions plus facilement ce rationalisme modeste, s'il tendait davantage à ne dériver de Tex* périence qu'une partie de nos connaissances, et insistait moins sur le principe que toutes nos connaissances ont en elle leur fondement. Mais la pente qui entraîne Wolff à se rattacher ici aux sensualistes est assez manifeste. Selon lui, de la sensation procèdent toutes les opérations de notre âme sans exception, tous les concepts, toutes les distinctions (2). Nous ne sentons, il est vrai, que des choses individuelles ; mais Wolff ne doute pas que cette sensation ne nous révèle jusqu'aux propriétés et aux effets essentiels des choses, et, qu'en tenant compte, comme il convient, des diversités et des circonstances, nous ne puissions nous élever de la connaissance du particulier à celle du général; ses déclarations à cet égard ne s'écartent en

{\) De Dieu, 855; Log. dise, prsi., 48.

(2) Exp. dét.j 98, p. 275. L'énergie, (i*où procèdent les sensaUoni^ . est celle d'où résulte aussi tout le reste dans l'Ame. Des fofc, de Ven - ^end. hum.^ I, 6; 7 ; c?e Dieu, 846.

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rien d'esseoliel de la doctrine enseignée par Locke. La connai&sance des principes maibémalîqaes noa< est donnée par la même voie ^1 ). Le concept et la vf" présentation ou image sensible ne sont |ioint distinguées Tune de Tautre. Wolff se flatte même de n'avoir que des images claires des choses (2). Il touche aussi en passant, il est ?rai, la théorie de la oqdAisîoii attachée à toutes les sensations, et il explique œtti* confusion comme Leibnilz (3) ; mais il ne Ta pas étudiée mûrement ; il n^a pas approfondi ce point, et oqui le prouve, c^est qu^il nous attribue aussi des sensations claires et distinctes des figures, des grandeur^» et des mouvements que Tuni vers met sous nos yeox 4 . On serait sans doute tenté de croire que sa philosophie avait en vue quelque autre objet que la connai*^ sance sensible, lorsqu'il la définit la science du possible, ainsi que du comment, du pourquoi et des limites de la possibilité {S) ; mais le possible lui-mênh et les raisons du possible doivent nous être connu> par expérience, car lorsque les sens nous conduisent à un concept, avec la connaissance du réel nous est donnée en même temps la connaissance de sa possibilité, et ce qui nous instruit du comment et du pourquoi d'une chose, c^est la perception que nous avon^ de sa production et de Tenchatuement de ses phéno-

(i)De$ fore.de f entend, hum., 5, 3; 5; 15: de Dim. i73 9S6 ; 852 ; 846.

(2j Des fore, de V entend, hum., 1, 4 : d^ Dieu, 7H5. (?k) De Dieu, 786.

' i) 1b,. atM ; 77«i, iq.; 811. '5) De$ fofo. de l'entend, hum., «. f ; Loy, «Iik ywwX., tfl. •

WOLFF. m

oièDes (1). C'est pourquoi le principe à^ contradiction s'applique aussi aux expériences, et le principe de raison suffisante est démontré par le principe de contradiction (2). Nous avons dû remarquer ailleurs que la philosophie de Leibnitz ne réussit pas à s'élever dans la connaissance rationnelle au delà des limites de la connaissance sensible, indéfiniment amplifiée. La vérité de cette observation est encore plus frappante chez Wolff. L'âme, en tant qu'être simple, ne peut avoir qu'une force ; celte force est la faculté de représentation, dans laquelle se reflètent l'univers et les réalités qu'il contient (S). Mais d'après les différents degrés de développement dont les représentations sont susceptibles, Wolff divise la force simple de l'âme en force supérieure et force inférieure, selon que l'âme forme et élève en elle au rang de mobiles des représentations claires ou des représentations confuses (4) Wolff n'arrive donc qu'à établir une différence de degré entre la sensibilité et la raison, entre l'essence animale et l'essence humaine (5). Si Wolff combat

(4) Des fore, de Ventend. hum,, i, Si s.; 34 ; 41 ; 49. (t) De Dieu, 10; 30».

(3) De Dieu^ 745, sqq. Ainsi il n*y a dans Vkm^ qu'une seule force. d*où procèdent tous les changements ; mais il est vrai que, selon la diversité des changements qu'elle produit, on lui donne habituellement différents noms. Ib., 753 s.

(4) De la Forge avait émis avant lui les mêmes idées. Exp. dét., 90 s.

(5) De Dieu y 894. Cependant comme la faculté de représentation existe chez les hommes à un plus haut degré que chez les animaux, et que d'autre part des forces ne peuvent différer que par le degré, il s'ensuit que l'eMence et la nature de l'Ame humaine diffère de Tessence et de la nature de l'àme des animaux.

3ii LtVRE SIXIEME — CHAPITRE I

cependaDt les principes du sensualisme, s'il n*accord(* fias que les concepts soient introdoits dans notre àmo «jomme dans un récipient vide, s'il soutient au cou traire qu'ils procèdent de la force interne de Tànit cela résulte uniquement de ce que, suivant ici pied à pied la monadologie, il pose en principe que tout éti> (distant pour soi a en lui-même la source de ses modifications (1 ). Or, l'âme est un être de celte espèce ; tous les changements qui s'y accomplissent et, pai <*onséquent^ toutes ses représentations ne peuvent venir que d'elle (2). Ces vues le prémunissent conlrr les conséquences, émanées du sensualisme, d'apre> lesquelles toutes nos pensées dépendraient du moncl extérieur et notre raison serait une capacité pun* ment passive; mais elles ne le protègent pas contre U confusion de l'élément sensible et de l'élément ration nel dans nos connaissances ; car ce qu^il affirme dc^ concepts, il l'affirme également des sensationsde Tàme elles ne procèdent pas du dehors ; elles ne sont pas de> passions, mais bien des actes de l'àme (3). Doù il suit que la théorie de la connaissance ne se distingu* chez Wolff de la doctrine sensualisle qu'en ce qu elk ne cherche pas le principe de la pensée hors de l'àme, tout en accordant néanmoins aux adversaires du ra

:4)lb., 114.

2) Ibid., 819, s.

3) Ib. 818. En raison de rharinonie de l'âme avec le corps^ Je» ><■ >aiions ont leur fondement dans le corps... C'est pourquoi cHe» -•• vomplées parmi les passions. Cependant comme on fait elles soiii |>duitei par Tâme, et quelles sont .simplemmi m harmonK" -ix "orps, elles sont dos artps d'^ l'Ame

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lionalisme, que toutes nos connaissances dérivent tk la sensation, et que Tentendement n'est qu'un développement, un raffinement, une amplification de celle-là.

Sans ces considérations préalables sur la théorie dr la connaissance de Wolff, nous n'aurions pas pu comprendre son système de philosophie. Il n'existe pas plus pour lui de disthnction essentielle entre la connaissance philosophique et la connaissance historique, qu'il n'en existe entre la méthode philosophique et la méthode mathématique. Si nous distinguons l'histoire de la philosophie, cela provient uniquement de ce que nous n'arrivons pas dans la première à Tintelligencede renchaînement des faits. Wolff regarde comme impossible d'obtenir partout cette pleine intelligence, et c'est pourquoi il n'aboutit aussi qu'à un système de philosophie incomplet et est forcé d'en reconnaître lui-même les lacunes. Il se résout même à y laisser de plus grandes lacunes que ne l'exigerait une nécessité absolue. Il estime, il est vrai, qu'il ne serait pas impossible de démontrer les mathématiques par la métaphysique, mais cette entreprise ne ferait qu'entraîner des longueurs inutiles (!)• L'analyse des concepts peut toujours, selon lui, être poussée plus loin ; mais nous ne saurions que rarement conduire Tanalyse jusque près de son terme; force est donc de nous contenter de Tavoir poussée au point requis par le but de nos démonstrations (2). La

(4) Ib. Préf. à la deux. édit.

