CHAPITRE Par.MlER
La reslauraiion des lollros au xv<^ sitVle , considérée dans ses rapports avec la réfûnnalion de la pliilosophie.
Si , en parcourant l'histoire de l'esprit humain, nous sommes atlirés par un cliarme puissant vers ces heureuses époques que signale ou l'essor, ou la renaissance des lumières , à la jouissance que nous fait éprouver un spectacle d'un si haut intérêt se joint aussi un riche sujet d'observations et d'études.
Semblables à d'éclatants météores, ces grandes époques, en nous captivant, nous instruisent; elles nous apportent de hautes rév élations sur les ressorts et les lois des facultés humaines, sur l'action des causes qui concourent , soit à paralyser ces facultés dans leur développement, soit 1. 1
à éveiller leur énergie. Le tableau de la révolution intellectuelle qui s'opéra en Europe vers le milieu du XV' siècle a exercé le pinceau des peintres les plus habiles , et il serait sans doute difficile de le reproduire aujourd'hui sous de nouvelles eouleurs; mais il reste peut-être encore quelques leçons utiles à y puiser. A la suite de cet essor si remarquable que prit alors l'imagination, de cette heureuse réforme qui s'opéra dans le goût, et des bienfaits qu'en recueillirent la littérature et les beaux-arts , on peut rechercher encore quelle fut la part accordée à l'éducation plus grave et plus sérieuse de la raison humaine, et l'influence qu'elle eut sur le progrès des connaissances positives. La philosophie et les sciences eurent aussi leur restauration ; mais cette restauration , quoique naturellement liée sous plusieurs rapports à celle des arts et des lettres , eut aussi ses caractères propres : elle se rattacha à certaines circonstances d'un autre ordre ; elle ne s'opéra point d'une manière aussi prompte, aussi complète; elle eut à quelques égards une marche distincte. Tel est aussi le point de vue dans lequel nous sommes appelé à nous placer par la nature du sujet que nous avons entrepris de traiter.
La restauration opérée au xv^ siècle, en réveillant le souvenir des beaux temps de la Grèce , provoque une comparaison naturelle. On aime à chercher quelques rapprochements entre ces phé-
noniènes séparés par la distance des siècles. Celui des Médicis est souvent mis en parallèle avec l'âge de Périclès, et sans doute quelques analogies viennent justifier en partie cette assimilation. L'Italie , qui fut le premier , le véritable théâtre de la restauration, dotée, comme la Grèce, d'un iDeau climat, habitée, comme la Grèce, par un peuple ingénieux, avait, comme la Grèce, connu l'ivresse , les avantages et les agitations de la liberté, avait vu, comme la Grèce , son territoire divisé en républiques indépendantes et rivales. Enrichie par le commerce , elle se reposait dans le sein de la prospérité, elle commençait à s'y corrompre par le goût du luxe et des plaisirs. L'Europe entière , après de longues convulsions, s'essayait à trouver le calme dans un état de société plus régulier , voyait s'établir entre les États un équilibre politique et des relations bienveillantes, entrait en possession de quelques institutions civiles. Plusieurs circonstances , en permettant mieux de goûter les jouissances de l'esprit , disposaient mieux à les rechercher, encourageaient mieux à les satisfaire. En Italie, comme en Grèce, le domaine de l'imagination ressentit le premier ces douces et vivifiantes inlluences, et le génie des belles-lettres fut raniuié au même foyer qui avait réchauffé celui des beaux-arts. Mais des dilférences plus essentielles encore, plus nombreuses, distinguent les deux époques. La révolution que subit l'esprit humain ne survient pas sous les
mêmes conditions, n'obéit pas aux mêmes causes, ne rencontre pas les mêmes obstacles, ne s'aide pas des mêmes secours. Les mœurs, le caractère, la religion surtout, n'étaient point en Italie, au XV' siècle, ce qu'ils étaient dans la Grèce antique; ils étaient moins favorables au développement de l'esprit d'invention. On trouvait chez les Italiens plus de mollesse, moins de sérieux; l'exercice de la valeur militaire s'y montrait séparé de la culture de l'esprit ; l'éloquence y avait une carrière beaucoup plus bornée ; l'art dramatique n'y était point l'occupation passionnée d'un peuple entiei' ; les âmes ne s'y exaltaient pas aux magiques souvenirs de la gloire nationale. Dans les beaux siècles de la Grèce , ce fut la faveur publique , ce furent les suifrages de l'opinion et les acclamations populaires qui éveillèrent et encouragèrent le génie. Dans l'Italie du xv" siècle, le génie fut excité et soutenu par la protection des princes ; il chercha ses palmes au sein des cours ; il sollicita ou accepta les bienfaits des Nicolas V, des Pie II et d'autres pontifes romains, desVisconti à Milan , de la maison d'Est à Ferrare , des Gonzagues cl Manloue, d'un Alphonse P' à Naples. Chez les Grecs , la littérature et les arts se mêlaient aux intérêts sociaux, aux affaires publiques; chez les Italiens , ils n'étaient qu'un ornement, un plaisir brillant appelé à décorer ou à récréer l'existence de ([uelques individus privilégiés par la fortune. L'art, chez les Grecs, en cherchant à
