‹ Histoire de la philosophie moderneChapitre 6 sur 24 · I ' II' ■ I · texte numérisé non relu

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llEiUŒLEY. 61

Cl activfis (1). Gardons- nous donc d'employer, en parlant de l'âme, des expressions qui enveloppent une représentation corporelle, et par exemple l'expression de mouvement (2). L'âme est essentiellement une force, bien qu'elle puisse se comporter aussi passivement, quand elle reçoit des représentalions sensibles (3). Comme nous ne pouvons pas percevoir de causes par les sens, l'âme ne peut être connue que par la raison ou ('entendement, auquel il appartient de découvrir tes causes par larénexion. En revendiquant pour l'homme cette connaissance des causes, Berkeley s'exprime en termes très-décidés contre le sensualisme. Ceux qui prétendent ne suivre que les sens, ne dépassent pas les phénomènes, ils se pénètrent du préjugé qu'il n'y a rien que de sensible, c'est-à-dire qu'ils ne regardent comme réels que des phénomènes passagers. Mais lorsque nous enUons dans la mélaphysique, tout prend un autre aspect; nous connaissons alors les Substances permanentes, les esprits. L'entendement et la raison sont les seuls guides qui conduisent à la vérité (4).] Ainsi la doctrine de

(1) Princ.da la eonn. htim., i, 86; 89. Le nom de choMM d'élr<? Ht le plus général de tous; il MnipTend deux eipèces eUié ditUncUs, hétérogèDe^ el qui n'onl de commun que le Mm, à

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Berkeley a pour base une opposition absolue entre les sens ou rexpérience d'une part, Tentendement ou la raison de l'autre. L'entendement ne perçoit rien ; les sens ne comprennent rien ; et c'est uniquement par une exacte compréhension des phénomènes, que nous pouvons arriver à la connaissance de la nature (1).

La raison et Tentendement nous introduisent dans le domaine spirituel. La cause des changements, que nous cherchons à expliquer, ne peut être qu'une substance, et, comme il n'y a point de substance corporelle, elle ne peut être qu'un esprit actif (2). L'entendement pur n'a pour objets que des choses spirituelles, la raison, la vertu, Dieu et autres concepts semblables (3)« Outre nos idées ou les objets de notre intelligence, il faut admettre une autre réalité qui en est absolument différente, savoir ce qui pense, ce qui atteint des objets et opère avec eux d'une manière active (4).

Maintenant, si Berkeley s'efforce de pénétrer par la raison et Fentendement dans le monde spirituel, nous ne pouvons nous abstenir de remarquer toutefois qu'il est bien éloigné de rendre un compte suffisant des moyens destinés à Ty conduire* Il se rattache encore

phénoménet. L'eotendeinefit et la raison sont les senii gaides lûn vert laTérité. Ib., 393, sqq.; Prine, delaeown. hum., 7.

(1) Siris, 355; 305. De même que renteodemeat ne perçoit im, les sens ne connaissent pas... La science ne consiste pas dans des percaptions passives, elle consiste à raisonner sur ces perceptions.

(3) Prime, de laeonn. hum., 36.

(3) Dé moitf, 53; HyL, u p. 136.

(ij Prine. de ta eofm. hum,, 3.

sur celte question aux maîtres de son temps, à Des* cartes et à Locke. II prend pour point de départ la connaissance de notre propre esprit. Nous acquérons cette connaissance par la réflexion, qu'il nomme aussi, comme nous l'avons déjà fait observer, intuition. Nous passons ensuite de la connaissance de notre esprit à celle d'autres esprits, au moyen d'une induction rationnelle. Les effets, que d'autres esprits exercent suir nous, en produisant en nous des idées, nous font conclure l'existence d'une force active (1). Il n'échappera sans doute à personne, que la notion de réflexion joue ici le même rôle double, que dans la doctrine de Locke; cela est d'autant plus surprenant que Berkeley énonce avec une force et une. clarté très-grandes les doutes qui peuvent être élevés contre l'identité personnelle, lorsqu'on prétend n'en tirer la démonstration que de l'unité de la conscience (2). Et pourtant toute notre connaissance de la substance spirituelle doit procéder uniquement du sens intime ou de la réflexion, par conséquent de la conscience que nous avons de nos phénomènes internes. Nous ne pouvons donc concevoir l'esprit divin lui-même que par analogie avec notre propre esprit (3).