'21 Den fore, de V entend, hum.. 1, î8.

métaphysiqae et la philosophie pratique générale sont les seales parties dans lesquelles il se flatte d'avoir satisfait à toutes les exigences de la philosophie. Il y a encore beaucoup de théories philosophiques à approfondir ; mais Wolff se résout à laisser quelque chose à faire à Tavenir, et se restreint à coordonner les théories établies (1 ). Ainsi donc il ne revendique pas pour son système la gloire d'offrir un enchaînement complet. Ce qu^il en dit se réduit à la prétention de nous offrir une esquisse large de Tensemble des sciences dans leur liaison, c'est-à-dire de présenter un idéal spéculatif du système, dont l'exécution qu'il en a tentée lui-même lui laisse d'ailleurs apercevoir les lacunes. Du reste, il voudrait bien nous dérober la perturbation inévitable que de telles lacunes apportent dans l'enchaînement de ses syllogismes. La né* cessité où est la physique de recourir à Texpérimentation, l'impossibilité relative d'approfondir cette science par des principes de raison, comme on le Eut pour la métaphysique, pour la morale et même pour la psychologie, lui dénonce, il est vrai, l'imperfection de notre science actuelle ; mais il ne laisse pas de se flatter néanmoms d^avoir donné, dans cette science, des démonstrations qui ne sont pas plus mauvaises que celles d^Euclide (2). Ces déclarations, et d'autres analogues^ trahissent les contradictions que présentent son idéal de la science, sa méthode et sa théorie de la connaissance.

(4) TkéoL tuU., II, préf.; Log, àïw. pnH.,86. i\ Ea!p.dét..%^i: 166.

La division de son système va justifier ce que nous venons d'énonœr d'une manière générale. Il pose comme base de cette division la distinction de ce que nous connaissons intérieurement comme notre âme^ et extérieurement comme corps, et il ajoute à ces deux ordres d'objets Tidée d'un auteur de toutes choses, ridée de Dieu ; de là résultent trois parties de la philosophie, la morale, la physique et la théologie (1).

La distinction dans Tàme de la faculté de connaître et de la faculté de désirer conduit en outre à distin** guer la logique et la philosophie pratiques (2). Celle-ci embrasse plusieurs sciences particulières subordon*^ nées : Féthique qui considère Thomme dans Tétai de nature, la politique qui le considère vivant en sociélé et qui doit renfermer par conséquent l'économique, ou théorie de la vie de famille (3) . Quelques autres considérations conduisent encore à assigner, parmi les doctrines relevant de la philosophie pratique, une place au droit naturel et à la philosophie pratique générale, à la technologie, à la philosophie des arts libéraux, bien que Wolff ne se soit pas occupé de ces dernières sciences, vu qu'elles étaient des parties de la philosophie encore trop peu élaborées (4). Il apparaît encore un autre ordre de connaissances philosophiques, Tontologie, l'art de faire des découvertes, plusieurs parties de la physique, parmi lesquelles se

(4) Log. duc. praBl., 55, sqq.

(8) Ib., 60, sqq.

(3) Ib., 63, sqq.

(4) lb.,68, «qq.

3'i4 LIVRE SrXltME - CHAPITRE I.

trouve entre autres la cosmologie 1). Après avui établi cette division, qui n'est pas très-rigourease, Wolff nous dit que Tordre d'exposition prescrit \m tout autre arrangement des membres qui la composent. La logique doit, selon cet ordre, occuper b première place, parce qu'elle enseigne Part de dé* montrer, fondement de tout le reste. Mais la logique ne peut être démontrée que par l'ontologie et la psychologie, puisque la connaissance de toutes choses doit nécessairement se constituer selon les principes de l'ontologie, et que les lois de la pensée ne sont révélées que par la psychologie. 11 en résulterait que, si Ton voulait tout démontrer en logique, elle devraii être précédée de l'ontologie et de la psychologie. Cependant Wolff ne s'astreint pas à cette prescription, i^ préfère suivre Tordre de Tétude et sacrifier celui de la démonstration (2). La logique est donc traitée simplement comme une science d'expérience ; quant a la démonstration des théorèmes logiques, elle est réservées Tontologieet à la psychologie. On voit par là ce qu'il faut penser de la validité des démonstrations promise par Wolff» On est fondé à compter que sa condescen* dance pour Tordre de Tétude produira bien d*aotres fruits. A la logique il fait succéder la métaphysique, la science capitale de la philosophie, car elle embrass»' essentiellement tout ce que Wolff avait désigné comme

(4) U)., 75, sqq.

(t) Ib.^ 88, sqq. Si philosophis cum fracta operam navare dccrercris, logica primo omnium loco perlractaoda... Quod si io logica oauiia demonslranda, pelenda suol principia ex ODiologia alqoe psycfaolom Meihodum siud^ndi pripfprre maliiimu^ melhododemoDStnadi.

objet de la connaissance philosophique ; la mélaphy- . sique se propose de donner d^abord dans Tontologie. la théorie de Tétre universel, puis dans la cosmologie, qui ne relève plus ici de. la physique, la théorie des choses extérieures selon leur enchaînement dans l'univers, dans: la psychologie la théorie de l!âme; enfin, dans la théologie naturelle^ la doctrine de Tétre divin. Wolff avait suivi dans sa métaphysique allemande un ordre un peu différent, en plaçant la psychologie empirique immédiatement après Tontologie, et en passant de là à la cosmologie, puis à là psychologie rationnelle. Ses disciples Thummig et Bilfinger avaient au contraire mis aprèis l'ontologie la cosmologie, et placé la psychologie à la suite de cette dernière ; WolfF se rallia à cette ordonnance du système, et déclara quMI n'avait suivi d'abord un plan diiférent que parce que la psychologie, n'étant que de l'histoire, pouvait être entendue indépendamment de toute autre doctrine, qu'elle avait plus d'attrait pour les commençants, et qu'elle palliait un peu ce qu'ont de rebutant pour eux les difficultés de l'ontologie (1 ). Tel est le plan qu'il suit de point en point dans la construction de son système. L'ordre de l'étude prévaut et le décide à se départir de la rigueur de la démonstration. La métaphysique une fois achevée, il nous laisse le choix entre la physique et la philosophie pratique ; il pense même qu'on pourrait étudier la physique concurremment avec la métaphysique, en tant qu'on y

(4) Exp. dit,, 19.

ferait abstraction dès tins divines (1). L'ordre dat)s lequel il veut présenter la philosophie pratique est certes assez étrange. Il distingue le droit naturel de réthique, mais il étend Tidée du premier à lel point qu'il y fait entrer toute la doctrine des devoirs ; et dans le fait il en a traité plus longuement que de toutes les autres parties de la philosophie. Il estim(' cependant que le droit naturel pourrait être considéré comme se composant de Féthique^ de la politique et de Péconomique, mais il nous laisse aussi la liberté de le regarder èomme une partie spéciale de la philosophie pratique^ auquel cas le droit naturel devrait nécessairement précéder, à titre de théorie générale des prescriptions pratiques^ toutes les autres doctrines (2). Toute cette organisation du système est, comme on le voit, assujettie à une multitude de considérations relatives soit à Tordre de Tétude, soit à kt faveur dont Jouissaient certaines formes de la doctrine; en somikie, elle est marquée d'un caractère visiblement éclectique . Il est un seul point où le système de Wolff est conséquent à ses principes, c'est que, par une sorte de défi jeté à la méthode mathématique, les informations expérimentales y précèdent partout les démonstrations générales. Ainsi, en logique, le dénom*' brement des formes et des opérations de la pensée précède la reclien^he de leurs fondements ontologieques ; ainsi la psychologie empirique vient avant la

(I ) Ib. 10, p. 16; 223; Log. dise. pr«l. 106, sq. (2) Log., dise, prael., 68; 104.

psychologie rationnelle , la physique expérimentale avant 1^ téléologie, et, si la psychologie empirique doit être dérivée de la métaphysique, cette dérivation n a lieu qu'en tant que la psychologie empirique déduit les raisons de ses phénomènes. Cet appel io-^ cessant à rexpérience a encore pour effet de laissa aux disciples la liberté de débuter à leurré par Té* tude de tel ou tel objet ; car Tobservation peut s'appliquer à volonté à celui-ci ou à celui-là. On pourra remarquer que la psychologie em{Hrique Joue le rôle dominant dans cette économie du système. C'est là une trace incontestable de l'action prolongée des doctrines de Descartes et de Locke. Nous avons pour point de départ l'expérience de notre propre moi ; mais Texpérience ne nous atteste nullement une action du corps sur Vkwe ou de TÂme sur le corps ; il s'ensuit que Wolff se prononce pour le système de rharmonie préétablie, mais ce système n'a que la valeur d'une hypothèse, et doit être réduit à l'explication de l'union de l'âme et du corps (1)« Malgré une certaine pente à l'idéalisme que Wolff a reçue de la doctrine de Leibnitz, malgré la croyance que l'idéalisme- est compatible avec une explication raisonnable de la nature (2), et bien qu'il n'espère l'ébranler radicalement que par des arguments trèsnartificiels tirés de la viiiie théologie (3), la doctrine de Wolff ne laisse pas en définitive de se rattacher dans son ensemble au dua^

{^)D€ Dieu, 529; 556.

(2),lb., 787.

