CHAPITRE II
DAVIB HUME.
Etat des recherches philosophiques en Angleterre.— Mandevil le. Bo- Jingbroke. Hartiey.— Hutcheson.— Vie de Hume.— Caractère de ses travaux. — Tendance pratique de sa philosophie.— Anneaux auxquels se rattache historiquement sa doctrine.— Comparaison de la phiiosophie spéculative avec la philosophie pratique.— La dernière nous prémunit contre le scepticisme auquel aboutit la première. — Doutes spéculatifs, principes de sa doctrine. Contre la simultanéité de plusieurs idées. — Contre le générai et les théories logiques du raisonnement. — La théorie sensualiste est un préjugé chez Hume.— La naissance des pensées nous est inexplicable.— La mémoire et Timagination produisent des liaisons et des distinctions entre les idées. — Association des idées. — Toute idée vraie doit nécessairement être rapportée à une impression sensible.— Valeur du général. — L'habitude. *— L'association d'idées dans le général. — Contradictions dans les idées générales des mathématiques.— L^ notion de substance. — Contre la substance matérielle. — Doutes sur Tidentité du moi. — Doutes sur l'immatérialité et l'immortalité de l'âme.— L'habitude introduit la notion de la substance. — La causalité.— Nous n'apercevons pas de lien nécessaire entre les phénomènes. — Nous ne croyons à l'existence de ce lieu que par habitude.— Croyance à la causalité. Harmonie préétablie entre le monde extérieur et la pensée. —C'est l'instinct qui nous fait croire au monde extérieur. — La foi est une sensation vive. — Faiblesses de la raison. —Combat de la nature et de la raison. La raison est purement passive. — Elle est l'esclave des passions.— Philosophie pratique de Hume.— Le plaisir et le malaise sont les seuls mobiles d'activité.— Le goût et l'intérêt. —La tendance à ce qui est d'intérêt général élève au-dessus de l'égoisme.— Sympathie.— Influence de la raison sur ractivité. — Hume affranjchi par son scepticisme des préjugés du naturalisme. — Vaste et profonde influence de la sympathie et de l'habitude. — La justice, vertu artificielle.— Contre la théorie du contrat. — La coutume, fondement du droit positif. — Progrès de la légalité dans le progrès de i'histeire. — Principes de décadence* — Revue.
La lutte que Collier et Berketey avaient entreprise contre rincrédulité croissante , ne répondait guère à la tendance naturaliste de leur époque. De plus, les
idées pratiques, qui allaient en Angleterre s'a (franchissant de plus en plus des mobiles religieux, renonçant à toute espérance supérieure, méconnaissant la dignité de la raison humaine, et s'atlachant, par la considération des faiblesses de Thumanilé, à la préoccupation exclusive de Futilité temporelle, ces idées, dis-je, n'étaient pas faites pour opposer une digue à la fienle de Pespril, porté à se plonger dans le jeu des phénomènes naturels.
Nous touchons ici à un temps, où la philosophie moderne paraissait parvenue à sa maturité. Les Anglais se plaisaient à invoquer la gloire toujours vivante de Bacon, de Newton, de Locke. La philosophie que Ton trouvait dans les ouvrages de ces hommes illustres, s'était propagée, du moins quant à ses principes généraux, dans les cercles supérieurs de la Société. Le sens commun, dont Locke avait revendiqué l'autorité, semblait admettre tout homme à perler on jugement eu ces matières, et par suite la phifosophie. introduite dans la littérature générale, était devenue une affaire de mode. Mais celte vaste popularité n»» pouvait aboutir qu'à de minces résultats pour une connaissance savante et méthodique ; l'étude mathématique et expérimentale de la nature devait ellemême céder à la recherche timorée et méticuleuse d'une clarté qui rendU les idées accessibles à tous; par contre on s appliquait avec un intérêt de plus eo plus vif à la considération plus abordable des phénomènes psychologiques, de la société humaine et de son histoire : c'était le terme auquel avait conduit la pbilo-
Sophie de Locke. Mais il fallait viser sar toutes choses à donner à l'exposition des idées philosophiques une forme claire, ce n'était pas encore assez, un coloris brillant, un tour spirituel et piquant ; c'est par ces qualités de style qu'en dépit de leur étrangeté les idées de Berkeley avaient excité Pattenlion des contemporains.
Une foule nombreuse d'écrivains philosophiques travaillaient à propager en Angleterre, à pousser à des applications diverses les doctrines de Bacon, de Locke, de Shaftesbury ; mais ces écrivains ne peuvent être pour nous Fobjet d'un examen particulier que dans une limite extrêmement restreinte* Ce qu'on voit dominer en général chez eux,, c'est la direction psychologique et morale ou politique ; on trouve bien çà et là quelque point spécial soigneusement étudié, sans que CQtte étude ouvre néanmoins aucune vue profonde ou d'une grande portée ; ce qu'on appréciait bien plus qu'une étude approfondie, c'était l'esprit, c'était une discussion indépendante et hardie des préjugés théologiques. Il fallait balayer d'une manière de plus en plus complète les débris subsistants de la scolastique. Les restes de la domination cartésienne, les explications physiques des phénomènes de l'àme, et même les faibles mouvements rationalistes, excités par la doctrine de Shaftesbury, tout cela cédait également le terrain peu à peu. Dans les recherches qui avaient la ttiéologie pour objet, on inclinait assez à maintenir à la religion sa valeur comme lien de la société morale ; on relevait le rôle de l'idée de Dieu, on exagérait l'importance de la considération
des tins dans l'univers, mais on dédaignait de recourir à la métaphysique pour se rendre coippte de l'essence de Dieu et de ses relations avec le monde, car on regardait ces questions comme des mystères impénétrables. Au contraire les écrits des philosophes étaient remplis de recherches sur les rapports qui lient entre elles les représentations, les passions, les inclinations de Tesprit humain ; on étudiait la portée de leur action dans la vie individuelle et dans Thistoire de notre espèce, et Ton se contentait dans ces recherches de principes généraux obtenus à l'aide de l'expérience, on se préoccupait bien moins du but moral que de r utilité. Berkeley vivait encore lorsque le médecin Mandeville publia sa Fable des jibeilles^ qui fit tant de bruit en opposant aux principes de Tutilitc de la vertu, répandus par Shaftesbury, des lois de Texpérience destinées à montrer que les vices des individus contribuaient àrutilitégénérale,etqu'unesociétédontla base serait la vertu, ne pourrait se soutenir. Dans lé même temps, un homme d'Etat également plein d'inconsistance et de talent, Boliugbroke, orateur spirituel, mieux doué pour la tactique de la diâcussion que pour surmonter les difticultés d'une recherche approfondie, enclin d*ailleurs au scepticisme, attaquait l'imposture des prêtres et la témérité des philosophes, en défendant la croyance en Dieu même et le christianisme, et en blâmant les libres penseurs de voaloir ôter à la politique un frein pour dompter les passions humaines. D'autre part, les doctrines du médecin Harlley, dont r influence fut du reste bien plus grande que celle