En général Berkeley ne voit dans les représentations

(1) Ib., 89. Nous apercevons notre propre existence par sens inUme oa par réfleiion, et celle des antres esprils par la raison. Ib», 140. Nous connaissons d'autres esprits au moyen de noire propre éme. Ib., I4S. Nous ne pouvons pas connaître Texistence d'autres esprite autrement que par leun opérations» ou par les Idées quils excitent en nous.

(2) Alciphr., va, 11, p. 615, sqq.

(3) %/.,iii, p. 180, sq.

sensibles que Tanneau le plus bas d'une chaine (|ui nous élève graduellement par une suite de raisonnements au monde suprasensible, à l'esprit, et enfîn à Dieu (1). Il fait observer qu'être et comprendre sont essentiellement la même chose, qu'esprit, science, notions rentrent l'un dans l'autre, et que les idées sensibles ne font qu'éveiller les notions spirituelles (2). Mais tous ses éclaircissements là-dessus restent dans le vague, et reproduisent simplement les pensées de Técole • platonicienne. Nous n'avons pas, dit-il, d'idée, de représentation sensible de Tesprit ; du reste, ce n'est pas là une imperfeciion ; car ce qui n'équivaut pas à une représentation sensible, ne peut pas être exprimé non plus par une représentation sensible ; une image morte ne peut représenter le principe actif-, nous ne pouvons avoir de l'esprit qu'une notion^ celle notion nous ne pouvons l'acquérir que par ses effets (3). Des mois qui indiquent le principe actif ne peuvent valoir pour des idées (4). Mais Berkeley convient à cette occasion, que nous avons beaucoup de peine à affranchir notre pensée de mots et d'idées, et arrive ainsi à conclure que notre esprit ne peut s'élever que difficilement à la notion du spirituel ; il est des obscurités dont il ne peul

(4) Sin5,S03.

(3) Princ. delà conn. hum., 27. TeUe est la nature de Fetprit oa de Tétre actif, qa'll ne peut pas être perça par lui-même, malt feulement par ses effets. Ib., 155. Mais, si l'entendement ne perçoit pas ridée de l*esprit, assurément cela ne doit pas être regardé comme me imperfection; il est manifestement impossible qu'il existe une telle idée. Ib., 140: 142; Hyl., m, p. 180.

(i) Alciphr.,yrii, 8, p. 608,

pas se dégager complètement (1). D'autre pari, il so présente une didiculté qui n'échappe pas à Berkeley : les notions du spirituel par lesquelles nous arrivons à la connaissance de Dieu, les notions de vertu, de bonté, de sagesse, de loi, ne seraient-elles pas seulement des idées abstraites, ouvrage de l'esprit humain? Mais il supprime cette difficulté en déclarant d'autorité que ces notions ^désignent de vraies essences et de vrais principes (2). Ainsi sa propre théorie élève sur son chemin plus d'un embarras ; mais, au lieu de le troubler, ils le confirment dans la disposition mystique qui l'entraîne à s'abandonner aux doctrines de l'Ëglise. Il ne prétend pas en sonder les mystères.. Le mot grâce est sans doute un mot incompréhensible ; mais celui de force ne Test pas moins. Toutefois, une science qui ne se propose qu'un but d'utilité pratique, a besoin de mots de celte espèce ; ils disciplinent et régularisent la volonté. La prétention de dévoiler ces mystères aboutit aux subtilités de la scolastique (3). Nous sommes noyés dans les profondes ténèbres du monde sensible; il nous est donné cependant de connaître quelque chose du monde suprasensible , pourvu» que nous tirions parti de notre situation, et que nous sachions faire un sage emploi de nos forces (4). Seulement nous n'avons pas, il est vrai, de procédé infaiU

(1) 5ms, 296.

(2) Ib., 335.

(3) Âldphr,, VII, 9, sqq.

(4) Siris, 263. Mais quelque faible qoe soit notre lainière et maa- Taise notre situation, peut-être y a-t-il moyen, en en falunt le meilleur usage possible, d'apercevoir quelque cbose.'

Iible pour nous conduire dans l'exploration du monde spirituel. L'insuf&sance des développements, donnés par Berkeley à sa théorie de la connaissance intellectuelle, ramène à faire l'aveu modeste, que les démonstrations relatives au monde suprasensible ne peuvent la plupart du temps satisfaire pleinement (1).