(3) Ib., 942, sq. ; Eœp. dét., 209.

iisme ordinaire de Topposition établie entre le monJ**

spirituel et le monde corporel; c'est qu'en dépit i*' iout, Wolff, ainsi que Descartes et que Locke, maintient énergiquement le raisonnement qui le conduit

-delà certitude de la pensée à la certitude du monde

extérieur (1). Ce raisonnement le met en mesure en

«ffet de traiter concurremment et sur le même pied de

^a physique expérimentale et' de la psychologie empirique. •

Le dualisme, par lequel Wolfif se rapproche étroitement de la manière vulgaire de se représenter les choses, tient de très-près à la transformation qii*il a fait subir à la monadologie. Il pose, à l'exemple de Leibnitz, l'existence de substances simples, qui, en raison de cette simplicité, n'ont nécessairement m figure, ni grandeur, ni mouvement interne. Elles n^ peuvent être des corps, cela résulte évidonmient de ce qu'on vient de dire ; les monades ne sont que des points ; c'est uniquement parce qu^elles sont difierentes Tune de l'autre, parce qu'elles subsistent par conséquent Tune hors de l'autre, et dans un certain ordre réciproque, qu'elles remplissrat Tespace (2). Elles possèdent une force, et par suite de cette force un effort, au moyen duquel nous pouvons expliquer les actions diverses et les changements d*élal des cho* ses (3). Nous devons aussi à cause de ces changemenis les re^rder comme limitées, parce que TinfiDJ

i< , De Dieu, 45 ; 197; 730.

(i) Ib., 75, $q.; Si; 582. sq.; 60i, >q ô lli.. 115. 118

WOLFli'. • 344

est étemel et immuable; de même l'essence de loiites choses doit être considérée comme immuable , ci comme formant Topposition la plus tranchée avec la variabilité de leurs états; cette diversité d'états ne consiste en effet qu'en un changement des limites ou degrés d'être (1): Il suit de là maintenant qu'il faut attribuer aux monades une double faculté, celle d'agit, et celle de pâti r^ puisque leurs limites résultent uniquement de la passivité. Les choses ne peuvent en conséquence être modifiées, éprouver un changement qu'à l'occasion de causes extérieures (?). Mais, et> raison de l'enchainement des choses, tout opère sur tout, et ainsi les démonstrations de WolfF prêtent une confirmation nouvelle aux théories de Leibnitz sur la réflexion de l'univers dans chaque individu et au principe de l'indiscernable (3), Wolff cite , comme exemple d'une chose simple,; l'âme; la simplicité de l'âme résulte de ce; qu'une chose composée, comme le corps, ne peut ni penser, ni avoir conscience d^ellC: même, ni se distinguer . d'une ; autre chose, et n'est susceptible que de mouvements ou changements de ses parties (4) .Wolff prétend donc, exactement compae Leibnitz, éclaircir le concept de chose simple par 1^ notion de Tâme; mais il ne. veut pas aller avec son devancier jusqu'à soutenir que tontes les choses

(4) Ib.» 33; 107, sq.; 111; 131; Des fore, de l*entend, hum,, i,

(2) De Dieu, 594, sq.; EoDp, dét., 72, p. 222 yOniol., 716 ; 866 ; CosmoL, 294.

(3) De Dieu, 586, sq.; 596, sq.

(i) }h., 128; 758, sq.; Des forces de l entend, Aum., 12.

34t LIVRE SIXIÊMB. — CUAPITRB 1.

simples sont analc^es à l'âme et ont nécessaireiDent des représentations (1). L'analogie des choses avec le moiy analogie qui avait fourni à Leîbnitz son point de vue général, ne paraît pas à Wolff une raison légitime d'attacher à tous les développements internes des essences simples au moins le degré le plus bas de la sensation. Par conséquent ce qu^il dit des éléments simples de Punivers ne va pas au delà d'une représentation complètement indéterminée. Les monades sont des forces capables d'exercer et de subir intérieurement des actions qui changent les limites ou p^odifîent le degré de leur existence; mais en quoi consiste ce changement pour tel ou tel ordre d'existence, c'est ce dont nous n'avons aucune idée ; ce n'est pas un changement corporel , mais ce n'est pas non plus un changement spirituel. Wolff n'ose pas donner au phénomène corporel un fondement idéaliste; il U*ansporte le dualisme phénoménal aux substances de l'univers.

La cosmologie manifeste l'importance de celte modification, apportée à la doctrine des monades. Il n'hésite pas, après l'exemple de tant d'autres philosophes, à déclarer que le monde est une machine ; quiconque nierait cette proposition , ne ferait que démentir le progrès des sciences naturelles. Mais pressé par les reproches réitérés, auxquels l'avait exposé son fatalisme, Wolff déclare tout franchement qu'il n'a, dan^ sa cosmologie, à s'occuper que de l'univers, et rien é

I D$ Ditu, 599; 9lrt: fx/». dét., 45, p. lôb; 86. p. 34V

faire avec ràme( 1). Il conçoit donc l'univers sans Âme, aussi bien que sans monades analogues à l-âme ; de peur d'envelopper Tàme dans le mécanisme des mouvements, il distingue deux dqmaines séparés de rétre, le monde des monades, qui apparaissent comme corp^, et le monde des esprits. Entre ces deu^ n^ondes il n'existe pas de rapport de causalité, et pour être fondé a reconnaître quelque liaison entre eqx , il faut recourir à l'harmonie préétablie entre le corps et Tesprit. Il se flatte de trancher par cette harmonie le nœud difiielle, qui avait donné aux philosophes tant d'embarras; toutefois rharmonie préétablie n'a que la yalçur d'une hypothèse ; bien plus, Wolff estime que toutes ses pro* positions subsisteraient même sans cette hypothèse, de sorte qu^elle n^exerce pas plus dMnfluence sur la théologie que sur la médecine, sur la morale que sur la politique (2). Ce n*est là, comme on le voit, qu une application bien timide des doctrines de Leibnitz, et Ton aperçoit sans peine que la raison générale do cette timidité consiste dans le dualisme, que WolfF, enchaîné à l'expérience, professait en séparant d'une manière radicale le monde des corps et celui des esprits.

Tel était le résultat auquel le conduisait sa soumissionà r ^ard derexpérience; sa condescendance en vers

la théologie a pour effet d'exciter ses efforts pour séparer la théologie naturelle de toutes les autres parties

'■^) EoDp. dét., 81, p. 235, sq. Car là ou je trailf du monde, i» n'ai rien à taire avec l'àmc, De DieU.> 557.

' 2> De /?û«, tJOO; 760; Eap, dét., 400; 1-21, p. W^i

de son système. Les attaques des théologiens l'avaient poussé à chercher un moyen d'apaiser leur haine. Il prétend sans doute maintenir la - liberté de philosopher ; mais la sécurité publique, l'intérêt général ne doivent pas être mis en péril par les théories philosophiques (1 ). Nous n'adressons pas à Wolff le reproche de n'avoir cherché qu'un accommodement apparent avec les doctrines théologiques, en admettantdes miracles soit dans le monde extérieur, soit dans les mouvements infimes de l'esprit, et de s'efforcer de les justifier par rintervention dès causes finales dans Tordre de la nature, malgré la conviction avouée que des miracles de ce genre interrompraient l'ordre universel, et la nécessité, où le met cette conviction, de recourir^ pour expliquer la possibilité de chaque miracle, à un nou* veau miracle destiné à rétablir l'ordre troublé (2) ; bien loin de lui faire ce reproche, il nous semble au contraire que ses théories de la révélation divine par des voies surnaturelles, et la manière dont il élève la ferveur de la foi religieuse bien au-dessus des connaissances claires (3), respirent une piété sincère, que les difficultés et les erreurs de la spéculation n'avaient pas ébranlée. Mais il tend évidemment à dégager, autant que possible, la philosophie de tout égard embarrassant envers la théologie. Il n'est pas permis, selon lui, d'en appeler dans la science à la volonté di-

(4) Eœp, déLjA9, sq.

(3) Ib., 115, p. 317, sq.; CosmoL, 535.

