GEORGES BERKELEY
Ses convictioDâ. — Attaques' contre les libres penseurs.— Contre les prétentions outrées de la physique et des mathématiques. — Use rattache aux platoniciens et aux théosophes.—Mais il embrasse aussi la doctrine de Locke sur la connaissance. — Le général n'est qu'une question de langage.— Lutte contre le concept de la substance sensible hors de notre âme. — Les choses sensibles ne sont que des phénomènes dans notre âme. — Les qualités primordiales conviennent aussi peu aux choses qift les qualités dérivées. — Gon Ire la substance de la matière corporelle.— Le concept du corps né peut pas servir à l'explication des phénomènes.— Le concept de la matière. Valeur de la mécanique. — Les sens ne connaissent pas de cause. Contre le matérialisme. — Substance» esprit et connaissance de l'entendement d'une part, accident, corps et connaissance sensible de l'autre sont des choses qui se correspondent Tune à l'autre. — L'être et le devenir. — Nous ne pouvons découvrir de principe actif que dans l'esprit.— L'âme ou l'esprit ne peut être connu que par la raison. Contre le sensualisme.— Nous ne connaissons l'esprit que par réflexion ou par raisonnement analogique. — Difficulté et obscurité de la conception du spirituel.— Ce qu'il faut nier, ce n'est pas le monde extérieur, c'est seulement la matérialilé de la substance. — L'existence de Dieu établie comme fait.— Les phénomènes sont des signes qui composent une langue. — Danger que court Berkeley de toat résoudre dans l'universel.— L'essence de Dieu, parfaite et spirituelle—Connaissance imparfaite de l'esprit. Prééminence de la volonté sur l'entendement. — Incertitudes relatives à la liberté de la volonté et au rapport du monde à Dieu. — Une médiation nous est nécessaire entre Dieu et nous.— Doctrine théosophique de Berkeley.— Revue.
Déjà s'était élevé contre l'invasion du matérialisme un combattant plus vigoureux. Georges Berkeley, fils d'un Anglais partisan des Stuarts, qui avait émigré en Irlande, et y avait occupé une place de collecteur, était né à Kilcrin, dans le comté de Kilkenny, en 1 684. Il avait étudié la théologie à Dublin, et y élait devenu membre du collège de la Trinité. II s'étaitarrété de bonne heure à des idées fort éloignées de l'opinion vulgaire. Après avoir donné une Arithmétique selon une nou'
vellé méthode^ qoi est on travail de jeunesse, i! fit paraître, à partir de 1 709 et à de courts intervalles, trois écrits qui devaient établir les bases de son inunatériatisme, savoir : sa Théorie de la msionj ses Principes de la connaissance humaine ^ et ses Dialogues d'Hylas et de Philonous. Quelque éloignées que ses doctrines philosophiques fussent de Topinion commune, il n^en suivait pasmoins avec une atteYition passionnée le développement de la littérature nouvelle. Doué d'une imagination vive, amateur de romans, il avait luimême publié, mais sans y mettre son nom, un roman philosophique, une sorte d'utopie, sous le titre de Gaudentio de Lacques ; ce livre avait été accueilli . avec applaudissement. Il s'efforçait de revêtir d'une forme agréable jusqu'aux recherches arides de la phi- ^ lopophie. Aussi, lorsqu'il vint à Londres en 1713, il obtint sans peine l'amitié des écrivains les plus distingués d'alors, d'Addison, de Sieele, de- Swift, de Pope, f^ur patronage et celui de ses amis d*Irlande lui ouvrit l'entrée du grand monde. Pope a fait de ses vertus un éloge enthousiaste; Swift le recommanda au comte de Peterborough, qui se l'attacha à titre de chapelain dans une ambassade en Italie: plus tard, Swift lui conserva encore son amitié, lorsque son amie, célèbre sous le nom de Vanessa, eut pendant une maladie légué à Berkeley une partie d\in héritage que Swift attendait. La liaison de Berkeley et du comte de Peterborough, homme d'humeur ce pricieu&e,dura peu, et ne contribua en rien à l'avancement du philosophe. Mais peu de tem; s après il commença en Europe un
long voyage qui ne ddVa pas moins de quatre ans ; il y dccompagnait un jeune homme confié à ses soins, le fils d'un évêque d'Irlande. Il mit ce voyage à profit pour sMnstruire dans la connaissance des arts et de la nature. Il employa un long séjour en Sicile à former des collections relatives à l'histoire naturelle de cette île ; un hasard fâcheux détruisit le fruit de ce travail. A son retour, il compos^ en latin un écrit sur le mouvement^ destiné à l'Académie de Paris, écrit fort important pour Tappréciation de sa philosophie. Cest alors qu'il eut avec Malebranche ce vif entretien, qui aurait occasionné la mort de celui-ci. Revenu en Angleterre, il obtint, grâce au zèle de ses amis, une fonction lucrative dans l'Église d'Irlande. Mais ni cet avancement, ni les douceurs d'un heureux mariage qu'il venait de contracter n'attiédh^ent son ardeur à poursuivre la réalisation des plans philosophiques embrassés par lui avec toute la chaleur de son esprit, et toute la vivacité de son imagination ; il n'avait pas assez songé aux conditions nécessaires que ces plans supposaient. Il était affligé du délaissement religieux où restaient plongées les colonies anglaises en Amérique, et les natifs du pays. Pour y porter remède, il avait conçu le plantl'un collège à fonder dans les îles de Bermuda, collège qui était destiné à instruire des ecclésiastiques età formerdesmissionnaires.il parvint à communiquer à d'autres son enthousiasme pour cette entreprise ; il ne réussit pas seulement à s'associer quelques jeunes ecclésiastiques qui devaient partager ses fatigues, mais il obtint encore du parlement la promesse d'un secours