Les inductions qui ont pour objet de découvrir les principes spirituels n'entraînent nullement Berkeley à nier l'existence d'un monde hors de nous ; il ne met pas même en doute le monde matériel hors de nous ; tout ce qu'il nie, c'est l'existence indépendante de la matière. Tout objet matériel n'existe qu'à titre de représentation passive dans notre esprit. Or, il s'élève dans notre esprit des représentations de cette espèce, indépendamment de sa volonté ; c'est là une preuve assurée qu'il existe un principe actif quelconque qui les produit en nous, et comme un être spirituel peut seul être un principe actif, l'apparition dans notre esprit de représentations involontaires est un signe certain, qu'il y a de Tesprit hors de notre esprit (2). Il existe en particulier hors de nous des esprits humains, dont nous sommes informés par le moyen de nos représentations sensibles ; c'est là un point hors de doute dans le système pratique de Berkeley. Mais son objet capital est au fond de démontrer que le monde matériel, que nous percevons, nous annonce l'existence d*Qn esprit divin. Le plus grand mérite de sa doctrine

(I) Ib., 155.

(S) Pnnc. delaeonn. hum., 99.

est, à ses yeux, d'obtenir ce résultat sans beaucoup d'art et par la voie la plus simple (1). Il s'exprime sur d'autres points du monde spirituel avec doute et réserve » mais sur celui-là il ne tolère aucun doute. Nous sommes plus à même de démontrer l'existence de Dieu que celle des autres hommes (2).

Il affirme, et cela est parfaitement d'accord avec le principe sensualiste de la doctrine, que l'existence de Dieu étant un fait, doit être démontrée par des faits (3). Or, les faits parmi lesquels il compte l'existence de Dieu, savoir l'existence des substances, ne sont pas donnés immédiatement par la perception. Dé même que nous ne voyons, que nous n'entendons pas un homme, nous ne voyons ni n'entendons pas Dieu non plus ; nous ne pouvons connaître son existence que par raisonnement (4). Dans les idées que provoque en nous une volonté étrangère, c'est-à-dire dans les phénomènes de la nature, nous ne devons voir que des signes qui nous sont donnés à interpréter, à comprendre par des inductions rationnelles (5). Si nous voulons comprendre les signes que d'autres hommes nous proposent, il vaut mieux chercher ces signes dans le langage que dans les mouvements des hommes ; car les créatures vivantes ne doivent pas être comparées

(1) Hyl., n, p. 158, «q.

(2) Princ, de la conn. hum., 147.

(3) Akiphr., S, p. 447. Une matière de fait ne se prouve pas par des noUoDs, mais par des faits.

(4) Princ. de la conn, hum., 148; Âlciphr., 4.

(5) Sifis, 252, sq. Nous connaissons une chose quand nous lacompreDonSy et nous la comprenons quand nous pouvons l'interpréter on dire ce qu'elle signifie.

avec des horloges, et Berkeley rejette formellement le principe que le monde a été créé avec une quantité de mouvement qui s^y maintient toujours la méme(1;. Mais Tessence du langage ne réside pas dans le son, elle réside dans Tusage volontaire des signes sensibles, qui, sans avoir de ressemblance avec les objets désignés, doivent instruire un autre homme et déterminer sa volonté (2). Or, tous ces signes du langage, Berkeley les trouve dans les phénomènes naturels. Par les couleurs et les sons nous sommes informés de la distance, de la situation, de la figure des objets sensibles, bien que des couleurs et des sons niaient avec ces choses aucune ressemblance. On ne saurait donc nier qu'il existe, dans l'emploi des signes destinés à nous conduire d'une idée à l'autre, le fait d'une volonté. Une chose tout aussi peu douteuse, c'est que les phénomènes de la nature nous instruisent et déterminent notre volonté. D'ailleurs, il est impossible de contester que cela n'ait lieu en vertu d'un dessein, et que Tordre des phénomènes ne soit réglé par des fins. 11 en résulte que la nature nous apparaît comme le langage d'uce volonté puissante adressé à l'esprit humain. Les idée» sensibles, que nous recevons de la nature plus vives et mieui ordonnées que les idées que nous formons nousmêmes dans notre imagination, réglées par des lois naturelles que l'expérience nous révèle, et soumises à une sage économie, nous annoncent un esprit tout-puis-

(4) Aîeiphr.^ ir, 14, p. 46-2. (2) Ib., iT, 7, p. 452.