(3) De Dieu, 1010, sqq.; Exp. dél., 148, p. 429, sq.:SttriaeofiduiU de$ hommes, 681.

vine ; si la science a pôar objet l'examen du possible, il faut qu'elle puisse s'y livrer sans introduire la considération des volontés divines, qu'elle ait enfin la même liberté que les mathématiques. Il y a plus, nous devons traiter scientifiquement du bien et du mal, sans nous occuper non-seulement de la volonté, mais même de l'existence de Dieu. L'idée de la volonté divine n'entre dans la science que lorsqu'il est question d'étudier le réel, c'est-à-^-dire le particulier; le possible ou l'universel, qui foit l'objet de la science^ est indépendant de la volonté de Dieu (1). Ces opinions émanent de certaines propositions de Leibnitz ; mais, en les dérivant de ces principes, WoUT n'est pas exempt de quelque méprise. En définissant la philosophie, Wolff avait déjà posé en principe que ses recherches ont pour objet non-seùlement le possible, mais encore le pourquoi et le comment du possible. Il est donc visiblement la dupe d'une singulière illusion, quand il se croit dispensé de s'occuper, dans ses recherches sur le possible, des fondements du possible dans Tentendement divin, et dans ses recherches sur le contingent,des fondements du contingentdans la volonté divine; son illusion, dis-je, est évidente, puisqu'il prend pour point de départ dans toutes ses théories l'expérience du monde réel, que par conséquent il ne considère le possible lui-même que par rapport à cet univers, qu'il fait par cette raison même entrer aussitôt en ligne de compte la contingence des réalités et con-

(4) De DieUp 990, sqq.; Sur la conduite des hommes, 5.

34« LIVRE SlXIfiltt. ^ CHAPITRE I.

dut de cette contingence à Texistenoe de Dieu, vu quf rexistencecootingentedes réalités de l'univers reqitiert pour fondement un être nécessaire et indépendant (1 } Nous somnoes fondés à dire d'après cela, que Id doctrine de Wolff a dès son début une direction théo> logique; seularoeni il s^en faut de beaucoup qn^il ait suivi cottstamoient cette direction sans s'en écarter. Il commence à s'embarrasser, désqu'iltraitede la notion de Dieu. Dieu est, selon Ini, le seul être indépendant. On n'a pas manqué de tirer parti de cette proposîtioB pour lui jeter raccusatioi\ despinosisme. H la repousse en faisant observer que par le nom d'être indépoidan^ il n'a voulu désigner que l'être par soi, qni appartient à Dieu seuU et n*a pas entendu exprimer ee qu'on appelle ordinairement substance (2). Mais il ne s*agit point ici d'un nom, et pas d'autre chose. Â y regarder de près, le déterminisme de Wolff, d'après lequel Tratradement des créatures est dét^miné par l'entend^neni divin, leur essence, leur existence, leur volonté déterminées par la volonté divine, ne laisse cerlainenient pas de mettre en péril la substantialité et l'indépendance de toutes les réalités de Tunivers* Mais nous «'osons pas l'accuser pour cela d'avoir marcbé sur les pas de i^inosa. Il avait^ pour le prémunir contre le.s écarts de ce dernier, son attention prédominante à cousulteri'expérience, àconstàter d'abord l'existence réelle de$ choses individuelles avant d'en rechercher 1^ con-

(Ij Des fore, de l'entend, hum. y prèf. 11; de Dieu. D-iS, b^\ 045, sq.

(î) Exp, rf«f.,ïi4, p. îjO. . - 1

ditîoiiâ. Il suit eneore ici les traces deLeibnitz en maintenant l'existence propre des créatures avec tant de force, quMI peut en dériver le mal physique et le mal moral sans la coopération de Dku (1), et que, conformément à la doctrine des monades, il conserve à chaque chose simple soo essence pn^re et ses limiteis particulières. Un remarquable exemple de l'énergie, avec laquelle est soutenue avant tout par lui la pluralité des choses, se rencontre daœ la définition de la perfection, dffînition dont n fait grand, usage et vante, non sans quelque complaisance, ta supériorité sur la définition ordinaire, empruntée d'Aristote. La perfection est r harmonie du divers (2). Certes cette définition* ne saurait convenir à la perfection de l'entendement et de la volonté de Dieu (3) ; et en effet partout domine dans la doctrine de WolfiF la considération des réalitésfinies; bien plus, Texpérience de Phomme prenant une jriace supérieure dans sa pensée, il en résulte que le point de vue humain est pris pour mesure de toute vérité. De là découlent les thèses connues de la doctrine de Leibnitz^ qui ont pour objet non-seulement d'assurer rin^- ^dépendance et rindestructibilité des monades, mais encore d'ériger l'âme raisonnable de l'homme en fin principale deadécrets divins dans la création et d'en soutenir par cette raison l'immortalité* Nous avons vu ailleurs que Wolff n'était point parvenu à établir dé

distinction spécifique entre Tâme raisonnable et l'âmè

(2) Ib., 152; Exp. déU, 20, p. 46, sq ♦ 3) De Dieu. 966; 985.

348 LIVRE SIXIÈME, -r CHAPITRE l.

sensible ; d'autre pari la fin principale de Dieu dans \o création doit être, en définitive, de manifester ni gloire (1) ; il résulte de ces deux points , que le système de WolfT manque encore ici de 'rigueur et de liaison.

Il nous reste à ajouter quelques remarques nécivsaires sur la physique de Wolff et sur sa pbiJosopbie pratique. Nous avons signalé plus haut la place incertaine assignée à la cosmologie, entre la métaphysique et la physique» En effet, WolfF, qui a incorporé la cosmologie à la métaphysique/ y traite cependant d^un certain nombre d'objets, qui relèveraient légitimement de la physique. Cela s^applique spécialemeni au concept de la matière qui, selon sa pensée parfaitement d'accord avec les idées modernes, exprime une propriété du corps. Ainsi que ses contemporains, il conçoit la notion du corps, telle que rentendaii Descartes, et soutient que le corps implique non-seulement rétendue, mais encore la force de résister Mais réservant aux éléments simples la force motrice^ il attribue à la matière la force de résistance, et comme cette force n^a point d'effet positif, la matière est une chose purement passive (2). La métaphysique conduit WolfT à considérerla nature d'un double point de vue. de celui des causes finales et de celui des causes efficientes. Il croit pouvoir P étudier sous ces deux aspects pai Texpérience. Cependant rexpérience révèle d' abord le^

(4) Ib., S96 ; 926; 1044, sq.; id. rationn, sur la fin des ch^t- (2) De Dieu, 601; 6^2; Exp, dét„ 83.

^'fféls dans la nature, et de là là nécessité de com*luencer par les causes motrices. Wolff fait entrer ici dans le domaine dés recherches philosophiques une fouie d'observations et d'expériences, auxquelles s'était attachée la physique du temps, et tout ce qu'il y gagne se réduit à la conviction, que nous sommes inc-apables de. pénétrer jusqu'aux vraiâ fondements des phénomènes naturels. Car les dernières causes motriœs résident dans les éléments simples^ qui ne se découvrent ni aux sens ni à l'entendement. Wolff distingue en conséquence, des vrais éléments de la nature, les matières simples que nous percevons ou dont nous pouvons démontrer l'existence par ces expériences, mais qui ne laissent pas néanmoins d'être encore composées, comme toute réalité corporelle; mais i^es matières lui paraissent elles-mêmes quelque chose de di£Bcilè à bien connaître, en sorte que notre connaissance de la nature, très-circonscrite, se borne à l'investigation des matières dérivées (1). Parmi ces dernières, il s'en trouve plusieurs que l'expérience semble conduire à admettre, mais qui ne servent en définitive qu'à uneexplication hypothétique des phénomènes, et, par exemple, Wolff ne peut se passer ni de la matière qui, sans être elle-même pesante, constitue la pesanteur^ ni de plusieurs autres impondérables (2). Ici se produisent, sous une forme légèrement différente, les distinctions admises pareillement dans

(4) Idée rationn, degeffett de la nature ^ 55. t) Ib., 95, sq.

la suite par le flensoalisina fraoçaî:i, lorsque la dis* linction des qualités premières et des quatîtés seooodes des i^oses» telle cpie Lodce l'avait posée, eut élé reconnue insoBtenaUe* Wdff,qui ne pouvait après^ tout considérer retendue et la matière des ccnps que comme la manifestation de substances simples non aperçues, dot rejeter la philosophie corpnsculaîre ; mais il ne put toutefois s^abslenir, dans soa explication des phénomènes natorels^ d'admettre des corpuscules très-ipeiits, qui , bien qu'inaccessibles aux sens^ n'en aimt pas mrâis composés de substanoef^ simples (I )• Cest seulement par ces oorpuacnles hypothétiques que s'eupliqne la composition des car^ qui tombent sous les sass et Tobservation^qm peuvent être soumis à des expériences , car les propriétés et les comlûnaisons des corpuscules sont le fondement des phénomènes des corps ; d^où il suit qu'en sraime la physique corpusculaire sert puissianunent à une exacte interprétetion de la nature. Le but anqwl ten* dent ces explications n'échappera à personne. La monadologie se prête aux exigences de la doctrine atomislique ; elle entre dans la voie de la physique empirique, se contentant de. soutenir que la doctrine susdite n'atteint point le fondement demi^ et n'aboo* tit pas à une explication parfaitement satîrfaisante de

(4) Co^m.^ 237, sqq.