30 LIVRE QUATRlËBfE. — CHAPITRE I.
considérable, sans parler des conlributions privées dont il était assuré. Il se rendît, afin de mettre ce plan à exécution, àNewporten Rhode-Island, et il y passa deux annéesen préparatifseten occupations spirituelles. Mais les promesses de secours publics ne furent pas tenues ; Tespoir de les voir s'accomplir finit par disparaître tout à fait, et Berkeley revint en Angleterre. Il ne larda pas à y publier.ses dialogues intitulés : Alciphron ou le Petit Philosophe^ dirigés contre les diverses nuances du parti des libres penseurs. La faveur personnelle de la reine Caroline, protectrice des théologiens éminents et des philosophes, Téleva en 1734 au petit évéché de Cloyne en Irlande. Depuis cette époque, il vécut presque constamment à la campagne, dans son siège épiscopal, tout entier à ses devoirs spirituels. Il n'avait jusqu'alors jamais retenu ce quMI croyait un bon conseil dans une question d'intérAt public ; et Ton trouve vers cette époque, comme témoignage de sa franchise et de son zèle persévérants, une série de petits écrits, dans lesquels il discute, selon les circonstances, l'intérêt de rirlande, et en particulier du troupeau dont il est chargé; plus attaché du reste au point de vue moral qu'au point de vue politique, tolérant envers tes catholiques, et travaillant, avec une sage modération, à leur inspirer Tamour des intérêts de l'Irlande dans son ensemble. Cette ardeur pour le bien public lui inspira un écrit intitulé Sirisy et augmenté dans la suite de quelques additions, pour vanter l'utilité hygiénique et recommander l'usage du thé, dont il avait eu d'^abord eo Amérique, puis en Irlande, l'occasion d'éprouver per-
sonnellement et chez d^ autres les excellents effets. Cet écrit dépose, par une suite de démonstrations, il est vrai, fort inattendues, plus que tous ses autres écrits, en faveur des convictions positives qui le guidaient dans ses recherches philosophiques. Il n'avait pas abandonné la lutte contre les libres penseurs ; cette lutte le jeta dans une polémique suivie avec des mathématiciens, entre autres avec Halley ; la confiance prédominante en la démonstration mathématique, jusque dans les questions dont le domaine dépasse celai des mathématiques, lui semblait le fondement (le l'incrédulité. On lui offrit des évéchés plus riches que celui qu'il occupait; il refusa ces offres séduisantes; il se proposait même de renoncer à son petit évêché, parce que, voulant diriger lui-même l'éducation de.son fils à Oxford, il s'était décidé à quitter sa résidence de Cloy ne. Étonné d'un tel désintéressement, le roi voulut quil conservât son évêché, même pendant son absence. Il ne resta que peu de temps à Oxford ; car il mourut subitement en 1753.
Tous ses écrits portent l'empreinte de son noble esprit. Ils expriment, sous une forme pleine de dignité, des idées que la science moderne dans ses diverses branches a su s'assimiler, malgré des conséquences si éloignées de l'opinion dominante. Il est d'accord avec tous les penseurs modernes pour combattre la scolastique, telle qu'elle régnait encore dans les écoles, et
(1) Je me sers de rédUion suivante de ses œuvres complètes : Œuvres de G. Berkeley. En deux vol. Lond. 1784. Id-4».
parfois i) porte si loin la rigueur à son égard, qu'il semble attaquer la logique et la métaphysique; cependant il songeait uniquement à simplifier la logique et à remplacer par une métaphysique sévère une métaphysique surannée ; bien plus, la métaphysique était la science, dont il attendait, plus que de toute autre, une connaissance exacte et profonde de la vérité (1). Il suivit toujours d'un regard attentif les recherches de la physique et des mathématiques modernes; il aime aussi à invoquer les investigations de la chimie (2). Il fait réloge de Descartes et particulièrement de Newton ; il leur donne cette gloire de nous avoir initiés aux secrets de la nature; il reconnaît les mathématiques et la physique comme les meilleurs exercices pour Tentendement (3). Il place encore plus haut Locke,
dont il recommande la philosophie avec les témoi-
gnages d'estime les plus forts (4), On peut dire qu'il a pris pour point de départ dans ses doctrines la théorie delà connaissance de Locke, bien qu'il en tire de fout autres conséquences, qu'il lui prête une autre valeur, et qu'il ait même dans ses derniers ouvrages élevé une polémique contre Locke. Il partage également la tendance pratique de celui-ci, son respect et sa déférence pour le seos commun ; seulement il veut voir le sens commun soutenu par la réflexion et Fart, par lesquels on acquiert en toute occupation particulière une marche
(4) Traité. Introd., 6; Alciphr., r, 34, p. 609; m, 12; Sirif, 393. (î) Sirii, 189 el alileura.
(3) Arilhm., p. 107 ; Sirii, 943; 315.
(4) Arllbm., p. 107.
klus sûre et plus de dextérité (i). Selon Berkeley les vrais principes de la philosophie paraissent sans doute
fîonduire d'abord au scepticisme ; mais pour peu qu^on es approfondisse assez, ils ramènent au sens {K)mmun (2) . Il s*en faut beaucoup que dans sa directi3n pratique il ne dépasse ceux de ses compatriotes qui Font précédé dans cette voie; ils mêlent encore, à son gré, trop de théorie à leurs doctrines, ils ne font que se jeter dans les difficultés en passant par-dessus le but pratique de la science et en faisant dû moyen un but (3). Il y a plus, le coloris utilitaire^ qu'avaient pris les docirines pratiques de la philosophie moderne, ne lui inspire aucune répugnance, bien que la noblesse des sentiments qui raniment ait apporté sous ce rapport de fortes restrictions aux doctrines en question (4). Mais quoiqu'il s'applique aussi aux doctrines théologiques, il se conforme assez toutefois à l'esprit moderne pour se prononcer en faveur de l'importance pratique de la religion pi défend la religion naturelle, sous cette supposition, il est vrai, qu'il s'y joigne d'autre part des prescriptions positives, car la religion naturelle n'est pas appropriée à devenir religion nationale (5). Il ouvre ainsi la porle aux doctrines du christianisme dans un
(4) Aloiphr,, vt, 12, p. 351, sq.
(2) Trois dialogues enlre Hylas etPhlIon. I, p. 110; U, p. 155; Ul, p. 187 ; 217. Les mêmes principes qui, à première vue, conduisent Thomme au scepticisme, poussés & uo certain point, ramènent rhomme au sens commun.
(3) Alciphr., vii, 18, p. 624.
(4) Ib., III, 16; Obéissance passive, 5, sqq.; 53.
(5) il/ctp/ir.,9yv. p. 486; vu, 12; 15. La foi, dis-Je, est une persuasion active de Tesprit. Serm., p. 449.
34 LIVRB QUATRltaiB. — CHAPITRE I.
sens plas large qae Locke ne Payait fait (1 ) ; mais û ne renonce pas pour cela à la tolérance, telle que l'entendaient en général ses contemporains. Il prétend la pratiquer à Tégard des dissidents ^ bien que d'ailleurs l'athéisme lui paraisse punissable. La reli* gion chrétienne est faite pour la masse des hommes, la spéculation raSinée ne peut que porter dommage aux effets de la grâce (2).
Les idées de Berkeley suivaient donc jusqu'à un certain point les tendances de son temps; mais on verra dans un instant qu'il était en lutte ouverte, qu'il formait une opposition tranchée avec la torpeur morale, qui avait gagné de toutes parts, et qu'il s'efforçait de tourner contre le siècle lui-même les armes que le siècle avait forgées. lia composé un Essai pour présfenir la ruine de la Grande-Bretagne, écrit de circonstance et qui marque peu d'espérance du succès. Il y accuse l'époque d'être dégénérée. Il a l'antique folie de se plaindre du cours des temps, de faire peser les vices généraux de la nature humaine sur une époque particulière ; cela est vrai, il en convient. Mais aussi l'âge présent n'a-t-il pas mis au jour des vices inouïs ? Nous sommes au bord d'un abime^ à la veille d'une grande catastrophe. Le vice et l'infamie sont en honneur; la trahison et la vénalité passent pour connaissance du monde ; l'esprit public
(4) Akifkr.^ t, S9, p. 515; ti, 9, p. 545; wu, 33, p. 543r Trailé, 63.
