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L ECLECTISME EN ANGLETERRE, EN HOLLANDE ET EN FRANGE

l/école écossaise. Rcid. — L'excès de la spéculation conduit au scepticisme et éloigne du sens commun. — Reid entreprend une histoire naturelle de l'esprit. — Discussion contre le système des idées.— Principes constitutifs de notre nature. — Différence de la sensation et de la perception. -— Foi aux dépositions des sens. — Nous ne pouvons pas rendre compte des rapports qui unissent l'âme avec Je monde extérieur. — Les principes nous sont suggérés par la na> ture. — Axiomes dans Tordre des vérités contingentes, et dans celai des vérités nécessaires. — Axiomes de fait. — Résultats de la philo« Sophie du sens commun chez Reid. — Doctrines pratiques. ^ Défense de la raison.

Burke. -^ L'opposition du sublime et du beau ramenée à celles de la douleur et du plaisir, de Tinstinct de conservation et de l'instinct de sociabilité.

Franz Hemsterhuis. — Transaction éclectique entre le rationalisme et le sensualisme. — Discussion contre le matérialisme. — Prérogative de Tàme. — 11 se rattache au sensualisme dans la théorie delà connaissance. — Sens intime. — Sens moral, et connaissances immédiates qui en découlent. — L'âme est faite pour sentir, non pour connaître. — Principes esthétiques, tendance à Tunité, non salis-

' faite. — Le beau résulte de la revue la plus rapide possible du plus grand nombre d'idées possible. — L'art doit surpasser la nature. — Revue.

Montesquieu. — Importance donnée à la nïitionalité dans la politique. — Il ne faut pas, en politique, s'attacher à un idéal. -- Divers principes des différentes formes de gouvernement. — La constitution anglaise recommandée. — Division des pouvoirs. — Pouvoir législatif, judiciaire, exécutif. — Idée de Ja liberté politique. — Influenor du naturalisme et du sensualisme sur la politique.

Rousseau. — Sensualisme. Il rejette la réflexion. — Sentiment innr du juste et du bien. —Dualisme. Déisme. — Instinct de conser\ation, et pitié naturelle. — Instinct du sexe; humanité. Nous nV vous pas de forces superflues. — La civilisation est une dégénération. — Il cherche les moyens de concilier les avantages de Ta civilisation avec ceux de l'élat de nature. — Pédagogique. — 11 rejette l'éduralion publique. —Il faut s'instruire dans le livre de la naliirr

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— La liberté se conquiert en apprenant à megurer ses désirs sur ce qu'on peut. — Périodes de Véducation. — Périodes antérieure et postérieure à la puberté, et périodes de transition. — Prescriptions relatives à Penfance. — Le temps des études. — Age qui suit la puberté. Entrée dans le monde. — Politique. — Le Contrat social ; idées qu'il contient. — Liberté et égalité.— Difficultés que présente la théorie. — Puissance législative et executive.— Souveraineté du peuple. — Sur la démocratie. — ■ Rapports de la théorie à la réalité. Conclusion générale.

La confiance et rautorité que Ton avait accordées au sens commun, devaient avoir pour conséquence inévitable une vaste propagation de l'éclectisme. Cette doctrine s'était élevée en Allemagne, lorsque l'invention, déployée par les penseurs originaux dans les voies multiples des recherches anciennes, était arrivée à l'épuisement j il en fut de même en France et en Angleterre. Cependant elle ne dépassa pas en France certaines limites, arrêtée par les derniers développements systématiques du sensualisme et du naturalisme. Les ouvrages du savant jésuite Buffier, qui proclamaient l'autorité du sens commun, obtinrent en Angleterre une plus grande attention qu'en France même. Le marquis d'Argens réussit moins encore par sa philosophie du sens commun. Quelques branches . spéciales de la science, placées sur les confins de la philosophie et de Texpérience, sont les seules qui, cultivées dans cet esprit, produisirent en France des fruits plus remarquables. En Angleterre, au contraire, la philosophie du sens commun forma en se développant une masse compacte ; nous la trouvons représentée par le groupe connu sous le nom d'Ecole

écossaise.

Notre but ne saurait être d'exposer en détail toutes

les doctrines de cette école. Nous en sommes dispensés par le caractère superficiel de ses recherches, qui, par suite de ce caractère, n^ont *pu aboutir à poser leurs principes sous une forme déBnive et accusée, ni à formuler nettement des résultats. Il nous suffira d'en signaler rapidement la tendance, en étudiant les doctrines essentielles de Thomme, auquel une opinion unanime reconnaît le premier rang et le plus haut crédit dans l'école écossaise.

REIP.

Cet homme est Thomas Reid; il était né en 1710, près d'Aberdeen, où il débuta dans la carrière de renseignement; il passa ensuite à Glascow et y professa, avec beaucoup de succès, jusqu'en 1796. Ses écrits sont le fruit d'un travail persévérant; les plus importants ne furent publiés que dans sa vieillesse. Il avait déjà cinquante-trois ans lorsqu'il donna son principal ouvrage, la Recherche sur l'esprit humain; des , écrits postérieurs, qui sont plus développés, les Essais sur les facultés intellectuelles et sur les facultés actives de V homme, datent de sa vieillesse; il y avait rassemblé les résultats de ses leçons (1).

Ce qui avait engagé Reid à entreprendre ses recherches philosophiques, c'était surtout la direction

(1) Je me sers des éditions suivantes de ses ouvrages : Recherches sur l'esprit humain, d'après les principes du sens commun. EdJmb. 1765. Essais sur les facultés intellectuelles de V homme, Ëdimb. 1785. Essais sur les facultés actives de l'homme. Edimb.

REID. 37îi

sceptique où Técole de Locke était entrée (1 ). Il apercevait dans cette direction un progrès naturel^ qui, commençant à Descartes et à Malebranche, conduisait de Locke à Berkeley, de Berkeley à Hume, et montrait les envahissements successifs du doute. Frappé des funestes conséquences du scepticisme, il entreprit une critique de la théorie sensualiste de la connais* sance, où il posa les données que fournit le sens commun, en opposition tranchée avec le$ principes de Locke. Il est aisé, au surplus, de s'apercevoir qu'en réalité il continuait simplement ici l'œuvre inaugurée par Shaftesbury, et à laquelle ont travaillé, avant et après Reid, plusieurs autres philosophes écossais.

La philosophie moderne, à partir de Descartes, parait à Reid avoir eu le mérite de tirer la philosophie d'un ordre de spéculations stériles et delà ramener dans la voie droite et féconde de Texpérience et de la réflexion sévère ; il craint seulement qu'elle ne soit rentrée encore une fois dans des spéculations trop profondes. La philosophie de Reid, dans sa modestie, redoute avant tout la tentation de réflexions trop approfondies. Poussée trop loin, la spéculation conduit au scepticisme, elle éloigne du sens commun qui offre des garanties bien plus sûres que toutes les méditations de la science. Le sens commun ne reçoit rien de la philosophie, il n'a pas besoin de son appui; au contraire, la philosophie n'a de racines vivantes que dans le sens commun ; dès qu'elle s'en sépare, elle

(i) Rechercha sur les fac, intelLt dédie, p. r.

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perd toute vigueur et toute vérilé(l). L'observation, rcxpérimentalioQ doivent être nos guides eo tout genre de philosophie et même de connaissance. Il faut au contraire nous défier des idées de génie, mères des fausses théories (2). Au moyen de l'observation et de l'analyse, Reid veut pénétrer jusqu'à la nature originelle de notre esprit ; il ne veut pas étudier cet esprit dans son esprit^ muni, comme il Test actoellement, de tous les naoyens d'une culture avancée, mais aussi défiguré par toutes sortes d'additions parasites; il veut en étudier les facultés et les lois dans leur forme naturelle et primordiale. Son but est de faire une histoire naturelle de Tespril ; il faut, pour y réussir, écarter par l'analyse toutes les additions étrangères, dues à l'art et à ses procédés complexes (3).

Celle entreprise revient, quant à l'idée essentielle, à celle que Locke s'était proposée. Seulement Reid ' trouve qu'on a posé pour base de ces recherches une analyse trop rafiinée. On s'est attaché à Tanlique hypothèse que nous ne percevons pas de réaiité> extérieures, mais seulement certaines idées, image^

(4) Ib.y t, 4. Le sens commun ne reçoit rien de la philosophie elo'a pas t)esoln de sod aide,.. Mais la philosophie n*a pas d*autre racine que les principes du sens commun^ c*est le fondement sur lequel elle s'éiére. elle en tire sa nourriture; séparée de cette racine, elle dépéril, sâtén tarit, elle meurt et se corrompt.

(2) Ib.,i, p. 2sqq.; 2, p. 9. .

(3) Ib., 1,2, p. S, sq. Un trésor d'histoire naturelle,... uneaBaljse de l'esprit humain ; et Jusqu'à ce que cette analyse soit faite, nous alteadrons en vain un système exact de Tesprit, c'est-à-dire une éouméntion de nos facultés originelles et de nos lois constitutives, et une eiplication, (ondée sur ces lois, des divers phénomènes de notre nalore.

OU impressions, qui se trouvent en nous (1). C'est ainsi qu'il caractérise le point de départ des systèmes qui ont procédé du principe cartésien Je pense, donc je suis, et qui, après avoir renoncé au rationalisme, se sont précipités dans le sensualisme et dans le scepticisme. Reid enveloppe toutes ces doctrines sous la dénomination de système des idées (2). Ce système pose en principe que nous ne percevons que des idées qui se trouvent dans notre âme, ou des rapports de ces idées entre elles ; de là, observant la convenance et la disconvenance de ces idées, nous arrivons à former des jugements. Or, il est évident que nous ne pouvons jamais arriver par cette voie qu'à des jugements sur les représentations qui sont en nous, sans jamais obtenir aucune connaissance du monde extérieur. Nous ne saurions pas même, en comparant nos représenta tionSy être assurés par le raisonnement de notre propre personne; car cette personne est en réalité différente des représentations que nous comparons. Ce système des idées n'aboutit donc qu'au scepticisme, et le scepticisme dément le sens commun. C'est là selon Reid une démonstration suffisante de Terreur, inhérente au principe du système (3). Le système péripatélicien admettait le même principe;

(1) Ib., dédie, p. VII. L'bypothése, dont je veux parler, est que rien n'est perçu que ce qui est dans l'esprit qui le perçoit; que nous ne percevons pas réellement les choses eitérieures, mais seulement certaines images et peintures de ces clioses, imprimées sur l'esprit, et appelées impressions ou idées.

(î) Ib., I, 7, p. 23.

3) Ib., déd.; p. y m ; i, 3, sqq.; ii, 4.

378 LIVRE SIXlfcMfi. — CHAPITRE II.

mais le vice, dont il est entaché, s'y trouvait caché et en quelque sorte corrigé par un autre vice, c'était de regarder les idées de notre âme comme des copies du monde réel, et comme nous donnant une connaissance de Texislence vraie des choses. La philosophie a aperçu ce dernier vice, et elle Ta mis au jour en montrant que des représentations ne pouvaient ressembler ni aux qualités dérivées ni aux qualités primaires des choses; mais en même temps le vice du principe est apparu dans toute sa nudité (1). Ceux qui ne voulaient pas le reconnaître, mais qui cependant étaient frappés de ce que le scepticisme a de révoltant, ont voulu^ pour échapper à ce dernier, recourir à un raisonnement consistant à conclure des représenlations de notre âme à l'existence du monde extérieur. Mais il est clair que tout raisonnement de celle nature échoue nécessairement, à moins que l'on nait établi préalablement la vérité de certains principes qui dépassent la sphère de nos représentations, qui rétendent jusqu'au monde extérieur et qui en présupposent la réalité. L<a validité de ces principes est indémontrable ; leur certitude repose uniquement sur la constitution de notre nature, qui nous force à donner notre assentiment. Si de tels principes nous trompaient, le mensonge serait imputable à Dieu, qui a fait notre nature et nous a laissés sans défense contre un pareil mensonge. Nous suivons donc nécessairement ces principes, sans pouvoir examiner d'où ils viennent ^2).

(1) Ib., V, 8.

{t) ïb,j V, 7. Tout raisonnement pioicde néccsMiremenl rff imid-

Reid dDmbat ensuite la réduction de nos connaissances à des sensations simples. La saine observation dépose contre l'existence de sensations de ce genre, comme fondement premier de notre pensée. De même que la nature ne nous montre pas les éléments des corps séparés les uns des autres, de même nous ne trouvons pas nos sensations ainsi divisées et éparses ; cest nous seuls qui les séparons par l'analyse (1). Reicil distingue la sensation et la perception ; il entend par la première Timpression sensible, en tant qu'elle n'existe que dans la conscience, c'est un phénomène purement subjectif de Tàme ; il entend par la seconde la sensation, liée, comme elle Test ordinairement, à un jugement sur l'objet, et en tant qu'elle nous atteste l'existence de l'objet senti. Ce témoignage nous est donné sans intermédiaire, comme l'impression sensible que nous ressentons; la nature ou l'instinct force notre croyance au monde extérieur, et la sensation s'accomplit rarement sans entraîner une telle croyance ; cela n'a lieu que dans des cas où la force de la sen- . sation tourne la réflexion moins sur les objets extérieurs que sur ce qui se passe en nous. Lorsque Timpression sensible produit en nous la sensation, nous

(ipes derniers ; et nous ne pouvons rendre autrement raison de principes premiers qu'en disant que nous sommes soumis, par la conslllation de notre nature, à la nécessité de ks^ admettre... Quand el comment suis-je entré en possession de ces premiers principes, base de lous nos raisonnements, c'est ce qucg'e ne sais pns; car je les avais avant que j'eusse commencé à me souvenir... Si ces principes nous jibusent, nous sommes trompés par celui même qui nous a faits; cl il n'y a pas de remède. 11)., vi, 20, p. ^98.

(i) Ib., II, i.

3S0 UVKE SIXIÈME. — CUAP1TR£ H.

reconnaissons aussitôt celle-ci comme le signe d'uut* réalité extérieure, signe non pas arbitraire mais naturel, exactement comme nous reconnaissons dans le . langage des signes de pensées. Notre nature, l'organisation de notre esprit est telle que notre pensée enveloppe à la fois la sensation et l'objet indivis. Cela constitue Tévidence, que nous obtenons par les sens relativement aux objets extérieurs (1 ). On remarquera sans peine que ces idées de Reid se rapprochent beaucoup des doctrines de Locke, de Berkeley et même de Hume; la foi aux sens, de Reid, ne se distingue en rien d'essentiel de ce que Locke avait appelé évidence sensible ; et Reid est d'accord avec Berkeley, lorsqu'il déclare que nous devons considérer les phénomènes sensibles comme les signes d^une langue naturelle; il est d'accord avec Hume, quand il dit que notre croyance à Texistence des choses repose sur une foi, sur un instinct. Le seul point que Reid cherche à éviter, est celui où il croyait apercevoir Terreur fonda-

(-1) Ib., VI, 20. Les signes, par lesquels des objets nous sont présentés dans la perception, tout le langage que la nature parle à Thomme... Il n*y a pas de raisonnement dans la perception... La foi qu'elle enveloppe est TelTet d'un instinct. Ess, sur les fctc. intell., i> 4, p. 46. La perception désigne proprement Tévidence, que nous avons des objets extérieurs. Ib., p. 17; 55; n, 5, p. 105. Si par conséquent nous observons avec attention cet acte de Tesprit, que nous appelons perception d'un objet extérieur des sens, nous y trouverons trois choses : en premier lieu une certaine acception ou notion de l'objet perçu; en second lieu une conviction forte et irrésistible de son existence actuelle, et la croyanfe à celte existence ; et troisièmement, que cette conviction et cette croyance sont immédiates, et ne sont pas l'effet du raisonnement. Sur les fac. act,, v, 7. La nature nous a condamnés à croire le témoignage de nos sens, soit que nous puissions rendre raison de cette croyance, ou non*

Dentale du système des idées, savoir ce principe que lous avons d'abord des idées, que nous formons eniuite des jugements sur la convenance et la disconveïancedes idées pour arriver enfin à une conclusion. La nature, selon lui, nous donne une certitude imméliale de notre existence et de celle des choses sensibles (1).

Au fond, par conséquent, Reid ne se distingue de ;es devanciers que parce qu'il renonce à soumettre les aisons de nos croyances à une investigation approondie. Cette réserve procède en très-grande partie de opinion que nous ne saurions rendre aucun compte tes rapports de notre âme avec le monde extérieur, ^ous pouvons distinguer dans les productions de la )erœption une série de phénomènes; l'impression àite sur les organes extérieurs des sens, la transmision de l'impression jusqu'au cerveau, la sensation de âme en elle-même, la perception ; une partie de ces ihénomènes s'accomplissent hors de la scène de la onscience; la nature les produit tous; nous assistons ce spectacle en simples témoins, sans pouvoir oberver tous les instruments mis en jeu pour l'exécuter; i nature nous inspire la sensation, elle nous inspire paiement la perception (2). Cet appel au mystérieux lécanisme de la nature répond sans doute aux ten-

{\) Sur les foc, intelL, i, 7, p. 70, gq.; Rech. sur l'esp. Aiim.,

(2) Rech. sur Vesp. hum,, vi, 21. Dans ce drame la natare est

icteur, nous sommes les spectateurs. La sensation nous est inspirée,

avec Ja sensation la perception correspondante, par des moyens in* nnus.

dance» naturalistes de Tépoque; mais la volontaire abstention de toute recherche plus profonde sur le> fondements de rinlelligence n'est pas restée non plo!^ sans résultats. Il n'y a pas lieu d'expliquer les actes simples de Tesprit, nous ne les connaissons que par Texpérience; nous ne pouvons pas plus expliquera nature de la pensée et de la croyance que dfne oe qoe c'est que voir et entendre (1 ). Parmi ces actes simples de Tesprit, il faut compter les principes du sens commun qui entraînent notre croyance, au moment ou ils s'accomplissent en nous. Outre la croyance à notn* propre existence et à celle du monde extérieur, Reid énumère un assez grand nombre de principes analogues, comme l'avaient fait avant lui les rationalistes Nous devons les admettre tous» comme la nature nous les suggère (c'est là l'expression qu'il eroplcHe ordinairement), nous devons les admettre sans en rechercher plus longtemps les rapports ni l'union réciproques ; nous sommes forcés de les reconnaître, 1 1 cela suffît (2). Lorsque nous posons un principe d* cette nature, c'est là un pur fait d'expérience. Cependant pour éviter que nous prenions le change sur ct-principes, Reid invoque la foi unanime qu'ils inspirent

(4) Ib., H, 5, p. 38; Sur les foc. intelL, i, 1, p. 10, sqq.

(2) Rech. sur l'esp, hum,, ii, 5, p. 39. L'évideace de» stDs^ l'évidence de la mémoire, etTévidence des rapports nécessaires descfao»^ sont trois sortes d'évidence distinctes, originelles, également fonder sur notre constitution ; aucune ne dépend des autres, aucune ne fe% se résoudre en une autre. Raisonner contre une quelconque d^*^ sortes d'évidence, est absurde ; raisonner pour rétablir ne Vtsi p» moins. Elles sont des principes premiers, et ces principes ne pas de la raison, mais du sens commun. Ib.^ v^ 7.