<S) Ib», SSt, aqq. Oorpon obtenrabilia omnia constant ex eorpaan* Ils derlTatlYis... Ralio eorum» qa» corporibas obsenrabUibos eoafeniant» In qualitsUbas corpuscoloram derlTativonmi et modo, quo esdem inter se noi^ongontar, continetur... Pbilosopbia corpasevlarîsvera» pbttnomenoram speciallum ratlones affert.

VVOLFF. 3fit

la nature ; tes choses derivéeô et leurs propriétés requièrent, alors même qu'on les réduit aux éléments les plus petits possible, pour fondement d^autres réalités primoiHiiales qui nous restent tonjours cachées. Force est donc de nous contenter de saisir les causes se^ condes, puisque nous ne pouvons pas découvrir les causes premières. Il est évident que la physique, appuyée sur un tel principe, ne saurait servir à nous dévoiler Tessence des choses, ni par conséquent les fins de Dieu. Il s'ensuit que la doctrine de Wolff sur les fins que Dieu s'est proposées dans ta ' nature^ se réduit à montrer comment les phénomènes > naturel» sont utiles à Thomme. Et ici domine le point d^ vue humain avec une force qui , pour n'être pas peut-rétre sans exemple, n'en est pas moins surpre* nante. Les soleils sont faits pour là terre, la terre est faite pour l'homme, puisqu'en l'homme seul se révèle la grandeur et la gloire de Dieu (1)v

Wolff se montre (dus indépendant que Leibnitz dans la philosophie pratique; dans la philosophie spéculative nous ne pouvons pas lui contester d'avoir fait de sérieux efforts pour embrasser la première dans tous

(1) Pens. raCtoHn. «tir tes fins det eho^ê de h nat, ^43. SI Ton admet ^ue toutes les planètes sont habitées comme la lene, et que les étoiles fixes sont simplement des soleils, les soleils existent pour la terre. Tool ee iqal est sur le globe procure à Thomme mille avantages divers; Il n'est paa Jusqu'aux corps célestes, qu'il n'aperçoit que de loin, dont il ne tire quelque utilité... En ce sens on peut dire que tout est fait pour l'homme. D'autre part l'homme étant la seule créature, par laquelle Dieu puisse atteindre le grand but qu'il s'eit proposé en créant le monde, savoir d'être reconnu et adoré comme Dieu, il est cleir que Dieu n*a créé l'homme que pour Iui-m4me.

359 LIVRE sixième: - CHAPITRE 1

ses détdiis* Mais l'économie de sa doctrine porte clans son ensemble les traces évidentes dé Taction exercée sur lui par les idées en vigaear de son temps. II est partisan du déterminisme, en sorte qoe toute moralité est réduite à la puissance de l'entendement, que la conscience dont nous devons, selon lui, prendre pour guides les inspirations, consiste uniquemeut dans l'appréciation du bien et du mal, et que sa doctrine des devoirs, forme sous laquelle il traite de la morale, débute par les devoirs envers la raison, parce que le commencement nécessaire dans la vie morale est le perfectionnement de la raison (1). En distinguant ensuite la faculté de connaître de la faculté de désirer, il prend garde de les séparer l'une de l'autre, et introduit entre elles, pour éviter cet écueii, un membre intermédiaire ; ce membre, c'est le plaisir et le déplaisir, qu'il considère comme les mobiles immédiats du désir et de la volonté morale. Toute moralité tend par conséquent à la possession du plaisir et à l'éloignement du déplaisir ; mais il faut distinguer ici, quant au plaisir et au déplaisir, le vrai du faux, le supérieur du sensible, et Wolff pose en principe, après Descartes, que le plaisir vrai réside dans l'intuition de la perfection (2). La loi universelle de la nature, qui doit régir toutes nos actions, est énoncée en conséquence dans cette formule : Fais ce qui accroU la perfection de ton être et des états de ton être.

yi) J^etis. raiian, sur VexiH. de Vk^n., 73; 98S: fijqp. éét , U^, f . 410.

î> IV Di«i» 404, *q.: ir.T|>. //A., 94.

OU la perfection de tes semblables, abstiens-loi de ce qui la diminue (1). Cet effort vers la perfection ne nous est commandé que dans les limites du possible, car nos forces ne sauraient atteindre à la suprême perfection (2). Cette formule renferme la dislinctionrdes devoirs envers nous et des devoirs envers les autres; mais Wolff n'hésite guère à suivre l'opinion ordinaire, et à introduire dans sa doctrine les devoirs envers Dieu, quoiqu'il comprenne parfaitement que nous ne pouvons ajouter à la perfection de Dieu, et que nos devoirs envers Dieu rentrent conséquemment dans les devoirs envers nous-mêmes (3). Ce n'est pas non plus sans raison que celte formule subordonne la perfection des autres à notre propre perfection ; car, bien que Wolff ne fasse pas: difficulté de déclarer qu'en cas de conflit il faut préférer le bien général au bien particulier, bien qu'il reconnaisse la perfection universelle comme but de notre activité, néanmoins le ressort qui agit comme principe radical de nos actions, procède de notre propre plaisir, ou de l'intuition de notre perfection, et cette perfection semble à Wolff la fin véritable, et la perfection du reste de l'univers est à son égard un simple moyen, parce que notre propre perfection ne peut s'accroître que par notre accord avec le reste de l'univers et par conséquent avec la perfection des autres. Quelleque soit donc sa bonne foi en repoussant de sa morale l'im-

(4) Sur Vexist. de Vhom., 12.

(2j Ib., 767.

(3) ib., 651.

pQtation d'être intéressée, on ne saurait néanmoins l'absoudre de tout égoïsme dans ses principes (1 ). C'est ce dont témoignent suffisamment ses théories de la petite société de la famille, et de la grande société de TEtat ; car bien qu'il ne nie pas les liens qui rapprochent l'individu de ses semblables et Tengagopt vis-àvis d'eux, ces liens se réduisent partout àr/mpossibilité où serait Thomme d'atteindre dans la solitude à toute perfection dont il est capable (2). I-a, famille et TEtat ne se réalisent donc que par un contrat (3).

L'esquisse que nous avons présentée du système deWolff, suffira pour faire connaître les incertitudes où les vues éclectiques, embrassées par lui, ont jelê sa pensée. Il n'a point suscitée d'idées nouvelles, qui fussent capables de conduire plus près de leur solution les antiques problèmes de la philosophie antérieure et des sciences spéciales, il n'a point réussi à établir dans la philosophie un plan qui satisfit aux conditions d'une forme scientifique. Ce plan a laissé subsister des lacunes, il n'a pu lui-même st* les dissimuler ; ses aveux à cet égard répondent miï\ à la confiance qu'il fondait sur l'enchaînement de ses démonstrations. Une chose de plus de poids encore à observer, c'est qu'il n'a pas aperçu la choquante contradiction du raisonnement mathématique, dont il prétendait faire une application per-

(\) Ib., 28; 45; Pens. raiionn, sur la vie sociale de Thom. i^. Exp. dit., 157.

(2) Sur la vie soc. de l'hom., 1.