sant qui en estTauteur. Ainsi, dans la nature entière, nousentendonsseulementunelanguedivineparlaquelle Dieu veut nous instruire et guider notre volonté (1). Il est clair que cette démonstration de l'existence de Dieu ne pourrait se soutenir sans avoir pour appui des principes généraux de la raison. Et cependant ces principes n'ont pas été exposés par Berkeley, quoi» qu'ils eussent réclamé un examen d'autant plus sévère qu'ils font ressortir avec plus de force Topposition du divin et du naturel, du sensible et du suprasensible» En appréciant la représentation sensible, Berkeley s'é* tait prononcé de la manière la plus formelle contre la réalité du général; il Tadmet au contraire sans diffi-. culte, lorsqu'il est question des choses spirituelles ; bien plus, il se croit autorisé, par Texistence dans des esprits individuels d'un principe particulier de mouvement, à conclure l'existence d'un principe universel et

(1) On troave les plas longs détails sur ce point, Alciphr,, iv, Z, sqq.; 12, p. 459. Le grand motear et autear de la natore se révèle constamment aux yeux des hommes par l'intermédiaire sensible de signes arbitraires, qui n*ont point de ressemblance ou de liaison avec les cboses signiflées ; il dispose et combine ces signes de manière à suggérer et k présenter une yariété Inflnie d'objets différents par la naturelle temps, le lieu; il dirige ainsi les hommes, et leur enseigne k agir en raison de choses éloignées et futures ainsi que de cboses voisines et présentes. Princ, delà conn, hum., 6; 30, sqq.; 44; T%éaT. de lavis., 147; Siris, 264. Les phénomènes de la nature, qui frappent les sens et qui sont compris par Tesprit, ne forment pas seulement ao magnifique specUcIe; ils composent aussi un discours très-llé, attachant et instructif; et pour produire ce discours, ils sont dirigés, combinés^ associés par la plus haute sagesse. Ce langage ou discours est étudié &vec des degrés divers d*habileté. Mais on peut dîredes hommes qu*ils connaissent la nature juste en proportion de Tétude qu*ils ont faite des règles de ce langage et de leur aptitude k le bien Interpréter. Un animal est comme un homme qui entend parler un? langue étrangère, sans 7 comprendre un mot.

70 UVBE QUATRIÈME. — CHAPITRE I.

premier de tout mouvemeDl (1 }. Ainsi donc il oonsidère Diea oonune la natore natorante qui ment tout, comme le premier moteor, qoi non-seulement donne la première impulsion^mais communique le mouvement partout et immédiatement (2). Maintenant, le principe suprasensible et universel, admis par lui, risque d*absorber en soi les choses individuelles. Berkeley acquiesce à la formule platonicienne qoi dérive tonte existence uniquement de la participation à l'un (3); il adhère à la doctrine de la création ; car Dieu est présent partout, a c'est en lui que nous vivons, que nous nous mouvons et que nous sommes (4). »

Bien qu'il soutienne la création du monde, il regarde cependant conmie absurde d'admettre un commencement des choses pour Dieu. Il n'y a de commencement que pour les créatures ; mais aussi Tètre n^appartient aux créatures que dans un sens relatif et subordonné (5). Tout être sensible, tout être assujetti au devenir n'est pas, dans Tacception supérieure du mot ; tout n'existe, à Tétat de type et avec une pleine réalité, que dans l'esprit divin, et nos idées vraies sont de simples copies de cette réalité ; ainsi, à prendre le mot dans le sens rigoureux, Dieu seul est (6). Mais nous ne pouvons concevoir l'essence universelle de Dieu, laquelle embrasse tout, comme

(I) De fMtu, 26.

(S) Ib.,32;69.

(3) Sirii, 543 ; 346.

(i) Prine. de la eann. hum., 46 ; Aleiphr., it, 14.

(5) HyLp m, p. 203, iqq.; S06.

(6) Ib., m, p. 184; 907; Siris, 344; 347.

étendue, ainsi que le fait Spinosa ; car cela est contradictoire avec la spiritualité de Dieu. Nous ne devons pas non plus considérer les choses qui vivent, se meuvent et'sonten Dieu, comme des parties de Dieu; car elles sont toutes enveloppées par lui d'une manière tout intelligible. Pourvu que nous reconnaissions l'un comme esprit, Berkeley regarde la doctrine que tout est un, comme n^offrant aucun danger de conduire à l'athéisme (1 ).