à tous les hommes, et rasseniiment implicite aux mêmes priucipes que suppose la structure des langues. De plus il signale et fait ressortir en particulier l'harmonie de ces principes avec ceux de la vie pratique (1 ). Reid voudrait bien donner un dénombrement exact et complet des principes du sens commun; ce dénombrement serait aussi nécessaire à toutes les sciences, que l'est pour fonder les mathématiques l'établissement des axiomes mathématiques ; mais il doute qu'il lui soit possible de le tenter avec succès (2). Pour réaliser au moins ce dessein d'une manière approximative, il distingue les vérités contingentes ou de fait et les vérités nécessaires d'une part, et d'autre part les axiomes propres au premier ordre de ces coonaissances ou au second. Le premier ordre lui parait, en raison de sa direction empirique, être le plus important ; c'est celui qui occupe principalement Tinlelligence humaine (3). C'est pourquoi, en posant les principes qui président aux vérités nécessaires, il se contente d'en signaler les classes générales, tandis qu'il énumère en détail les axiomes qui président aux vérités contingentes. La classification, relative aux vérités nécessaires, résulte de la division ordinaire des sciences. Reid distingue des axiomes grammaticaux, logiques, mathématiques, esthétiques et métaphysiques. Les derniers sont les seuls sur lesquels il s'étende un peu, parce que Hume en avait révoqué

(1) Sur les fac. intelL, i, 5, p. 157, sqq.; vr, 4, p. 574; 575, sq.

(2) Ib., VI, 4, p. 575, sq.

(3) Ib., p. 57G, sqq.

3M LIVRE SIXIEME. — <:HAPITRE H.

eo doute la vérité. Mais rien ne montre plus clairement le caractère d'inconséquence dont sont marquées ces recherches éclectiques, que le fait suivant : Raid a négligé de faire ressortir, comme il l'aurait fallu, ridentilé des principes métaphysiques, en tête desquels il place les lois de snbstantialité et de causalité, avec ceux dont les vérités de fait présentent simplement une application particulière. Si, d*après le second des principes signalés comme présidant aux vérités de fait, la conscience est ramenée à la personne 4u moi y et d'après le onzième les actions de Thomme à sa volonté, si le douzième déclare l'apparition des mêmes effets comme inévitable dans les mêmes circonstances, il n^est pas besoin d'une grande pénétration pour apercevoir Pidentité de ces axiomes de fait avec les principes métaphysiques, en dépit du peu de rigueur avec lequel ces pensées sont formulées. Quelques-uns des axiomes, posés par Reid comme relatifs aux vérités de fait, ont, il est vrai, une autre portée ; ils nous enseignent à conclure du souvenir aux faits passés, de la perception aux objets extérieurs, des signes qui témoignent de la raison dans le monde extérieur à la raison elle-même, et assurent à rautorité d'autrui une juste influence sur le développement de notre esprit (2). Nous pouvons au surplus nous dispenser d'entrer plus avant dans l'énumération de ces principes ; car les adhérents de Técole écossaise euxmêmes n'ont pas pu attacher une grande valeur aux

(4)Ib.,vi,6.

(J) Ib., ti, ft.

recherches de Reid, relativement aux principes du sens commun, ni aux services qu'elles ont rendus. 11 est un mérite plus sérieux qu'on aurait pu lui attribuer, c'est d'avoir posé par la formule générale de ces principes les bases des divers modes de raisonnement. Mais cela ne ferait que montrer d'une manière plus frappante combien Reid est loin d'avoir embrassé d'une manière exacte et suivie les lois de l'intelligence; car, au lieu de diriger ses recherches sur les modes de raisonnement propres aux sciences expérimentales, et de travailler ainsi au perfectionnement d'une logique féconde, il s'en tient aux principes, et il ne demande rien, quant à la logique, au delà des règles d'Aristote, dont il est, selon Reid, impossible de mettre en doute la certitude et la fécondité (1). il est d'autant plus étonnant qu'il s'arrête à l'ancienne logique, qu'on trouve chez lui le nom de Bacon plus souvent invoqué, et que les sciences expérimentales sont l'objet principal de ses doctrines. C'est ce dont témoignent les règles qu'il pose comme principes de la certitude inductive, et les longs détails dans, lesquels il entre pour établir que tout n'est pas susceptible de démonstration mathématique. Mais il ne songe pas à soumettre les lois de l'induction à l'examen, parce qu'il se contente de la vraisemblance sans en avoir du reste approfondi les bases (2).

Les résultats scientifiques généraux que Reid ob-

(1) Les aiiomes logiques quUl énonce sont trés-peu féconds. Ib., vt, 4, p. 56; 6, p. 603.

(2) Ib.> Yii, 5.

tient par ses principes du sens commun se raitacbeni à tous égards aux, opinions dominantes de son temps^ et laissent les questions que ces opinions soulevaieni sans les résoudre, dans l'état où ils les trouvent. Reid adopte le dualisme, qui distingue le monde des corps et le monde des esprits, sans même hésiter un instaot h considérer Dieu, le créateur infini, comme un être particulier dans le monde des esprits. Il distingue deux sciences, de même que deux mondes, et cette distinction fournit un puissant appui aux idées doglaises, qui séparent la philosophie du monde corporel et la philosophie- de l'esprit ; Reid les sépare également, tout en considérant d'ailleurs, selon les vues du naturalisme, Tesprit comme nature aussi bien que les corps, et tous deux comme des parties de l'univers. Toutefois il aperçoit un large et profond intervalle entre le corps étendu, inerte, et l'esprit pensant, doué d'activité; il conjecture qu'il pourrait bien exister quelque réalité intermédiaire pour combler Fintervalle; les plantes, dépourvues de sensation et de raison, mais revêtues de force et d'activité, les phénomènes de la nutrition et de la croissance dans les animaux, et même la gravitation, le magnétismci, l'électricité, la cohésion de la lualière, indiquent cette réalité intermédiaire; mais Reid ferme les yeux à tous ces phénomènes évidents; malgré leur certitude, noii> ne saurions avoir, selon lui, aucune connaissance du médiateur en question ; notre science se borne au spirituel et au corporel (1 ).

(I) Ib., préf., p. i, sqq.

Eq même temps qu'il applique ses recherches à la ihilosophie de Tesprit, Reid n'omet pas la philosophie pratique. Ici reparaissent les formes obscures et va- 5'ues qui appartiennent à ce domaine moyen. Reid ne peut écarter de ses considérations les impulsions mécaniques de rinslinct, principe de conservation de loules les réalités actives ; il est également obligé de iienlionner l'habitude, puis les impulsions animales, jui à leur plus haut période conduisent à la vie de société, et de distinguer de ces mobiles inférieurs de 'activité les buts que la raison conçoit et poursuit aux Jartés de la conscience. Nous ne croyons pas nécesjaire de le suivre pi usavant dans les recherches relatives i la philosophie pratique, parce qu'elles ont exercé noins d'influence que le côté spéculatif de sa doctrine. Seulement nous devions les signaler, parce qu'elles )ffrent quelques traits caractéristiques. Parmi ces rails il en est un qu'il faut rappeler; c'est que cette )artie de la doctrine montre une fois de plus comment e naturalisme de la philosophie moderne finissait oujours par aboutir au naturalisme pratique. De Jus, un éloge que nous ne pouvons lui refuser, c'est le combattre de toute son énergie la tendance de ses «mpatrioles à ramener la vie morale exclusivement lu sentiment et à la sensation. Toute l'économie de ses loctrines pratiques porte témoignage de ses efforts i cet égard ; ces doctrines, en effet, signalent les mo- )iles rationnels, les motifs réfléchis d'activité en face les impulsions mécaniques et animales, revendiquent pour les premiers la supériorité, et leur attribuent ce

qu'il y a dans notre vie de proprement humain. Reid n'oublie pas de répéter que le sens moral est une faculté de juger, et que nous apprécions par la raison ce que nous devons faire ou croire; il insiste sur la vérité immuable de nos jugements relativement au bien, et donne l'essence immuable de Dieu pour fondement à cette vérité, que notre raison connaît indépendamment de la constitution particulière de notre nature (1); en un mot, nous voyons Reid encore une fois décidé à défendre les idées du rationalisme contre Tempiro du sensualisme. Mais combien au fond sa défense est faible ! Bientôt nous le voyons invoquei en définitive notre organisation morale, dont nou> sommes incapables de pénétrer les raisons ; les principes que la raison nous impose, doivent, pour être admis, se réduire à la valeur de manifestations instinctives , qui se produisent en nous par une impulsion aveugle, sans réflexion, sans conscience du but (2 . Que devient maintenant et où réside le jugement gui doit distinguer la nature raisonnable de la nature animale (3)? II n'y a donc qu^une faible tentative pour soutenir le rationalisme sous la domination du naturalisme. Tous nos jugements procèdent de Timpulsion de la nature et des sens. Les attaques du scepticisme avaient conduit le sens commun à imaginer simplement

(4) Sur les foc. act., v, 7, p. 479; 482; 490, sqq.

(2) Ib. III, 2, p. 103. Par iusllncl, J^enlends une impulsion natirelie à certaine! actions, sani aucun but en vue, sans délibération, rt très-souvent sans aucune conception de ce que nous faiioDa.

(3) Ib. V, 7^ p. 470. Le Jugement est ce qui semble distiogoer^ nature raisonnable de la nature purement animale.

un éclectisme, qui pût, jusqu'à un certain point, satisfaire aux exigences de la raison.

Nous avons fait observer plus haut que l'école écossaise était entrée dans une voie principalement pratique. Le sceptique Hume ne s'en était pas écarté, et dans le fait les idées de ce philosophe étaient le résultat le plus important qui se fût produit dans cette direction philosophique. Or il avait cherché son appui dans les données empiriques, et les recherches des Ecossais avaient présenté généralement le même caractère. Si Adam Smith, qui du reste ne fut pas étranger aux travaux philosophiques, posa les principes et fraya le chemin de l'économie politique , cependant ses recherches relèvent trop exclusivement de Texpérience pour que l'histoire de la philosophie ait à s'en occTiper. Les recherches relatives à l'utile étaient en effet celles que la philosophie d-u sens commun devait avoir le plus à cœur j en travaillant à fonderies inclinations sociales sur la sympathie et sur l'harmonie, sur le sens moral et sur le goût^ elle ne pouvait pas non plus négliger le beau. Hulcheson, Heuri Home, Akenside, d'autres encore, avaient cherché à répandre par des considérations critiques et théoriques la lumière sur le beau et le sublime et sur l'impression qu'en reçoit l'esprit humain ; Reid ne pouvait donc pas s'abstenir de consacrer dans ses recherches psy* cologiques quelque attention à la faculté intellectuelle du jugement esthétique. Ses observations sur cet objet ont peu d'originalité ; elles répètent des remarques qu'il n'avait pas été difficile de faire, savoir

que la nouveauté, la grandeur, la beauté des objets enchaînent notre attention et produisent en nous un plaisir esthétique. L'opposition du grand ou du snblime et du beau avait été le principal objet des recherches esthétiques ; la théorie, qui se proposait de rendre conople de cette différence, reçut encore dt^ nouveaux développements. Ils furent Toeuvre d'un homme d'un talent généralement reconnu, d'Edmond Burke, fameux par le rôle politique qu'il a joué. Ses Recherches sur l'origine de nos idées du sublime et du beau sont un ouvrage qui date de sa jeunesse; il passe cependant, non sans raison, pour un desécrits les plus remarquables, que l'école anglaise de sens commun ait produits. Arrêtons-nous un in^tant sur les idées qu'il contient ( 1 ).

Nous aurions tort, il est vrai, d'en concevoir tint* trop haute attente. Burke professe un scepticisme tempéré. Il ne prétend pas rechercher jusque dans son dernier fondement la cause efficiente du sublime et du beau ; en effet, bien qu'il ne repousse pas les explications physiologiques de nos passions, il n'en considère pas moins comme inexplicable l'union du corps et de l'esprit; dès que nous faisons un seul pas au delà des qualités des choses qui nous sont immédiatement perceptibles, nous sortons de notre sphère (2). Par conséquent tout ce qu'il veut montrer, c'est que cer-

(1) Bêcher che philosophique sur V origine de nos idées du sublime et du beau. — Je me sers de rédiUon de Londres, 1807. U première est de 1757.

(t) Rech., IV, 1; 5; 19.

BEID. ' 39t

tains mouvements dans le monde corporel apparaisseDt liés à d'autres mouvements dans notre âme, et qu'ainsi le plaisir, que nous procurent le sublime el le beau, sont conçus par nous en rapport avec d'autres phénomènes de notre vie. Le procédé de Burke est exclusivement psychologique, quant aux points principaux de la théorie. Il se flatte d'arriver par cette voie à un jugement sur le subliment le beau en harmonie avec les idées communes, attendu que, dans sa ferme conviction, le goût esthétique est, aussi bien que le jugement spéculatif sur le vrai, soimiis à des lois uniformes. En elTet, outre les sens et l'imagination, certainement régis par des lois, le jugement du semblable et dn dissemblable est la seule opération en jeu dans le jugement sur le beau et le subhme; c'est pourquoi Burke repousse l'opinion répandue qui rapporte à un instinct spécial les jugements de goût (1). On remarquera sans doute que ces recherches préparatoires de Burke ne touchent pas au caractère distinclif du goût esthétique, et ne sont pas faites, par conséquent, pour établir solidement l'opinioû de Burke sur cette question.

Le point décisif se trouve ailleurs. Burke croit pouvoir ramener tous les phénomènes esthétiques à l'opposition du sublime et du beau, et cette opposition même aux lois fi|^Ail^sd|g^vii>. 11 écarte donc le )i.^ de Ir fl^^^^Kquel contribue sans

^^^^^^Bssions, maisn'opêfo

jamaisque superficiellement (1), et il s'applique à considérer les deux plus puissants leviers de l'existence, le plaisir et la douleur. Pour les montrer dans leur opposition absolue, il distingue du plaisir positif la disposition agréable (2) , qui provient de la rémittence ou de la cessation de la douleur; il s'efforce ensuite de faire voir que le plaisir et la douleur sont tous deux essentiellement positifs et indépendants Tun de l'autre, bien qu'étant dans leur succession incessante la condition réciproque l'un de l'autre. (3): Mais l'opposition qui existe entre eux ne se manifeste d'une manière vraiment frappante que par leur réduction à dès motifs radicalement difiFérents; or, Burke ne peut rester ici fidèle à son dessein, de ne pas excéder la sphère des phénomènes. La douleur, et toutes les passions qui s'y rattachent, la terreur, la crainte, résultent des attaques ou des périls, qui menacent notre existence, et c'est par conséquent l'instinct de conservation, qui est en jeu dans ces passions. Le sentiment du plaisir, au contraire, est réduit par Burke à la satisfaction des inclinations sociales. Il remarque qu'il n'y a pas de plaisir plus vif que la satisfaction de l'appétit sexuel, fondement premier de la vie sociale, et que tout plaisir positif provoque une sorte d'union sociale avec ce qui en est l'objet (4). Ainsi, selon lui, le plaisir et la douleur doivent leur

(1) Ib. I, I.

(2) II la Domme delight. Ib. i, 5.

(3) Ib. T, sq.

(4) Ib. I, 6. 8: 18

origine à deux instincts différents, et ces deux instincts sont précisément ceux que le naturalisme régnant* considérait d'ordinaire comme les seuls ressorts de la vie humaine. Or, ces instincts sont, d'après Burke, les fondements du sublime et du beau. Il est incontestable que la douleur opère avec beaucoup plus de force que le plaisir, car elle met en jeu le plus énergique des instincts, celui de conservation. De là vient que nous trouvons un caractère de grandeur et de sublimité dans ce qui nous inspire de la terreur ou éveille en nous les représentations de la douleur et finalement de la mort (1 ). Ces représentations deviennent la source de la disposition agréable, qui procède de radoucissement ou de Péloignement de la douleur, lorsque le terrible ne s'offre à nous que sous certaines limitations ou bien dans un certain éloignement, de manière à nous procurer un sentiment de sécurité (2). Le frissonnement agréable, que le sublime nous cause, est un effet salutaire, attendu que les nerfs délicats, qui semblent être en rapport avec l'imagination et l'entendement, ont besoin, comme tous les autres, d'être tendus et ébranlés. Le beau consiste en un effet

(4) Ib. I, 7. Tout ce qui est propre de quelque manière à eiciter les idées de peine et de dunger, c'est-à-dire tout ce qui à quelque égard est terrible ou roule sur des objets terribles, ou produit sur l'esprit un eflTel analogue à la terreur^ est une source de sublime» en d'autres termes, produit la plus forte émotion que l'esprit soit capable de ressentir.

(8) L.; ib. i, 18. Les passions qui ont trait à la conservation personnelle sont simplement pénibles quand leurs causes nous affectent immédiatement; elles sont agréables quand nous avons une idée de peine et de danger, sans être actuellement dans une telle situation. Ib. If, 25.

(3) Ib. iT, e, sq.

absolument opposé. Ce n'est pas ce qui nous frappe de terreur, c'est ce qui nous inspire de rameur et nous cause des sensations douces que nous appelons beau. Ce qui est petit, faible même, nous invite à lier avec lui une sorte de commerce familier, et tout cela peut être ramené aux inclinations sociales qui rapprochent l'homme de ce qui l'environne (1).

Cette théorie, appuyée d'une multitude d'observations fixes, parvient à dériver avec une grande simplicité des premiers instincts de la nature humaine les mo- .tifs du jugement esthétique. Elle ne pouvait manquer de plaire dans une époque si prête à rendre un culte à la nature dans tous les ordres. Elle dépose encore des efforts tentés par le naturalisme pour pénétrer de plus en plus dans les divers domaines de la vie morale. Ellenesaurait toutefois nous offrir aucun signe, qui nous fasse favorablement augurer du succès de ces efforts. Ce que les explications qu'elle donne ont de forcé, ne pouvait échapper longtemps à robservaliouj elle invoque de plus des causes inconnues, recours indispensable du naturalisme, lorsqu'il veut fonder les lois morales aussi bien que les lois physiques, et elle relève de ce morcellement des doctrines morales, déjà remarqué par nous plus d'une fois; nous la voyons même étendre encore ce morcellement, en di-

(1) Ib. I, iO. Ce qae nous appelons beauté est une qoaUté sociale: car dés que des femmes et des hommes, ou même des animaai quelconques, nous procurent à les regarder un sentiment de plaisir et de Joie,... Us nous inspirent des senUments de tendresse et d'affectioa pour leurs personnes; nous aimons à les avoir auprès de oooSy et nous entrons volontiers dans une sorte de commerce avec eux. Ib. m , 12, sqq.

HEMSTERHUIS. 395

visant les théories esthétiques en jugement sur le sublime et jugement sur le beau, et en les ramenant à des principes divers, sans nous laisser entrevoir aucun moyen de déduire rassociation évidente du sublime et du beau d'un principe commun.

HEMSTERHUIS.