(3j Ib., 2.

pétuelle, avec le fond de sa doctrine, emprunté partout, comme il s'en rend compte et comme il le déclare, de sources expérimentales. Ce système ne pouvait exercer une action bien considérable sur les progrès de la culture scientifique, et ce qui dénonce clairement cette impuissance, c'est qu'il s'accommodait aux exigences de la tradition. Seulement le mélange qui constitue ses pensées caractérise Tépoque à laquelle il appartient. Il constate l'autorité croissante de l'expérience et du sens commun sur les recherches philosophiques. Ce témoignage a d'autant plus de force, qu'il est fourni par une doctrine qui tirait sou origine des systèmes de Descartes, de Leibnitz, c'està-dire des systèmes rationalistes les plus vigoureux de. la philosophie moderne. Wolff a puisé dans la doctrine de Leibnitz la plupart de ses principes et les plus importantes de ses théories métaphysiques ; mais modifiés par l'influence de l'expérience et du sens commun, ces principes et ces théories se présentent chez Wolff pâles et afiTaiblis. La théorie des idées innées, l'intuition de la vérité éternelle dans l'évidence de la raison, sont des doctrines dont il ne conserve presque rien ; il n'est défendu du sensualisme que par une seule digue, c'est qu'il se croit obligé de soutenir l'activité indépendante de Tâmedansla connaissance et dans la sensation ; s'il est forcé de reconnaître eu général la confusion des perceptions sensibles, il n'en ' cherche pas moins à se soustraire à toutes les conséquences, qui pourraient l'empêcher de se reposer sur des perceptions claires et distinctes. La monadologie

ne l*a point convaincu des difficultés qu'on rencontre a découvrir un passage des développements internes aux actions extérieures des choses; il croit pouvoir admettre dans le monde corporel des monades qu n'ont ni sensation, ni représentation ; l'opposition du monde corporel et du monde spirituel, telle que Texpérience la manifeste, est reçue par lui sans hésitation, et la confiance avec laquelle il l'admet n'est pas ébranlée par la nécessité de reconnaître que les deux mondes se déroulent côte à côte, invariablement et sans exercer Tun sur l'autre d'action mutuelle. Ainsi se forme chez lui un dualisme, qui a pour base l'opposition de l'expérience externe avec l'expérience interne, sans qu'il parvienne à montrer la possibilité d'atteindre par Fexpérience un objet extérieur. Ce dualisme n'est tempéré que par l'idée de Dieu, fondement commun des deux mondes. Il recourt à l'hypothèse de l'harmonie préétablie, très-persuadé du reste que ce que son système renferme d'essentiel n'aorait pas besoin de cette hypothèse pour subsister. Il a hérité du rationalisme l'idée que Dieu est le seul être indépendant ; mais la monadologie le protège sûrement contre le spinosisme ; la substantialité des réalités de l'univers lui est attestée par l'expérience, et il renonce à des recherches plus approfondies sur Dieu et sur ses relations avec l'univers, pour s'arrêter, à l'exemple de Leibnitz, à des représentations anthropomorphiquesde Dieu^ et tout cela dans la pensée d'assurer par l'expérience l'indépendance des réalités de l'univers. En un mot, nous le trouverons par-

tout s'efTorçant de maintenir l'expérience, et prêt à sacrifier toute recherche plus profonde des raisons des choses. Ajoutons qu'il renonce dans la physique à l'examen des éléments les plus petits, qu'il s'attache aux idées vulgaires de corpuscules et de matières hy«» pothétiqueSy que dans la philosophie pratique il s'abstient de poser aucune prescription supérieure de dé* voaementiet néglige les fins idéales de l'homme, qu'en revanche il s'occupe avec les plus grands détails de l'utilité individuelle, et ces observations achèveront d'établir que sa philosophie n'a visé, dans ses diverses branches, qu'à des résultats appropriés à l'intelligence vulgaire. C'est à cette tendance qu'elle a dû son succès en Allemagne, dans un temps où Ton était peu enclin à placer très-haut le niveau des conditions faites aux recherches scientifiques. Cette philosophie a, il est vrai, excité une foule de recherches, elle n'a nulle part abjuré l'espérance de pénétrer plus avant dans la nature des objels accessibles à notre expérience; mais elle a aidé aussi à la difl*usion des lumières superficielles, qui, procédant de la conviction des limites étroites de l'intelligence humaine, s'arrêtaient au vraisemblable, sans même vouloir en soumettre l'ap* préciation à une mesure rigoureuse.

Parmi les nombreux disciples de Wolff nous avons à mentionner particulièrement Alexandre Gottlieb Baumgarten, qui professa avec un grand succès

d'abord à Halle, où il resta jusqu'en 4762, puis à Francfort-sur-rOder; c'était un homme.d'un caractère aimable, d'une âme probe et religieuse, qui s'efiForça, avec une remai'quable pénétration d esprit, de soumettre les notions complexes de la science à one ana* lyse attentive. 11 était et demeura toujours étroitement lié avec TOrphelinat de Halle ; aussi son enseignement signale-t-il l'époque où s'était consommée la réconciliation de la théologie piétisle avec la philosophie de Wolff. Les courts manuels, qu'il a publiés sur différentes branches de la philosophie, jouirent d'une grande vogue; Kant entre autres en avait fait usage. Ces abrégés nous le montrent dominé par les idées deLeibnitz, de WollTet de Bilfinger, et témoignent en même temps delà modération des exigences, imposées par lui à r entendement, à la civilisation et même au zèle de ses écoliers (1 ). Sa prétention ne va pas au delà du sens commun. Nous pourrions passer ses travaux sous silence, s'il n'avait donné l'impulsion à une idée, et soutenu avec une ardeur persévérante des vues, qui, développées à la faveur des circonstances, sont devenues le germe d'investigations nouvelles. Nous voulons parler de l'entreprise, tentée par lui, de faire entrer l'esthétique, comme branche spéciale, dans le système de la philosophie.

11 y avait longtempsdéjà que, non content de glorifier le beau à l'égal du bien, on s'en était occupé comme d'un objet de* science. De ces recherches étaient sor-

(4) Metaphys, {Hal. 1739), préf.

BADMGARTEN. 359

lies des règles relatives à la rhétorique, à la poétique, et à d'autres branches de Tart. Les contemporains de Baunigarten n'avaient pas négligé de cultiver ce domaine ; Le Batleux en France, Henri Hume en Angleterre, s'étaientappliqués, avec le même zèle que Baumgarten, à découvrir les basés de l'art et à fonder les principes de la critique du beau ; leurs écrits étaient dans les mains de tous les hommes éclairés ; ce qu'ils tenaient de leur temps et avaient de commun avec Baumgarten, c'était une tendance à rechercher la part qui revient dans Part à la nature, et à réduire le beau dans les arts à une fidèle imitation de la nature.. Quelque empirique que fût le caractère de toutes ces recherches, on ne pouvait méconnaître qu'il appartînt à la philosophie de prononcer en général sur la valeur du beau et de l'art ; et l'on ne pourra s'empêcher de dire que Y Esthétique de Baumgarten, comme tous les travaux de ce genre, suit principalement, malgré la forme mathématique qu'elle a revêtue, la méthode expérimentale. Il faut donc réduire son mérite à un seul point, c'est de ne s'être pas borné dans ses recherches sur le beau à des investigations éparses, isolées, mais d'avoir voulu incorporer l'esthétique, comme partie intégrante et spéciale, au système des sciences philosophiques. Nous avons à examiner jusqu'à quel point cette tentative a réussi.

Nous nous abstiendrons du reste d'exposer ici V Esthétique de Baumgarten dans tous se^ détails ; la faiblesse des doctrines qu'elle contient se manifeste en effet au premier coup d'œil. La plus grande partie

360 UVRE SIXIËBIE. — CHAPITRE I.

des matériaux en sont empruntés à la rhétorique et à la poétique ancienne. Cicéron, Horace, Quiotîlien, Longin, sont les sources principales où elle a puisé. Elle reconnaît pous principe fondamental Timitation de la nature (1). Nous devons chercher avant toutes choses la vérité esthétique,. c*est-à-dire la vérité en tant qu'elle pent être connue par les sens (2) ; car la heaulé consiste dans la perfection sensible, c^est-à*(Ure, selon l'explication de Wolff, dans l'harmonie des parties (3;, et il est évident que celle perfection ne peut être rencontrée que dans un monde supérieur. Il s'ensuit que l'esthétique est encore désignée comme la doctrine de la connaissance inférieure , elle a pour objet de nous exercer à connaître la perfection, inhérente à l'univers ou aux parties de l'univers; seulement elle nous la fait connaître, non pas en tant que révélée à l'enlendement, mais en tant quemanifestéeseulementaux sens, c'est-à-dire d'une manière confuse ; car la connais* sance sensible demeure toujours indistincte (4). Cette conception ravale sans aucun doute l'idée de la beauté^ et Baumgarten a beaucoup de peine à laisser une libre carrière à l'invention artistique, condition première de l'art, en introduisant dans sa théorie, sans rendre un compte bien clair de celte adjonction tardive, et pressé uniquement par des exigences empiriques, une vérilé

(4) ^sihetica (TraJ. c. Viadr. 1750) 104. Natoram imitari.

(» Ib., 23: 425.

(3) Ib., 14. iÇstbeticefl unis est perfeclio cognitionis sensiUvc, qta Ulls. U»c aatem est pulchriludo. Met. 94; 662. Perfeclio pbcnomenM, si gustui lallufl dlclo observabihs est pulcbriludo.

(i) JSsth,, i, Gno»eologia inferior. Ib., 15, sqq.