des doctrines de Bolingbroke, s'attachaient aux principes de Locke, cherchaient à tirer de la théorie de l'association des idées une explication de tous tes phénomènes intellectuels, mais supposaient aussi, d'une manière très-dogmatique, un principe matériel du mouvement des idées; Hartley n'étendait pas toutefois le matérialisme jusqu'à la sphère de l'être divin, parce qu'il croyait à la nécessité d'une force motrice immatérielle pour imprimerie mouvement à la matière inerte. Quoique plus tard Pristley recommandât cette doctrine contre le scepticisme de son temps, celui-ci ne laissait pas de prendre de plus en plus de force et de place dans le champ des lecherches spéculatives. La doctrine de Hartley concordait bien par sa direction psychologique avec la marche de la philosophie anglaise, mais elle faisait encore une part trop grande à la combinaison de la physique et de la psychologie ; ses principes paraissaient relever d'une physique surannée t)ui ne savait pas maintenir la démarcation établie par un esprit dualiste entre deux sciences si ditTérentes. Mais tandis que Ton voyait le doute prévaloir graduellement dans le domaine spéculatif, celui de la philosophie pratique semblait offrir encore un vaste champ de recherches fécondes. Sur ce champ se déployait l'ardeur de l'Irlandais Franz Hutcheson, qu'on a regardé comme le fondateur de la philosophie écossaise, parce qu'il a le premier provoqué au sein des universités d'Ecosse le mouvement et la vie dans les recherches philosophiques. Sa philosophie morale repose au fond sur les idées de Shaftesbury. Selon lui.
un instinct, un sens moral est en nous le fondement d'une bienveillance universelle, qui nous élève audessus de la considération de notre propre avantage. Si nous développons cette bienveillance, si nous en assurons la base par la raison, si elle devient notre caractère, nous arrivons à la vertu, laquelle nous cause du plaisir. Ces idées étaient, avec des nuances diverses, fort communes à Tépoque qui nous occupe, et elles paraissaient importantes, comme étant une force à opposeràrenvahissemenldel'égoïsme. Elles s'appuyaient sur une observation de Thomme plus superficielle que sérieuse, et Hutcbeson, en travaillant à les établir, s'est bien gardé d'invoquer les principes métaphysiques, que Shaftesbury avait appelés à son aide. Sa morale ne fait que coordonner et déployer systématiquement les idées fines, que Shaftesbury avait jetées dans une rapide esquisse, à peu près comme à la même époque Wolff élaborait les idées de Leibnitz.
Ainsi la pbilosophie anglaise se déroulait lentement, lorsque David Hume y provoqua un mouvement de décomposition qui est devenu fécond pour l'avenir (1). 11 était né le 11 avril (vieux style) 1 7H ,
(4) Pour la biographie, je suis principalement l^ouYrage Inlitulé: Vie ef correspondance de D. Hume, par J. Hill Barton. Edimb. 1846. 9 Yol. n 7 a moins à prendre dans la Correspondance privée de D. Hume. Lond. 1820. L'autobiographie sous le titre de Vie de D. Hume, écrite par lui-même, n*e$t qn*une esquisse très-brève de sa carrière littéraire. Pour %t% œuvres philosophiques, je me sers des éditions soî- Taotes : TraiU de lanature humaine, Lond. 1730. 3 vol. Eseais d traUéi mr différenU sujeU. Edimb.' 1793. i vol. Eaais tur le suicide et sur ^immortalité de l'Ame, attribués à feu D. Hume. Lond. 1785. Od De peut douter que cet écrit n'appartienne à Home, après U
à Ëdioibourg ; il était le oadot d'une branche de la maison aristocratique Home ou Hume. Il perdit son père de bonne heure; sa mère le destinait à entrer dans la carrière de la jurisprudence, où ses talents inspiraient Tespoir du succès, mais où il devait marcher sans autre appui qu'une fortune médiocre. Son penchant, au contraire, le poussait aux travaux littéraires, et particulièrement à la philosophie. Dès l'âge de dix-huit ans, il conçut un plan de réforme de cette science. La vieille philosophie lui paraissait définitivement renversée par la physique moderne. Il avait pourtant très-peu d'inclination à se livrer aux recherches spéciales de la physique ; Tinterprétation de la nature lui paraissait au-dessus des forces de Tintelligence humaine (1 ) ; la nature de Thomme est Tunique science de Thomme, et nulle cependant n'a été jusqu'ici plus négligée (2). Les progrès de la science moderne avaient conduit Hume à poser en principe qae l'expérience est, dans l'étude des réalités, la seule voie praticable ; il voulait poursuivre par elle la connaissance de l'esprit humain, convaincu que ce champ réservait aux explorateurs les plus importantes découvertes, car la morale des anciens n'était pas moins chimérique que leur physique, battue en brèche, et maintenant ruinée par les découvertes des moder-
discussion de Burlon, n, p. 13, sq., et en songeant aux allusions à ces essais que présente la correspondance avec Miilar.
W Nat, hum,, i, p. It7.
(2) Ib., r, p. 4; 474. La science de la nature humaine est la seule qui convienne àThomme; et nulle n*a été jusqu'ici plus négligée.
nés (1). Il se jeta donc, rempli de la plus vive ardeur, dans les recherches philosophiques. Mais sa jeunesse et ses forces ne suffisaient pas aux fatigues de ces méditations assidues; bientôt sa santé fut ébranlée. Il crut trouver dans une occupation pratique un soulagement; il se rendit à Bristol, et s'essaya aux affaires du négoce ; cet essai dura peu de temps, les affaires faisaient violence à ses goûts. Il passa en France pour y exécuter dans la retraite ses projets littéraires. Il se proposait d'y mener une existence indépendante, et c'est à quoi il réussit, grâce à une extrême modération et à une grande économie. Il avait pour le soutenir un tempérament calme, un naturel gai ; il ne connaissait pas d'autre passion que Tamour de la gloire littéraire. Au bout de quelques années, il quitta la France, et rentra en Angleterre avec le premier fruit de ses travaux philosophiques, son Traité de la nature humaine^ qu'il publia en 1739. Le livre eut peu de succès. Il attribua ce résultat à la manière aride dont il avait traité son sujet, et dans deux ouvrages qu'il composa plus tard, il ne cessa de cltcrcher de plus en plus à donner à son style lu légèreté, l'éclat, la fraîcheur, et il y réussit d'une manière remarquable. H croyait ainsi faire oublier son premier écrit philosophique par les élaborations ultérieures auxquelles il soumit ses idées; ses derniers travaux étaient ceux d'après lesquels il voulait être jugé (2), Ce désir n'a
(4 ) Burl., I, p. 36.