(5) Seimoa, p. 464; fssotpourpréuemr la ruine de la Grande^ Bretagne^ p. S7i.
esl un mot, qui excite la risée ; au lieu de rougir des crimes, on ne rougit que de l'honnêteté et de la vertu ; des incrédules sont réputés habiles hommes d'Etat. En qn mot, d'autres peuples ont été sans Dieu, mais nous sommes les premiers, qui le soyons par principes (1). Nous avons entendu Leibnitz élever les mêmes plaintes . C'est encore une fois la pensée idéaliste qui se dresse contre le matérialisme envahissant, contre le culte de la nature à l'exclusion de l'esprit et de la raison. Ber* keley enveloppe ses adversaires sous le nom commun de libres penseurs ; dans son Alciphron il les peint avec leurs tendances diverses, et démontre Tinconsistance de leurs principes. Son tableau n'est pas ce qu'on peut appeler trop chargé; il est à regretter seulement qu'il ait voilé sous des noms antiques les personnages dont il trace la figure. Les doctrines que la philosophie sensualiste devait professer plus ouver** lement encore, nous en voyons déjà son, esprit préoccupé. La corruption morale, l'anéantissement de Tesprit public, tels que les avait montrés la Fable des Abeilles^ tels qu'ils s'étaient manifestés dans une société d'impies formée à Dublin (2), sont révélés par lui à tous les yeux. Il provoque, il attaque, sans grand choix et sans distinction subtile, la foule de ses adversaires. nies juge moins d'après leurs idées ou la tendance de leur doctrine, que sur les effets qu'elles ont produits. Spinosa n'est à ses yeux que le grand coryphée des
(1) Essais, p. 287.
(2} Discours adressé aux magistrats, p. 309. sq.; S12.
incrédules modernes (1 ), Shaftesbury, le chef des railleurs qui tournent Timnaortalité et la rémunération divine en dérision (2) ; et pourtant Berkeley lui-même présente sur des points, qui ne sont pas sans gravité, de singulières ressemblances avec ces deux philosophes. Mais c'est surtout le matérialisme qu'il regarde comme la source du scepticisme et de l'athéisme (3) ; le matérialisme oublie Tesprit, et pourtant il suffit d'un seul regard sur Tesprit fom renverser de fond en comble Tédifice de l'athéisme (4). Berkeley combat donc Texplication de la pensée par les mouvements nerveux, et les doctrines des chimistes relativement à Pâme (5) ; il n'est pas même éloigné d'attaquer toutes les théories modernes sur la nature. Assurément les découvertes, qui leur sont dues, ont droit à Testime ; mais il ne faut pas méconnaître les limites de ces théories trop enclines à s'abuser sur leur portée et leur valeur (6). La physique n'est pas fondée à se mêler de théologie ; elle étudie les phénomènes, elle les rassemble sous des lois générales ; mais elle ne sait rien de la cause motrice, rien des causes finales (7) ; elle ne connaît que les effets, elle n'en connaît pas les causes ; ses principes mécaniques suffisent bien à montrer
(4) Alciphr., Tix, 39, p. 640.
(2} Disc, p. 309. Bans VAlciphron, il est combatta sous le dob de Cratyle.
(3) Princ. de la eonnaiss, hum., 92, (i) HyL, II, p. f59.
(5} Ib., p. 454; Akiphr.^ ti, 14, p. 554, tqq.
(6) Eisai d'une nouvelle théorie de la vieion, 160; TraUé des prineip. de la eonn, hum., 50.
(7) De motu, 34, sq.; p. 154, sq.
renchainement des phénomènes, ils n'en découvrent pas les raisons (1 ). Ainsi Berkeley se porte l'adversaire des cartésiens, deToricelli, de Leibnitz, dont la théorie du mouvement attire à plusieurs reprises son attention ; il combat toute théorie, qui attribue à la matière une force quelconque, soit de commencer ou de communiquer le mouvement, soit d'attraction ou de gravitation. L'opinion d'une force, qui reste toujours également grande, est tout aussi gratuite que celle de Texistence de la même quantité de mouvement ; l'idée d'une force morte ne repose sur aucun phénomène (2) ; les mots de foroe, d'attraction, de gravitalion sont bons pour le calcul, ils ne peuvent servir d'explications ; Newton n'emploie l'attraction de la matière que comme une hypothèse mathématique (3). Or les mathématiques doivent se borner aux mesures ; elles n'ont qu'une valeur pratique, elles n'emploient que dans un but pratique leurs abstractions, incapables d'ailleurs de représenter l'être véritable des choses. Les idées de Berkeley tendent sur cette voie à tracer entre les différentes sciences une ligne de démarcation profonde. En physique nous n'avons affaire qu'avec les sens et l'expérience, qui nous informent des effets manifestés. Dans les mathématiques nous faisons abstraction des particularités du phénomène sensible, mais nous n'en restons pas moins en général dans le domaine du sensible, nous n'y travaillons qu'à
(4) fly/., nr, p. 210, sqq.; Ptinc. de laeonn. Attm.,66; 103.
(2) Demotu, 8; 10; 19.
(3) Ib., 17; 28.
HD oovrage d^imagiaatioa, lequel conduit à l^erreur, si Ton s'avise de croire que ces abstractions peuvent représenter la réalité des choses. Toute recherche des causes est vaine, si Ton ne revient à l'esprit, qui opère et qui meut tout, dont la volonté fait et gouverne tout. Seule, la métaphysique nous le fait connaître ; car elle est une science plus générale que les sciences parti* culières, que la physique et les mathématiques, et elle ne repose pas sur les sens et sur l'imagination, mais sur la raison et sur l'entendement pur (1).
Si Berkeley a ses adversaires, il a aussi ses amis. Cest en général au^ platoniciens qu'il demande un appui. Il se montre très-versé dans la connaissance de leurs ouvrages, soit anciens, soit modernes (2). Il conçoit la doctrine platonicienne, dans le sens de Tinter* prétation moderne, comme la plus ancienne philoso* pbie ; il la trouve en harmonie avec les écrits hermétiques, avec la doctrine de la trinité ; il y cherche des traces de traditions orientales; il reconnaît la même doctrine chez les pythagoriciens, chez Empédocle , Heraclite , Anaxagore , et jusque chez Aristote, pourvu qu'on mette à part sa polémique contre la doctrine des idées. Il faut se garder de dédaigner les anciens (3). Du reste Berkeley se rattache sur plusieurs points aux doctrines des théosopbes, et même des chimistes; leurs idées de Varcfieus^ des germes, des
(4) Prine. delà conn. hum., 103;. 106, %q.; HyL^ i, p. 156; Dt motu, 34, iqq.; 49; 71, iq.; Analyt. guœU., 9 ; 49.