étérocosmique ; cette vérité, une fois admise, va jouer nécessairement un rôle considérable dans le cours de ses recherches, mais la possibilité n'en est légitimée que par celle de concevoir, d'après la doctrine de Leibnilz, un autre univers (1). Baumgarten ne peut pas se dissimuler, qu'en exerçant sa puissance créatrice Tart habite cette sphère de vérité étérocosmique, vit dans un monde fabuleux bien plus que dans le monde réel; il est obligé de remarquer que la tradition de l'art a engendré une série d'inventions poétiques, formant dans la pensée habituelle une sorte de monde fabuleux, indépendant de l'univers réel ; ce monde fabuleux, Baumgarten Vappelle le monde des poëtes(2) ; mais onne saurait dire que ce monde ait pour lui un bien grand attrait ; son âme chrétienne trouve peu de plaisir dans l'emploi de la mythologie païenne ; il préfère de beaucoup les fictions de la Henriade de Voltaire (3). Cependant il ne connaît pas de moyen de s'en passer, car nous ne pouvons pas pénétrer sous forme de vérité sensible tous les objets auxquels notre pensée nousconduit, les théories moralesdoiventêtre, quandon les veut préciser ou les transmettre, éclaircies par des exemples, et les exemples les pins convenables ne sont pas toujours fournis par l'histoire (4). D autre part la valeur attachée aux efforts esthétiques n'étant relative qu'aux facultés inférieures de l'âme, Baumgarten

(4) Ib., 441; noe. 876.

(2) JSsthei., .515.

(3) Ib.,B97.

(4) Ib.^ 505; 528.

croit devoir s'excuser d'avoir pris de lels efforts pour objet de ses recherches assidues. Ses excuses à cel égard reviennent à celles de Wolff sur rintroduction de connaissances empiriques dans la philosophie. Le philosophe n*est après tout qu'un homme, qui vil parmi des hommes ; il ne lui est pas permis de laisser passer soas ses yeux, sans s'en soucier, une grande parlie des efforts humains, «t, si la pratique esthétique ne relève que des facultés inférieures, la science esthétique nelaissepasdes'élever par la spéculation audessus de ces facultés. 11 n'est pas inutile d'ailleurs de cultiver les facultés inférieures de l'âme, car nous ne pouvons pas atteindre à des notions distinctes dans tous lès ordres d'objet?, et le développement des facultés inférieures est la condition sans laquelle nous ne pouvons atteindre aux sphères les plus élevées.La nature ne saute pas brusquement de la nuit à la clarté du jour (1}. Ainsi V Esthétique de Baumgarlen se propose de préparer et d'amener par une culture délicate de la sensibilité le développement des forces éminentes de Tàme. Ces vues assignent à Festhétique la place qu'elle doit occuper parmi les sciences philosophiques. En nous reportantaux idées de Wolff sur l'organisation du système général, nous pourrions nous attendre à voir Baumgarten rattacher à la philosophie pratique sa théorie des arts libéraux (car son esthétique se résout au food en cette théorie) (2), à titre de déduction et d'exposition de règles techniques; aussi bien est-il conduit

(1) Ib., 6, sqq.

(%) Ib., 6.

ans son éthique à compter parmi les devoirs envers lOtre âme Tobligation de ne pas négliger la culture 5lhélique(1); mais il se contente de jeter en courant ette indication^ qui aurait pu marquer une place à esthétique dans Tordre des sciences morales. Au ontraire, les idées que Beaumgarten s'est faites de la ie esthétique et de la relation des facultés inférieures le rame aux facultés supérieures, ne lui permet pas le voir dans cette application de notre activité une lartie constituante de notre vie morale. Ayant pour »oinl de départ cette idée, empruntée à la philosophie le Leibnitz, que la sensibilité tire nécessairement ses (lôbiles de l'entendement, il ne peut voir dans le phélomène sensible du beau qu'un simple moyen d'éduation pour l'entendement et pour la volonté. Il est lair par là que l'esthétique prend parmi les sciences hilosophiques la place de préambule. Elle constitue i doctrine de la connaissance sensible du parfait, qui oit nécessairement précéder la connaissance intelleclelle du parfait. La logique, qui traite de la connaisince intellectuelle, ne peut venir par conséquent u'après Testhétique. C'est là ce que signifie Texpreson de doctrine inférieure de la connaissance, que aumgarteh emploi^ pour faire comprendre sa maièred'entendref l'esthétique, et le nom même d'esthéque, dont il a introduit l'usage, ne veut pas dire ulre chose. L'esthétique est à la logique, comme la octrine de la sensation du parfait est à la doctrine de

(1) Eth. phil. (Hal. 1740), 211. Perspicacia sensitiva csl pulchriludo igenii latius dicli (bel esprit, esprit brillaDt) neutiqaam conlemnenda.

la oompréhensioD du parfait. Le goAt du beau est la perception ou la connaissance confuse du parfait. Le perfectionnement de ce goût paraît à Beaumgarteo le premier pas que nous ne pouvons nous dispenser de faire dans la connaissance du vrai; il faut nous exercer d'abord à sentir avec justesse afin d^arriver ensaite aux. connaissances exactes de l'entendement; et Testhétique doit en conséquence précéder la logique. Cette place et ce rôle de l'esthétique dans le système général sont marqués par le nom qui lui est donné d'art d'un analogue de la raison (1 )•

Il serait superflu de prouver que la tentative de Baumgarlen pour assurer cette place à Testhétique dans le système général est un essai manqué. Les nombreux passages dans lesquels V Esthétique de Baoffl* garten est obligée d'invoquer la métaphysique montrent qu'il ne peut rester fidèle à Tordre qu'il s'est prescril. Mais une question d'une plus grande portée est celle de savoir qu'est-ce qui a pu conduire un esprit aussi pénétrant que le sien à ces idées erronées, et lai al* tirer les applaudissements de ses contemporains. Ce double fait ne pouvait résulter sans doute que de conjonctures puissantes et compliquées, qu'il est penni? de cousidérer comme un signe du temps.

(4) JEsth. 1. iGsthetica (theoria Ilberalium anium, gooscoligii Inferior, ars pulchre cogitandi, ars an.aiogi ruiionis) est scieotia eofittionii sensitiv». Ib. 13. jfislhetica noslra ticuU logica, soror ejas aitu mijor. Sciagraphia encyclopcedi» pbilosO|>l)ics (Hai. 1769,, tf* Gnoieologia (logica signlficala latiori) est scicntia cogitationis... Qa omnifl cognltio vci sensitiva est vel intellectnalis, erit scienlia cap** tlonU, i^ sensitirs, V inteliectaalis. Prior est œstbetica.

^ fiÂUMGARTEN. 365

Le premier point, auquel peuvent être rattachées les \aies de Baumgarten sur l'esthétique, est la pente depuis longtemps croissante de la théorie des fondements de la connaissance vers le sensualisme. Wolff prétendait, nous l'avons vu, ramener tout à l'expérience. Une lacune manifeste dans son système était d'avoir négligé la recherche et Texposîtion d'une méthode appropriée aux sciences expérimentales ; or elle semblait ne pouvoir être mieux comblée que par un art de la connaissance sensible, tel que Baumgar-. ten voulait le donner dans son Esthétique. Seulement il aurait fallu que l'exécution répondit au but proposé. On pourra voir s'il en est ainsi, pour peu que l'on compare V Esthétique de Baumgarten avec VOrganon de Bacon. Du reste la première est pénétrée d'une autre pensée. Les sensualistes anglais avaient répandu Topinion qu'il existe en nous un sens délicat, dont Tobjet est le beau et le bien, une sympathie, un sentiment de la convenance, et que ce sens pourrait être considéré comme substitut de la raison. Plus on était loin d'oser attribuer à l'entendement une autorité indépendante, et plus on se sentait pressé avec force, dès qu'on ne voulait pas sacrifier les tendances supérieures de l'esprit humain, de chercher le principe de ces tendances dans un analogue de la raison. Telle fut la voie dans laquelle Baumgarten se vit engagé. Nous l'entendons parler d'une faculté sensible de juger, dont l'objet serait de connaître les liaisons et les différences des choses, l'ordre de l'univers^ au moins d^une manière confuse; il énumère toute une série d'opéra-

a66 LIVRE SIXIËJUIE. ^ CHAPITRE I.