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ses recherches philosophiques, qui se rattachent d'ailleurs étroitement à ses vues générales sur T histoire. Il publia vers la même époque son Histoire natureUe de la religion avec quelques autres essais ;* mais il supprima une ou deux dissertations, destinées d'abord à paraître avec les précédentes, c'étaient les essais sur le suicide et sur l'immortalité de Tâme ; et s'il les détruisit y sans doute ce ne fut pas seulement en raison des querelles quMIs pouvaient lui attirer, mais aussi parce qu'ils n'étaient suffisamment achevés dans leur ensemble. Hume avait atteint l'apogée de sa réputation littéraire, lorsque le marquis de Hertford, qui se rendait à Paris, comme ambassadeur, le prit pour secrétaire. Il fut accueilli à Paris avec enthousiasme, particulièrement par les femmes, qui patronaient les philosophes; il se plaisait, en amateur passionné de Télégance et des bonnes manières, à briller dans les cercles les plus élevés de la société. Il paratt avoir, comme secrétaire d'ambassade et avec le titre de chargé d'affaires qu'il garda quelque temps, montré de l'habileté dans le maniement des affaires. Sa liaison avec la famille du marquis de Henford subsista après son retour en Angleterre; le frère du marquis, le général Conway, qui était entré au ministère, le nomma aux fonctions de sous -secrétaire d'État. Ce ministère ne se maintint pas. Hume dut quitter sa place, moins toutefois, à ce qu'il semble, par suite de cette retraite, que des querelles qui s'élevèrent précisément à celle époque entre Rousseau et lui. Il avait voulu assurer à ce philosophe un asile dans la libre Angleterre ; il Ta-
vait appelé près de lui et lui avait rendu les bons offices d'un ami ; mais leur manière de vivre, leurs mœurs, leurs convictions étaient fort différentes ; leur amitié finit bientôt, et en se séparant ils se jetèrent mutuellement pour adieux les reproches de trahison et d'inramie. Hume, pour prévenir les accusations de Rousseau dans ses Confessions^ publia leur correspondance, au grand effroi des amis des lumières, qui voyaient ainsi mises au jour les faiblesses de deux chefs de la philosophie. Après une courte carrière politique, Hume retourna en Ecosse, où il goûta quelques années de repos, et jouit du fruit de ses succès. Quand il sentit les approches de la mort, il vit venir d'un œil calme Theure de la dissolution, qui sonna pour lui à Edimbourg en 1776. Il léguait, dans son testament, à son ami Adam Smith le soin dMmprimer ses Entretiens sur la religion naturelle^ œuvre déjà ancienne qu'il s^était attaché à perfectionner pendant plusieurs années (i).
L'écoriomie du système reflète clairement le caractère de l'homme. Quelque ardeur qui l'animât dans sa première jeunesse, lorsqu'il entreprit la réforme de la philosophie, nous aurions tort de nous attendre à lui voir ouvrir, par quelque vaste et grandiose conception, de nouvelles voies vers la vérité ; ses idées tiennent en effet par de profondes racines à l'opinion de son temps, et il ne se propose pas de but plus élevé que d'analyser les pensées et les efforts qui fermentaient
(1) L'ouvrage est entré dans les éditions postérieures de ses Essais.
dans les sphères sociales avec lesquelles il était en relation. Arriver à la réputation littéraire, c'est là, de son propre aveu, sa 'passion dominante ; il se vante toutefois de ne pas lui avoir laissé prendre sur lui assez d'ennpire pour être capable (Paigrir son humeur (I). Il cherche à obtenir les applaudissements des hommes. Aussi le voyons-nous presque toujours dans la meilleure intelligence avec ses contem|)ornins, particulièrement avec ses compatriotes, les philosophes écossais, bien que ses opinions fussent sur plus d^un point fort éloignées des leurs. La défaveur qnc rencontrèrent ses premiers travaux, lui fut, il est vrai, fort sensible; mais il sut tempérer son amertume, et ne cessa jamais d'espérer conquérir l'opinion publique. C^est par la même raison qu'il s'est toujours tenu loin des querelles littéraires. Une seule classe de la société, où il vivait, lui inspire une forte antipathie, c'est le clergé et ses adhérents; il raille tous ceux qui prennent à la religion un intérêt fervent. Il les r^arde comme des enthousiastes. Gomment sa philosophie, qui s'abstient de viser à aucun but sublime, qui ne se préoccupe que des fins positives et immédiatement réalisables, aurait-elle pu se concilier avec les vues supérieures de la religion? L'attitude de Hume, dans cette lutte, ne laisse pas d'être caractéristique. Il travaille à la propagation des lumières que les savants avaient répandues dans le grand monde; il ne manque pas de se maintenir en parfait accord
(I) Ki>, elc.fp. 53.
avec Topinion dominante parmi ses connaissanœs ; mais sa modération, sa réserve ne l'abandonne pas ici plus qu'ailleurs. La religion est après tout un frein utile; elle est généralement en faveur parmi la masse des hommes ; il n'y a pas eu d'époque sans religion. Quand bien même elle ne reposerait que sur un instinct immédiat de la nature humaine, il n'est pas impossible en définitive de lui supposer comme fondement un principe dérivé. Nous découvrons à la réflexion de puissants motifs en faveur de l'idée qu^un Dieu gouverne le monde, les conséquences, déduites de cQtte idée, fussent-elles d'ailleurs très-incertaines (1). Cependant les religions, malgré leur importance, peuvent à peine être considérées comme autre chose que des rêves d'hommes malades (2). On a dit qu'il vaut mieux avoir une mauvaise religion que de n^en pas avoir du tout; Hume pense, aucontraire, quMI n^est rien de plus funeste que la superstition ; les meilleures choses produisent, en se corrompant, les plus mauvaises (3). 11 compare l'enthousiasme philosophique à Teûthousiasme religieux ; il est, quant à lui, éloigné de Tûn et de l'autre . Il ne peut pas reconnaître la curiosité comme un ressort primordial de notre existence ; ce sont des passions seules qui excitent en nous le désir de savoir; le plaisir qu'il trouve à philosopher
(1) Cf. Hist. nat. de la rel.f introd. dans les Ess., n, p. 400, sq., ainsi que le commencement el la conclusion sceptique du DiaL sur la reL nat,, dans les Ess., n, p. 473 ; 597.