(5) Sirii, 3S4; il cite ausfi VJMùofki, auquel il parait âfoir em* pranté quelque cliote.
(3) Ib.» 166, fqq.; 177; 366; 970; 510; 560; Demotu^ZO.
cpialités spécifiques, des monades, sont passées dans «a doctrine. Nous ne pouvons nous empêcher de voir sn lui un des derniers rejetons de Pécole théosophique(1). A coup sûr, il n'accepte pas sans critique leurs •doctrines, pas plus qu'il n'hésite à rejeter les théories de la nature plastique et des idées innées. Mais, pour peu qu'on étudiât Platon, au lieu de se contenter de le lire , on ne trouverait plus chez lui rien de choquant :sur les idées innées (2). Le mondé sensible ne doit pas faire perdre de vue le monde intellectuel (3). Berkeley a coutume de nommer sa doctrine immatéria-^ lisme (4), et sa lutte contre la conception moderne de la matière en est évidemment un des points capitaux ; il pense toutefois qu'on pourrait conserver le nom de matière, et que les doctrines des anciens, de Platon «t d^ Aristote,relatives à la matière, ne présentent aucun danger (5). Sans doute ses efforts pour s'élever an monde immatériel ne lui permettent pas d'accepter les <loctrines de Locke sur Tentendement ; les consé* quences, auxquelles il arrive, dépassent de beaucoup leur horizon ; mais il ne laisse pas d'apercevoir chez <% philosophe les prémisses des conséquences qu'il a lui-même tirées.
Les sens et la réflexion forment les bases de notre faculté de penser ; tout ce dont nous ne sommes pas informés par ces voies, n'a nul droit de prétendre être
(<) S»ft«, 126; 136; 1635 546.
(S) Ib., 509, 538.
(3) Ib., 330.
<4) jyi//.,iir, p.207:2i2.
(5j Ib., m, p. 315 ; Siris, 517, sq.
40 LIVRE QUATRIÈMB. — CHAPITRE f.
tenu poar vrai. La réflexion prend également le nom de raison ; mais il faut en définitive qu'elle s*appuie toujours sur les sens. Les sens nous montrent le corps^ la réflexion nous fait connaître Fesprit ; le corps et l'esprit sont absolument opposés Tun à Fautre. Le corps, étendu, remplissant l'espace, est inerte, il a figure et mouvement, il est pourvu de qualités sensibles; Fesprit pense et est actif (1). Les principes de Berkeley décèlent ici l'influence persistante du cartésianisme dans Fécole de Locke. Berkeley en appelle à la véracité divine pour démontrer l'existence des choses hors de nous (2). 11 s'appuie aussi, pour établir cette existence, sur le témoignage des sens. Il s'adresse à ses adversaires, et s'écrie : J'ai foi aux sens, vous n'y avez pas foi. Et en efiet il ne veut pas changer les choses en idées, mais bien plutôt les idées en choses (3). Il y a une grande différence entre des idées vraies et des imaginations; et cette différence ne repose pas sur un degré pins ou moins grand de vivacité ; elle consiste en ce que les idées vraies s'enchaînent parfaitement dans le tissu général de la vie, ce qu'on ne peut dire des imaginations ; elle consiste surtout en ce que celles-ci dépendent de notre volonté, tandis que les premières n'en dépendent pas (4). Sar
(f) De motu, 31 ; 40; Prineip* de la eonti. hum,^ 1, iq.; HyL,
[%) Hyi, m. p. 179.
(3) Ib.; m, p. 195, sq. Je rais bien loin de changer les choses en idées. Je chingerals pintôl les Idées en choses... Bref, tous n'âfei pas foi à Tos sens, el J*j al foi.
(4) Ib, n, p. 199, sq. ; m, p. ISI, tq.
tous ces points Berkeley est d'accord avec Locke; nous avons dit plus haut en passant qu'il élevait, ainsi que Locke, une polémique contre les idées innées ; il admet pareillement la théorie de la table rase ; toutes les idées viennentdes sens, Pâme n'exerce une énergie active que dans la formation des concepts (1 ). On ne saurait blâmer Berkeley de prendre les sens dans une signification toute psychologique, il est loin de vouloir qu'on les confonde soit avec les organes des sens, soit avec le cerveau, qui lui-même ne nous est représentéqaedans une idée (2) ; on ne trouvera pas non plus qu'il s'éloigne essentiellement de la doctrine de Locke en nommant la source de notre connaissance de l'âme, non-seulement réflexion, mais encore intuition (3).
Nous aurons lieu de remarquer encore plus d'une analogie entre les idées de Berkeley, et celles qui se déroulent dans Técole de Locke. A Topposilion cartésienne de la substance et de ses modes d'être^ il ajoute le rapport, afin d'embrasser tous les objets de nos connaissances (4). Résolument attaché au nominalisme, il ne reconnaît pas d'autres substances que des individus (5) ; il combat avec plus de force encore que Locke toutes sortes de généralités ou d'abstractions. Partir di^ général, sans avoir débrouillé son origine
(1) Siris, 308. Vidée et la notion sont opposéei Tuoeà rautre d*uoe manière diamétralement opposée au langage de Kant.
(2) JSTy/., u, p. 154.
(3) Ib. tu, p. 180; 182.
(4) Prtno. de la conn. Atim., 89.
(5) HyLj p. 135. l\ n'existe rien que de particaller. De\ motu^ 7.
a UVRE QUATRIÈME. — CHAPITRE I.
et sa signification, c'est se Jeter dans une mer sans rivages de difficultés ; en procédant des choses particulières et concrètes, nos idées atteignent avec sûreté un résultat solide ; des termes abstraits peuvent avoir leur utilité ; encore vaut-il mieux s'en tenir aux choses (1). Le général, l'abstrait n'est qu'une œuvre de l'homme, et non pas, comme Locke le croyait, une œuvre de son entendement, mais seulement de son langage ; l'esprit n'a en eiïet nul pouvoir d'abstraire, il ne peut qu'imaginer, et tout se représente dans son imagination sous forme d'image particulière (2). Locke est lui-même forcé de convenir que Tabslrait n*est produit qu'au moyen de mots, lesquels sont posés comme signes de plusieurs choses (3). Les mots abstraits ne sont que des abréviations de langage, destinées à faciliter l'enseignement, mais qui n'expriment pas la nature des choses (4). La langue n'emploie les signes que pour rappeler à l'esprit, moyennant des choses bien connues, d'autres choses qui le sont moins ; elle remplace un signe par un autre, plusieurs signes ou choses par un seul signe, et il en résulte, quand il
(4) Aleiphr.,rn, 33, p. 833; De motu, 4. (3) Prine. de la eann. hum, Introd., 6, sqq.; Aleiphr,, rn» 6 ; Défense de la liberté de peneer en math,, 45.
(3) Prine, de la eonn, Atim., introU., n.