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plaire, devait s'étudier à émouvoir, à convaincre, à éclairer ; chez les Italiens , le théâtre dans lequel il se renfermait, le patronage auquel il se soumettait, semblaient lui interdire l'indépendance et l'énergie. Chez les premiers, les productions de l'esprit prenaient un caractère plus sérieux ; elles avaient des racines plus profondes, etquoique, à l'époque qui les vit se déployer dans tout leur éclat, les institutions eussent déjà dégénéré, que le culte de la liberté se fût presque éteint, cependant ces brillantes créations ne furent point généralement commandées par l'adulation , atteintes dans leur germe par des influences ou serviles ou vénales. Considérée dans cet ordre de causes^ d'influences politiques, la restauration du w siècle se rapproche davantage de celle qui eut lieu en Egypte sous les Ptolémées, à Rome sous les Césars.
Aussi la restauration du xv" siècle se fit-elle d'abord bien plus immédiatement sentir aux arts du dessin qu'à la littérature , et à la littérature qu'aux sciences; etsi, comme chez les Grecs, l'heureux essor que prit alors l'imagination dans les régions du beau prépara l'éducation de la raison humaine , on est forcé de reconnaître que , i)our l'Italie du xv siècle , cette influence fut moins prompte, moins puissante, moins complète.
Trois autres circonstances essentielles contribuèrent encore à rendre plus sensible la difl'érence que nous signalons ici, et mirent surtout un obstacle à ce que l'éducation de la raison hu-
maine s'opérât au xv" siècle, en Italie, avec les mêmes caractères et le même succès qu'au siècle de Périclès.
Lorsque les lumières vinrent se montrer sur l'horizon de la Grèce, elles n'eurent à y combattre que l'ignorance. Les premiers systèmes de philosophie, qui composaient alors l'encyclopédie des connaissances théoriques, germèrent et s'élevèrent sur une terre vierge encore; ils n'eurent rien à détruire, ils purent se produire en liberté. Fils de la poésie, ils parurent, comme elle, offrir le caractère d'une inspiration spontanée. Si, un siècle plus tard, de nombreux écarts avaient déjà été commis, si on s'était malheureusement hâté d'abuser avant même d'avoir recueilli des fruits, s'il fallut que Socrate vînt opérer une salutaire réforme, du moins les frivoles et subtiles leçons des sophistes n'exerçaient point sur les esprits une autorité puissante et reconnue; elles étaient un excès de licence et non un despotisme ; elles énervaient la raison, mais ne l'enchaînaient point. Au xv' siècle , au contraire, un enseignement scientifique régulier, systématique, immense dans ses développements, uniforme et immuable dans ses méthodes et ses doctrines, régnait sans contestation dans toute l'Europe avec un pouvoir absolu. Fort de ses titres antiques, des longues traditions, des suffrages unanimes qui l'accréditaient , imposé par les lois , consacré par la religion elle-même et confondu presque avec elle, il semblait, il prétendait
avoir tout embrassé, tout prévu dans le domaine des connaissances ; il ne permettait ni le doute, ni les recherches ; relégué, ou plutôt retranché dans les régions spéculatives , il s'était défendu de tout contact avec le territoire de l'expérience, de tout commerce avec les choses civiles , de toute alliance avec les lettres et les arts. C'était là le prodigieux obstacle qui obstruait tous les passages à la raison humaine, et dont elle devait triompher avant de pouvoir s'ouvrir des voies nouvelles. Il fallait renverser un édifice colossal avant de pouvoir songer à reconstruire. 11 fallait recouvrer la liberté de penser avant de méditer quelques découvertes. Les Grecs avaient eu le rare et beau privilège d'inventer, de créer; les modernes furent soumis à la dure condition de se dépouiller de ce qu'ils croyaient savoir , pour apprendre à connaître.