(2) Hist. nat. de la tel., 15, p. 469, sq.
(3) Ib., 10; 11 ; Dial. sur la rel. nat., 12, p. 587, sqq.
est analogue, pour lui, à celui de la chasse (1) ; la philosophie le conduit à douter, ce qui ne l'a pas empêché de peindre avec une brillante rhétorique la som* bre situation du sceptique (2). II trouverait peu de goût aux recherches de la philosophie spéculative, sMI pouvait s^en abstenir ; mais il s'en sert contre la superstition comme d'un antidote ; en somme, la phi* losophie est préférable à la superstition ; les erreurs de la première ne sont que ridicules^ celles de la se* conde sont dangereuses (3). Il n'est point d'autre remède contre la superstition que la philosophie; le simple bon sens et les facultés pratiques sont sans effet contre ce fléau (4). Mais on se tromperait fort d'attendre que Hume attaque sans réserve la religion constituée. H est à son égard plein de circonspection. Nous avons dit plus haut qu'il voulut supprimer ses dissertations sur le suicide et sur l'immortalité de rame; de même, il garda longtemps en portefeuille sa dissertation sur les miracles, un de ses premiers travaux, afin d'éviter le scandale. A ce propos, il s'accuse lui-même de lâcheté, mais en même temps il s'excuse. Un homme qui trouve tout enthousiasme blâmable n'a pas le droit de se donner pour un enthousiaste de la philosophie (5). Longtemps après, lorsqu'il avait
(4) Bist. naU de la re/., 3, p. 400 ; Nat. hum., n, p. 3I5. (2) Nat. hum., i, p. 467, sq.
^3) Ib. X, p. 470, sqq.
\A) Ess. $ur ie suie., iotrod. Un avantage eomldérable de la phil»fùphie consiste en ce qu'elle offre un antidote soaTeraIn contre la mh perstition et la fausse religlop. Tous les autres remèdes à cette toe^e maladie sont vains, on du moins Incertains, etc.
(5) Burt., I, p. 03, sq.
déjà ouvertement exprimé son opinion sur la religion, il invitait nn jeune ecclésiastique qui avait conçu des . doutes à ne pas se laisser détourner par là de sa carrière ; après tout, on ne peut pas parler raison à des enfants et à des insensés; les devoirs ordinaires de la société obligent déjà à un certain degré de dissimulation; si œla dépendait encore de lui^ il serait prêt à jouer datis la religion le rôle d'un hypocrite (1). Nous voyons qu'il veut vivre en paii avec le monde ; c'est à sa philosophie à se recommander elle-même; s'il s'écarte del' opinion répandue, c'est presque malgré lui, c'est qu'il ne peut s'empêcher de voir dans celle opiuion une maladie, d6nt il ne croit apercevoir le remède que dans la philosophie.
Il est aisé d'inférer de tout cela, qu'il s'était attaché à la philosophie du sens commun, et qu'il cherchait à en faire particulièrement profiler la vie pratique. Son ouvrage, sur les Principes de la morale^ élait par conséquent celui qu'il regardait comme le meilleur de tous ses écrits sans comparaison (2). Mais ce qu'il qualifiait de sens commun, c'était le jugement des Anglais, et celui des philosophes qui avaient eu de son temps le plus de renommée dans son pays. Il compte par les devanciers dont il relève, Bacon, Locke, Shaftesbury, Mandeville, Hutcheson ; il calcule quil s'est écoulé entre Bacon et son époque à peu près le même espace de temps qu'entre Thaïes et Socrate ; la *
(^) Ib., II, p. 187, sq.
(2) Vie, p. 16.
philosophie prend d'abord pour objet la nature ; il lui faut de longs siècles pour s-appliquer à son véritable objet, à la morale ; mais la véritable philosophie ne peut apparaître que sous une conF.tiiution libre et lolérante; les monarchies absolues peuvent bien être favorables aux beaux-arts, elles ne sauraient Pétre aux sciences (1). Sa prédilection \yo\ir le goût français, pour les mœurs françaises, lui fait porter sur la monarchie absolue un jugement qui n'est pas défavorable (2), sans pourtant l'incliner vers la philosophie dominante en France, Son guide particulier est Locke, bien qu'il trouve encore beaucoup à reprendre dans sa doctrine. Il vante aussi hautement la pénétration de Berkeley (3). Livré sans partage au sensualisme, il se donne très-peu de peine pour examiner d'autres systèmes; les idées innées sont une théorie généralement rejetée de sou temps, et cela lui sufBt (4). Mais, conséquemment au progrès du développement philosophique de son école, il a complètement abandonné l'investigation mathématique et physique ; l'homme, la moralité, la politesse, forment, à son sens, l'objet proprement dit de \e^ philosophie. Il raille les disciples de Newton, et leur force d'inertie (5) ; il ne prétend
(4) Nat. hum., %, p. 6, sq.; Eês.f i, p. 195. Le seul écrivain politique français, duquel il fasse cas, est Montesquieu, dont VEtprit dfs lois fut traduit à son instigation; cependant il ne trouve pas les principes moraui de cet auteur très-justes. Ess., n, not. T.
(2) Esê., T, p. 91 ; 93.
(3) Nat. hum., i, p. 58; Ess , ii, p. 169; not. G.
(4) Nat, hum., i, p. 277 ; £.«»., h, p. 35.