(4) De motu, 7. > Multos autem in errorem Inducit, qaod Toees generalei et abstractM in disserendo eut utiles vldeant^ non tamen eaiiim vlm satls captant. Partira veroa consuetudlne Tulgarl intenta sunt llla ad fennonem abbrevianduniy partira a pbilosophis ad docendum exeogilata; non quod ad nataram reram aecommodata tint, qum quidem slDgnlares et eoneret» eilstunt, sed quod Idone» ad tradendai disdpllnas, propterea qaod faciant notiones vel laltem proposltiones OBlTemlea.»
s'agit d'éveiller des idées, un avantage considérable. C'est par là qae nous pouvons former des propositions générales et faire des démonstrations (1). Mais il ne faut pas que ces moyens auxiliaires nous fassent illusion ; ils ne nous procurent point dMdées générales; chacune de nos idées reste toujours une idée particulière. Ainsi jamais nous ne pouvons nous représenter le triangle en général, le triangle qui n'est ni équilatéral ni scalène ; bien plus, la conception d'une idée générale de cette espèce impliquerait contradiction ; toute idée générale devrait en effet réunir les caractères contra* dictoires des idées particulières qu'elle embrasse. Gardons-nous donc de confondre des termes généraux avec des idées générales (2). A l'exemple de Locke, Berkeley étend celte polémique contre le général jusqu'à la théorie des différentes facultés générales de notre âme (3). La même polémique lui fait prendre Thabi*' tude de regarder d'un œil sceptique beaucoup de choses admises pourtant comme générales, et pénètre profondément une grande partie de ses doctrines, où l'opposition des choses ou réalités avec le signe ou le langage joue un rôle essentiel.
Déjà Locke, dans l'impossibilité de ramener la notion de substance à une impression sensible, avait soumis cette notion aune discussion sceptique. Berkeley marche ici sur ses traces, aussi bien quant à la notion
(4) Âloiphr., Tn, 16, sq.; Nouv. théor. de la vis,, 124.
(5) Théor. de la vis., 135; Meiphr,, m, 6, sq.; Déf. de la lib. de peiu., 47, sq.
(3) Princ. de la eonn, hum,^ 143.
ii LIVHE QUATRIÈME. - CHAPITRE I.
de substance que quant à son origine, tant qu'on ne sort pas du domaine des choses sensibles. Nous ne voyons pas un homme, une personne ; nous ne percevons de substance par aucun de nos sens ; et ce n'est pas le défaut d'un sens, mais des sens en général, car tout sens ne nous donne que des sensations ou idées simples, mais ne nous fait pas connaître de substances (1 )• Le concept de substance sensible me vient uniquement de ce que je remarque différentes sensations ou idées ordinairement concomitantes; je les désigne alors sous un seul nom, et je les prends pour une chose (2) . Les objets sensibles ne sont autre chose que des combinaisons de qualités, que nous croyons avoir connues par nos sens (3).
Ce point, décisif dans la doctrine de Berkeley, est longuement éclairci par lui ; car il est en pleine contradiction avec la croyance vulgaire aux réalités sensibles. L'idée, qui le conduit, est aussi simple que facile à entendre. Tout ce que nous percevons, ne produit en nous que des perceptions particulières ou des représentations; chaque sens a ses perceptions qui lui sont propres ; j'obtiens par la vue les représentations de la lumière, des couleurs, dans leurs dé-
(I) U».« 136. Si UD noareao sens ooui était donné, nous recevrions par là quelques sensations ou idées sensibles nourelles. Alciphr,^ !▼, 4.
(S) Frine. dé la conn. kum. Comme on remarque que plasieors de ces Idées s'accompagnent toujours rune rentre, on les désigne par nn nom, et elles sont réputées être une chose. U>., 148; HyL, m, p. 200, sq.
(3) Prine. délaeonn. hum.9 91 ; HyL, t, p. 6i. Les objets sensibles ne sont donc rien autre chose que plusieurs qualités sensibles on des combinaisons de qualités sensibles.
gradations et leurs changements divers ; le tact me procure les perceptions de la dureté et de la mollesse, du froid et de la chaleur, du mouvement, de la résistance ; tous les autres sens produisent de même en notre âme uue grande variété de représentations propres à chacun, d'eux (1 ). Or ces représentations sont liées les unes aux autres; il résulte de celte liaison que l'une rappelle l'autre au souvenir ; mais aucune d'elles ne peut en produire une autre, la représentation de la lumière ne peut produire celle du son, ni la représentation du son celle de la dureté. C'est seulement parce qu'elles se montrent liées entre elles, parce que Tune rappelle l'autre, que Tune sert de signe pour l'autre, comme il arrive, entre autres cas, dans les perceptions de l'ouïe, qui, sous forme de mots, rappellent à notre mémoire les perceptions de tous les autres sens. De là ceux qui ne se tiennent pas en garde contre les confusions, prennent les mots peur des représentations (2). Une représentation en rappelant une autre, nous considérons par suite les représentations comme efficaces, quoiqu'elles soient purement passives dans notre âme,et qu'elles ne produisent aucun effet (3). Il s'ensuit aussi que les collections de représentations, à quoi nous donnons le nom de substances, n'existent également que dans notre âme, sans qu'il y ait en elle aucune liaison interne ; les substances sensibles consistent en perceptions se-
(4) Princ, de la conn, hum., i ; Théor. de la vis., i05.
(2) Théor. de la vis., 96 ; 46 ; f 03, sq.; 130.
(3) Princ. de laconn. hum., 25, 68.
parées, qui ne sont absolument que dans notre àme ; tout leur être est d'être perçus. Il faut donc les considérer comme de purs phénomènes, et nous devons maintenir sans restriction que notre sensibilité ne nous informe que de simples phénomènes (1). Cette affirmation n'entraîne pas la négation de l'existence des perceptions sensible? et de leurs combinaisous ; elles peuvent même exister indépendamment de notre âme, par exemple dans une autre âme; nous supposons même qu'elles se produiraient en toute autre âme aussi bien qu'en nous, si cette âme se trouvait dans Punivers à la place que nous occupons. Nous pourrions dire, en ce cas, que ces perceptions existent hors de nous, mais dans une autre âme (2). Ce qu'il faut nier, au contraire, c'est qu'un phénomène ou une combinaison quelconque de phénomènes puisse exister ailleurs que dans une âme ; Berkeley combat, ainsi que Collier, l'existence absolue des choses ou des phénomènes sensibles hors de l'esprit. Il consent
(1) Ib., 5, sq. Les différentes sensations oa idées, imprimées lur les sens, quelque mêlées et complexes qu'elles soient (c'est-Â-dire qaeU ques objets qu'elles composent), ne peuvent exister ailleurs que daos nn esprit qui les perçoit... Leur être est d'être perçues... Que sont lea objets susmentionnés, sinon les choses que nous percevons par les sens, et que percerons-nous si ce n*est nos propres idées ou sensations? Et ne serait-il pas évidemment absurde d'admettre qu'une de ces idées, pu une combinaison quelconque de ces idées, exIstAi sans être perçue? Sirîs^ 3S4. Le$ sens et l'expérience nous informent do cours et de l'analogie des phénomènes ou effets naturels.