Nous ayons à mentionner encore une autre tentative faite pour établir les fondements de Testhétique. Nous la rencontrons chez un homme qui demeure jusqu'à un certain point étranger à la direction philosophique dominante de son temps; c'est le Hollandais Franz Hemsterhuis. La juste estime dont il jouit encore aujourd'hui parmi ses compatriotes, son attitude particulière vis-à-vis de la philosophie contemporaine, ses relations avec quelques philosophes allemands, sont des circonstances qui lui ont donné aux yeux de plusieurs le caractère de précurseur d'une ère nouvelle dans les recherches philosophiques (1). Nous ne pouivons, il est vrai, nous empêcher de compter ses efforts parmi les essais de résistance tentés contre les vues excl-usives et les extrémités du naturalisme ; on peut aussi apercevoir dans ces essais les germes d'un nouveau développement; inais, à tout prendre, Hemsterhuis se rattache à un éclectisme assez subtil, qui n'est

(1) Voyez la plus récente édition de ses œuvres philosophiques, par Meyboom (Leuward, 1846)^ m, p. 195. On y trouve les détails les plus circonstanciés sur sa vie; elle est aussi plus complète par les éditions antérieures. Je m'en servirai partout où l'édition de Paris, 1792, que je cite ordinairementi est insuffisante.

pas sans originalité, et qui revient, en ce qu'il a d'essentiel, aux vues de l'école écossaise ou du maître d'Hemsterhuis, Shaflesbury*

Franz Hemsterhuis, né en 1721 à Franeker, fils du célèbre philologue Tiberius Hemsterhuis, avait été nourri dansTamourderantiquilé et particulièrementde la philosophie de Platon. Il avait développé par le commerce des anciens une forte tendance naturelle à une culture multiple, universelle, harmonique. Il partageait avec ses contemporains le culte de la méthode mathématique, il y joignait/ l'étude des sciences naturelles; il voyait dans ces branches de la science un des leviers les plus puissants pour assurer la modération dans la vie morale; mais il reconnaissait en môme temps que les mathématiques ne peuvent être cultivées qu'à titre de science spéciale, et qu'eu égard au développement total de l'homme elles n'apportent qu'une culture bornée, incomplète. Il entra dans la carrière des sciences; mais cette tentative échoua ; il se consacra dès lors aux fonctions publiques, et il accepta une position honorable, bien que subalterne, dans le département des affaires étrangères. Lès embarras et l'abaissement de l'Etat, auquel il avait voué ses services, coïncidant avec la décadence des mœurs, qu'il ressentit très-vivement, lui firent chercher de^ consolations dans une retraite studieuse et méditative, ainsi que dans le commerce d'un petit cercle d'amis. L'exercice de son talent pour les arts du dessin, les méditations^ fruits de ses loisirs, déposées en langue française dans de courts ouvrages , qu'il réservait au cercle restreint

HEMSTERHUIS. 397

de ses amis, occupèrent s6s heures; il travaillait à se défendre, lui et ceux qu'il aimait, contre la contagion de la frivolité française. La société dont il était entouré ne nous est connue d'une manière complète que telle qu'elle était dans sa vieillesse; il s'y trouvait des femmes belles et spirituelles, animées d'une farveur presque mystique, comme la princesse Gallitzin, madame Perennot, etc. ; Fr. H. Jacobi en faisait aussi partie. La noble attitude de cette société, son aversion caractéristique pour toutes les vulgarités, son aspiration inépuisable aux satisfactions de la raison^ ne l'avaient pas garantie contre une tendance efféminée à fuir les luttes de la vie, contre un rétrécissement de vues qui lui faisait méconnaître le présent et diviniser l'antiquité, contre le jeu presque puéril de vouloir, dans le cercle étroit de ceux qui la composaient, ressusciter une partie de l'antiquité. Les faiblesses communes à toutes les coteries ne restèrent pas non plus étrangères à cette réunion d'amis. C'est ainsi que Franz Hemsterhuis vécut jusqu'en 1790, dans le monde delà fantaisie plus que dans le monde réel, et sans participer aux espérances excitées par les agitations de l'époque qui commençait. Il pouvait assurément, dans les ouvrages qu'il a écrits et qui se composaient de dialogues et de lettres, aspirer à satisfaire son goût délicat, se promettre les applaudissements de ses amis; mais c'eût été se tromper beaucoup sur leur portée et leur importance que de les croire propres à exercer une influence générale.

L'éloge du sens commun tient une place moins

saillante chez Hemsterbuis que chez les Anglais (1); il seiie moins au jugement de la foule; et toutefois l'esprit esthétique se décèle avec plus de force peut-être encore dans ses idées, parce que sa méthode d'investigation affecte une pente à peu près égale vers le rationalisme et vers le sensualisme.

Le rationalisme, tel quUl était sorti de l'école cartésienne et s'était propagé dans l'école de Wolff, fournit à Hemslerhuis presque toutes ses idées générales. Il exposcî ces idées sous des formes nouvelles à plusieurs égards, sans faire avancer du reste les questions capitales. Quant à Topposilion de l'esprit et du corps, il s'attache au dualisme en combattant le matérialisme. Nous n'avons pas besoin de redire les raisons dont il se sert pour établir la distinction de l'âme du corps, parce qu'elles se sont reproduites dans le cours de la philosophie moderne. L'uuion du corps et de rame nous est inexplicable ; mais nous n*avons pas le droit de la déclarer impossible, parce que nous ne connaissons pas toutes les propriétés de l'àaie et du corps, et que, parmi celles de leurs propriétés qui nous sont inconnues, il pourrait s'en trouver qui servissent à rendre compte de leur réaction réciproque ^3 . Mais il n'est pas douteux que l'âme ne soit d'un ordre supérieur au corps; car elle est la cause motrice qui commande à la matière inerte. La considération de notre personnalité libre nous ouvre seule une

(1) Cependant il s'y réfère quelquefois, par ex. Sophyle^ p. 267.

(2) Sur l'homme et ses rapports, p. 147, sqq.'et aillears.

(3) SophyUy p. 306, sqq.

HEMSTEBHUIS. ^99

voie d'investigation sur les causes. L'âme nous révèle des causes, elle nous révèle le simple et rélernel, parce qu'elle est elle-même une cause, qu'elle est simple et éternelle. Le corporel ne se connaît que dans le temps et la succession; il y a au contraire dans Pâme quelque chose qui exclut le temps et la durée, une étincelle de l'éternité. Nous devons nous garder toutefois de pousser trop loin nos recherches sur les causes, comme le font les naturalistes; nous ne pouvons pas trouver de causes dans le corporel ; la physique ne dépasse pas les phénomènes (1). L'erreur du matérialisme a précisément résulté de ce qu'on a cru pouvoir atteindre la cause dernière sans sortir du corporel; elle a entraîné comme conséquencerathéisme, qui ne songe pas que la matière ne renferme pas de principe de mouvement, ni môme une cause de sa propre existence ; d'où il suit que tout ce que nous nommons matière n'indique qu'un rapport des objets à nos sens (2).

Cette manière de concevoir la matière dénonce déjà le principesansualiste de la théorie d'Henxsterhuis sur la connaissance. En s'attachanl à la recherche de Torigine des choses et l'examen de leurs différences essentielles, il dérive toute connaissance des sens. Nous ne connaissons que ce dont l'expérience nous informe. Pour qu'un objet nous soit connu, il faut

(1) Sur Vhom., p. 150. sq.; Sur Vathéisme, p. 282; 291; Sur la sculpture, p. 26. U y a dans notre âme quelque chose qui répugne è tout rapport avec ce que nous appelons surcession ou durée.

(2) Sur l'hom,, p. 162, sq.; Sur l'ath»y en partie, p. 294.

qu'il excite notre seasibilitéfpar an rapport avec nous, par une impression exercée sur nous. Des impressions produisent en nous des idées, signes naturels des objets ; notre entendement s'habitue à les comparer, il s^eSbrce de les réunir, et plus il e&t capable de réunir ces signes, de les associer étroitement, plus il est parfait* Cest en quoiThomme surpasse tous les antres animauX; car il sait se créer par le langage d'autres signes qui sont artificiels ; sa raison n'est autre chose que la faculté de combiner les signes sensibles des objets de la manière la plus complète et de les lier le plus étroitement possible (ij. De la perfection de nos organes dépend par conséquent la perfection de nos connaissances. Ce sensualisme se rattache très-élroitement à Condillac, puisque la connaissance de Timpénétrabililé des corps y est dérivée de l'organe du tact (2). Peut-être serons-nous un jour en état de mieux connaître les objets, s'il se développe en nous d'autres organes, restés jusqu'alors à l'état de germes dans notre constitution (3). Sans organes nous ne saurions rien ; par conséquent l'amour platonique est incompréhensible (4) ; seulement il n'est pas un des organes, pris à part, dont Pâme ne pût se passer. Le

(h) SopA., p. 206; 375, sqq.; Sur Vhom,, p. 139, sqq.; 156. Ct qui conitUue le degré de perfection dans les intelligences, c'est U qiian- Uté plus ou moins grande dMdées coexistantes que ces intelligeoc» pourront offrir et soumettre à leur faculté intuitive. Ib., p. 141 le raisonnement n*est autre cliose que Pappllcation simple de U bcolté Intuitive aui idées présentes ct coexistantes autant que possible.

(t) Sof»A.,p»SOI.

(3) De thm., p. 936» et dans plus, autres passages.

(4. ÀrisUi p. 90, édit. Mcyboom.

HEMSTERHUIS. 401

seul, sans lequel elle ne pourrait exister, est le sens intinae, par lequel elle se connaît elle-même ; et à ce sens intime se rattache Tentendement qui compare les idées, et qui s'applique par conséquent à ce qui est dans l'âme même, et a également pour objet toutes ses représentations sensibles (1). En admettant ce sens intime, Hemsterhuis s'écarte de Condillac et se rapproche de Locke. Il accorde que des idées sensibles, obtenues par des impressionsex ternes, forment le point d'appui sur lequel repose la croyance de l'âme à sa propre existence, et qu'ainsi elle n'aurait aucune notion d'elle-même, si elle n'avait point d'organes pour apercevoir les objets externes ; mais elle oppose à l'action qu'elle subit sa propre force de réaction, et c'est dans cette réaction qu'elle s'affirme, elle et sa volonté, qu'elle prend conscience de son propre être, au moment où elle se sent autre que les objets placés en dehors d'elle (2). Le sens intime est par conséquent conçu chez Hemsterhuis en relation immédiate avec la vie pratique et la volonté ; Hemsterhuis l'appelle l'organe moral, la conscience, le cœur; et de cette conception, qui lui est commune avec'l'école de Shaftesbury, il résulte que le sens intime engendre toutes les considérations qui constituent la sociabilité dans l'homme et qui en font un membre de Tunivers moral (1). Mais de là découlent une suite de consé-

(1) De Vhom,^ p. 256. L*organe moral, par lequel elle-même est un objet de contemplation, ne saurait la quitter. L^organe de Tîntellect» ou la faculté qui contemple et compare, regarde toutes les faces possibles de Tunivers et paraît par conséquent également adhérente TAme.

(«) Ib. p. 154; sq.

T. iir. 26

qoeoccs qai nous onvrenl des perspectives sur l'immortalité, sar notre participation à l'ordre moral, notre commnnaaté avec Dien. Elles relèvent de rélément rationaliste de la doctrine et ne présentent rien de nouveau. Hemsterhnis voudrait, à l'ex^nple de Reid, les faire valoir à titre de suggestions immédiates de notre nature (2). Ainsi que les moralistes anglais, il attache la plus haute importance à Tattraction des éléments homogènes, à la sympathie mutuelle des hommes, à la faculté dont ils sont doués de S4* mettre, au moyen de cette sympathie, à la placr d'aufrui.

Une suite de ce sensualisme, qui s'efforce de faire à la sensation sa place dans le jeu des opérations rationnelles, c'est que Hemsierhuis reconnaît la sapériorilr du sentiment sur la connaissance dans l'homme. U* sentiment de notre dépendance à Tégard de Dieu, de l'admiration, de Tétonnement, est considéré comme source de la religion et nourri comme tel . Les sentiments moraux auraient mérité une analyse attentive, dont ils n'ont pas encore été Tobjet ; la diversité qu'ils revêtent dans les individus, selon Toriginalilé du caractère, rend du reste une étude scientifique de se^ sentiments très-difficile, sinon impossible; il suffit de constater et de faire admettre le sens moral dans se< diverses manifestations (3). L'âme a un désir insa-

(4)lb.p. 178; sqq.

(3) Aristée, p. 98. Ce jogement moral est l'effet immédiat de U natare de no» Ames éternelles, de leur attraction vers lears semblable*. Ters le grand, vers le beao, rers la divinité.

(3) Sur Path.^ p. S83, sqq. Je ne pousserai pas plus loin r?iif

HEMSTERHUIS. . 403

tiable plutôt de voir que de connaître; elle est faite pour contempler et pour jouir ; elle ne paraît pas faite pour savoir (i). Bien qu'elle reconnaisse en ellemême une cause, les causes les plus profondes ne laissent pas de lui demeurer partout inconnues.

Hemsterhuis a tenté cependant une analyse de nos sentiments moraux dans Testhétique ; nulle partie de la science n'a excité à un plus haut degré son intérêt. Cet essai montre précisément d'une manière frappante à quel point ses idées sont une combinaison des vues rationalistes çt des vues sensualistes ; il nous découvre en même temps comment son sensualisme ne lui permettait pas de promettre, de laisser espérer une satisfaction de nos aspirations scientifiques, et Ta conduit à y chercher un supplément dans lés beaux-arts.

Conformément à l'idée qu'il se fait du sens moral, il part du désir inhérent à l'âme humaine. II admet avec le rationalisme que le désir tend à la plus grande perfection possible, et sa manière de concevoir la perfection n'est pas moins rationaliste. Le parfait consisterait, selon lui, à réunir tout être ; ainsi l'âme tendrait à réunir tout être en elle, à tout pénétrer, à s'affranchir des limites du temps et de l'espace. L'idée de la simplicité divine, qui embrasse toute perfection,

marche naturelle et simple de l'homme vers la connaissance obscure de quelque chose au-dessus de lui, dont il se sent dépendre... Cet organe moral diffère si prodigieusement dans les différents individus, et a été si peu analysé Jusqu'ici, qu'il est fort loin encore d'être universellement adopté.

(1) Sur rhom,y p. 236. Elle a un désir insatiable, plutôt pour voir que pour connaître. Elle est faite pour contempler et pour jouir. Elle ne paraît pas faite pour savoir. •

40i LIVUE SIXIÈME. — CHAPITRE IL

est donc posée comme Tidéal de Tâme. Mais en ce monde il n'existe que des individus, séparés ran de l'autre, dont Tun exclut Taulre, qui ne peuvent s^ pénétrer. Tout se trouve par conséquent en ce monde dans un état violent, tout existe en contradiction avec soi-même, puisque tout aspire à Tunion et ne prâl y attendre. C'est la puissance de Dieu , qui a fait ce partage, et in^planté en chaque être ce désir d'union. De la l'abattement qui nous saisit, lorsqu'avec la conscience du désir d'union dont nous sommes remplis, nous apercevons que nous ne pouvons le contenter(1 \ . La preuve de notre impuissance à réaliser en nous cette unité, à laquelle nous aspirons, réside dans notre nature sensible. Le développement de toutes les énergies de notre âme requiert des organes ; cet organisme nous sépare des objets, en nous forçant^ de pénétrer dans leur essence intime ; il ne nous donne que des idées individuelles, éparses, successives, qui s'excluent l'une l'autre (2). Nous le voyons, la théorie sensualisie d'Hemsterhuis ne lui permet pas de nous accorder Tintelligence de la nature intime ou de l'essence des choses, ni même la faculté de réunir ensemble daix

(1) Sur les désirs, p. 61, tqq.; 78, sqq. Le toot risible oa teosiUf se Iroave actuellement dans un état forcé, puisque, tendant éternellemenl à l'union et restant toujours composé d^indiridus isolés, la nature du tout se trouve éternellement dans une contradiction manifeste afec elle-même. Si donc le tout se trouve dans un état forcé. Il faudra en conclure nécessairement qu'il y a un agent qui le fait tendre vers l'union, ou qui par sa force et sa nature Ta divisé en Individus. Toot tend naturellement vers Tunité. C'est une force étrangère, qui a décomposé l'unité totale en individus; et cette force est Dieu.

(«)Ib. p. 62.

HEMSTERHULS. i05

idées. Les idées se succèdent^ mais ne sont jamais conçues dans une même pensée.

Le seul moyen qui nous reste de donner à ce désir de perfection une satisfaction relative, est de concevoir autant d'idées que possible dans la succession la^plus rapide et le moindre espace de temps qu'il se peut (1). C'est ce que le beau nous permet de faire et en quoi consiste son essence. Les beaux-arts se proposent de satisfaire notre désir et d'apaiser Tamour, qui porte rame à saisir, à s'assimiler autant que possible d'un seul regard l'objet aimé. Les beaux-arts supposent le contraste, la séparation des parties, afin que l'âme ne soit pas privée de la diversité des idées; ils réclament l'harmonie, afin que rien ne trouble la vue et ne l'empêche d'embrasser rapidement toutes les parties. Le beau ne réside donc pas dans la nature des objets, mais dans leurs rapports à l'âme, dans la facilité qu'ils offrent aux organes d'embrasser un tout d'une vue claire et prompte. Hemsterhuis explique ainsi comment il se fait qu'un objet laid perd peu à peu ce qu'il a de repoussant pour nous par l'habitude dé le voir ; c'est ainsi que nous acquérons la faculté de saisir d'un coup d'œil rapide la diversité des impressions confuses qu'il excite en nous. On peut reconnaître à sa théorie le mérite d'avoir dépassé le principe dé l'imitation de la nature. L'art n'a à imiter dans la nature que l'objet qui sert de base première à son entre-

(1) Ib. p. 6*2. L'âme cherche toujours le plus grand nombre d'idées possible dans le plus petit espace de temps possible. Sur la sculpt.^ p. 12, sq.

prise; mais aussitôtil s'eiïorce de surpasser la nature. Car il faudraitune chance bien rare pour que la nature offrit le degré suprême de perfection, auquel nous aspirons nécessairement; cette perfection uq reposa pas sur la nature des choses, mais sur la convenauce de leurs relations à nos organes (1). L^esthétique de Hemsterhuis propose un idéal que ni la nature, ni même Tart ne peut atteindre, un idéal qui procède d'une étrange opposition entre notre désir et la nature des choses.

Il serait assez juste de dire que ces vues expriment la contradiclion des tendances contraires, entre lesquelles Hemsterhuis est partagé par son éclectisme. Il faut bien Tavouer^ le sensualisme, dont il subit l'influence, n'est point parvenue maîtriser son aspiration vers un but supérieur, vers l'idéal. Son idéal est Dieu, l'unité qui embrasse tout ; mais sa suprême ressource, cest de poser simplement cet idéal, de le dresser en face de notre nature incomplète et brisée, et de le faire l'auteur même de la division, qui est notre condition. Dieu est la puissance qui divise et qui réunit. Un écho des idées dualistes, que nous avons rencontrées dans la théosophie, nous arrive encore dans ces propositions; seulement Hemsterhuis ne cherche pas à se consoler de cette division inhérente à notre nature par des rêves mystiques, des fantaisies religieuses, mais par l'amour du beau et de l'art. Chez lui, comme chez Baumgarten, la culture esthétique se présente

(1) Sur la sculpt,, p. 6, 24, sqq.