(5) E$s., Ti, p. iSj c. not.
pas sans' (Joute nier la certitude des progrès ma thé* inaliques ; mais les principes des sciences mathématiques ne contiennent au fond que des contradictions (1 ). De toutes sciences, les mathématiques et les sciences d'observation sont les seules qui, de son aveu, aient droit à Testime; mais aussi les sciences mathématiques ne connaissent que des rapports possibles, elles ne connaissent pas de Faits réels; on peut arriver par ses propres idées à des résultats clairs sur des rapports de cette espèce ; mais y a-t-il dans la réalité des choses rien qui y réponde, c'est ce qui reste une question (2). La physique seule nous conduit à la cour naissance des choses extérieures ; mais aussi elle ne nous découvre que le côté superficiel, apparent des choses ; c'est en vain qu'on espérerait de pénétrer à Taide des mathématiques plus avant dans leur fondement (3). On voit ainsi se manifester chez Hume avec évidence l'effet du mouvement qui avait emporté de plus en plus la théorie sensualiste de la connaissance loin des mathématiques^ et de leurs applications à Té* tude de la nature. Mais il ne faudrait pas cependant conclure de là que Hume eût aussi renoncé aux opinions qui émanaient du naturalisme de la philosophie antérieure.
Il dislingue dans sa philosophie de Thomme deux parties ; Tune considère Thomme comme un être actif ou pratique, l'autre a pour objet Texamèn des peu-
(i) Jb.,p. 477.
(2) Ib., p. 58; Nat» hum., t, p. 1^3, sqq.
(3) ËS8,, n, p. 44, iq.
iOt LIVRE QUATRIÈME. — CHAPITRE II.
sées ioaclives de la raison (1). La première fmrlie, la philosophie pratique» est préférée par Huine, à tel point qu'il luiarrive de nommer Ip philosophie simplement morale. Cette partie présente, à son avis, une certitude bien supérieure à celle de la philosophie spéculative ; car nous sommes guidés dans l'appréciation du bien et du mal par un gotkt, dont nul homme n'est dépourvu, et que n'altèrent ni Phabitude, ni la situation ; Tenthousiasme religieux ou philosophique est la seule chose qui puisse corrompre notre jugement à cet égard (2). Par conséquent nous avons toujours pour les erreurs relatives au bien et au mal un moyen de rectification dans le jugement général (3) ; nous ne devons pas non plus subtiliser nos idées relativement aux choses de la vie commune, tandis que la philosophie spéculative, qui ne peut s'appuyer sur Topinion générale, ne saurait être traitée avec trop de finesse(4^ • Contrairement à une assertion de Locke, Hume avait remarqué que la philosophie pratique ne traite pas seulement des rapports susceptibles d'être connus avec une exactitude égale à celle des rapports mathéaiatiques (5) ; cependant il se flattait d'avoir montré dans l'étude des passions, qui sont les ressorts de la vie pratique, qu'elles sont assujetties à un mécanisme régulier, comportant une investigation aussi rigou-
(4) Ei$., Il, p. 17, §q.
(5) Ib. Il, p. 306, iqq.: Nat. hum,, ni, p. M, sq.
(3) Bt$., u, p. 19, m.
(4) Ib. I, p. 351 ; 403.
(5) Nat. hum., m, p. 16, tq.
reuse que tes lois du mouvement^ ou une partie quelconque des sciences naturelles (1). Ainsi, dans cette partie essentielle de la philosophie, il est éloigné de tout scepticisme.
Au contraire, les recherches délicates qui se rapportent à la vie spéculative, et que peu d'homn^es peuvent aborder, le remplissent de scrupules. Les ouvrages spéculatifs lui paraissent bien moins capables* de conserver leur autorité que les ouvrages de goût ; Tércnce et Virgile n^ont pas cessé de plaire, tandis que Platon, Épicure, Aristote, Descaries ont perdu leur renommée (2). Cependant la philosophie spéculative est indispensable ; elle ne sert pas seulement, comme OQ Ta dit, à élever une barrière à Tenthousiasme, soit religieux, soit même philosophique; mais, de plus, l'homme a besoin de loisir, de méditation tranquille, il est enclin à rechercher la vérité ; de là la philosophie spéculative. Elle est appelée à démontrer contre la fausse métaphysique que les profondeurs de Tespril sont insondables ; elle doit mesurer les forces de notre âme, et nous aider à nous rendre un compte plas exact de nos idées (3). Ici se révèle chez Hume une pente au scepticisme, lequel s'étend effectivement sur toute sa philosophie spéculative. Il aiguise les armes du doute, et les tourne contre les préjugés des philosophes antérieurs, des théologiens; il trouve qn*il n'est pas un de ses prédécesseurs qui ne se soit
(1) Es8,, II, p. 2-21.
(2) ib. I, De la règle du goût, p. 3*24, sqq. (3; Ib.ii, p. 31, sqq.
avancé témérairement dans les recherches spéculatives. La raison, dont ces recherches relèvent, est quelque chose de faible, d'inaclif, d'inconstant , à quoi nous ne pouvons nous fier. Mais ce scepticisme est une triste et incurable maladie, dont Hume prétend se garder. Il faut que le vrai sceptique doute du doute lui-même (1). Si la raison nous délaisse, la nature vient à notre secours et dissipe les nuages de la rai* son (2). Elle dément le scepticisme; elle nous pousse à juger, comme elle nous pousse à respirer (3). La nature, dont il s'agit ici, est Timpulsion naturelle à la vie pratique ; dans la pratique, le sceptique ne peut rester conséquent à lui-même; il faut qu'il pense alors comme le reste des hommes ; la vie active, voilà le grand vainqueur du pyrrhonisme (4). Ainsi Hume est toujours ramené à la philosophie pratique, et il ne se réserve dans la philosophie spéculative qu'on scepticisme tempéré, qu'il oppose aux affirmations tranchantes et précipitées des dogmatiques (5). Eo général, nous suivons nécessairement le sens commun, nous ne pouvons nous en empêcher; il est cependant ' beaucoup de questions qui le surpassent ; il faut nous garder de les décider présompf ueusement ; nous ne pouvons arriver sur ces questions qu*à la vraisemblance ; pris à la rigueur, le débat entre le scepticisme
(1) iV(0t. hum.f I, p. 580; 571.
(t) Ib. I, p. 4«7.
(3) Ib. I, p. ^iO.
(4) E$$,^ u, p. 176, iq ; 478.
<5) Ib. Il, p. 178.
et le dogmatisme ne roule au fond que sur le degré de la certitude, et ce n'est, à vrai dire, qu'une querelle de mots, parce que les degrés des qualités ne peuvent être déterminées exactement (1 ).