(S) Pfino. de la eonn. hum., S ; 90. On peut dire pareillement que les objets naturels existent hors de l'esprit, spécialement quand Ils existent dans un autre esprit. Ainsi quand Je ferme les yeux, les choset que Je voyais peuvent continuer d'exister, mais il faut que ce soit dans un autre esprit
à reconnaître la réalité, la substance même des choses dans le sens habituel du mot, mais non .dans le sens des philosophes, qui prétendraient attribuer aux choses sensibles une substance absolue, indépendante de l'esprit de Dieu et de celui des hommes. Les choses sensibles sont des phénomènes dé la nature, et des phénomènes ne peuvent être que dans un esprit, parce qu'il n'y a qu'un esprit à qui quelque chose puisse apparaître (1).
Berkeley s'est efforcé d'établir par un grand nombre d^ recherches particulières cette vue générale contre le préjugé ordinaire de Texistence des phénomènes de la nature hors de l'esprit. Dans la théorie nouvelle de la vision, il se prononce, comme Collier, en particulier contre l'opinion que nous voyons les choses hors de nous . 11 montre que nous ne pouvons voir ni la distance, ni la grandeur, ni la situation des choses, que, loin de là, nous n'avons jamais dans la vism que la perception de ce qui nous est présent daDs un point de vue déterminé, et ne sommes instruits que par Texpérience, c'est-à-dire, par la liaison de telle perception de la vue avec d'autres perceptions de nos sens, de la distance, de la grandeur et de la situation des choses. Nous serions entraînés trop loin, si nous voulions suivre dans tous leurs détails les raisonnements (2) de Berkeley ; ils ne fournissent qu'une
0) Byl., u, p. 157; Princ. de la conn, hum., 54; 37; Siris, 351. Tous les phénomènes sont, à dire vrai, des apparences dans l'Ame on dans T esprit.
(2) On en troave une courte esquisse dans VAlciphr,^ iv, S, sq.
démonstration par des cas particuliers, de ce qui résulte sans peine de Tensemble de sa doctrine en général. Ses vues trouvent un appui plus solide dans les observations qu'il fait sur la valeur exclusivement personnelle de toutes nos perceptions. Nous avouons, sans hésiter, que la douleur et le plaisir n'existent pas hors de nous dans les objets; or, toutes nos perceptions sont accompagnées de douleurs et de plaisirs à un degré plus ou moins grand ; la douleur et le plaisir sont inséparables des perceptions (1). De même toute perception dépend de la constitution de l'être qui perçoit, et les objets se représentent diversement selon les diversités de la personne et du milieu (2). Par conséquent les perceptions sensibles ne doivent pas être considérées comme des copies des objets extérieurs ; cela conduirait au scepticisme le plus décidé; car une perception né peut jamais avoir que la valeur d'une perception, et Ton poserait le corporel comme l'égal d'une perception spirituelle ^ si l'on considérait celle-ci comme une copie du premier (3). Des observations analogues avaient conduit depuis longtemps à distinguer dans les objets sensibles les qualités simplement apparentes ou dérivées, et les qualités vraies ou primordiales. Or, Berkeley élève contre Locke un débat, dans lequel il accorde bien
(4) EyL, p. I, ii5, sqq.; 134.
(2) Ib., p. 121, sq. Entre autres contre robjectivité des impressions de la Yae^ib., p. 126.
(3) Ib., p. 150, sq. Peut-il rien y avoir qui ressemble à une sensa^ tion ou à une idée, sinon une sensation ou une idée? Ib. m, p. 197; Princ. de la conn. hum., 8.
^ moins encore de réalité aux qualités primordiales des choses sensibles, qu'aux qualités dérivées. Toutes choses, conçues sans propriétés sensibles particulières, sont de pures fictions des mathématiques (1). On compte parmi les propriétés primordiales des choses le nombre ; or le nombre est [une création de Tesprit, qui congoit la même chose différemment sous différents rapports (2). De plus, on regarde retendue, la solidité, la figure, le mouvement, comme des qualités primaires; aucune d'elles ne peut être conçue sans grandeur, et la grandeur n'est que le résultat d'un rapport. Vainement s'efforcerait-on de penser une étendue qui ne serait ni grande* ni petite, un * mouvement qui ne serait ni rapide ni lent, une solidité qui n'opposerait pas tel Ou tel degré de résistance (3). L'étendue est la base de toutes ces prétendues, qualités primordiales ; elle est regardée comme la première qualité de la matière (4). Maintenant,
Berkeley ne nie pas que l'étendue ne distingue le corps de l'âme (5) ; mais la notion de retendue n'est en somme qu'une abstraction, et entraîne toutes les difficultés attachées aux abstractions, dès qu'on les prend pour des réalités. On tient l'étendue, conçue de cette manière, pour infiniment divisible; il s'ensuivrait que toute étendue serait infiniment grande.
(4) Princ, de la conn. hum., \0, sq.
f2) Ib.i 12; Théor, de la vis., 109.
(3) Princ, de la conn. hum., 9, sqq.; HyL, p. 129, sqq.
(4) Hyl.9 p. 155.
(5) Siris, 248.
T. ni. 4
ce qui exclut toute figure déterminée. Ce qu'il faut dire, au contraire, c'est que retendue sensible. Pu* nique objet de notre sensation, n'est pas infiniment divisible (1). En remontant dans la connaissance des choses à notre perception, nous sommes amenés nécessairement à nier l'étendue abstraite, à distinguer l'étendue visible de retendue palpable; on regarde ces deux dernières comme une même chose , parce qu'elles s'accompagnent Tune Tautre, et que par conséquent lune devient un signe de l'autre (2). On prétend concevoir un espace absolu, qui continuerait de subsister, quand même tous les corps seraient anéantis. Cet espace serait infini , immobile, indivisible, insensible, sans rapport ni distinction. Or, tous ces attributs sont des négations ; l'étendue demeure la seule propriété de Pespace. Mais une telle étendue, qui ne peut être divisée, mesurée, ne se sent pas, ne s'imagine pas, ne se conçoit pas. Il ne nous reste donc plus que des mots ; l'étendue absolue de l'espace est un pur néant; elle appartient, comme le mouvement absolu et le temps absolu, au domaine des chimères, ^ dont les mathématiques se sont tourmentées (3). Berkeley déclare qu'il ne peut concevoir un corps dans propriétés sensibles. Ce sont là des conséquences de son nominalisme, et ces conséquences reposent sur les principes du sensualisme ; elles repoussent complète-
(4) Pline, de la eonn. hum,, 47; Tkéor. de la t>if., 51 ; 80. (î) Thior. de la tns., 133; MO; HyL, i, 134, sq.; 141^ sq. (3) Princdela conn, hum»^ 10, sq.; Demotu, 65; Q»tœsl. ana^ lyt; 7, sqq., p. 106.
menl les suppositions des mathématiques, que Locke avait encore laissé subsister. Nos sens ne nous font rien connaître que de particulier ; le général est une pure fiction de langage.