HËMSTERHUIS. i07

à titre de complément des imperfections attachées à la science humaine. Il en résulte que Hemsterhuis voit dans la vie esthétique seulement une autre sorte de connaissance. Comme le rationalisme en avait fait une loi^ il veut que nous assemblions, que nous combinions nos idées sans confusion; mais le sensualisme lui rappelle que nos idées ne sont que des sensations, qui s'excluent l'une l'autre et ne comportent pas par conséquent de réunion; or il sait que nous ne pouvons compter que sur l'aide des beaux-arts, pour former entre elles des rapprochements aussi riches et aussi étroits que possible. Il faut que ce mode de combinaison de nos idées nous suffise, car la nature ne nous permet pas de connaître pleinement et de pénétrer à fond les objets; elle ne nous a pas destinés à savoir, mais à contempler et à jouir.

Il nous reste à parcourir encore d'un coup d'œil quelques doctrines éclectiques, qui se sont développées en France relativement à des branches spéciales de la philosophie pratique. Ces doctrines ne peuvent prétendre au titre d'inventions proprement dites de Pesprit philosophique, et être examinées comme telles; cependant elles ont propagé des idées philosophiques, issues de la philosophie moderne, dans un <»ercle d'autant plus vaste que l'influence de la littérature française se faisait sentir plusloinet avec plus de force; leur action s'est de plus perpétuée jusqu'à nos jours, soutenue par les talents brillants des écrivains qui ont embrassé ces doctrines, et qui en out tiré les con séquences les plus considérables elles plus inattendues .

408 LiYBB SIXIÈME. — CHAPITaH U.

MONTESQUIEa.

U Esprit des lois de Montesquieu occupe sans contredit le premier rang parmi ces doctrines. Nous n'avons pas à apprécier ici le caractère et la portée de cet ouvrage sous tous les rapports ; seulement, nous ne pouvons nous empêcher de signaler rinQuence qu'il a exercée, en tant qu'écrit philosophique, sur les théories politiques. L'ouvrage a des relations étroites avec la personne de Fauteur. Le baron Charles de Montesquieu, né en 1 689, près de Bordeaux, au château de la Brède, propriété héréditaire de sa famille, avait été destiné à la carrière de la jurisprudence ; conseiller à Vingt-cinq ans, il ne tarda à hériter de la place de président au parlement de Bordeaux. H opposa, dans ces fonctions, une résistance intrépide à l'arbitraire du gouvernement. Les Lettres persanes furent le premier ouvrage qu'il publia, et obtinrent un succès éclatant. Son goût le portait aux travaux sérieux d'érudition; il savait en dérober, à force d'esprit, l'aridité. AQn de pouvoir suivre son inclination, il renonça à ses fonctions, et après d'assez longs voyages, particulièrement à Venise et en Angleterre,' dans lesquels il put voir de près le jeu de formes politiques diverses, il se consacra tout entier à l'œuvre de sa vie, à la composition de V Esprit des lois, ouvrage conçu sur un plan tellement vaste, que l'exécution n'en pouvait être qu'ébauchée. Les Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de

leur décadence^ dont la publication précéda celle de V Esprit des lois^ sont un livre qui se rapproche davantage de l'histoire; il atteste les recherches historiques par lesquelles Montesquieu s'efforçait de fortifier ses doctrines politiques. Ce serait toutefois se tromper gravement que de lui attribuer le dessein d'établir et d'exposer des faits. Ce qu'il emprunte à Phistoire est produit, selon la mode du temps, sans porter la trace de grands efforts de critique; ces emprunts servent d'exemples; en témoignant de la vaste lecture de l'auteur, ils donnent à ses idées l'apparence d'une démonstration inductive, mais en réalité ils ne sont faits que pour préciser des vérités pratiques. Lorsque VEsprit des lois parut en 1 748, il dut à ces tendances pratiques l'immense succès qui Taccueillit. Il semblait qu'il fût temps encore d'arrêter la monarchie illimitée, vers laquelle on était poussé, par une ancre solide, en la faisant entrer dans des limites légales, et d'éviter une révolution violente. C'est à quoi tendent les conseils de Montesquieu. On doit tenir compte de la nature des choses, du climat et de l'esprit des peuples, respecter les mœurs et la religion, se garder d'appliquer à tout une règle identique, tout diriger au contraire avec douceur et selon les diversités des peuples. Tel est le gouvernement de la Providence, qui se sert de la diversité pour produire l'harmonie, et qui tourne les vicissitudes des choses à l'exécution de ses lois éternelles (i). On ne peut conduire les hommes que

(\) Esprit des lois, i, i, p. 5 (Amsterd. 1788). Chaque diversité est uniformité, chaque changement est coiistance.

dans Tesprit de ce gouveroement de la Provideoce. L'ouvrage de Montesqaiea est incontestablement un grand événement politique,, non s voyons subsister encore les traces de son influence ; appuyé de vastes et profondes méditations sur tous les objets de Thisloire politique , il fait éclater un courageux patriotisme, qui apprend à aimer le peuple jusque dans ses défauts, et marque aux envahissements de la politique leurs limites dans le caractère et dans les institutions permanentes de la nation; il offre un brillant exemple de sagesse et de modération politique, plus digne d'attention que tous les exemples d^ine authenticité fort douteuse, que Montesquieu a été glaner dans rhistoire. On a comparé V Esprit des lois à la Politique d'Arislole ; et, en effet, par la richesse des observations, par Pamour et l'interprétation du détail, ces deux ouvrages peuvent rivaliser ; mais la Politique d'Arislote se proposait moins que V Esprit des lois wnhwi pratique; elle présentait une longue série d'expériences closes au moment où les Etats de la Grèce touchaient à la fin de leur existence. Montesquieu au contraire est en présence d'une époque dont il cherche à diriger les conseils ; Aristote étudie les faits pour en tirer les résultats historiques ; Montesquieu les utilise en vue de résultats à venir, pour enseigner la modération, pour préserver des violences soit du despotisme, soit de la république. L*un et l'autre ont un côté commun, savoir de soutenir dans leurs doctrines un élément philosophique par des exemples tirés de T histoire. Mais cet élément exclut

MONTESQUIEU. i\i

(lu reste toute comparaison ; Aristote est un philosophe indépendant; Montesquieu ne peut prétendre à ce titre, il ne fait. qu'appliquer des théorèmes philosophiques reçus et les modifier selon ses vues. Nous n'avons, dans Thistoire de la philosophie, à nous occuper que du côté le plus faible de ses doctrines.

On peut commencer par formuler l'idée capitale de son ouvrage, puisqu'elle est posée sans aucune recherche préparatoire. Le gouvernement le plus conforme à la nature est, dit Montesquieu, celui dont la disposition particulière se rapporte le mieux à la disposition du peuple pour lequel il est établi (1). Idée bien simple, qu'on n'a que trop souvent oubliée, sous l'empire de principes abstraits, de conceptions cosmopolites, de préoccupations de parti. Il est rare, continue Montesquieu, que les lois puissent être les mêmes chez un peuple que chez un autre ; le caractère du peuple se formera d'après les circonstances, le climat, l'étendue du pays, le régime, les habitudes, les traditions, la religion ; et d'après cela il faudra nécessairement que les constitutions des peuples soient différentes, et leurs lois appréciées diflFéremment (2). Par conséquent, il importe avant tout dans la politique de pénétrer l'esprit général du peuple, que ces lois ont pour objet de régir; car nous ne faisons rien de mieux, que ce qiie nous faisons librement et en

(I] Ib. I, Ô, p. 10. Le gouvernement le plus conforme à la nature est celui dont la UisposlUon particulière se rapporte le mieui h la disposition du peuple pour lequel il est établi.

{%) Ib. p. 11.

saivànt notre génie naturel (1). Des lois, quelles qu'elles soient, demandent nécessairement des esprits préparés; la loi n'est pas un pur acte de puissance dans un Etat (1). Montesquieu est donc bien éloigné de proposer un idéal de TEtat ou d'exiger de l'Etat ce qu'il y a de meilleur. La religion peut, sans doute, viser au meilleur; elle dispense ses conseils, parce qu'elle tend au parfait, parce qu'elle a pour objet le bien de l'individu, auquel le meilleur, c'est-à-dire la parfaite vertu n'est pas inaccessible ; Montesquieu ne nie pas qu'à cet égard elle ne dépasse de beaucoup la sphère de la politique, et puisse prétendre à une dignité supérieure; mais l'Etat ne doit pas donner de conseils, il doit prescrire, et il n'adresse pas ses prescriptions à l'individu, il les adresse au peuple entier, lequel ne saurait atteindre la suprême perfection (3;. Chercher le meilleur serait donc pour la politique une tendance funeste ; l'excès de la raison lui nuirait : les hommes s'accommodent mieux des milieux que

du bien extrême ; la vertu elle-même doit pour la politique avoir des bornes (4). Nous ne devons pas prétendre améliorer les mœurs par des lois ; les lois seules sont améliorées par des lois ; c'est par des mœurs, c'est par le bon exemple qu'il faut s'efforcer

(1) Ib. XIX, 4; 5. C'est au législateur à suivre l'esprit .de la oatios; car nous ne Taisons rien de mieux que ce que nous faisons librement, H en suivant noire génie naturel.

(2) Ib. XIX, 2, 14. La loi n'est pas un pur acte de puissance.

(3) Ib. XXIV, 7; XXVI, 9.

(4) Ib. XI, 4; 6, p. 203. L'excès de la raison n*est pas toujours désirable... Les hommes s'accommodent presque toujours mieux des milievs que des extrémités.

d'améliorer les mœurs. La puissance politique n'a pas le droit d'excéder ses limites-, il faut qu'elle se conforme, dans les lois qu'elle donne, aux mœurs du peuple et à ses habitudes (1 ). C'est par ces principes que s'expliquent la grandeur et la décadence des Etats ; 'il ne faut pas les imputer à des hasards, à des individus, elles dérivent de Tesprit du peuple. Les préjugés de l'autorité ont été d'abord des préjugés du peuple (2) . Il faut chercher dans les constitutions politiques un ressort qui soit différent de la forme ou de la nature de TElat et qui agisse dans le peuple (3). Ce ressort est, en effet, la chose capitale ; tant qu'il demeure vivant et subsiste dans son intégrité, tout va bien ; dès qu'il se corrompt, la ruine de l'Etat est inévitable (4). On voit combien Montesquieu est éloigné de ceux qui ne voient dans l'Etat qu'une pure machine. En renonçant au cosmopolitisme, il a repoussé également l'opinion suivant laquelle l'Etat se pourrait former par un contrat entre des hommes quelconques. On ne saurait méconnaître qu'en insistant sur la nécessité de donner pour fondement à l'Etat l'esprit du peuple, Montesquieu n'ait semé les germes d'une conception philosophique de l'histoire.

(i) Ib. XIX, 6. Qu'on nous laisse tels que nous sommes. Ib. 14. C'est une trés-maavaise politique de changer par les lois ce qui doit élre changé par les manières... Il y a des moyens pour empêcher les crimes, ce sont les peines; il y en a pour faire changer les manières, ce sont les exemples.

(2) Ib. préf. p. 121.

(3) Ib. m, i.

(4) Ib. Yiii, 1. La corruption de chaque gouvernemeul commence presque toujours par celle des principes.

4U UVRE SIXIÈME. — CHAPITRE n.

3fais d'antre part il ne s'est proposé pour (rfijet que rbisloire politique. Assurément il ne perd pas de vue la part d^aciion que d'autres éléments de la civilisation, la religion entre autres, exercent sur la vie politique (1); tout cela n'est cependant pour lui qu'un accessoire. Sa doctrine est un démembrement des recherches morales, qui s'efforcent de comprendre \di vie morale non dans l'ensemble de ses buts, mais par l'analyse de ses éléments. A son insu, Montesquieu dé robe à sa politique tout terrain solide, en s'imposaot de ne parler de vertu que dans un sens politique, el non dans un sens moral ou religieux (2). De là des conséquences fâcheuses, qui se font vivement senlir. 11 prétend, à la vérité, dériver toutes les lois de la nature des choses, il place très-haut le droit de la nature, il condamne toute loi en contradiction avec ce droit; mais la nature des chosbs veut la diversité des peuples, et ce qu'il dit des lois de la nature ne dépasse pas au fond les règles abstraites du naturalisme ordinaire (3). Il y a plus : il rencontre différentes lois sou dans l'Etat, soitdans la vie ; il remarque que ces différentes sphères relèvent de lois, qui peuvent se conlredirq les unes les autres ; mais il ne croit pas nécessairt' de chercher la solution de cette contradiction ; ces loi? paraissent se contredire et ne se contredisent point (4 .

[K) Ce point est traité dans le livre xxiv; sur l*influence bieoCiisaBi' du christianisme v. particulièrement le ch. m. (S) Ih. m, 5, p. 41, not.

(3) Ib. I, 1 ; 2.

(4) Ib. XXVI, 1 ; 18. Ces lois paraissent se contredire el oe se coBtn-disent point.

Et maintenant, quant aux différents peuples, dont l'esprit différent doit servir de base à des législations différences, d'où tiennent-ils cet esprit ? Ici Montesquieu ne donne que des éclaircissements imparfaits. Il y a nécessairement des peuples différents ; la nécessité de ce fait lui paraît résulter de la grandeur du globe terrestre (1). Les différences du climat contribuent incontestablement, selon lui, pour une grande part à la différence des mœurs et des formes politiques, bien que du reste il ne les considère pas comme Tuniqueprincipe de diversité nationale (2). La valeur, toute subordonnée, que la culture spéciale des différents peuples a dans la marche générale delà civilisation humaine, est une chose que ses yeux, fixés exclusivement sur la vie politique, ne pouvaient apercevoir. Selon son opinion, comme les hommes ont eu dans tous les temps les mêmes passions, les occasions qui produisentles grands changements sont différentes, . mais les causes sont toujours les mêmes (3).

Si nous entrons dans les détails^ si nous observons ses principes de classification, à peine pourrons-nous, du point de vuedelaméthode et de la science, moins faire que les appeler médiocres ; ces principes sont subordonnés à des buts pratiques. Montesquieu distingue

(1) Ib. i> s, p. 9.

(2) Y. de longs détails là-dessus, liv. xiv. Ib. xix, 14. L'empire du climat est le premier de tous les empires.

(3] Sur les caisses de la grandeur des Romains, i, p. 16. (Œuvres, Bâie, 1799.) Comme les hommes ont eu dans tous les temps lès mêmes passions, les occasions qui produisent les grands changements sont difrérenteSi mais les causes sont toujours les mômes.

trots formes de gouvernemenl: la république, qui se divise en démocratie et aristocratie, la monarchie et le despotisme (1); toutefois il ne peut s'empêcher d'apercevoir que le despotisme n'est qu'une monar-

chie corrompue (2). Ses préoccupations pratiques peuvent servir d'excuse à celte confusion. U savait bien que le gouvernement de sa patrie se rapprochait du despotisme, et il voulait signaler les points par les* quels il s'en distinguait encore. Ses vues sur les ressorts propres aux différentes formes de gouvernement sont jetées en passant, et les applaudissements qui leur furent donnés ne pouvaient pas se soutenir; et cependant Montesquieu reconnaissait fort bien que c'était là le fondement sur lequel portait tout le poids de ses recherches. Le principe de la démocratie est. selon lui, la vertu ; celui de l^aristocratie, la modération ; celui de la monarchie, l'honneur; celui du despotisme, la crainte (3). On serait tenté de croire là-dessus qu41 donne la préférence à la démocratie ; car, sans faire bien grand cas de tous les mobiles politiques, bien plus, tout en parlant avec une sorte de dédain du faux honneur delamonarchieet delavertu humainede la république (4), la vertu politique propre à celte dernière forme, le véritable esprit public , le patriotisme qui est prêt à tous les sacrifices, ne laisse pas d'avoir assez de valeur à ses yeux, pour qu'il y voie le véritable

(1 ) De VEsp. des lois, n, i ; 2.

(2) Ib. VIII, 10.

(3)Ib. m, 5, 4,6,0.

(4) Ib. xxrv, 6.

esprit de la politique (1). Et daas le fait il incline à pré» fér er la démocratie à Taristocratie : la modération de celle-ci doit suppléer Y égalité des citoyens dans la démocratie; raristocratie est d'autant plus parfaite qu'elle est plus démocratie (2). Cependant ses vues positives et pratiques laissent peu de place à la démocratie. Le peuple s'entend tout au plus à choisir ses chefs ; mais il est impropre à Pexécution d'entreprises politiques, et il faut par conséquent qu'il se donne un gouvernement (3) ; en général la république ne convient pas à de grands Etats (4). Sans doute nul principe général n'établit chez Montesquieu qu'il veuille de grands Etats ; cependant à considérer d'une manière pratique les circonstances actuelles, il se croit tenu de s'occuper principalement des grands Etats. De là vient que, malgré le principe du faux honneur, qui sert de fon- (lonaent à la monarchie, il vante les avantages de cette forme de gouvernement , et demande uniquement qu'elle soit tempérée par des lois (5).

Tel est le but principal de ses conseils. Il recom^ mande la constitution qui seule a eu pour objet direct la liberté politique, tandis que d'autres formes de gouvernement n'ont poursuivi que des buts différents et particuliers (6). Sans doute Montesquieu ne propose

(l)Ib. If, 6.

;2)Ib. II, s, p. 26; ?,8, p. 90.

(3)lb. II, 3, p. 16.

;i) 1b. Tiii, 10.

(5) Ib. m, 6 ; ▼, 10.

(6) Ib. XI, 5. n y a aussi une nation dans le monde, qui a pour objet direcl de sa consliluUon la liberté poliUqae.

T. III. tl

pas précisément d*iiniter cette constitution ; cela serait contre son principe de roriginaliié de chaque peuple, laquelle est le fondement nécessaire des formes du gouvernement. D'autres Etats tendent à la gloire, et trouvent par là des moyens suffisants, quoique moins directs, d'assurer la liberté politique ; une constitution de ce genre peut porter aussi d'excellents fruits. Cependant toutes les monarchies doivent, comme celle d'Angleterre, aspirer à la liberté politique ; autrement, elles dégénèrent en despotisme (1 j. De même qu>n pratique Montesquieu a pris la constitution anglaise pour modèle, de même en théorie il adopte pour guide le système politique de Locke. Il prend pour point de départ ce principe que toute puissance incline à excéder ses limites, et c'est pourquoi il veut que toute puissance politique soit circx)nscrite, et il recommande un gouvernement modéré par des lois et des institutions (2). Il s'ensuit qu4I n'y a pas d'autre moyen d' assurer la liberté politique que de séparer les diver:> pouvoirs de TEtat et de les limiter les uns par lesautres. Nous nous souvenons que Locke avait distingué la puissance législative, la puissance executive et la puissance fédérative. Montesquieu admet pour base la même division, sauf qu'il regarde la puissance fédérative comme une sorte de puissance executive, appli* quée au droit des gens (3). Mais, comme il lui arrive

(1)Ib. XI, 7.