Ainsi donc, chez Hume, le sensualisme est arrivé, comme on voit, à la pleine conscience de la nécessité, avec laquelle ses principes aboutissent au scepticisme. Or le scepticisme étant démenti par les exigences pratiques du sens commun et par la philosophie de l'homme, laquelle réclame des doctrines positives. Hume se tourne vers une autre source de la croyance. Il ne nous importe pas ici de savoir comment il parvient à se l'ouvrir; remarquons seulement un spectacle assurément fort étrange : Hume commence par développer une philosophie spéculative, et ensuite il avoue qu'elle est fausse, attendu que la philosophie pratique, à qui nous devons nécessairement avoir foi, conduit à d'autres résultats , et cela ne Tempêche pas toutefois de vanter l'utilité de cette fausse philosophie spéculative. Ainsi se manifeste sa pensée, que nous devons nous conserver par l'usage du poison et du contre- poison.
L'avantage que Hume reconnaît à la philosophie pratique sur la philosophie spéculative ne nous em-
(0 Dial. sur la reL nat,^ 12, p. 584, sqq. \\ semble évident que la dispute des sceptiques avec les dogmatiques e$t entièrement verbale, ou du moins quMl s*y agît seulement des divers degrés du doute et d3 la certitude... T^a seule différence entre ces sectes est donc, que le sceptique, par habitude, par caprice ou par inclination, Insiste plus sur les difficultés, et le dogmatique, par les mêmes mobiles, plus sur la nécessité.
406 LIVRE QUATRIÈME. — CHAPITRE li. *
péchera pas d^examiner d*abord la dernière ; plusiears propositions de la première contiennent en effet un appel au scepticisme, qui fait le fond de la théorie de la connaissance. D'ailleurs, à en croire la renommée qui a été faite à notre philosophe, on serait tenté d'ad* mettre que, ce que sa philosophie offre d'important, c*est son scepticisme ; car on entend souvent parler du sceptique Hume, mais il est peu question de sa morale. On ne s^atlend pas sans doute à le voir, dans son étude de rentendement humain, accorder aux lois logiques une grande attention. Il a pour Tancienne logique un mépris sans mesure. Il rejette les distinctions de la notion, du jugement et du raisonnement, et cela pour des motifs assez légers (1 ) U n*en est qu'un seul qui, s'il Tavait approfondi davantage, aurait une plus grande portée. Il tient pour impossible, ou du moins il regarde comme un fait magique et inexplicable que nous ayops plus d'une idée à la fois, et que nous embrassions d^un coup d*œil un ensemble de représentations. Tout ce qu'il peut accorder, c'est qu'une idée présente en nous fait naître le souvenir de la faculté dont nous sommes doués, de penser plusiears idées semblables. Celte faculté repose, selon lui, sur rhabitude, et se développe en particulier par le moyen du langage, qui introduit les idées abstraites, et d'où résulte l'apparente possibilité d'embrasser beaucoup d objets en même temps (2). Mais il admet
(4) Nat. Atim., i, p. 17*2, nol.
(1) Ib. I, p. 45, sqq.; 49.
aussi (les idées composées, el cherchant à rabaisser la valeur des définiUoos relativement à la méthode, ii ne voit en elles autre chose qu'une énumération des représentations simple^, qui constituent une représentation composée (1). La théorie de Locke, qui sert à Hume de point de départ, en distinguant des représentations sim|)les et des représentations composées, n*étaitpas faite pour amener une discussion approfondie dé la question de savoir comment nos idées simples peuvent être liées ensemble. II s'ensuit que les difficultés, élevées par Hume Contre la simultanéité de plusieurs notions, sont uniquement dirigées contre la réalité des concepts généraux. Mais son hostilité contre toute généralité est le fondement de celle quMl témoigne à regard de Tancienne logique, laquelle prétendait dans ses raisonnements procéder du général. Use Contente d'opposer au rationalisme sur cette voie l'expérience de la vie pratique, et de rappeler qu'en toute affaire on se fie plus à ce qu'on a éprouvé qu'aux conséquences déduites de principes généraux. Au fond les principes généraux sont de simples résultats de l'expérience (2).
Il n'en faut pas davantage à Hume pour accepter le sensualisme. Cette doctrine a déjà revêtu che2 lui toute l'apparence d'un préjugé; aussi serait-ce s'exposer à une déception que d'attendre de sa part des raisons nombreuses et approfondies, qui justifient cette
(1) EsS; II, p. 76.
(2) Ess,,Uf not. B.
direction. Il suit presque en tout point les doclrines defjocke; il y rattache les conséquences que Collier et Berkeley en avaient tirées contre la physique mathématique, et cherche à les enrichir d'aperçus qui lui soient propres. Parmi ces conséquences comptait aussi la polémique contre la possibilité de concepts généraux, polémique que nous venons de mentionner; la doctrine, soutenue par Berkeley, que nous ne pouvous rien penser que de particulier, est déclarée une des plus grandes et des plus fécondes découvertes des temps modernes (1). Nous aurons lieu d'observer que la plupart des vues de Hume tendent à développer et à fortifier cette discussion .
Nous devons indiquer en peu de mots comment Hume se rattache à ses devanciers, en ajoutant presque toujours à leurs doctrines (pielques remarques nouvelles. L'expérience, à laquelle il faut tout ramener, procède des impressions sensibles, ainsi que de la réflexion ; mais la réflexion n'est qu'une suite des impressions sensibles (2). Ce qui résulte des impressions ou des sensations est ce que nous appelons idées, et Hume soutient contre Locke la nécessité de distinguer les impressions et les idées (3). 11 ne veut pas toutefois que les sensations soient ramenées à une impression physique nécessairement reçue du dehors, tandis que cette impression manquerait dans les idées; sans doute il incline généralement à supposer cette impression
(1} Sat.hum,,ï^p, :S8.
,2} Ib. I, p. 23; If, p. 1,fq.
(3) Ib. I, 15.
extérieure, el il lui arrive de s'exprimer à cet égard en termes positifs (1); mais c'est là probablement une de ces conséquences pratiquesf dans lesquelles il apporte une restriction à sa théorie sceptique ; du reste il admet aussi des impressions qui n'appartiennent qu'aux mouvements internes de l'âme (2), et déclare que les causes de sensations sont inconnues; la recherche de ces causes relèverait de l'anatomie et (le la phiiosoi)hie naturelle (3), et Hume ne se fait sous ce rapport aucune illusion sur le succès de leurs investigations. La production des idées est, à la prendre en gros, un miracle, une sorte de création, inexplicable à notre intelligence (4). Elles apparaissent soudainement, sans que nous sachions d'où elles viennent ; si elles résultent des impressions du monde extérieur, de l'action divine, ou de la puissance de Tàme, c'est ce que nous ne pouvons décider (5). Par conséquent Hume fait consister toute la différence^ des impressions
(1) Par exemple dans la dlsllnction quil fait entre Timpression et la réfleiion. Nat, hum., ii, p. 2. Des Impressions originales oulmpressions de sensations sont celles qui s*élévenl dans-l'àme, indépendamment de toute impression antécédente, par la constitution du corps, par les esprits animaux, ou par rapplication d'objets aux organes externes. Des impressions secondaires ou réflexives sont celles qui procèdent de quelqu'une de ces impressions originales, soit immédiatement, soit par Tintermédlaire de son idée. *
(2) Ess.yii, p. 31.