lions sensibles, qai seraient analogues à la raison 1 . On ne peut pas dire que Baunogarten soit entré dans ane analyse exacte de ces diverses opérations ; cependant il se proposait dans son Esthétique de les soumettre à Texamen. Nous sentons la perfeclion des choses dans Tordre qu'elles présentent ; celte perfection émeut, saisit notre sentiment du beau, et il est nécessaire de cultiver et de former ce sentiment, parce que sa dépravation on son atrophie seraient un obstacle au développement de notre raison ^2). Au contraire la formation du goiil est une excelleate préparation au développement de notre entendement. Od reconnaît ici, que, fidèle au rationalisme, cette explication psychologique du sentiment esthétique fail «n définitive consister dans T entendement rachè\emeui de notre esprit, et incline à lui confier la conduiteile notre vie. Mais elle ne perd pas de vue pour celai» limites de notre intelligence. Etsousce dernier rap[)ort Testhétique nous est montrée d*un autre point de vii^: le sentiment cultivé du beau n'est pas seulement \w préparation à l'exercice de Tentendement, il en t--

(1) Met.^ 640. Nexuni quorumdam confuse, qaoramdsm distiiKit percipio. Ergo habeo inlelleclum nexuin rerum percipientem, i. r. r«* tloncm, et facilitâtes nexam confùslus cognoscentes^ quales: V iif«f' ' facuUns IHcntltAles rerom cognoscendi, quo ingenium seDsilivoro^S*."* ferior facultns diversitates reram cognoscendl, quo acumen sensîtit." pertinet, 5** menioria sensiliva, 4^ facullas fingendi, 5° facultés dvidicandi, quo judiclum sensUlvum el lensunni, 6^ expectalio casoon^ milium, 7<* facultas signatdx senstUva. H» omnes, quatenus io rfpnsentando rerum nexu rationi similes sunt, constUuontanalogonratki-* complexum facullatum anfms nexnm confuse repriesenlantiDin.

(2) Ib., 606, sq.; jE$th., 9. Incultum elcorruptius analogoar nU officU ralioni soveriorique solidilaU.

aussi un complément. Les idées émises sur ce point ^ par Baumgarten rappellent les reproches et les objections adressés depuis longtemps par les sensualistes aux notions innées. Il remarque que l'entende ment tend, il est vrai, à la plus grande perfection des idées, quant à la forme; mais, pour y atteindre il est obligé d'abstraire, et par conséquent de renoncer à la perfection des idées, quant à la matière. Or, l'esthétique fournit une compensation à ce désavantage, en enrichissant d'une manière abondante les formes nues de là pensée logique. De là Baumgarten déduit les procédés que l'artiste peut suivre pour vivifier par des images sensibles les idées abstraites de la science (1).

Ainsi la culture esthétique est considérée d'un côté comme une préparation, de l'autre comme un complément du savoir scientifique; s'il se révèle ici de l'incertitude dans les vues de Baumgarten, l'esthétique n'en comporte pas moins, sous chacun de ces deux aspects, une appréciation morale, et Thésitation de l'auteur entre l'un et l'autre provient, au fond, de ce que Baumgarten ne réussit pas mieux que Wolff à poser à la vie humaine un but dernier. Il faut nécessairement en conclure que la place assignée par Baumgarten à l'esthétique dans le système général ne fait que dissimuler la valeur morale qu'il lui attache en définitive dans sa pensée. Rien ne le fait voir plus clairement que les relations qu'aux yeux de Baumgarten la vie esthétique soutient avec la religion. Assez porté

(1) ^Sth., 557.565.

vers une piété qui ne hait pas les visions mystiques, il se prononce contre le rationalisme théologiqae, qui prétend bannir de la religion et le mystère et tout ce qui dépasse la raison faillible de Thomme ; toutefois il n'entend pas recommander la foi aveugle (1). Nous devons examiner, mais nous ne devons pas oublier la limitation de notre entendement. Pour supplément nécessaire, nous avons la connaissance sensible supérieure, Tanalogue de la raison. En nous exerçant à goûter le beau, le parfait dans l'univers, nous allumons en nous une ardeur religieuse qui nous porte à l'adoration de Tauteur des choses, nous obtenons une intuition sensible, un goût de Dieu. De là vient que nous sommes conduits à rechercher, par rentremise des facultés extérieures de Tàme, par le jeu de l'analogue de la raison, les plus vives images pour glorifier la magnificence divine (2). Les prescriptions de son Esthétique concordent avec cette direction religieuse; elles repoussent avec force le clinquant, l'esprit, la frivolité, la légèreté françaises, surtout quand il s'agit de sujets religieux (3). Sous ce point de vue, nous

(1) JEth.9 52. Ratlonalismufl est error ornnia in dWfnis toUcDs sopn rationem errantis posita. Ergo fuge rationalismum. Neque lamen io dlvinis neglectum intellectus et rationis usam sab titalo siropliciutis théologie» spurio appelas.

(2) lb.,43. Qusre vividissimas, quas potes, divinorum reprsMoU- ' tiones. Ad has conclDant omnes facultates anims tu» Inferiores^ot

quidquid iis, quidquid analogo rationis est in te Tiriuro, hane ion^ dam fiât anathema divin» glori». Ib., 44. Experire interne gnata. 1b.. 68. Hic autem intuitus (se. divinorum) vei sensiUvns, yel lnten«lualis. Ib., 71. ForUssime appete delectationem ex dlvinia uibus... Gaude Deo tuo seositive, gaude rationaliter.

(3) Par ei. ^sth,, 376; 408.

somûies fondés à concevoir dans un sens plus profond l'imitation de la nature , recommandée par Baumgarten. Il voit dans la nature la perfection de Dieu exprimée sous une forme sensible, un reflet de ses splendeurs, et, par conséquent, ce n'est pas la nature elle-même, c'est l'image du divin, réfléchie en elle, qu'il entend proposer comme moéfèle aux créations de l'artiste.

Malgré ce qu'elle avait de défectueux, V Esthétique de Baumgarten a exercé une influence considérable et profonde; parmi les causes de cette action, il ne faut pas compter seulement les circonstances favorables, qui, grâce au déploiement de la nouvelle littérature allemande, imprimaient une énergie féconde aux tentatives faites pour fonder la théorie de Fart ; une autre cause, le rôle qu'elles attribuaient à la vie esthétique, recommandait à l'attention les idées de Baumgarten. Le rationalisme, dont les vues régnaient partout, avait réduit tous les mobiles de notre vue raisonnable aux notions sèches et impuissantes de l'entendement. Les mathématiques données incessamment pour modèles, la considération prédominante des idées générales avaient contribué à faire prévaloir l'opinion que l'entendement ne traite que des abstractions, qu'il est incapable de la connaissance du concret, qu'il ne peut procurer qu'une culture incomplète. De là une conséquence inévitable, c'est que Tempirisme devait obtenir faveur à côté de lui, et l'empirisme avait tourné au sensualisme. L'école de Wolff ne pouvait opposer au sensualisme qu'une faible résistance, puis-

qu'elle dérivait elle-même toute counaissance, toutr culture rationnelle de la sensation. Aussi Baoœs:arteu et ses disciples devaient-ils attacher à la sensation unr importance exclusive dans la culture esthétique. Cependant pour que le sentiment esthétique ne périt pas absorbé dans le sensible, ils introduisirent comme fondement des facultés inférieures de rame an analogue de la raison, et dirigèrent ces facullés de manière à fournir un complément aux abstractions impuissantes de Tentendement. Ainsi la vie de la nature renferme sous forme d'instinct une initiation à la vie de la raison. Cette idée a prévalu dans un grand nombiv des recherches subséquentes dont les beaux-arts et b religion ont été l'objet. Des sentiments sourds et confus du beau et de la religion devaient, selon ces vues, frayer la voie à la connaissance rationnelle. On pouvait invoquer à cet égard la nécessité imposée à la nalurf de préparer de longue main, par des routes étrangère> à la conscience, les buts de la raison, jusqu'à ce que la conscience.éclairéepûtles apercevoir et les poursuivre. Mais en voulant embrasser de ce point de vue la vie esthétique et la vie religieuse tout entière, on ne tenait pas compte de la valeur morale de la première, rejetée eifectivement tout à fait dans l'ombre par Baumgarten. De là le double rôle qui lui est attribué do préparation à la raison et de supplément de la raison limitée. On ne peut méconnaître encore ici un signe de la suprématie croissante du naturalisme. Certaines branches de la vie morale relèvent dans leur développement d'une sorte d'instinct ; une science morale.

l'esthétique, doit se résoudre à être détachée du corps dont elle est an membre, et à être posée, contre toute convenance, comme préambule de la philosophie. Un trait caractéristique de Tépoque, un trait qu'il ne faut pas omettre, si Ton veut la bien juger, c'est que les aspirations religieuses de Baumgarten sont forcées de se réfugier sous l'abri des sentiments esthétiques. Si un homme pieux, comme il l'était, croyait avoir besoin d'un tel refuge, c'est une preuve irrécusable que, dans ce progrès continu du naturalisme, les sentiments religieux étaient bien faiblement représentés.

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