(2) Ib. XI, 4. C est une eipérience éternelle que loo( homme qui a du pouvoir est porté a en abuser ; il va jusqu*è ce qu*il trouve dei limites.

(3) Ib. XI, 6, p. 279« Il y a dans chaque Etat trois sortes de poaroirs : la puissance législative^ la puissance eiécutlve des choses qui dépen-

MONTESQUIEU. 4t9

(1 ordinaire, sanss'astreindreàunerigoureuse méthode, il substitue à la puissance executive, d'où dépend le droit civil, Tidée de puissance judiciaire, et à la puissance executive, d'où dépend le droit des gens, Tidée de puissance executive en général (1). Dès lors la division reçoit, comme on le voit, un caractère tout juridique, puisque les trois parties, dont se compose le pouvoir politique, répondent aux trois ordres d'application du droit. On a conjecturé, non sans raison, que celte conceplion exclusivement juridique des relations politiques pouvait lui avoir été inspirée par les habitudes delà jurisprudence, qui avait été sa première carrière. Peut-être cependant provient-elle plus encore de mobiles pratiques. Il voulait que les restes de libertés qu'il trouvait dans sa nation, subsistassent, et que les parlements fussent maintenus en crédit; c'est pourquoi il revendiquait en faveur de la puissance de juger une place politique dansladi vision des pouvoirs,et s'efforçait

de lui assurer un rôle prépondérant.!! ne cesseen effet de se .déclarer partout pour la conservation des restes de l'ancienne- constitution (2). On voit par là pourquoi il fait de l'honneur le principe de la monarchie ; il faut qu'il y ait dans la monarchie des situations éminentes, afin d'assurer le respect des lois au moyen de la puis-

lent du droit des gens, et la puissance executive de celles qui dépendent lu droit civil.

(1) L. L. On appellera bette dernière la puissance de juger, et l'autre iimplement la puissance executive de TÉtat.

(3) Non-seulement il regarde les corporations et la noblesse comme les appuis de la monarchie, mais encore il défend la vénalité des *harges. Ib. n, 4; v, 19, p. 125; viii, 9.

420 UTRE SIXIÈME. — CHAPITRE H.

sanoejudidaire (1). Mais il voudrait en même temps conquérir à la liberté de nouvelles garanties. Il voudrait réduire la puissance législative entre les mains du peu* pie. Le peuple doit Fexercer non par lui-mêmeel dans son ensemble, mais par des représentants élus (2). La puissance executive seule est réservée au monarque. Cependant les conseils de Montesquieu ne tendent pas à opérer une séparation absolue des pouvoirs; puisqu'ils doivent se limiter et se soutenir réciproquement, il faut bien qu'ils se pénètrent l*un l'autre sur leurs fronti^es.

LMmportance que donne Montesquieu à la diversité des peuples ne l'empêche pas de leur proposer comme un miroir de la liberté celte image de la constitution anglaise (3). Si Ton veut la liberté dans tons les Etats, on sera bien conduit à une certaine uniformité. Maislldée de la liberté politique reste très-vague chez Montesquieu. Chacun appelle liberté ce qui répondàseshabitupeseta ses inclinations; maison ne devrait entendre par liberté que la possibilité de vivre d'une manière conforme aux lois, en s'abstenant de ce qu^elIes défendent, en faisant ce qu'elles prescrivent (4). On ne peut s'empêcher de demander si la puissance législative n'aura point de limites. Montesquieu lui accorde un champ si vaste qu'il conseille au législateur de ne pas permettra à des religions étrangères de s'élever dans l'Etat "5 .

(«) Ib. m, 7.

(t) Ib. Ti, 6, p. 384.

(3) Ib. zi, 3. La liberté y paratlra comme dans an miroir.

(4) Ib.xi, 2;3.

(5j Ib. xxT, 10.

Il s'impose d'éviter les questions métaphysiques relatives à la liberté ; il suffit pour la vie politique que nous croyions être libres, parce que dans ce cas nous croyons pouvoir suivre nos inclinations (1). Maïs lé droit qu'il reconnaît à la puissance législative d'intervenirdansle domaine des croyances religieuses, montre que ce qu'il met à part ce n'est pas seulement la liberté métaphysique, c'est aussi la liberté morale. C'est là le point de vue étroit de l'homme d'Etat; Montesquieu ne tient pas compte des limites que l'autorité politique rencontre dans d'autres sphères delà vie morale.

Si nous regardons à ses rapports avec la philosophie, nous devons noter cette répugnance à entrer dans les questions qui concernent la liberté métaphysique. Lorsqu'il attribue au climat une action prédominante sur la formation du caractère du peuple, .ce n'est pas de sa part une vue isolée. Il le déclare expressément, notre imagination, notre goût, notre sensibilité, la vivacité de nos penchants, tout cela dépend des impressions du dehors, d'un nombre infini de petites sensations ; le climat pourrait être apprécié par le degré de sensibilité, comme il l'est par le degré de latitude (2). Les idées sensualistes ont passé de Locke chez Montesquieu. Les impressions extérieures excitent nos passions, d'où résultent nos actions. Nous avons remarqué plus haut que Montesquieu voyait dans ces

(1) Ib. XI, 6, p. 279; xtt, f » t; 2. La liberté politique consiste dans la sûreté, ou du moins dans Topinion que Ton « de «a sûreté»

(2) Ib. xiv^ *i, p. 52, sq. C'est d'un nombre infini de petites sensations que dépendent Plmagination, le goût, la sensibilité, la vivacité.

422 UWE SIXIÈaiE. — CHAPITRE II.

passions les causes toujours les mêmes des changements politiques. Les ressorts des différentes formes de gouvernement ne sont également que des passions (1 ). Nous ne pouvons pas douter que Montesquieu ne fut imprégné du naturalisme de la philosophie moderne, comme il était acquis au sensualisme. Du moins les vertus humaines, les seules dont sa politique s'occupe, sont considérées par lui comme de simples effets d'un bon naturel (2). Il compare le mouvement politique au mouvement circulaire des globes, qui résulte d'une abstraction et d'une répulsion ; dansl'Elat commedaus la nature, la réaction est toujours en rapport avec Taction (3). Aussi Montesquieu ne peut-il arriver qu à un seul résultat, savoir que les hommes restent toujours les mêmes et que l'histoire n'offre dans son cours circulaire qu'une éternelle succession alternative de grandeur et de décadence des Etats. Hume, nous Tavons vu, s'était élevé, malgré les hommages d'admiration rendus par lui à Montesquieu, malgré les principes du sensualisme et du matérialisme qui étaient les siens, à une vue plus étendue de l'histoire de la civilisation; il était arrivé par des recherches plus profondes sur la puissance de l'habitude à un résultat moins désolant. Nous devons appréciera sa valeur leservice rendu par Montesquieu, lorsquesonpuissantesprila soutenu la diversité des peuplesetenafaillefondementderEtat;mais

(1)lb. 111,1.

(2) Défense de r Esprit des hU, p. 270. Les verliis parement bomaines sont en nous l'effet de ce qu'on appelle un bon nalorel. (3J UEsp. des lois, m, 7 ; ▼, I .

cela ne nous fera pas oublier que sa conception politique (Je rhistoireluifermait celle des tendancesderhumanité.

Les droits de celle-ci ont trouvé du reste un éloquent défenseur. Jean-Jacques Rousseau s'est chargé de plaider sa cause. Bien qu'il vit dans Montesquieu un investigateur profond, s'il en fut, de la vie politique, bien qu'il Tadmirât coname tel, il se trouve cependant constamment en lutte avec lui ; c'est que Montesquieu n'avait considéré que les lois positives, tandis que Rousseau voit dans ces mêmes lois une violation criante des droits de l'humanité (1 ).

Nous avons signalé ailleurs l'action générale de Rousseau. Ce n'est pas ici le lieu de raconter sa vie, de peindre son caractère, car l'enchaînement particulier de ses idées témoigne bien plus d'une imagination enflammée et maladive, que d'un esprit philosophique développant ses doctrines avec calme. 11 se défend d'être philosophe, de prétendre posséder un 'système (2). Cependant ses vues procèdent danè leur ensemble de la philosophie contemporaine, elles reèsemblent à ces instruments sensibles, nécessaires à la physique pour mesurer des forces cachées. "Comme d'ailleurs les emportements de son âme passionnée ôtent toute mesure à son langage , nous ne pouvons pas donner à chacune de ses propositions, prise à part, une grande valeur. Il aimait le paradoxe. Mais la

(I ) Emile, T, p. 1 12 (éd. sllréol.).

(3} Ib. ij, p. 160.

marche générale de ses idées représeotait à du, sans ménagement, sons les formes d*ùne rhétoriqae ardente, les faiblesses de Topinion établie, elle éveillait anssi le pressentiment d'un meilleur avenir. Dépourvu au suprême degré de caractère pratique', ses idées passaient, au jugement froid de ses contemporains, pour de pures chimères ; il ne pouvait lui-même donner à ses plans d^autre nom que celui de rêveries ; mais ce:^ rêveries dévoilaient les contradictions dont se trouvaient entachées les opinions régnantes, dans leur assemblage éclectique, et la philosophie du sens commun ; elles inspiraient le désir d'une paix que Rousseau ne pouvait trouver que dans la solitude, tanJi> que les questions soulevées par lui ne pouvaient être résolues que dans la société humaine. Il ouvrait àes aperçus, mais incomplets et vagues ; les plus importants de ses écrits, le Contrat social^ VEmile^ sontde» fragments d'édifices inachevés, dont il dut se résoudre à abandonner l'impossible exécution. U n'était pa5 révolutionnaire ; mais il prédisait la révolution, il ea avait pressenti les approches (1). Les idées qu'il soulevait, étaient lessàgnes précurseurs d'événemenlsqû n'allaient pas tarder à s'accomplir.

Cet homme, d'un esprit si peu pratique, s'eal povtant presque exclusivement occupé des parties de li philosophie qui entrent le plus avant dans les déiaik de la pratique, savdr la poliiîque et la pédagQgM|«e. Son Contrat social^ qui date de 1 761 , et son

(I) Ib. in, p. 66. Nous approcbons A réiât é% crifc el àm révolatioDs.

qui appartientàrannéesuivanle, durent exercer sur les contemporains et sur les générations suivantes une action profonde. Ces deux ouvrages se tiennent, mais par un lien assez lâche ;. ils annoncent une manière générale d'envisager l'histoire, et même de concevoir tout le système de nos connaissances. Il est nécessaire de connaître les points de vue généraux de Rousseau, pour comprendre les entreprises tentées par lui dans les différentes branches de la morale.

Attaché au sons commun, il a accepté les opinions de son temps ; il procède ici en^éclectique. C'est Locke qui a exercé sur lui la plus grande influeuce. Nous nous élevons, selon Rousseau, par degrés des sensations aux idées, qui nous font connaître les rapports des choses; nous ne sommes pourtant pas purement passifs dans la comparaison de ces idées, nous avons en nous la faculté de juger (1). Toutefois la réflexion ne joue, dans cette théorie de la connaissance, qu'un rôle subordonné *; à Texemple de Condillac, Rousseau ne voit en elle qu'un produit tardif de l'activité, la source de la philosophie et de ce que nous appelons raison ; et plein, comme il Test, de défiance contre toutes les additions de l'esprit humain à la nature, qui excèdent les plus simples besoins, il voudrait écarter complètement cette réflexion, ou du moins la réduire et l'ajourner autant que possible. Elle replie l'homme sur lui-même, elle le sépare de ses semblables ; elle est la source de Tégoïsme, et met en péril les plus nobles

(1) Ib. III, p. 88 ; IV, p. 2-22; 226.

sentiments de Tâme (1). Rousseau n'en attache qoe plus d'importance aux sentiments propres à rhomme, qui nous élèvent au-dessus du corporel, nous font triompher des passions, servent de base à la vie morale. Presque infidèle au sensualisme, et se rapprochant bien plus de Técole de Shaftesbury, il admet un sentiment inné du juste et de Tinjuste, du bien et du mal, conscience, instinct ou lumière intérieure, qui nous éclaire sur nos devoirs. Bien que toutes les idées viennent du dehors, nous les apprécions néanmoins par un acte interne de Tàme, et cet acte n'est pas un jugement, mais un sentiment. Ce sentiment moral immédiat rend la philosophie et la morale superflues. Nous sentons ce qui est bien, ce qui est mal, et cela suffit (2). Nous aurions tort de prendre trop au sérieux les reproches adressés de ce point de vue à la raison, à la réflexion, à la philosophie. En efl^et la raison n*est pas moins investie du rôle de juge de l'opinion et du sentiment intérieur, et la science de lui-même qu'elle

(4} Disc, sur V origine et les fondements de l'inégalité parmi Us hommes, p. 65 (Œuv. compl. 1790;. Si la nature nous a deitinés à être sains, j*08e presque assurer que l*état de réflexion est un état contre nature^ et que l'homme qui médite est un animal dépnvé. Ib. p. 100. C'est la raison qui engendre Tamoar- propre, cl c*est la réflexion qui le fortiGe; c'est elle qui replie Fboqime sur lui-même... C'est la pliilosopble qui Tisole.

(2) Em, i, p. 69 ; iv, p. 149 ; 220 ; 242 ; 258, sq. La conscicDce est la voix de l'Ame, les passions sont la voix du corps... Trop souvent la raison nous trompe, mais la conscience ne nous trompe Jamais ; elle est le vr^l guide de Thomme; elle est à rAme ce que rinstlncl est ao corps; qui la suit obéit à la nature. Ib. p. 266, sqq. Les actes de la conscience ne sont pas des jugements, mais des senUments; quoique toutes nos idées nous viennent du dehors, les sentiments quries apprécient sont au dedans de nous.

ROUSSEAU. iV

procure à Thomme est vantée comme la plus utile des sciences, comme une connaissance précieuse dont nous éloignent malheureusement les progrès tant glorifiés de toutes les autres (1). Nous ne saurions nous mettre de trop bonne heure à la poursuite de cette science ; elle est le dernier but auquel le sage aspire. Nous sommes tournés d'abord vers la connaissance de la nature et du corps ; l'idée de Tesprit ne se développe en nous que bien plus tard (2).

Nous apercevons ici que Rousseau a lui-même hérité de la philosophie moderne toutes les oppositions métaphysiques. Dans les opinions auxquelles il s'arrête, il reconnaît pour son premier guide Samuel Clarke(3). Il se porte défenseur du dualisme ordinaire, qui distingue comme deux substances diverses le corps et l'esprit. Le corps est inerte ; de là Rousseau conclut l'existence d'une volonté, qui est cause motrice ; c'est principalement le libre arbitre, prérogative de l'homme et son litre de supériorité sur les animaux, qui démontre la spiritualité de Tàme. Rousseau ne saurait admettre, avec Locke, que la matière pût penser ; il ne voit pas comment l'esprit peut être uni au corps ; mais cette liaison est un fait. La régularité, qui préside aux mouvements de la nature, le conduit à admettre un Dieu, qui est esprit et raison ; quant aux questions de savoir quels rapports il soutient avec la matière, s'il l'a créée • ou seulement organisée, Rousseau ne s'en occupe pas»

(1} Ib. y, p. 158; Disc, sur Vor., préf. p. 62. (t) Em. III, p. 50; 96, iv, p. I9i ; 197.

(3)Ib. IV, p. 221.

La curiosité de rhomme ne doit pas se laisser tenter par ces problèmes, parce qu'ils sont étrangers à notre destination pratique (1). La théodicée offre les seules questions qui intéressent son cœur. La foi proclame que tout ce que Dieu a fait est bien, que la liberté humaine seule a tout perverti (2). Dieu est bon, juste et miséricordieux ; il ne peut pas infliger de peines éternelles ; mais il doit récompenser le bien, punir le mal, et c'est assez pour que notre espérance d'une autre vie soit fondée (3). Ainsi Rousseau défend le déisme, le christianisme même, en s'en tenant à l'Evangile simple de l'amour des hommes, à la religion du cœur et de la nature, dégagée de ce que la superstition y a ajouté, et sans oublier jamais la loi de la morale et de la tolérance. Le christianisme lui parait en somme avoir plus fait pour l'humanité que les sciences, dont on est si fier (4) .

Rousseau ne se propose rien moins que de réparer le mal produit par la liberté humaine, et dans cette vue il en recherche Torigine et le progrès. Un certain plan de l'histoire de l'humanité, peu distinct, il est vrai, dans ses linéaments principaux, flotte devant ses yeux. Toutes nos actions procèdent de deux principes, l'instinct de conservation et la pitié. Le premier est la source de l'àmôur-propre ; la seconde est le fon-

(1) Ib. 257, sqq., 237; 242, 246, 271, sqq. Disc, sur For., p. 69, sq.

(2) £m., I. Tout est bien sortant des mains Je rauteur des choses, tout dégénère entre les maios de J*boiDOie. Ib. iv, p. 249.

(3)Ib. p. 35t;254.

(4) Ib. iv, p. 4; 28, tfqq.; 34 ; 42, not.

demeot de toutes les vertus sociales, qui contiennent rarnoor-propre dans de justes limites. Rousseau nous croit affranchis par là de Tégoïsme; mais c*est ce que n'admet pas sa maxime : « Fais ton bien avec le moindre mal d'aulrui qu'il est possible » (1). D'autre part ce n'est qu*en apparence que Rousseau dérive toutes nos vertus sociales exclusivemeat d*un principe négatif, de ce déplaisir que nous ressentons par sympathie en voyant souffrir les autres. Il invoque encore, pour nous rattacher à l'humanité, un autre principe très-positif. L'instinct sexuel est le fondement de la seule société naturelle, de la famille, de la petite patrie, par laquelle nous tenons à la grande. En effet Tinstinct sexuel ne tarde pas à étendre ses effets sur des cercles plus vastes. La nature prépare tout avec sagesse; elle éveille, antérieurement à l'amour d'un sexe pour Tautre, le plaisir des rapports d'amitié, le penchant à vivre en communauté avec nos semblables. On se sent destiné à l'humanité, avant même d'avoir lié son sort à celui d'une compagne (2). Ainsi nous tenons, en qualité de membres, au corps entier de l'humanité, et nous nous instruisons de notre premier devoir, celui d'être humain (3). La nature a implanté en nous tous les penchants qui peuvent préparer le bonheur individuel et le bonheur général. Mais elle nous a fait en même temps un présent

{\ ) Ib. iv, p. 260 ; 266. Dise, sur Vor., p. 39, 99 ; 101, sq. Fais Ion bien avec le moindre mal d*autrui qu*il est possible.

(2) Contr,8oc., i, 2; Em., iv, p. 105; 118, v, p. 145.