(3) Nat. hum.jT, p. 23.
(i) Ess. II, p. 8t.
(5) Nat. hum., i p, 151, sq. Quant h ces impi'essionsy qui procèdent des sens, leur cause dernière est, dans mon opinion, parraitement tiieiplicable à la raison humaine, et il sera toujours impossible de décider avec certitude si elles résultent immédiatement de l'objet , ou si elles sont produites par le pouvoir créateur de l'esprit, ou si elles émanent (le lautcur de noire être.
4 tO LIVRE QUATRIÈME. — CHAPITRE II. .
et des idées dans la plus grande vivacité des premières, les secondes, qui se forment dans la mémoire et dans l'imagination de 1 «homme, n'offrant jamais qu'un pins faible degré de sensation (1). Hume, qui a commencé par relever lui-même tout ce que les différences de degré ont de flottant, aurait dû, à ce qu'il semble, sentirle premier ce que celte distinction présente de difficultés. Mais nous arrivons au pas le plus décisif, que fait Hume dans la voie du sensualisme : il admet bien avec Locke que nos pensées se forment par de nouvelles combinaisons et de nouvelles analyses des impressions originelles (2), mais il ne reconnaît à la liberté de notre volonté ou de notre entendement aucune in* fluence sur cette formation. La mémoire et Timagination produisent ces combinaisons et ces distinctions. Mais la différence de ces deux facultés <est réduite à son tour à une triple différence dans le degré de vivacité, dont est marqué le résultat de leurs opérations. Hume pense, il est vrai, que les combinaisons de la mémoire ont aussi Tavanlage d'être mieux ordonnées (3) ; mais U n'insiste pas sur ce point, parce qu'il incline à supposer également dans les faits de l'imagination un ordre caché; en effet des ignorants seuls sont capables d'admettre des effets sans aucune r^u-
(1) Ib. I, p. II ; ui. Avenus. Par Impressions, ]*enteDds dos percepUoM plus fortes, telles que nos seosallons, dos affections oa nos sentiments, et par idées les perceptions plas faibles, ou les copies qui restent des premières dans la mémoire ou dans l'imagina lion. E$9,, o, p. 53.
(S) Eii.<» n, p. 52.
(3) Nat, hutn.^ i, p. 24.
HUllE. Ml
larité; il appartient au contraire aux philosophes de supposer de la régularité là même où renchaînement ordinaire des causes semble être interrompu. Le corps humain est une machine très^composée, Tesprit humain ne Test pas moins ; les effets de celui-ci nous pa* raitronl donc souvent irréguliers, bien que la succession en soit r^ie par une loi (1). Sur ce fondement Hume entreprend de rechercher les lois qui président à Tenchainelnent de toutes nos idées ; bien plus, il se flatte de les avoir découvertes dans Tassociation des idées seloti leur ressemblance ^ leur liaison dans le temps et dans Pespace, et leur enchaînement causal (2). Il compare celte association à la grande loi de Tattraetion des corps ^ et présumé qu'elle exerce dans le monde spirituel la même action que celle-ci dans le moûde matériel (3). Dès lors, il se croit en mesure d'expliquer la formation des idées par les impressions originelles, cette association naturelle opérant entre les effets séparés et persistants des impressions, entre les idées simples les combinaisons et les analyses qui s'y produisent. Le résultat de ces recherches, c'est que toutes nos pensées procèdent des impressions originelles, et se forment spontanément, involontairement et suivant un ordre de succession naturel.
(4) Ess,, IX, p. 101, sqq.
(2) Nat. hum., i, p. 26, sqq.; Ess., n. p. 3C, sq. Il est évidenl qu'il existe un principe de connexion entre les différentes pensées ou idées de resprit, et que, dans leur apparition k la knëmoire ou à Timaginatiooy elles s'introduisent Tune l'autre avec une certaine méthode et une même régularité.
(3) Ib. I, p. 50.
MaiQtenant nous n'obtenons pas de connaissances vraies par les combinaisons de Timagination, nous n'en obtenons que par celles de la mémoire. C'est pourquoi Hume pose une règle de vérification de nos pensées ; elle consiste à rechercher et à découvrir rimpression première d'où chaque idée procède. Si Ton ne peut montrer Timpression d*où une idée résulte, on ne peut pas être certain que cette idée soit autre chose qu'une représentation vive (1). Il appartient à la mémoire fidèle de décider sur toute vérité de fait. De là le blâme dont Hume frappe la classifi-' cation des divers genres de preuves donnée par Locke, et de là aussi la distinction unique, à laquelle il s'arrête, des preuves générales de ta vérité et des preuves de la vraisemblance ; il reconnaît aussi les preuves des faits (2). Celles-ci reposent sur les impressions originelles^ et sont en réalité les seules preuves rigoureuses et décisives, puisque tout concept ou principe général doit nécessairement se ramener à un fait d'expérience.
On voit au premier coup d'œil quelles difficultés Hume doit rencontrer, quand il s'agit de poser des propositions générales, et pourtant il lui est impossible
(I) Nat, hum., I, p. H9 ; £&«., n, p. 55. Lors donc que doiu codcevoDS quelque soupçoo qu'un terme philosophique ne renferme pas de significatioo ou d*idée, nous n'avons qu'à nous demander de quelle Impression celle idée supposée est dérivée; et s'il esl impossible d*efl assigner aucune, cela servira à confirmer nos soupçons*
(S) Es»., Uf p. 70, not. Nous devons diviser les argomenls en déoiODSlralions, preuves et probabilités. Nous entendrons par preuves des arguments Urés de l'eipérience, et qui ne laissent lieu à aucun doaie ni à aucune contestation.
de s'en passer complélement ; de là ses efforts, je ne dis pas pour écarter ces difficultés, mais du moins pour les pallier; c'est encore l'association des idées selon la loi de la ressemblance qui est appelée à lui fournir le moyen de fonder sa théorie de la généralité des idées abstraites.