Ainsi les traces du panthéisme, si habituelles à Técole théosophique, ne manquent pas chez lui ; seulement, il s'attache à en modérer l'excès en ramenant toute chose au principe spirituel, conçu dans son individualité aussi bien qu'avec son caractère universel. Il n'incline pas du tout à concevoir Dieu par analogie avec la nature ; il combat l'empire du destin (2); il n'est pas moins hostile à l'opinion qui tient la connaissance de Dieu pour inaccessible à l'homme, en tant que nous devrions entendre les attributs, que nous lui reconnaissons, dans un tout autre sens que les

attributs donnés aux autres choses ; l'important n'est pas le nom de Dieu, c'est l'adoration qui est due au principe suprême à titre de raison souveraine (3). Il

(I) Siris, 270, sq.; 287, sq. Si nous supposons qu'un seul et môme esprit est le principe de l*ordre et de l'harmonie, qui régne dans le monde, contenant, reliant toutes les parties du système et leur donnant runlté , il ne me semble pas que cette supposition ait rien d'athée ni dMmpie... Mais dire que toutes choses forment un Dieu serait certes avoir une notion erronée de Dieu , mais ne serait pas encore de rathéisme, tant qu'un esprit ou intelligence serait admis comme le irfi^xwxôs, la partie gouvernante.

(«) ft., 271.

(3) Alciphr^f iT, 16, sqq.

7î LIVRE QUATRIÈME. — CHAPITRE I.

s'ensuit que nous devons concevoir ce principe par analogie avec notre esprit, sans toutefois lui prêter des senS| ce qui ne serait qu'introduire en lui la passivité ; nous devons le concevoir non pas comme àme du monde, mais comme pure intelligence et comme esprit omniscient (1). Dieu est le créateur du moiidei et Berkeley repousse par conséquent la doctrine de CudyvoTlh j qui fait de l'univers l'ouvrage d'une natu re plastique, d'unespritconfus; l'ordonnance parfaite du monde dépose au contraire en faveur d'une intelligence dont les profondeurs sont insondables (2). Le mal, les lenteurs de la marche des choses vers le mieux témoignent seulement, d'une part, que nous n'avons de leur ensemble qu'une vue défectueuse; d'autre part, que le développement des choses est nécessairement régi par une loi, ménagé selon une sage économie (3). La connaissance, que nous obtenons de Dieu par l'analogie^ ne saurait épuiser toutefois sa perfection; pour le concevoir, nous écartons de la notion de notre esprit les imperfections de celui-ci, nous élevons, nous exaltons ses perfections, et ce moyen n'est pas capable de donner à notre intelligence, limitée d'ailleurs, la connaissance de la perfection transcendante et infinie de Dieu (4). On le voit, dans ses recherches sur le principe su-

(4) Hyl., n, p. 159, $q.; m, p. 180; Siris, S63 ; 289, sq.

(5) Siris, 355.

(3) Princ. delaconn. hum.^i ^^^» *<IQm Aleiphr., it, 35.

(I) HyL, lu, p. f 80; 304. Diea est on être dont les perfecUons sont transcendantes et illimitées ; sa natare est par conséquent incompréhensible à des esprits finis.

prême, comme dans toutes celles auxquelles il se livre sur les objets de la connaissance rationnelle, Berkeley ne se départ pas d'un scepticisme modéré. La réalité de ce domaine supérieur est admise sans le moindre doute, le philosophe essaie d'y pénétrer par ses conjectures ; mais il conserve le sentiment intime de son impuissance à y rien établir par démonstrations solides. Le fondement de la foi religieuse est tout ce qu'il veut assurer. Il s'agit moins pour lui dans la religion de connaissance que de foi ; car la religion a un but pratique ; ce n'est pas à cause de lui que nous adorons Dieu, c'est à cause de nous (1 ). Aussi Berkeley attache-t-il moins d'importance dans Tesprit à l'entendement qu'à la volonté. Toutefois sur , le rapport de ces deux puissances entre elles il se heurte à de nouvelles difficultés. Il se déclare entre le déterminisme, et il rejette la conception mécanique selon laquelle la volonté obéit toujours à l'entendement, quoique, selon lui, l'entendement éclaire la volonté. La question du libre arbitre lui paraît oiseuse; et pourtant il convient que lalibertéde la volonté semble impliquer en elle des contradictions, mais ce n'est pas là pour nous une raison de la nier ; car il en est de même de la notion du mouvement (2). Il lui paraît, il est vrai, difficile d'admettre que l'esprit universel de Dieu, qui enveloppe tout en lui, ait pu créer des esprits libres ; mais il déclare cependant que les phénomènes natu-

0) Alciphr., iT, 25.