(3) Em., u, p. 92. Hommes, soyez humains, c*esl votre premier devoir.

dangereux, la liberté, qui résulte de ce que nous possédonsun superflu de forces ; cesuperfluest la condition de la faculté dont nous sommes doués de nous perfectionner presque sans limites^ soit comme individus, soit comme espèce, mais il est devenu la cause de notre misère, parce que nous n'avons pas pu nous contenter du nécessaire (1 ). Où en sommes-nous arrivés ? Les homm^es vivaient dans Tétat de nature, sans vertu et sans vice, uniquement occupés de se conserver ; puis il s'est formé des liens de familles, mais des liens qui n'étaient pas encore fort étroits ; cet âge a été la jeunesse de rhumanité. Chaque pas en avant a porté, il est vrai, des individus à une perfection supérieure, mais a fait rétrograder le tout. Dans notre état présent de société civilisée chaque individu^ ou peu s'en faut, est un ennemi né de chaque autre, la somme du bien est extrêmement petite en proportion de la masse du mal. L'inégalité naturelle des hommes n'est presque rien ; dans la société humaine l'inégalité, qui est contre la loi naturelle^ est arrivée à un degré monstrueux. Elle est la conséquence des rapports plus étroits formés entre les hommes, de l'exagération de leurs besoins, de l'institution de là propriété du sol ; ragricultare et le négoce, le blé et le fer ont produit la guerre des pauvres contre les riches j il a fallu chercher des remèdes contre ce mal ; les lois ont procuré aux riches de

(4) Ib. n, p. 97. Tous les animaui ont eiactement les facultés nécessaires pour se conserver. L'homme seul en a de superflues. N^esl-il pas bien étrange que ce superflu soit rinstrumcnt de sa misère ? Disc, sur l'or.^ p. 71.

nouveaux moyens d'empire, elles ont ajouté à la clétresse des pauvres ; la loi naturelle a été expulsée par la loi positive. Il n'y avait, il est vrai, dans l'état de nature, ni vertu ni vice ; mais il y a aujourd'hui plus de vice que de vertu. Un mal universel nous opprime ; pas d'homme qui en soit exempt, plus d'indépendance, chacun obligé de compter sur l'appui d'autrui. L'industrie et le commerce ont augmenté les besoins des hommes et affaibli l'individu. L'injustice, le désordre régnent partout ; la pitié n'a plus pour asile que quelques grandes âmes cosmopolites (i). Voilà les malheureu;x: progrès, les progrès tant vantés de l'humanité ; voilà Touvrage de l'homme, sans lequel tout serait bien. La raison ne fait pas de véritable progrès, car tout ce qu'on gagne d'un côté, on le perd de Tauire. Les modernes ne sont pas plus avancés que les anciens (2J,

A lire ces affirmations, on serait tenté de croire que Rousseau avait abjuré toute espérance de progrès pour la raison. Il n'en est pas ainsi. Les idées sur l'éducation et sur le gouvernement témoignent de ses efforts pour remédier au désordre auquel la société humaine est en proie. H espère que les bienfaits de la civilisation et de la culture sociale ne sont pas inconciliables avec les avantages de l'état de nature; il croit que, façonné par l'Etat, l'homme peut se sous-

(i) Disc, sur Vor,t p. 65; 93; ilO; 130, sqq.; 146, sqq.; 170.

(9.) Em.^iv, p. 241 ; 249. Otez nos funestes progrés, ôlez nos erreurs et nos vices, ôl^z Pouvrage de l'homme, et tout est bien. Ib. ix, p. 107. Il n*y a point de vrai progrés de raison dans I*espéce humaine, parce que tout ce qu*on gagne d*un cdlé on le perd de l'autre.

432 LIVRE SIXIÈME. — CHÂPITBE U.

traire à rinstioct et s'élever à la vertu, sans élre livré anx vices de la civilisation (1). Il serait désirable seulement que les plans, dans, lesquels il se complaît, n'eussent pas le caractère de rêves romanesques.

Son livre sur l'éducation a revêtu la Forme d'une sorte de roman, ou sont entassées les invraisemblances. Il contient cependant d'excellents principes, . qui ne sont pas demeurés tout à fait stériles. Rousseau s'appuie souvent sur Locke; tout en le combattant il cherche à donner à ses vues une portée plus générale, à ses déductions plus de rigueur et de suite. Ce qu'il entreprend, ce n'est pas Téducatibn d'un gentilhomme, c'est celle d'un homme. Mais ses prescriptions offrent le contraste le plus décidé avec les usages établis et les conditions indispensables de la vie actuelle, et ce qu'il dit de meilleur est gâté par la haine passionnée qui lui ferme les yeux sur les solides avantages obtenus par la société humaine. Il demande, après Locke, une éducation naturelle; de plus les instituteurs naturels, le père, la mère, ne doivent pas s'affranchir du devoir, qui leur est imposé, d'instruire leurs enfants (2). Il rejette, de même que Locke, l'éducation et les écoles publiques; il voudrait, s'il était possible, tenir son élève loin de tout commerce avec les hommes corrompus, jusqu'à

(h ) Ib. Il, p. 405. On rénnirait dans la république lous les aTaniafe» (le rétat naUirel à ceux de TéUl civil ; on joindrait à la Uberté qui mainllenl l'homme exempt de vices la moralité qui relève à la vertu. Contr. soc, i, 8.

ce que le jugement da jeune homme ait atteint sa maturité. It faut beaucoup d'art pour préserver rhomme de la complète déformation, qui le menace dans la société (1). Le précepteur doit savoir aussi, par d'habiles procédés, maintenir son élève dans la ferme persuasion qu'il est son propre maître et ne dépend point de celui qui l'instruit (2). De savants artifices, de pieuses fraudes sont recommandés fréquemment au précepteur, et, en somme, ce système d éducation, tout artificiel dans son ensemble, repose sur une sorte de mensonge, puisqu'on veut y dérober au disciple les relations qui le lient à la société, dont il fait partie par sa naissance. Ainsi pour préparer et assurer l'indépendance, dont Rousseau fait, sinsi que Locke, le but de l'éducation, il voudrait affranchir son élève de tout empirç de l'habitude, de l'autorité et du préjugé. Rousseau a pour point de départ cette idée, que la jeunesse ne saurait se sauver par la connaissance de l'homme (,4). La plupart de ses prescriptions tendent à préserver, aussi longtemps que possible, le jeune homme de la contagion du vice et des I^réjugés. Ce qu'on doit offrir aux enfants, ce ne soui pas vies mots, ce sont des idées, des vérités de fait sensibles, il faut qu'ils doivent toute connaissance à une expérience personnelle (5), comme s'ils étaient

(l)lb. ly, p. 5?.

(2) Ib. II, p. 181.

(3) Ib. II, p. 62; 106; iv, p. 203.

(4) Ib. III, p. 49, sqq.

(5) Ib. I, p. 86 ; II, 120.

plus capables de comprendre les signes de la nature, que les signes sous lesquels Thomme transmet ses pensées. Il va de soi que Rousseau s'élève avec plus de force encofe contre Téducalion livresque ; il faul étudier le livre de la nature^ car les livres des hommes mentent (1). Nous ne devons apprendre que Irès-lard l'histoire et la religion ; nous présenter avant le temps des choses inintelligibles ^ c'est nous les imposer comme des préjugés (2). Rousseau éviterait, s'il était possible, de faire communiquer l'élève et le précepteur au moyen de mots. Il nomme sa méthode d*édacation, méthode d'abstention; son 'élève doit être, selon lui, l'élève de la seule nature. Il faut laisser faire la nature, de peur d'en altérer l'ouvrage (3). Prescriptions bien sages pour préparer l'homme à la multiplicité d'occupations qui Tattendent. Mais quelle est donc la liberté, en vue de laquelle cette éducation est conduite? Cette liberté ne peut guère être assurée par les enseignements donnés à l'élève pour s'orienter dans la société humaine. Le but de l'éducation coïncide, selon Rousseau, avec celui de l'existence. De même queGeulincx, Rousseau ne trouve de vraie liberlt' qu'à ne rien vouloir que ce qu'on peut ; alors en erfet nousneferonspasautre chose que ce qui nous p}ait. De là découlent toutes les règles de Téducation. Mais ce n*est pas en commandant à toutes les passions par la raison qu'on arrive à ce résultat ; car on ne triomphe

(\)Di$c, sur Vor., p. 52.

(2) Em., IV, p. f 54 ; 190, sq.

(3) Ib. Il, p. 155; 176; 179. Mod élève ou plul^ celui de la oalore.

d'une passion que par une passion (1). Les passions qui ne servent pas à la satisfaction des désirs naturels, qui ontleur racine dans des écarts d'imagination, dans les besoins factices créés par la société, sont les seules que nous devions sounaetlre au frein dans la mesure de nos forces, afin de ne rien vouloir au delà de notre puissance (2). Nous sommes tous esclaves de la nécessité, de la nature et de nos besoins; mais nous devons acquérir cette force d'esprit, qui s'élève au-dessus de la nécessité en s'y soumettant et en maintenant ainsi la liberté interne. Les circonstances les plus défavorables mêmes ne peuvent pas nous la ravir (3). Ce renoncement stoïque est le résultat que Rousseau voudrait tirer de l'éducation. La puissance de la nature ne porte pas atteinte à la liberté interne ; la seule chose à craindre, c'est la dégénération qui résulte des institutions sociales, c'est la contagion des vices qu'elle a engendrés. S'il était un moyen de donner à la loi générale de la société une force qui égalât l'inflexibilité de la loi naturelle, nous n'aurions plus à redouter pour notre liberté aucun péril (4).

On le voit, cette théorie de l'éducation promet peu ; elle n'attend rien du développement de la raison dans

(4 ) Ib. iT, p. 73. On n*a de prise sur les passions que par les pas sîons.

(2) Ib. II, p. 94, sqq., p. 102, sq. L^homme vraiment libre ne veut que ce qu*il peut, et fait ce qui lui platt. Voilà ma maxime fondamentale. 11 ne s*agit que de rappliquer k Tenfance, et toutes les régies de réducation vont en découler.

(3) Em, et Sophie, p. 813, sq.

U)Em,,n, p. 105.

436 LIVRE SIXIÈBŒ. — CHAPITRE n.

la société bumaine ; si elle tend à réparer par l'éducation les maux de la société humaine, elle n'y tend du moÎDsque par des moyens très-particnliers. Heureusement il n*est pas assez conséquent pour que ses principes généraux pervertissent toutes les prescriptions qu'il en tire. Il a mis uue attention toute spéciale à bien distinguer les diverses périodes de Téducation, en insistant, avec des détails fort précis, sur la nécessité d'attendre toujours la maturité naturelle et de ne rien précipiter (1). Ses prescriptions à cet égard sont encore exagérées; il lui arrive de s'exprimer comme s'il fallait oublier complètement Pavenir pour ne vivre que dans le présent. De plus il sépare

trop les périodes de l'éducation Tune de Tautre, en considérant Tenfant à peu près comme un pur produit de la nature et en retardant trop en lui Téveil de la raison (2). La manière dont il limite ces périodes n^est ni moins défectueuse, ni moins incertaine ; et en effet il regarde comme très-importante, la période où le langage se développe (3); mais par crainte des mots vides il la néglige, et, en accordant une importance excessive à la première éducation, à celle même qui peut précéder la naissance (4), il la fausse psr des principes déterministes. Cependant il revient à de justes idées, en rappelant que Téducation a pour but

(l)Ib.n,p. 9l;y,p.i8.

(!t) Ib. II, p. iU; 154.

(3) Ib. n, in.

(4) Ib. I, p. 6, nol. La première édncaiioD est celle qui importe le plus. Ib. I, p. 37; 63; 66.

ROUSSEAU. I3t

unique de nous enseigner les devoirs de l'homme, et que ces devoirs ne peuvent être enseignés dans un âge trop tendre, parce que cet enseignement présuppose le développement de Tinstinct du sexe ; de là vient que l'éducation qui suit Ja puberté est regardée comoQe la plus importante (i). On comprend maintenant pourquoi Rousseau ne s'occupe avec un soin particulier que de deux époques de l'éducation, celle qui pré^îède la puberté et celle qui la suit, et pourquoi en outre il accorde une importance capitale aux époques de transition, à celles qui séparent l'enfance de la puberté, la puberté de l'entrée dans la société civile. Dans l'éducation de la première enfance domine principalement la méthode d'abstention, nous devons confier les enfants à leurs instincts naturels, ne leur rien enseigner qu'ils ne puissent apprendre d'euxmêmes; il faut qu'ils inventent spontanément. Là se rencontre, entre autres prescriptions excellentes, celles d'user de Texercice plus que de l'enseignement abstrait, d'inspirer le goût d'apprendre avant d'instrui^re (2). Mais, d'autre part, Rousseau considère dans l'enfant l'animal plus que l'homme; il va jusqu'à conseiller d'exciter le tempérament, de retenir la raison, et d'éviter par là toute lutte entre l'un et l'autre; il prétend ainsi développer l'amour-propre afin d'en faire plus tard le fondement solide de Tamour des autres (3). NouR devons commencer par le corps et non

,(1)Ib. IV, p. 100; 143.

(2) Ib. I, p. 16; n, p. 89; IT6; m, p. 8.

(3) Ib. IV, p. 45. Le lempéraoïent précède toi^ours la raison. C'est

parTespril; ailleurs, néanmoins, Rousseau remarque fort bien que le corps ne peut être exercé sans Tesprit(1). En laissant Tenfantàses instincts naturels, on doit se garder de TamoUir; loin de là, apprendre à souffrir doit être un des premiers résultats de Tédacation. Mais il faut que Tenfant soit lui-même la cause de presque toutes ses souffrances, il ne faut pas qu'aucune de ses souffrances lui vienne de ses rapports avec la société (2). Rousseau fait des observations très-bonnes sur Tusage des sens, sur TintuitioD, qu'on peut acquérir par leur moyen, de certaines vérités géométriques (3). Telle est sa méthode : perdre du temps pour en gagner. Cependant il a trouvé dans cette période de loisirs enfantins l'occasion d'éveiller le plaisir de lire, d'écrire, et d'exercer Télève dans ces deux sortes de connaissances. U prépare par des procédés assez artificiels Tadolescent à des travaux plus difficiles. Vers l'âge de douze ou treize ans commence une époque, où les forces accrues dépassent ce que réclame la satisraction des besoins naturels. Il faut que cet excès de forces soit employé à faire provision de connaissances, et à exercer les facultés naturelles ou acquises. Alors T élève doit acquérir des connaissances utiles; la nature est Tobjet de son étude; Tétude pénible et stérile des mots, des lan-

à retenir l'une et à exciter l'autre que nous avons jusquMci donné tous nos soins, afin que Thomme fât toujours un le plus qu'il était possible. Ib. iv, p. 149.

(I) Ib.iv,p. «94.

(S) 1b. II, p. 88.

(3) Ib. II» p. 308, 8qq.;257.

gueSjlui est épargnée. L'affaire principale est de lui inspirer la passion des connaissances utiles^ et l'esprit de méthode; tout le reste doit se présenter de lui-même, préparé, bien entendu, par les ingénieux artifices de l 'instituteur (1 ). Il faut que l'élève apprenne ainsi quelque profession manuelle ; car tout citoyen oisif est un coquin; nous devons à la société le tribut de notre travail; nous ne savons jamais d'ailleurs, si nous ne serons pas obligés quelque jour de recourir à cette ressource (2). Mais il faut que tout cela soie achevé à quinze ans, à l'époque où se déclare la puberté. Il n'y a pas de temps à perdre (3).

Avec un nouveau besoin se manifeste un nouveau danger. Les mouvements dé l'instinct du sexe en font redouter les conséquences funestes ; conséquences qu'il n'entraîne pas, il est vrai, dans l'état de nature, mais dont il est le plus souvent accompagné dans la société (4). Les soins, l'attention du précepteur ne doivent pas s'endormir un seul instant. Rousseau signale encore ici, comme au commencement de la première période, un intervalle, où tout doit être laisflé au cours de la nature, et où le précepteur doit rester, au moin$ en apparence, inactif. Son unique soin est de préserver aussi longtemps que possible l'innocence de l'élève (5), et d'amener des expériences propres à

(1) Ib. III, p. 2, sqq.; 16.

(2) Ib. III, p. 68.

(3) Ib. iT, p. 74.

(4) Disc, sur l'or., p. 103, sq.)

(5) i?m.,iv, p. Iil;i40.

440 LfVRE SIXIÈBiE. — CHAPITRE II.

occuper et à former les ioclinations, maintenant- éveillées, qui l'attirent vers la société de ses semblables. Enfin, il offre pour égide à son élève un idéal de la femme. Ici, Rousseau se livre à une comparaison des deux sexes , et donne les régies qui doivent présider à l'éducation des filles (1 ). Ce qu'il dit est, du reste, une esquisse rapide et incomplète. Armé de cet idéal, Emile entre enfin dans le monde ; le précepteur va lui faire connaître, et par théorie et par expérience, les ^lations qui constituent la société ; la société, c*est le monde parisien. Cette période d'étude est plus courte encore que la première. Emile a vingt ans, quand il est introduit dans le monde; en un an il s'en est fait une idée complète (2) ; il le fiiit avec dégoût. Toutefois l'éducation n'est pas encore' achevée; le moment de choisir une épouse est venu , et lorsque le précepteur l'a conduit à faire un choix, il faut qu'Emile voyage, afin de pouvoir fixer librement dans l'étendue du monde le séjour où il élira domicile. Il fait alors, et pour la première fois, connaissance av^c les constitutions 4es divers Etats, il les trouve toutes également mauvaises. L'amour de la patrie l'enchaine en définitive au pays où il est né. Rousseau ne nous laisse pas ignorer la destinée ultérieure de son élève, si bien instruit, mais il ne nous la fait connaître qu'incom* plétemefit, parce que son récit s'arrête au milieu. Ce qu'il raconte est du reste assez triste. Il a voulu former un homme, sans tenir compte du pays, des mœurs

(I) Ib. V, p. «S3.

(t) Ib. ir, p. 74.

régnantes, des circonstances qui Tattendent; est*il étonnant que cet homme fasse naufrage, et ne trouve de salut que dans son abnégation stoïque ? Du reste, tout en proposant une réformation radicale de l'éducation, Rousseau se déclare convaincu que le bien, qu'on pourrait introduire au milieu du mal existant, serait voué d'avance à périr sans résultat (1). Son plan d'éducation est purement chimérique, parce qu'il place le précepteur comme le disciple en dehors des conditions réelles de l'humanité.

Je ne saurais imaginer entre la pédagogique de Rousseau et sa politique d'autre transition que l'idée émise à titre d'objection par Helvélius, c'est que la réformation ne doit pas débuter par l'individu, mais par Tensemble. Rousseau se flatte d'avoir découvert un moyen de raffermir les sociétés ébranlées. Son plan parait extrêmement simple. Il procède de la doctrine du contrat quelques difficultés toutes particulières que Rousseau rencontre à concevoir un contrat comme engagement moral ; car, dans son opinion^ la volonté ne peut pas se donner de chaînes pour l'avenir (2). Nous nous rappelons ici les doutes soulevés également par Hume contre la doctrine du contrat. Ces doutes atteignent à fond la politique de Rousseau. L'intérêt seul peut vous faire consentir à un contrat. Il s'ensuit que tout contrat qui n'est pas fondé sur un avantage réciproque, est impossible, que le contrat de servitude n^est point

(1) Ib. prér. p. 5.