Cependant Berkeley n'oppose pas ses vues seulement à l'explication mathématique des phénomènes. Sa doctrine est avant tout dirigée contre le matérialisme. Par conséquent la notion de la matière, non pas telle que l'avaient conçue Platon et Aristote, mais telle qu'elle s'était formée dans la physique moderne, est le but de ses attaques. Nous ne connaissons pas la matière par les sens, qui ne nous montrent jamais que des objets particuliers, doués de propriétés particulières. Une déduction de l'entendement pourrait seule nous autoriser à admettre la matière comme substance (1). On croyait pouvoir invoquer un raisonnement de cette espèce, parce qu'il fallait nécessairement donner aux qualités sensibles un support extérieur à nous; ces qualités n'existant pas hors de nous, on crut devoir les négliger, et l'on inventa dès lors les qualités primaires des choses matérielles ; Dûais celles-ci ne tiennent pas davantage contre l'exao^eo; voilà donc la matière destituée de toutes quali- ^) elle désigne seulement l'être en général hors de 'esprit, c'est-à-dire quelque chose dont on ne peut rien dire, sinon qu'il est le support nécessaire des accidents, le support des figures ou des mouvements. Celle idée de Têtre le plus général est la plus incom-
I \M Prtnc. de la conn, hum., 18.
préhensibie de toutes les idées; c'est un nom vide do sens, et rîen de plus. Elle pose une substance sans accidents, un inconnu, auquel on ne peut joindre aucun prédicat. Celte idée révèle aux yeux Tabime d'un scepticisme sans fond, lequel admet une chose, que personne ne peut connaître (1). La matière est un** pure hypothèse , destinée à faire d'une substance parfaitement inintelligible le support des accidents. Ce qui rend cette hypothèse encore plus absurde, c'est qu'elle est donnée pour explication d'une chos» que nous n'avons aucuû moyen d*expliquer. Elle doil rendre compte des phénomènes, et c'est à quoi la matière, corporelle et étendue,- est radicalement inhabile. Pour l'approprier à cette fin, on lui attribue le mouvement; c'est par le mouvement qu'elle opérerait les phénomènes. Mais le mouvement n'est pas une action, c'est une passion (2). Le corps est inerte, il ne peut passe donner lemouvement, et par conséquent il ne saurait servir à l'explication des phénomènes. Si nous attribuons au corps, avec Leibnitz, un effort, une ioclination, ce sont la des expressions métaphoriquo, dont le philosophe doit s'abstenir (3); si Ton attribue, comme Newton, à la matière, la gravitation et l'attraction, on lui prête en ce cas une de ces propriétés occultes, que FoQ cherche précisément à écarter dt>
(1) Ib., 17. LMdée générale d'être me paraît la plus abstraile et !a plus Ineomprébeosibie de toutes les Idées. Ib., 75, sq.; 81 ; //y/., n, p. I69,sqq. ; m, p. 175.
(S) HyL, II, p. 164; Siris, 155.
(3) Demotu,^.
BERKELEY. o3
recherches physiques (1). La belle découverte, de dire que la pesanteur croit en raison de la quantité de matière, après avoir mesuré la quantité de matière au moyen de la pesanteur ! Cette démonstration est un véritable cercle vicieux (2). Quand on veut donner une cause du mouvement, il ne faut pas la prendre dans une qualité, mais dans une substance (3). Or, la subsiflfnce du corps, que l'oa admet par hypothèse, est parfaitement impropre à-expliquer le mouvement, attendu que, selon Tidée du corps, l'étendue, la figure, la solidité sont tout ce qui lui appartient, et qu'il n'y a pas là de principe de mouvement. Le corps est absolument passif, et il ne peut pas être par conséquent cause du mouvement. On ne peut faire autre chose en attribuant au corps une force motrice que de lui prêter de pures qualités occultes (4). Les choses sensibles, composées des idéeis sensibles, sont tout aussi dépourvues d'action que ces dernières ; les qualités sensibles, que nous percevons en elles, indiquent simplement une modification passive de notre âme (5). Mais on voit plus clairement encore combien est vaine la tentative d'expliquer les phénomènes par l'hypothèse de la matière, lorsqu'on songe que tous les phénomènes n'existent que dans rame. La matière, sans acti-
(1) Ib., 4, sqq.
(2) Siris, 319.
(3) De motu, 6.
(4) Ib., 22, sq.; 26; 29. «Auferantur ex corpore eitenslo, sollditas, figura, rcmanebit nihil. Sed qualitates Istœ sunt ad motiim indifférentes» nec in se quidquam habent, qiiod molus principium Uici possit. »
(5; Princ. de la conn. hum,, 25 ; Siris, 266.
vite, sans pensée, ne peut ôtre un principe de pensées ; le corps ne peut agir sur l'esprit (1).
Si Berkeley ne prétend combattre ni l'interprétation mécanique de la nature, ni même l'existence de la matière, il n'insiste qu'avec plus de vivacité sur la nécessité d'en bien comprendre la signification. Il ne faut entendre par matière que les différents objets sensibles, c'est-à-dire les collections de phénomènes dont l'être est d'être perçus (2). La mécanique recherche les lois des changements ou mouvements qui s'accomplissent dans ces objets. Berkeley lui-même essaie d'en formuler quelques règles ; mais elles sont pour la plupart purement négatives. Nous devons nous garder de confondre des hypothèses mathématiques avec la nature des choses ; nous devons éviter les abstractions, considérer le mouvement comme un simple objet des sens ou de l'imagination, et nous contenter de le soumettre à une mesure relative. Les lois de la mécanique sont un moyen excellent, non-seulement d'utilité pratique, mais encore dMnvestigation appliquée à Tenchatnement des phénomènes, enchaînement qui sert à les faire comprendre (3). Lés règles de la méq^nique peuvent à cet égard être comparées aux règles de la grammaire ; l'attraction et la répulsion indiquent des
0} Prine. de la conn. hum,^ 19: ByL^ n, p. 163; Siris, Vit. Tout les phénomènes sont en réalité des apparencei dans rame og dans Tesprit, et Ton n*a jamais expliqué, on n*expli<|aera jamais comment des corps, des figures et des mouTements extérieurs pourraient produire une apparence dans i*espril.
W ^y/., 110 p. SI 5, sq.
(3) De moiu, 66.
rapports qui forment cet enchatoement (^). Toutefois Berkeley maintient que les lois de la mécanique ne suffisent pas à expliquer toutes les particularités du phénomène ; il attache, avec les chimistes, une grande valeur aux différences spécifiques des choses, à leurs lois particulières d'attraction et de répulsion, et il pense que ces lois ne sauraient être déduites des lois générales du mouvement (2). Toujours est-il certain que les lois du mouvement ne sont pas le principe du mouvement ; la mécanique n^a rien à faire avec celuiciy puisqu'elle ne recherche ni la cause efficiente, ni la cause finale des phénomènes (3). La physique mé<canique repose sur Tobservation des phénomènes et sur Texpérience. Mais ce n'est que par des raisonnements, par la méditation que les vraies causes efficientes se découvrent, et cette tâche est du ressort de la métaphysique (4).