(2) Ib. Tn, 19^ sqq.; Siris, 254.

rels dépendent seuls immédiatement de Dieu, qu^ il en est autrement pour les actes des esprits raisonnables ; car on ne peut faire Dieu l'auteur du mal moral (1), D'après cette distinction quelques phénoùiènes sensibles seraient seuls des signes immédiats de F esprit divin, d'autres n'en seraient que des signes médiats. On conçoit que cette différence ait pour seul résultat de soulever de nouvelles difficultés. Aussi voyonsnous Berkeley flotter sur ce point dans une incertitude, qui se dérobe mal sous le vague des hypothèses théosophiques. Lorsqu'il combat les doctrines qui semblent faire une part trop grande au mécanisme ou au matérialisme, la sienne tend en apparence à écarter toute médiation entre nous et Dieu au moyen de la nature ou de l'univers. Ainsi il s'élève contre la théorie des causes occasionnelles, non-seulement parce qu'il considère la matière inerte, qui nous est inconnue, comme un instrument radicalement inhabile àia production des idées, mais encore parce qu'il croit que la toute-puissante volonté de Dieu n'a besoin d'aucun instrument pour produire (2). Il se prononce également en ce sens contre la nature plastique de Ficin ou de Gudworth. Tout réside dans la volonté de Dieu, dont la sagesse a tout disposé et tout formé en vue de ses fins (3). D'un autre côté Berkeley ne prétend pas cependant refuser aux choses de Tuni* vers toute réalité. Tout objet sensible est, il est vrai,

(4) Hyl.^ m, p. 186.

(t) Hyi, n, p. 164, sq.; Frine. de la conn. hum.^ 53 ; 67, iqq.

(3) &m,SS5;285.

dans un flux continuel ; rien ne demeure, rien n^a de véritable unité, rien ne persiste, identique et impérissable, hormis Tesprit indivisible (1 ), bien que, sous un autre point de vue, Berkeley admette qu^ Tensem* ble de Tunivers est une unité permanente, dont les choses individuelles participent, en tant que considérées non comme phénomènes sensibles, mais comme essences impérissables et intelligibles (2). Mais il regarde la médiation entre Dieu et la création supérieure, c'est-à-dire les esprits qui doivent arriver à l'intelligence de la volonté divine, comme nécessaire, car sans instrument il n^existerait pas de cours régulier de la nature, et sans cours régulier la nature serait inintelligible. La langue, que Dieu voulait nous parler, réclamait, pouf être intelligible, des règles, c'està-dire une médiation par des lois déterminées. Dieu n'avait pas besoin dUnstruments, c'est nous qui en avions besoin pour entendre sa volonté et pour la réaliser, et ainsi les lois physiques et mécaniques ont leur vérité, encore que celle-ci repose uniquement sur la volonté de Dieu (3). Mais les causes physiques ne

(4) G*est par là qa*est démontrée TimmorUlité de Tâme. Princ, de laconn. hum.^ 141.

fS) Siris, S47. Toutes choses peuvent être, dans lear ensemble, considérées comme un univers, ou par la connexion, les rapports el Tordre de ses parties, qui est l'œuvre de l'esprit, et dont Tunité est supposée par Platon être une participation du premier to (s, Ib., 349. Si nous regardons aux choses purement intelligibles, nous pouvons dire qu*elles sont immuables et invariables.

(3) Ib., 160. L* esprit de Thomme agit nécessairement au moyen d'un instrument. Le i^'ytfAGvtxbv, ou Tesprit qui régit le monde, agit de son plein gré au moyen d*un instrument. Sans causes instrumentales ou secondes, il n'existerait pas de cours régulier de la nature. Et sans