(2J Contr, soc.r n» < • Il est absurde que la volonlé se donne des chaînes pour Tavenir. Ib. m, 11. La loi d'hier n'oblige pas aujourd'hui.

442 LIVRE SIXIÈME. - CHAPITRE lî.

valide, et que le cootrat polilique ne saurait imposer de loi que le peuple ne puisse enFreindre à tout moment pour son avantage (1). Il n'y a donc qu'une nécessité permanente de chercher notre avantage dans la société humaine^ qui maintienne en vigueur le contrat politique. Cest pourquoi Rousseau oppose d'une manière absolue les liens naturels de la famille aux liens contractuels (2). Ces derniers supposent chez tout contractant l'idée claire que la société civile sert à son avantage. Bien donc que le contrat , par lequel TEtat est constitué, ne soit pas nécessairement énoncé d'une manière explicite, il n'en subsiste pas moins par une convention tacite, puisqu'il a son fondement dans la nature des choses. Il se résume dans la formule que voici : chacun de nous met en commun sa personne et toute sa puissance sous la suprême direction de la volonté générale, et nous recevons en corps chaque membre comme partie indivisible du tout (3 . Chacun se trouve par là, et par là seulement, assuré de sa propriété, quoique celle-ci demeure soumise à la volonté générale ; chacun est forcé par la volonté générale, mais forcé en tant seulement que partie <lu souverain, d'être libre (4). L'égalité entre les hommes n'est pas détruite par là, elle est au contraire ré-

(1) Ib. I, 4; 7. Il est contre la nature do corps politique que lefOfverain s'impose une loi qu'il ne puisse enfreindre.

(2) Ib. I, 2.

(3) Ib. I, 6. Chacun de nous met en commun m persoooe et loatf sa puissance sous la suprême direction de la Tolonté générale ; et iio«* recevons en corps chaque membre comme partie indivisible do lo«t

(4) Ib. I, 7; 8; 9; ii, 4.

tablie. Le but de l'Etat n'est précisément que la liberté êtl'égalitédes citoyens, car touscomplent à ce titre égalementy et s'ils sont sujets de TEtat, ils sont d'autre part membres du souverain, du peuple, et souscrivent librement au contrat (1). Le contrat u'a pour objelque de réunir les hommes politiquement ; cependant il implique rengagement de se soumettre. Quiconque ne veut pas consentir le contrat peut émigrer. Ce contrat primitif est le seul aussi qui demande l'unanimité. Lorsque TEtat est formé, la pluralité des voix dans la législation est une autorité suffisante. La minorité n'est pas lésée par là dans sa liberté ; seulement elle s'est trompée dans son opinion sur la volonté du tout; mieux instruite à présent, elle suit ce qui est aussi sa volonté, puisque cette volonté n'a pour objet que de donner force de loi à la volonté collective (2).

On sent qu'ici commencent les difficultés du contrat social. Nous ne demandons pas comment Rousseau, admettant qu'une partie de l'Etat peut se détacher du tout, tandis que cette partie se lie au tout par un contrat comme en constituant une fraction, peut justifier cet acte. Mais ce que nous ne pouvons nous persuader, c'est que la liberté des citoyens subsiste dans son intégrité, lorsqu'ils sont forcés d'abjurer leurs croyances, même leurs croyances religieuses, pour suivre l'opinion de la majorité. On ne peut évi* demment donner comme dédommageaient la liberté

(1) Ib. I, 6; 9; II, il.

(2) Ib iiiJ6;iv, 2.

laissée au peuple de se dissoudre à chaque instant (1). La distinction, imaginée entre la volonté de tous et la volonté générale, est assurément trop subtile ; la première, la volonté de la majorité , peut se tromper, la seconde au contraire est infaillible (2). Si nous sommes nécessairement forcés de nous soumettre à cellelà, ne sommes-nous pas forcés d'agir contre nos convictions les plus profondes ? Dire que, malgré cela, nous restons libres, parce que nous avons acquis une autre opinion de la volonté collective, c'est se payer d'une idée illusoire et vide ; car la volonté à laquelle il nous faut obéir, n'est pas la volonté collective, ce n'est que celle de la majorité. Mais, en outre, Rousseau veut que, pour connaître la volonté collective, il faille des lois qui président aux assemblées régulières du peuple, et il ne nous dit pas comment de telles lois peuvent lier l'avenir (3). Il revendique également pour TEtat le droit de punir le criminel, de le punir jusqu'à le frapper de mort, parce que le criminel peut être considéré comme rebelle, comme traître à la patrie, comme ennemi public (4). Or ce droit forme la plus éloquente contradiction avec la prétention que chacun demeure libre, tout en se soumettant à la volonté collective. Mais ces difficultés sont peu de chose comparées à celles qui résultent du conflit entre la jouissance lé^slative et la puissance executive. Rousseau croit apla-

(4) Ib. m, 18.

(î) Ib. II, 3.

(3) Ib. la, 13; iv, 8.

(4j Ib. a, 5.

nir ce conflit en soumettant absolument la seconde à la première. La puissance législative réside, selon lui, dans le peuple ; mais Texécution réclame des organes particuliers. Le rapport de ces deux puissances l'une à l'autre est le même que le rapport de la volonté à l'action, de l'âme au corps. Le gouvernement ne sert que d'intermédiaire entre le souverain et les sujets ; il est un serviteur, et rien de plus, il n*a qu'à obéir, son mandat peutluiétre à chaque instant retiré; et le contrat social est rompu, dès quequelqueautre puissance quela volonté collective s'arroge la souveraineté(1 ). Il s'ensuit que la souveraineté est intransmissible et indivisible, indestructible et toujours juste, puisqu'il n'y a pas de volonté supérieure, et qu'elle ne peut jamais vouloir que le bien collectif (2)- Mais le peuple souverain ne peut décréter autre chose que des lois. Car toute exécution de la loi concerne une partie individuelle du peuple, et le peuple dans son ensemble ne peut rien dé^ cider quant à une partie, parce qu'alors le peuple se diviserait en deux parties, l'une auteur, l'autre sujet de la décision, et qu'ainsi la volonté collective n'existerait plus. Toutes les décisions collectives n'ont donc trait qu'à la collection, et sont par conséquent des lois générales (3\ Ainsi le peuple peut décréter qu'il y aura une puissance executive, mais il ne peut pas l'instituer, parce qu'il aurait par cet acte à prononcer sur des personnes. Rousseau ne sort de cet embarras

(2) Ib. ii.l; 3; 6; ir, 1.

(3) Ib. II, 6. •

4i6 LIVRE SIXIÈME. — CHAPITRE II.

que par une conversion soudaine, par laquelle ce peuple se transforme en démocratie, et se chai^ lui-même de la puissance executive (1), quoique cela soit contre sa nature. Rousseau n'est pas certes partisan sans réserve de la démocratie; selon lui, la constitution démocratique conviendrait à des dieux, mais elle ne convient pas à des hommes ; de grands Etats en particulier ne la comportent pas. Il entreprend aussi d'établir un rap* port moyen entre la grandeur de l'Etat 'et le nombre des membres du gouvernement ; il est forcé cependaDl d'avoir égard dans ce calcul à la variété des circonstances,il invoqueet maintient le principe de Montesquieu, qu'il est impossible de déterminer à priori la meilleure constitution (2). Mais les mesures qu'il regarde comme nécessaires à la conservation de la liberté se résolvent finalement en démocratie pure. Pour que le souverain ne perde pas sa puissance, il faut que tout le peuple se rassemble ; cela a été possible : pourquoi cela ne le serait-il plus? Néanmoins Rousseau ne peut pas s'empêcher d'avouer qu'il est à peu près impossible que cela ait jamais réellement existé à la rigueur ; il va même jusqu'à ne pas regarder l'esclavage comme une institution qu'il faille repousser, afin de maintenir dans une certaine mesure la possibilité de ces assemblées continuelles (3). Sous peine de se dé-

(4) Ib. III, 17. Une conversion subite de la souveraineté en démocratie; en sorte que sans aucun changement sensible, el sealeinenl par une nouveiie relation de tous à tous, les citoyens devenus magistrats, passent des actes généraux aux actes particuliers, et de la loi à l>xéciitioB.

(5) Ib. m, 3; 4; 0.

(3) Ib. 111,12, sq.; 15. *

pouiller de son autorité le souverain n'admet pas môme de représentation ; des représentants du peuple ne peuvent pas donner de lois obligatoires ; c'en est fait de la liberté, dès qu'on recourt à ce procédé (1). Le peuple donc se rassemble nécessairement pour donner des lois, c'est là d'abordle seul objetde ses assemblées; mais il y a plus : dès qu'il est rassemblé, toute autre autorité que la sienne est suspendue ; toute assemblée doit répondre à ces questions qui lui sont soumises expressément : la forme du gouvernement, les personnes qui le composent sont-elles maintenues (2). Ainsi l'assemblée législative finit toujours par se transformer inévitablement au gouvernement démocratique.

A considérer le but que Rousseau déclare d'abord être le sien, on serait tenté de croire qu'il veut proposer une constitution, telle que les circonstances actuelles la comportent parmi les hommes (3) ; mais il n'en est pas ainsi. Laliberté, il ledéclare, n'est pas possible partout ; elle ne se concilie pas avec toute espèce de climat, bien moins encore avec des mœurs corrompues. Dans sa pensée, la Corse serait peut-être le seul pays de l'Europe, où il fût possible d'établir de bonnes lois (4). La constitution légale, dont il trace le plan, constitution propre à assurer la liberté, parce qu'elle égale en nécessité la loi naturelle, est un idéal

(1) Ib. m, 15, AriD8tantqu*un peuple se donne des représentants il n'est plus libre, il n*est plus.

(2) Ib.iii, 14; 18.

(3) Ib.iD.

(4) Ib. II, 10; III, 8.

auquel il n'a donné quelques traits empranlés à la réalité, qu'afin de le faire paraître moins irréalisable. Il tranche encore assez forfeinent avec la réalité, pour en être la condamnation. Rousseau estime qu'il n'y a qu'un très-petit nombre de peuples qui aient des lois (1). Il aurait pu dire, d'après l'idée qu'il se faisait d'une loi valide et rationnelle, que jamais aucun peuple n'avait eu de lois. II n'a pas laissé néanmoins de méditer sur les moyens de réaliser son idéal. Ce moyen serait une fédération de petites républiques. II se proposait d'exécuter ce plan en détail, mais il s'est aperça qu'une telle œuvre dépassait ses forces (2). Cet idéal doit être l'expression des espérances qu'il fondait sur le développement ultérieur de l'histoire de rhumanilé. Il croit encore à un progrès humain ; mais ses vues sur ce progrès sont fort limitées. Ce qui dépose de la façon la plus évidente en faveur des progrès de l'humanité, l'accroissement de la civilisation, des sciences, des arts, lui paraît une vraie dégénération ; il ne voit dans le développement de la religion positive qu'une superstition, dans les lois positives que la négation de toute loi, dans les constitutions établies qu'une désorganisation barbare. Attendrait-onde telles conclusions d'un homme, convaincu après tout que Tordre de la nature ne peut jamais raatiquer de triompher des absurdes institutions de l'homme (3) ? H y a deux hommes en Rousseau. Nul n'a appelé plus haut que lui, n'a in-

(1) Ib, m, «5.

(H) Ib., avert. 15, p. 180 c. not.

(3) Ib. m, 8.

CONCLUSION. il9

voqué avec plus de fond la nature ; nul n'a vanté en termes plus énergiques la toule-puissance de la nature ; et cependant la société humaine lui parait une révolte contre la nature. Les coutumes humaines ne lui semblent rien moinsquenaturelles; ilenvientà nousconseiiier très-sérieusement de prendre le contrepied de Tusage ; nous ferons ainsi toujours bien (1). On le voit, le senscommunestchez Rousseau en lutte avec lui-même.

A quels écarts élait-on arrivé ? On avait commencé à douter de tous les résultats de la civilisation jusqu'aux temps modernes. On s'était flatté de fonder une philosophie affranchie de toute autorité, nonseulement de celle du christianisme, mais de celle môme de la science ancienne. On ne voyait dans le crédit dont avaient joui les anciens qu'un préjugé; il fallait, pensait-on, le dépouiller d'abord pour les soumettre à Texamen. On ne voulait suivre que la raison ; que dis-je la raison ? Celle-ci même était devenue suspecte; on ne reconnaissait pour guide que la nature. Les anciens avaient été remplacés par de nouvelles autorités, qui semblaient s'être avancées particulièrement dans la connaissance de la nature. Mais à quoi sert cette connaissance, si des mœurs corrompues nous précipitent à notre perte? A coup sûr, pour peu qu'on cherche autour de soi les résultats définitifs obtenus par la philosophie moderne, on ne découvrira qu'un

(\) Ib. II, p. 124. Prenez le conlrepied de Tusagc et vous ferez toujours bien.

T. in. 99

vide immense^ soit dans les systèmes scnsualistes et naturalistes, soit dans réclectisme flottant, que le ^. cle philosophique a engendré. Tout paraissait se dissoudre, s^abtmer dans un doute, qui allait envahissant de phis en plus les esprits.

Les doutes se manifestent d'ordinaire vers la fin d'une période ; ils dénoncent un certain mécontenlement de ce qui existe, une aspiration vers un état meilleur, ^vaguement pressenti. La philosophie a produit, depuis le siècle dernier, de nouvelles et nombreuses tentatives; la philosophie allemande en particulier a prononcé un arrêt sévère sur la philosophie du xvui' siècle. Mais ce qui Ta remplacée ne nous inspire pas la confiance de croire les recherches closes, les résultats définitifs. Nous redoutons Tinstabilité des opinions humaines, qu'une extrémité rejette habituellement dans lextrémilé opposée. Certes il serait beau que l'histoire elle-même nous mît à la main le fil propre à nous diriger dans l'appréciation des travaux que nous offre l'époque la plus récente.

Mais les voies de la philosophie moderne se croisent d'une manière trop complexe. Elle n'a presque cessé de s'agiter dans de perpétuelles oppositions ; arrivée à son apogée, elle ne s'est représenté le monde que comme une harmonie d'efforts opposés, d'éléments en lutte 5 et, ne pouvant se contenter de cette conception, elle n'est parvenue à établir violemment une sorte d'unitéscienlifiquequ'en acceptant l'empire de la nécessité naturelle. Et toutefois, si nous embrassons d'une seule vue le cours entier des recherches modernes,

nous ne pouvons guère douter que dès le début elles ne tendissent à ce résultat. Seulement il est nécessaire d'ajouter que ce résultat même n'a pu satisfaire la pensée, et les idées éclectiques, qui s'étaient élevées à côté de lui, témoignent qu'il était loin d'embrasser tout ce que les investigations antérieures avaient acquis de découvertes.

Si nous partons de l'époque où les idées motrices de la philosophie moderne ont reçu une forme arrêtée, nous voyons Bacon et Hobbes s'eflforçant de tout ramener à l'expérience, plus encore, aux jugements des sens. Ils ne tenaient compte que des dépositions du sens extérieur. Leurs doctrines seraient un naturalisme parfait, si elles n'avaient dû faire une place, peu importe avec quel degré de sincérité, aux connaissances surnaturelles de la théologie. Mais la philosophie ne devait admettre comme valable que la connaissance naturelle. Les voies naturelles d'investigation, inaugurées et recommandées par Hobbes et par Bacon, ont fini par prévaloir sans réserve dans la philosophie. De toutespartson demandait une logique naturelle,undroil et une constitution politique naturels, une religion et une morale naturelles, une éducation naturelle, et même des arts naturels. On croyait atteindre ainsi le suprême degré de simplicité. Pouvait-on espérer qu'à côté de ces tendances naturalistes la connaissance surnaturelle conservât quelque crédit? Les libres penseurs n'avaient pas tardé à l'écarter complètement. Le Système de la nature nous parait la conclusion légitime de tous ces efforts.

Mais la route où Bacou el Hobbes s'élaient eogagés n'allait pas assez loin. Ils n'avaient ni pu ni voulu ébranler Tautorité des maihématiques et de la méthode, qui leur est propre ; avec celle science el cette méthode, les principes universels s'élaient conservés en crédit ; les recherches dirigées sur la nature réclamaient Tappui des mathémaliques ; on espérait que Tapplication de la méthode mathématique conduirait la philosophie elle-même à des résultats assurés. Sur ces idées s'éleva l'école carlésienne, dont Pinfluence se fait sentir avec tant de force jusque sur Leibnitz, dans ses expositions dogmatiques, compliquées, mélangées d'hypolhèses ; sous les formes les plus mulliples, et par les oppositions mêmes qui éclataient dans son sein, cette école a donné à Tesprit de recherche les impulsions les plus fécondes. Cependant dès sod début elle laissait voir qu'elle se défendait contre la puissance d'un adversaire supérieur. Elle soutenait le rationalisme contre le sensualisme, et s'appuyait pour cela sur un fait, sur le principe cartésien Je pense, donc je suis. On invoquait, pour soutenir toutes les idées innées, des faits analogues, certains de la certitude d'une intuition intérieure. On a songé parfois j déterminer le nombre de ces intuitions, maisjamaL^ on ne Ta sérieusement entrepris. L'aperception même de l'infini fut attribuée à Tesprit, et dut servir à justifierles théories sur Dieu. Maison ne réussissait qua grande peine à distinguer l'infini de Tindélermiix'- Ainsi une série indéfinie d'expériences internes, quoi ne pouvait réduire en système, voilà ce qui devait être

le fonrlettient de la connaissance. Mais le résultat principal auquel conduisait cet appel à Tintuition inlime, c'était la distinction de Tesprit et du corps, laquelle a été depuis le principe et le ressort des investigations philosophiques.

G^estun principe métaphysique qui domine toutes ces recherches, à savoir que les attributs de lat substance en déterminent l'essence. L'opinion vulgaire est qu'il faut distinguer deux sortes de substances, parce que nous sommes informés par Texpérience de deux ordres de phénomènes, la pensée et l'étendue, Tun attribut de l'esprit, l'autre attribut du corps. Cette opinion devait appeler forcément l'attention sur l'union des deux substances. Descartes avait admis l'action immédiate et réciproque des deux substances; mais cette action ne pouvait tarder à inspirer des scrupules. De là, comme conséquences naturelles, l'occasionalisme et la doctrine de l'harmonie préétablie. Ces doctrines, simples hypothèses, ne pouvaient satisfaire l'esprit. Qu'on se rattachât soit au matérialisme, soit à Tidéalisme, on s'était habitué à considérer comme un problème insoluble la question de l'union du corps et de l'esprit.