Conformément aux principes du nominalisme, il ne peut reconnaître que des choses particulières. L'existence de quelque chose de général est absurde et impossible; mais ce qui est absurde et impossible dans la réalité, Test aussi nécessairement dans la pensée; le contradictoire ne peut pas plus être conçu qu'il ne peut être. II n'y a donc que des idées individuelles ; ces idées j)euvent cependant représenter autre chose que ce qui est conçu en elles, et elles sont nommées sous ce rapport idées générales et abstraites (1). Elles peuvent, dis-je, représenter encore autre chose que leur contenu particulier, et la raison en est dans la faculté, dont nous sommes pourvus, de rassembler, d'une manière imparfaite, il eét vrai, des idées analogues en vue d'un usage pratique (2). Lors* que nous rencontrons souvent des idées analogues, nous leur imposons le même nom, et nous contractons ainsi l'habitude de nous les représenter liées entre
(4) Nat. hum. i, p. 42. Toute chose dans la nature est individuelle. ...Si' donc une chose est absurde en fait et en réalité, elle Test aussi nécessairement en idée... Des idées abstraites sont par conséquent individuelles en elles-mêmes, quelque géaérales qu'elles puissent devenir d'ailleurs dans leur représentation.
(2) Ib., p. 43. En les rassemblant d'une manière qui, malgré soa imperfection, peut servir aut bats de la vie.
elles. Puis, lorsque ce nom vientà frapper notre oreille, il n'éveille en nous, il est vrai, qu'une idée particulière, mais il met en jeu au même instant l'habitude que nous avons contractée, de concevoir cette idée liée aux autres idées de même espèce. Sans doute, ces idées ne sont pas alors présentes à notre esprit en réalité, elles ne le sont qu'en puissance. Nous n'avons jamais qu'une seule idée présente, mais nous avons en môme temps le souvenir de notre habitude de la concevoir en liaison avec d'autres idées, et cetle habitude nous fait passer aussitôt, selon que roccasion le permet, à d'autres idées analogues (1).
Nous rencontrons ici pour la première fois la notion de l'habitude, qui, dans différenles applications, joue chez Hume un si grand rôle. Il ne sera donc pas inutile d'examiner quelle idée Hume s'en fait en général. L'habitude produit, selon lui, deux effets primitifs sur l'esprit ; d'abord elle lui donne une facilité particulière dans Taccomplissement d'une opération ou dans la. production d'une pensée j en second lieu, elle développe en lui une tendance à une opération analogue (2) . Du reste, pour expliquer ces merveilleux
(4) Ib., p. 43. Lorsque nous avons acquis une habilade de celte espèce, raudilion du nom réveille ridée d*un de ces objets... Mais eomaie le même mot est supposé avoir ^lé fréquemment appliqué à d*aulref individus, le mot... ravive cette habitude que nous avons acquise en les refeardanl tous. Ils ne sont pas présents â Tesprit en fait et réelleoeat, ils ne le sont qu>n puissance. Ib., 67, sq.
(2) Ib. II, p. 261. L'habitude a deux effets primitib sur Tesprit: elle lui donne une facilité à accomplir quelque action ou à concevoir .quelque objet, et en second lieu elle lui imprime une tendance on me inclination à le faire; or ces deoi effets peuvent nous eipliqaer tons les autres.— Hume prend dans la même signification habit et cuslcm.
HUME. It5
effets de Tbabilude, Hume se contente de nous renvoyer au jeu des esprits vitaux qui se font obstacle ou se prêtent appui les uns aux autres (1). Ceci rappelle simplement qu'il a essayé de donner une idée de Tassocialion des représentations, en la rapprochant de la force attractive de la matière. Nous remarquerons à ce propos que ses vues sur notre vie spirituelle reposent au fond sur une conception physique. Toute question de fait devrait être, selon lui, éclaircie exclusivement par des raisons physiques (2). Il est vraiment surprenant qu'un homme tel que Hume, qui a si peu de confiance dans la physique, si peu porté d'ailleurs à entrer dans le détail de cette science, fasse cependant appel à des notions physiques quand il s'agit de principes essentiels dans sa doctrine.
Ainsi donc, à le prendre à la rigueur, Hume n'admet point de concepts généraux. Tout ce qu'il accorde, c'est que les idées particulières que nous recevons donnent le branle à notre imagination, et par uneifet de l'habitude que nous avons de rattacher plusieurs idées les unes aux autres, en amènent à leur suite d'autres analogues selon les lois d'une association naturelle. C'est pourquoi il ne regarde les concepts généraux que comme des fictions de l'imagination (3) ; telle est l'idée de l'univers lui-même. Mais cette polémique est dirigée spécialement contre les généralités
des mathématiques. Elles se réduisent, quant à leur
(1) Ib.,p. 261, gqq.
(2) Sur Vimmort. de Vàme, p. 35.
(3) Nat.hum.,i, p. 61.
dernier fondement, aux unités de rarithmélique qui sont après tout de pures fictions et sont admises arbitrairement (1). Or, les idées abstraites n'ont d'autre * objet que Tutilitë pratique, et ne donnent par conséquent que des représentations imparfaites de la réalité. Nous faisons légitimement des concepts mathémati* ques un usage pratique pour mesurer et calculer; mais prétendre les appliquer théoriquement à la coo* naissance des choses, c'est se jeter dans des contradictions. Hume est préoccupé des contradictions di'jà signalées par Collier et par Berkeley ; la divisibilité infinie de Tespace et du temps le choquent particulièrement, car il ne saurait concevoir qu'une grandeur finie puisse être composée de parties infinies. Nous nous représentons des parties en nombre infini, mais elles ne peuvent exister réellement ; au contraire, le corps réel se compose nécessairement de choses indi* visibles, dépeints physiques, quelques difficultés que présente aussi l'idée de ces points (2).
Les concepts de l'espace et du temps conduisent à la deuxième loi de l'association des idées. Ce qui nous est apparu dans l'espace et dans le temps se représente à nous lié de la même façon, et nous nous habituons à le concevoir avec celte liaison. C'est sur ce fondement que nous admettons des substances qui sont le support des phénomènes et la base de leur liaison, attendu que nous voyons des phénomènes seoH
(4) 1b., p. 60, sq.
. (t) E$$,, II, p. i 73, sqq.; not. O; P; Nat, hum., î, p. 61, 397, M]q.