sont rien que des instruments, ou plutôt de simples signes que Dieu emploie (1) ; car Berkeley maintient, contrairement à la conception habituelle, que c*est nous, et non pas Dieu, qui avons besoin d'intermédiaire et d'instruments pour produire et comprendre le phénomène, et déployer régulièrenient notre vie. De même que nous ne pouvons nous élever que par degrés et avec peine du sensible au suprasensible, ainsi le suprasensible ne descend que par une série de degrés déterminés jusqu'au sensible. Les choses forment une chaîne, dont le membre supérieur est incorporel, dont les membres moyens reçoivent le mouvement de la force incorporelle de l'esprit, ce qui introduit nécessairement en elles le corps et la passivité, tandis que le dernier membre se perd dans les idées de l'esprit, c'est-à-dire dans une fin spirituelle (2). Nous ne croyons pas devoir entrer en de grands détails sur les doctrines théosophiques de Berkeley, évidemment condamnées à rester sans inQuence sur l'avenir; elles nous offrent une des dernières manifestations d'une doctrine, qui dès lors avait grande peine à tenir contre le progrès des sciences mécani-

coon régulier la nature ne pourrait pas. être comprise. Les hommes seraient dans un embarras inextricable, ne sachant ni qu'attendre, ai comment se gouverner ou diriger leurs actions pour atteindre quelque but. Par conséquent' Texistence dans le gouvernement du monde d'agents physiques, nom qu*on leur donne improprement, on roécaniqoef, ou de causes secondes, ou de causes naturelles, ou d'instruments, est nécessaire non pas à celui qui gouverne tout, mais à ceux qui sontgoavemés. Ib.,291.

(4) Ib., 266.

(5) Siris, 163 ; 199 ; 220.

ques de la nature. Quelques traits seulement de la polémique de Berkeley contre Texplication mécanique de la nature suffiront à caractériser ses doctrines. Fidèle à ses principes généraux, il admet, avec les théosophes, que la vie et Tâme sont partout dans la nature. L'esprit pur emploie Tàme comme moyen de se manifester. Mais cette manifestation suppose encore plusieurs autres degrés. L'âme a pour support le feu ou la lumière, l'air est le support du feu, en sorte que les efiTefs du feu et de Tàme sont communiqués à tous les corps au moyen de l'air. L'atmosphère entière semble donc aussi être vivante (1). Les germes des^ choses jouent un grand rôle dans la physique de Berkeley ; tous les animaux procèdent nécessairement de germes préexistants; les germes de Berkeley ressemblent aux monades de Leibnilz ; mais ils ne se développent pas seulement mécaniquement, comme des horloges ; ce mécanisme est démenti par les formations irrégulières, qu'on voit paraître assez souvent ; une force universelle, qui régit l'ensemble du monde, gouverne nécessairement le développement de ces germes (2). Nous apercevons ici , que, dans la considération du monde suprasensible, Berkeley est loin de rester fidèle au nominalisme, dont ses principes sensualistes étaient pénétrés. Il admet une âme universelle du monde, qui préside aux formations particulières. La lumière du soleil est

(h) Ib., 141.

(î) Ib., 233; 2C7.

pour le macrocosme ce qu'est pour le microcosme rame animale; Téther, le feu pur et invisible, la source de tout mouvement parait être Tàme végétative ou Tesprit vital de l'univers (1). La nature semble ne se distinguer de l'âme du monde , que comme la vie se distingue de l'âme ; elle est l'ouvrage de rame universelle (2). Berkeley sait très-bien au fond que, dans toutes ses propositions, il énonce des hypothèses, et rien de plus ; mais il se croit en droit de les préférer aux hypothèses de la philosophie mécanique de la nature. 11 fait ressortir à ce propos, et c'est là un trait caractéristique, un point que les investigations ultérieures sur la nature ne doivent pas perdre de vue. Ce sont les qualités spécifiques de la chimie. Que ces qualités, fondement des attractions et répulsions diverses, soient réductibles aux figures mathématiques, lesquelles se comportent avec une parfaite indifférence à l'égard de l'hétérogène, c'est ce que ne permet pas à Berkeley d'admettre son explication dynamique de la nature. L'idée d'un feo ou d'un éther, renfermant en lui les germes hétérogènes des choses, lui parait de beaucoup préférable à l'hypothèse , acceptée par Newton, d'un milieu élhéré parfaitement homogène (3).

Berkeley rattache, à titre de simple appendice et d'accessoire à sa lutte contre le matérialisme, sur la manière dont les pensées divines nous apparaissent

(4)lb., 43:152.