La distinction tranchée de l'âme et du corps avait à coup sûr imprimé un mouvement fécond à la psychologie et à la physique ; mais il n'échappera pas non plus que les principes métaphysiques, mis en jeu pour l'opérer, reposaient sur de faibles appuis. La philosophie moderne elle-même a manifesté cette faiblesse assez clairement. On reconnaissait dans la

substance autre chose que ces attributs, savoir îles modifications; mais le concept de cause, par lequel on aurait pu rendre compte de ces modifications, avait été graduellement écarté, et absorbé dans le con.cept'de substance. Finalement Spinoza avait pu défitiir sans scrupule la substance divine comme cause d'elle-même. Mais lorsque le même philosophe prit à la rigueur la notion de substance, il arriva qu'il ne pouvait exister qu'une seule substance vraie et vraiment indépendante, et que toutes ses modifications se résolvaient en pures apparences. Ce résultat jetait leplus violent démenti à Texpérience et au nominalisme en vigueur, qui n'admettait rien en dehors de la multitude des substances individuelles. Leibnitz trouva un rempart contre une telle conclusion dans

sa monadologie; selon lui, chaque substance parti-

culière possédait un être, une vie indépendante, sans s'absorber dans la monade des monades ; Tidée do Dieu ne se présentait qu'au second rang pour résoudre les diiiicullés soulevées par les recherches relatives à l'univers; car ces difficultés s'étaient bien vite révélées. Les monades avaient perdu toute relation causale. Or, s'il était impossible de rétablir réellement cette relation entre elles, on pouvait du moins leur donner un enchaînement dans les idées divines. Ainsi

s'était formée la doctrine de l'harmonie préétablie, où se découvrent les fondements métaphysiques des doutes tant de fois renouvelés sur la causalité. On l'admit, sans qu'elle prétendit d'ailleurs avoir d'autre valeur que celle d'une hypothèse. Mais la solution

GONCLDSIÔN. 455

prenait un aspect bien plus fâcheux encore, lorsqu'on appliquait à la substance de l'homme l'opposition du corps et de l'esprit. Il ne restait plus qu'à donsidérer l'homme comme une substance double. On ne saurait se montrer sévère pour ceux qui^ dans la pensée de maintenir l'unité menacée de la personne humainei préférèrent à celte dualité la conception de l'homme soit comme esprit pur, soit comme corps seulement. Les recherches métaphysiques tiennent étroitementaux recherches logiques. C'est ce qu'on remarque particulièrement dans la lutte de Tidéalisme avec le matérialisme. La logique était, comme la métaphy*sique, étudiée sous l'empire de préférences exclusives. Bacon avait vanté l'induction comme l'unique méthode de découverte. Gassendi avait démontré ce que celte prédilection avait d'excessif et d'étroit; la nîéthode mathématique montrait assez la puissance du raisonnement qui va du général au particulier. Les recommandations de Bacon restèrent sans action bien profonde sur le développement subséquent de la théorie de la méthode. Et cependant nous avons signalé ailleurs comme un des côtés faibles du rationalisme sa tendance à tout ramener à des faits et à Texpérience. La doctrine de Locke trouva le terrain préparé. Confiance exclusive aux sens externes et au sens intime, rejet absolu des idées innées à titre de préjugés," tels sont les résultats qu'elle énonça avec un tel succès, que bientôt elle réunit tous les esprits sous son drapeau. Elle assura la suprématie du sensualisme. Cette doctrine offrait bien un point où rattacher l'ac-

tivité de la pensée, puisqu'elle laissait quelque jeu à la volonté' dans la comparaison des idées; mais, bien qu'il failfe reconnaître là un point essentiel qui aurait pu conduire à un traité d'alliance entre le ratio* nalisme çt le sensualisme, d'un côté ni Locke ni ses successeurs n'avaient soumis à Texamen les lois de la libre activité de la pensée, de l'autre ils ne s'occupaient que de la liaison des idées ou sensations, et leur analyse s'arrêta aux sensations mêmes, sans obseryerque la force du rationalisme résidait principalement dans la confusion signalée par lui comme inhérente à toute sensation, et dans la nécessité qu'il proclamait d'en analyser les éléments.

De la docrine de Locke nous voyons naître la lutte de l'idéalisme et du matérialisme, le premier invoquant la connaissance immédiate du sens intime, qui nous ouvre le monde spirituel ; le second, les informations évidentes de Pexpérience extérieure, et tous deux animés de la même pensée, savoir d'échapper au dualisme de deux mondes séparés. De ces deux doctrines l'idéalisme était la première qui se fût établie dans le cours du mouvement scientifique , et elle s'était produite appuyée de tous les arguments dont pouvait disposer le génie inventif de Leibnilz; il était à prévoir néanmoins que le matérialisme ne tarderait pas à se faire une place prépondérante. Parmi ses appuis Tidéalisme comptait des idées rationalistes, contre lesquelles le sens commun était dès lors en défiance. Comment, livré tout entier à sa lutte active contre la matière, le sens commun se serait-il

laissé convaincre que la matière était un pur phénomène? Nous l'avons déjà remarqué, c^étaient surtout des naturalistes qui brillaient dans la philosophie. Les investigations, dirigées sur la nature extérieure, De pouvaient que favoriser la pente matérialiste, tant qu'on se cri^ait réduit àTalternative du matérialisme ou de ridéalisnie. De là vient que nous voyons les disciples de Leibnitz retourner au dualisme, tandis que les doctrines idéalistes de Berkeley ne profitaient qu'au scepticisme. Bientôt le système dé la nature allait pouvoir célébrer son triomphe.

Les doctrines sensualisles, qui s'étaient rattachées à Locke, revendiquent avec raison le mérite d'avoir mis au jour ce qu'avaient de défectueux et le rationalisme et sa métaphysique, qui prenaient pour point de départ des idées innées ou une perception intellectuelle d^ principes généraux. Mais ces doctrines, en revenant dans leur analyse aux sensations originelles, se fermaient toute voie capable de conduire aux fondements des phénomènes. Un ensemble de vues sceptiques, plus ou moins clairement exprimées, tel était le résultat inévitable. Il fallait renoncer non-seulement à là connaissance de la causalité, mais à celle même de la substance. Nous ne pouvons connaître tout au plus que les propriétés secondes des corps ou plutôt leurs rapports entre eux, en un mot de purs phénomènes. Ceux qui ne voyaient dans l'universel qu'un être de raison étaient nécessairement amenés à renoncer à la connaissance des lois générales. Ainsi n'entendons-nous de toutes parts que des plaintes sur la

limitation de nos connaissances. Pourvu qu'on aperçoive quelque vraisemblance, c'est assez. Force est de se réfugier dans des hypothèses, bien que dans la recherche de la vérité on ne puisse avoir foi qu'à des faits. Ce contraste est bien frappant dans le système de la nature, qui enrichit ses atomes de propriétés occultes, d'amour et de haine, de forces mystérieuses d'attraction et de répulsion, de sensation et de vie, et qui, en dépit de son horreur pour Puniversel, adore comme une divinité la nécessité universelle de la loi naturelle. Mais en est-il autrement chez les dualistes, chez Wolff, chez Condillac ? Nous ne pouvons pas atteindre les propriétés premières des choses, des corps en particulier ; mais les propriétés secondes, dont nos sensations nous informent, nous font connaître en définitive que les choses se distinguent essentiellement en corps et en esprits. On ne peut aboutir à cette conclusion sans hypothèse.

On s'aperçoit sans peine que les intelligences se meuvent dans un cercle d'idées, où, se tenant à Texpérience, elles se soucient très- peu des principes, d'après lesquels se forme l'expérience. La méthode des sciences naturelles était arrivée à prédominer sur la philosophie. Et pourtant cette méthode ne pouvait renier les principes spéculatifs, qui lui avaient donné l'impulsion. Elle marchait dans ses investigations les yeux fixés sur deux termes extrêmes, rinfiniment grand et Tinfiniment petit. La science a grandi par la recherche persévérante des plus petits éléments dans tous les phénomènes, toujours encline

à trouver dans l'infinie divisibilité de la matière Télément simple par excellence, dont se composent les grands phénomènes; elle a recherché non- seulement les substances simples, mais aussi les éléments imperceptibles de ses efforts, desquels résultent l'attraction et la répulsion. Elle a grandi par la découverte du plus grariu dans le plus petit, puisque tout est régi nécessairement en vue du tout, tient au tout par les lois de l'analogie, et que la nature ne saurait admettre ni intercalation arbitraire, ni exception à ses règles. Tout est maintenu en harmonie par la loi universelle et sans limite de la nature : voilà le postulat spéculatif, dont on a cherché la vérification jusque dans rédifice de notre système solaire. Mais les recherches des sciences naturelles ont néanmoins pour c4iamp Tinlervalle qui sépare ces deux termes extrêmes. Ces sciences sont forcées de convenir qu'elles ne peuvent à la rigueur atteindre ni le plus petit ni le plus grand. Aux jours de leurs espérances les plus audacieuses, elles s'étaient dit que la science nie le droit d'admettre ni causés inconnues, ni propriétés occultes. Lorsqu'elles ont aperçu les limites de l'expérience scientifique possible, nous voyons reparaître les forces moléculaires inconnues dans leur nature, les monades, douées de propriétés impénétrables, le mystérieux abîme de la nécessité, qui enveloppe et ordonne tout. Dès lors, les philosophes, attachés à Tétude de la nature y s'accoutument à penser qu'on n'a pas le droit de dépasser présomptueusement les bornes de l'expérience ; il faut se contenter d'observer les phé-

460 LIVUE SIXIÈXE. - CHAPITRE II.

Domèues, de constater les propriétés accessibles des choses , ces propriétés dussent-elles n'être qu'apparentes, ces choses n'être pas de vraies choses ; de là doit résulter une science utile, sinon une sciencedela vérité.

Dès que Ton considéra les fondements derniers des choses comnue un objet de problèmes insolubles, il ne restait plus que le demi-jour d'hne vraisemblance, flottant incertaine et sans base solide entre des assertions contradictoires sur les choses. On ne pouvait après tout faire abstraction complète des fondements derniers ; on ne les recherchait plus, mais ils restaient matière d'opinion. Or, était-ce bien s'en faire une idée juste, que de voir les plus petits éléments dans les atomes, dont la divisibilité infinie de la' matière démentait la réalité? Ou bien suffisait-il de regarder l'univers comme une grande machine et de le concevoir sans limites? Les problèmes que Collier avait soulevés demeuraient sans solution. Leibnitz avait pensé que les éléments des phénomènes devaient nécessairement être cherchés dans les plus petits mouvements de ractivité; cette idée n'avait laissé que de faibles traces. On prétendait faire abstraction des buts dans l'investignation de la nature, et Ton s'appliquait cependant à constituer une sciecce utile, comme s'il pouvait y avoir une utilité^ exister des moyens, sans aucun but.

Un fait très-remarquable, dans cette prodominance croissante du naturalisme, c'est sa tendance de plus en plus marquée, à mesure qu'il se développe, vers la philosophie pratique. Les maîtres de la philosophie

inoderDe, Bacon, Descartes, Leibnitz, s'étaient fort peu occupés de l'éthique. On ne peut pas accorder une bien haute importance à la naorale égoïste de Hobbes. Spinoza, dans son Ethique^ avait trouvé une incurable contradiction entre la pratiqué et la théorie, et s'était voué sans réserve à la spéculation. Geulincx et Malebranche n'appartiennent au mouvement général delà philosophie que par leur occasionnalisme. Locke ne s'était occupé que de quelques branches spéciales de la vie morale. Sans doute on n'avait pas pu méconnaître l'importance philosophique des questions pratiques ; mais on les laissait presque toujours à Técart. Toutefois, en accréditant la philosophie du sens commun, Locke avait imprimé aux recherches pratiques un mouvement progressif. Nous avons vu les problèmes de l'éthique, bien que déguisés. parfois sous un titre étranger, occuper l'activité de Shaftesbury et du groupe entier des philosophes écossais, de Hume entre autres, des sensualistes français, et parmi ceux-ci des plus fervents adorateurs de la nature, Helvétius et d'Holbach, enfin de la plupart des éclectiques. Ces recherches, faites sous l'empire d'un naturalisme absolu, étaient entachées d'un double vice. L'impulsion de la nature n'admet que Tégoïsme, c'est ce que reconnaissaient ouvertement les philosophes les moins scrupuleux. Quiconque ne pouvait s'arrêter à ce résultat recourait avec Shaftesbury aux inclinations sociales, au sens moral du bien et du beau, et nous entendons tous ceux auxquels les conceptions idéales en la raison n'étaient pas devenues complètement étrangères célébrer sous

46t LIVRE SIXIÈME, — aiAPITBE H.

des noms divers le senti:nent intérieur, Fiostiiict de la conscience, le cœur, les impressions de plaisir spirituel , afin de maintenir intacts les droits du sensualisme et les ressorts natarels. Il n'était pas aisé de se dissimuler le danger dans leqnél on était tombé de ravaler rhomme au rang d'un être passif, d'un instrument aux mains de la natnre, et c'est ce que déclaraient sans détour ceux qui attendaient pins de la passion que de la raison* C'était la un premier vice. Un autre consis tait dans le morcellement successif des recherches morales. Le moyen de ne point perdre de vue l'harmonie des buts de la raison, lorsqu'on ne cherchait de toutes paris que des prescriptions utiles ? Politique, droit naturel, esthétique, théologie naturelle, pédagogie, toutes ces doctrines ont voulu se constituer l'une après l'autre comme parties spéciales de la philosophie. On pourrait citer en preuve du contraire la morale générale de Wolff ; mais on méconnaîtra difficilement que celte forme pâlie d'une théorie des devoirs intéressée a bien moins d'importance que les essais, très-supérieurs en valeur, tout incomplets qu'ils soient eux-'mômes, tentés successivement pour développer les branches spéciales de la philosophie pratique.

C'est à peine cependant si ces branches de la philosophie pratique étaient encore reconnues comme telles; elles étaient bien moins comprises dans leur liaison réciproque. D'où venait cela ? Evidemment de ce que, sous l'empire du naturalisme, les idéej des fins idéales de la raison s effaçaient et tombaient dans l'oubli. Avec quelle rapidité les doctrines idéalistes de Collier, de

Berkeley, de Leibnitz n'àvaient-elles pas été mises à l'écart ? Reid, dans sa revue générale des progrès de la philosophie moderne, n'en fait pas mention, ou peu s'en faut. Ajoutons aussi que cet idéalisme n'avait pas non plus puisé sa force dans les idées morales de la raison. Se pouvait-il donc que les impulsions naturelles, dans lesquelles on s'efforçait de puiser les mobiles moraux, tinssent lieu, a quelque degré, de l'idéal de la raison? L'instinct dç conservation, la tendance au plaisir sensible, l'instinct du sexe, les pen chants à la sociabilité avaient-ils cette puissance? Quoique Pascal n'eût pas complètement raison d'affirmer que la raison se distingue de la nature par la continuité de ses progrès, cependant nous ne pouvons reconnaître dans ces ten<lances naturelles aucun principe du progrès. On était forcé d'avouer que jamais elles ne vont après tout qu'à la jouissance, fût-ce d'ailleurs celle du plaisir spirituel, mais qu'elles n'aspirent pas, comme l'idéal de la raison à un but éloigné. Delà viennent ces jugements que nous entendonsdetouscôtés, déclarant que les hommes sont toujours les mêmes ; que leurs rapports changent, mais non leurs passions; que la nature produit une incessante vicissitude de floraison etdedéclin ; qu'elle veille à laconservation des espèces, à l'ordre universel, et qu'elle se meut d'un cours circulaire. C'est là certes une conception du développement moral du monde, circonscrite dans un horizon bien étroit^ Une époque qui se vantait si haut du progrès des lumières, qui se préparait à consommer de si grandes innovations, ne pouvait abjurer les espérances de pro-

grès et de civilisation. Nous avons vu Hunae lenler d'expliquer le progrès par un principe naturel. L'habitude, soit intellectuelle, soit active, transmettant aux générations suivantes les conquêtes du passé, lui faisait espérer un progrès indéfini. Mais il est certain que ce principe ne pouvait se soutenir dans un temps où Taulorilé du christianisme et de l'antiquité était battue en brèche, où chaque coutume encourait le soupçon de servir d'appui au. préjugé. Aussi les sensualistes français avaient-ils déclaré la guerre à Thabitude. On prétendait ne reconnaître pour guide que la pureel primitive naure. On sait avec quelle ardeur Rousseau a soutenue cette thèse. Mais il est vrai qu'en même même temps il attaquait tous les résultats de la science moderne. A quoi nous servent nos progrès dans la connaissance de la nature, si nos mœurs so corrompent, si nous n'arrivons pas à la véritable liberté ? Alors Rousseau imagine son état idéal, afin d'assurer une sphère d'activité aux hommes qu'ils a élevés pour la liberté. C'était Taurore d'une ère nouvelle. Montesquieu et Hume se flattaient encore d'y arriver parler chemins pratiqués ; Rousseau l'annonçait aussi, raai^ il annonçait en même temps la révolution qui allai! l'ouvrir. Evidemment les maximes traditionnelles d^ Tégoïsme, des impulsions naturelles, étaient désormais insuffisantes. Les naturalistes eux-mêmes demaBdaient une çloctrine supérieure, comme nous le voyons par leur lutte contre le despotisme, leurs eiïorts [wu: éveiller l'esprit public. Helvétius et d'Holbach fournir sont à cet égard les témoignages les plus éclatant^.

Ainsi nous voyons la philosophiedu xyiii* siècle, s'efforçant de se dépasser elle-même, préparer à son insn des développements nouveaux et à peine pressentis. Les travaux de la philosophie moderne n'ont pas été stériles. Elle a Iravailléà ramener les idées de l'honimé à l'expérience, à la réalité, soit de la nature, soit de la vie. Se trouvant en face d'un ensemble de vues qui creusaient entre le domaine surnaturel et celui de la vie

présente un profond abîme, elle a eu raison de ne pas admettre cette radicale séparation de l'état présent de l'homme et de l'avenir qu'il attend. Elle a revendiqué contre Tautorité la pleine liberté d'examen. Elle a opposé aux abstractions vaines la nécessité de s'attacher à la connaissance des phénomènes, reconnus comme signes de la vérité. Elle a mieux aimé s'avouer la limitation de notre expérience possible que se re*" paître de paroles vides de sens. Elle s'est préoccupée de l'utile, parce que l'utile est ce qui est le plus près de nous. Elle a conseillé sans cesse de ne pas perdre de vue les conditions premières de notre existence. Etudier la matière qui est Tobjet de nos travaux, la matière de nos pensées, de nos sensations, la matière qui est hors de nous, le corporel, voilà à quoi elle ne cesse d'exhorter Elle a travaillé avec persévérance à connaître cette matière. Elle avait les yeux attachés sur le fondement premier de Texistence, sur son fonds originel. Mais, quant à l'élaboration que ce fonds doit subir en vue des progrès de la vie, quant aux formes que l'énergie de la raison doit imprimer à ces matériaux grossiers pour approcher de ses buts, cette phi-

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losophic n*a émis* là-dessus que des vues inconiplèhv .autant qa'éparsés.

Le développement de la science humaine a roonlré une fois de plus que Tesprit a toujours commencé par diriger ses recherches sur la matière, avant d'arriver à la connaissance de la puissance qui, marquant de son empreinte les cléments bruis, les assujettit aux bats rationnels, et en fait des objels saisi ssahles à l>ntendement.

UN

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