Conséquemment aux vues précédentes, Berkeley est convaincu y comme Glanvilîe, que l'investigation expérimentale ne peut atteindre les causes. Tout ce que
{^) Siris, 251, sqq.; 252. Il y a dans les phénomènes ou apparences de la nature une certaine analogie, une certaine constance, une certaine uniformité, sur lesquelles on établit des régies générales, et ces règles sont une grammaire qui enseigne l'intelligence de la nature, ou cette série d'effets dans le monde visible ; intelligence qui nous met à même de prévoir ce qui se passera dans le cours naturel des choses.
(2) Ib., 162; 232; 254.
(3) Ib., 252. Ces principes de mécanique ne résolvent donc rien, si par solution on entend la désignation de la cause réelle, soit elOciente, soit finale, des phénomènes ; ils ne font que réduire ceui-ci à des règles générales. De motu, 60.
(I) De motu, 72.
jeconnaîs par les sens, couleurs, sons, chaleur, odeurs, consiste en effets ou phénomènes ; les causes, au contraire, peuvent être conclues, non senties; les sens ne font pas de raisonnement ; la raison peut seule s'élever des phénomènes à leurs causes (1). La doctrine de Berkeley admet sans doute que les représentations sensibles, indépendantes dé notre volonté, doivent nécessairement être regardées comme des effets dépendants d*une cause qui nous est étrangère. Les changements qui ont lieu en nous, sans émaner de nous, ont nécessairement une raison hors de nous (2); mais la raison n'en saurait être cherchée dans la matière inerte, dans le corps dépourvu de force. Ici est Tanneau auquel fc rattachent des conséquences, qui conduisent Berkelev bien au delà de l'horizon du scnsualisme et de Técole de Locke.
Il n'aperçoit dans le matérialisme qu'une hypothèse, qui coupe court à toutes inductions ultérieures, et aboutit au scepticisme. On imagine une substance inconnue, base et principe des phénomènes sensibles, une essence réelle de choses non pensantes qui se dérobe à toute connaissance possible, car elle est absolument différente de notre faculté de penser. On distinguo les originaux des choses, lesquels ont une existence véritable hors de l'esprit, et les copies de ces originaux dans l'âme pensante. Mais il n'y a pas
(4) HyL, i, p. 113. Par conséquent la déduction des causes ou occasions au moyen des efTets ou des phénomènes, qui seuls sont perceptibles aux sens, n'est relative qu'à la raison.
(2) Princ de laconn, hum,, 26; 29.
de poDt qui conduise d'un monde a l'autre, du monde véritable des choses au monde des copies spirituelles ; il est entre les deux mondes une ligne de démarcation infranchissable. On cherche au delà de cette ligne un fonds intime de la nature, fonds incompréhensible, parce qu'il n'existe pas. Carjuslement les choses corporelles n'ont pas de fonds; leur substance consiste uniquement dans la liaison des phénomènes. L^existence absolue de choses non pensantes est un mot vide de sf^ns (1 ). Substance et modification sont une même chose dans les objets corporels (2). Tout ce que nous pouvons attribuer au corps est pur phénomène, et nous connaissons parfaitement le phénomène, parce qu'il n'existe que dans notre esprit, que dans la perception qoe nous en avons (3). Si l'on entend par nature seulement la série des effets ou perceptions qui se déroulent dans notre esprit selon des lois permanentes et générales, il faut reconnaître qu'elle ne peut rien produire ; mais si l'on entend par elle une réalité quelconque, différente des lois de la nature, des choses perçues et de Dieu, le mot nature est un son vide, une chimère, simple fiction des païens (4). La nature est
CO Ib., 24. Parler de Feiistence absolae de choses non pensantes est prononcer des mots vides de sens, ou qui impliquent contradiction.
(2) Ib., 49.
(3) Ib., 86, sq. La couleur, la figure, le mouvement, retendue, et tout le reste, considérés seulement comme autant de sensations dans Tesprit, sont parfaitement connus, il n*y a rien dans toutes ces choses qui ne soit perçu. Mais les regarder comme des signes ou images, rapportés à des choses ou archétypes existant hors de l'esprit, c'est le moyen de nous envelopper tous dans le scepticisme. Ib., 101.
(4) Ib., 150.
58 LiVRE QUATRIËBfE. -* CHAPITRE I.
une série de phénomènes, que nous ne produisons pas au gré de notre volonté, qui se déroulent avec une empreinte plus vive et dans un meilleur ordre que nos imaginations, et elle n'est rien de plus ; la même série existe aussi dans d'autres esprits» selon nne loi naturelle dont la réalité et la vérité ne peut être révoquée en doute; caria volonté de Dieu est le fonde-
ment de ce que nous voyons, et de la manière dont nous le voyons (1 ). Au contraire, tout ce que nous pouvons affirmer des choses corporelles repose uniquement sur nos idées, et nos idées n*ont d'autre sujet que notre esprit; leur chercher ailleurs un autre sujet, attribuer aux choses corporelles une existence absolue hors de notre esprit, c'est là un procédé que rien ne légitime, et qui nous jette en mille contradictions (2).
Il est une observation qu'on ne peut maintenant s'empêcher de faire : la polémique de Berkeley coutre le matérialisme repose essentiellement sur Taffirmation d'une triple opposition, déjà signalée et discutée à plusieurs reprises dans la philosophie moderne, mais qu'on n'avait jamais réduite à une opposition simple d'une manière aussi rigoureuse que le fait Berkeley. Il ne doute aucunement que dans les oppositions de substance et d'accident, d'esprit et de corps, de connaissance intellectuelle et de connaissance sensible, les termes de la première série ne se
(1) HyL, III, p. 179; 195; 203;Prîiie. detoeofin.Àtiiit.. oO, sqq.
(2) Princ. de la conn. hum., 90.
ce Ji
esA fï:C]CCeuf£S9iBaMi:. ^
as :aii«g!f> JUiD«iflr& ijna;.jTu^ s
SMlkkt
t «KS S
ZBt je& rran» i bk l
ift
fi
ne 1
(5) Al.i«ll:
3) Ik.3Q4;^ft-
moyens différents, par où nous obtenons la connais sance de Tan et de l'autre . Le dualisme du syslèm< antérieur est poussé par une déduction plus rigoureuse à son terme extrême. De la doctrine de Tinertie di corps il suivait inévitablement, qu'étant dépourvu d< force, il ne pouvait être la cause des phénomènes Nous ne sommes informés du corps que par la résistance qu'il oppose à notre force limitée; il indique seulement une lijnile, une négation de l'esprit (1). L'expérience nous apprend au contraire que Tespril peut mouvoir le corps et former des idées; nous li: connaissons comme actif, et lui attribuons, en tant auc