(S) Ib., 278.

manifestées dans la nature au moyen de lois permanentes. Ces vues caractérisent la tendance de sa philosophie. Les dangers, que les idées matérialistes de son temps faisaient courir à la théologie et à la morale, l'ont excité, ainsi que Collier, à s'élever contre le matérialisme. Mais il démontre avec une tout autre rigueur que ne l'avait fait Collier, par l'examen des principes de l'étude empirique de la nature, l'illégitimité des conséquences qui en étaient tirées. Sa doctrine, développement du sensualisme de Locke, n'a pas été à cet égard sans influence. Comme Locke, il montre que des substances ne peuvent être perçues, que les substances sensibles, admises ordinairement, sont de simples collections de représentations sensibles. Par suite, il ne peut se résoudre à maintenir la notion de substance sensible, de la matière comme substance, soit en général, soit en particulier, celte notion étant vide de sens ; le résultat, auquel il s'arrête, est que, par les sens, nous ne connaissons pas de substance, mais seulement des phénomènes ou des liaisons de phénomènes. Il ne s'accorde pas davantage avecLockepour admettre que nous puissions, dans la perception sensible, reconnaître les énergies des choses qui font sur nous l'impression sensible. Les idées, qui s'élèvent en nous involontairement, sont de pnrs effets que nous éprouvons ; les sens ne nous en découvrent pas les causes. Mais les effets et les phénomènes, que nous éprouvons, sont en nous et en ûous seuls ; nous ne pouvons pas obtenir par cette voie une connaissance du monde extérieur. Parler

d'images des substances hors de nous, que nous recevrions, d'impressions éprouvées par Tàme, puis transportées aux choses et considérées comme images des propriétés des choses, c'est s'abandonner à une foule d'illusions. Depuis longtemps on avait nié que les propriétés prétendues dérivées appartinssent aux choses hors de nous ; seulement Locke avait voulu conserver au monde extérieur les qualités primaires ; c'est sur le fondement de ces qualités qu'on admettait des choses extérieures ; ces qualités étaient donc celles que Berkeley devait s'appliquer particulièrement à examiner.

Il n'était pas difficile d'apercevoir que les qualités primordiales de la matière relevaient des mathématiques et de leur application à la mécanique, et c'est pour cela que les efforts de Berkeley portent principalement contre les abstractions des mathématiques. Les préjugés régnants de son époque le justifiaient très-bien de rappeler, ce qui était trop oublié, que les mathématiques ne peuvent pas nous instruire sur les choses réelles, que d'ailleurs les sens ne nous informent point des propriétés primordiales delà matière, que l'hypothèse de la matière n'explique pas non plus les phénomènes, car son inertie laisse sans réponse la question du principe du mouvement, et qu'ainsi la mécanique peut bien découvrir les lois et la liaison des mouvements, mais n'en peut pas révéler la raison première. Il est permis aussi de compter à Berkeley comme un mérite d'avoir établi, contre les prétentions envahissantes de l'interprétation mathématique de la nature,

qu'elle ne peut ni rendre compte ni faire abstraction des différences spécifiques dans la nature. D'autre part, il serait peu exact de soutenir que Berkeley ait apprécié les mathématiques selon leur juste importance. Il les considérait comme ressortant de Timagiuation, et son point de départ sensualiste, aussi bien que des confusions antérieures dans le sein de l'école cartésienne, peuvent lui servir d'excuse sur ce point, malgré les vues plus exactes déjà ouvertes par Malebranche et Leibnitz. Mais, ce qui trahit un remarquable excès dans son ardeur polémique, c'est la dis- , cussion qu'il élève contre toute notion générale. Cette discussion répondait très-bien aux idées sensualistes ; aussi nous la verrons, à mesureque le sensualisme va se développer désormais, recevoir de plus grands éloges, et enfanterdenouvellesconséquences.Toutefois, comme il n'avait pas d'attachement exclusif pour le sensualisme, ce n'est que Taveugle emportement de la lutte qui lui fait rejeter l'idée générale, afin de pouvoir combattre les concepts abstraits des mathématiques dans leur application à la théorie des corps.

Le mérite capital de Berkeley, en développant son immatérialisme, consistait sans aucun doute dans les rigoureuses conséquences qu'il tirait des principes du sensualisme. Il était par là conduit à des conséquences analogues à celles qu'avaient déjà obtenues les sceptiques de l'antiquité, à savoir que les sens nous font connaître des phénomènes, des signes des choses, non des choses mêmes. Au point de vue objectif cette proposition trouvait un appui dans le dualisme régnant,

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