Quelques-uns des premiers penseurs de la Grèce étaient sans doute entrés en communication avec certaines doctrines exotiques ; ils avaient spécialement été initiés à une partie des traditions de la sagesse héréditaire mystérieusement conservée chez les Égyptiens; mais ils s'étaient approprié par des méditations profondes les emprunts qu'ils avaient pu faire; ils avaient donné aux doctrines exotiques une physionomie indigène; les formes et les méthodes leur appartenaient du moins entièrement. Mais, au xV siècle , les premières tentatives de la restauration eurent pour
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but de rendre à l'Europe savante les systèmes des anciens dans toute leur intégrité , de les ressusciter tels qu'ils avaient existé, sans même en altérer les caractères extérieurs , sans chercher à les nationaliser dans leur nouvelle patrie. Sous ce rapport encore la restauration du xv^ siècle eut une analogie beaucoup plus étroite avec l'époque des Ptolémées, avec le siècle d'Auguste; elle dut prendre aussi un caractère marqué d'imitation.
Enfin, les premiers penseurs de la Grèce, les grands fondateurs de la science de la sagesse dans cette belle contrée , eurent l'avantage de trouver dans l'idiome vulgaire de leur pays un instrument déjà capable et digne de leur prêter ses services, et de pouvoir lui confier leurs pensées pour les transmettre à la société entière. Mais la restauration du xv* siècle trouva malheureusement le dépôt des connaissances enfermé dans une langue prétendue savante et que le pédantisme avait rendue barbare ; la raison fut condamnée à s'exercer, à s'expliquer dans un idiome différent du langage usuel de la vie civile. Ce fut pour elle une nouvelle gêne; par-là, aussi, elle se trouva privée de l'épreuve , du contrôle qu'elle doit chercher dans le sens commun , lorsqu'elle s'efforce de rendre les connaissances populaires et de mettre les théories en rapport avec les réalités.
Si nous étudions maintenant la restauration du
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XV" siècle dans les causes qui lui furent spécialement propres et qui concoururent essentiellement à la produire et à déterminer son caractère, nous devrons distinguer deux ordres de causes , l'un qui n'exerça sur l'éducation de la raison qu'une influence générale et plus ou moins lointaine , l'autre qui dut agir sur elle d'une manière plus immédiate et plus positive.
Dans le premier ordre de causes , s'oflfre à nos regards un concours de circonstances qui se lient à la marche et à l'état général de la civilisation : telles sont les nombreuses et hardies explorations des navigateurs qui ouvraient à l'Europe des relations toutes nouvelles , le développement de l'industrie et l'accroissement de la richesse dans les conditions moyennes de la société, la naissance d'un nouvel ordre politique fondé sous le règne de Charles V.
Rien n'était plus étranger sans doute aux vues des premiers explorateurs qui s'élancèrent sur l'Océan pour découvrir des rivages inconnus (pic de chercher sur ce sol nouveau un théâtre d'observations scientifiques; rien n'était plus contraire aux ]iacifiqucs ambitions de l'étude que l'esprit dont étaient animés ces intrépides voyageurs et le genre d'activité dans lequel s'exerça leur courageuse ardeur. Les abondantes conquêtes par lesquelles les voyageurs modernes étendent parmi nous le domaine des connaissances ne furent pas même soupçonnées de ceux qui les pre-
miers semblaient appelés à en recueillir les fruits. Cependant cette avidité de découvertes était dans la société humaine un mobile entièrement nouveau dont l'influence ne pouvait manquer d'agir sur le développement intellectuel ; c'était une sorte de. curiosité passionnée , impétueuse , aventureuse ; c'était une sorte d'association de l'héroïsme avec le génie inventif, génie inspiré seuleuient encore par une sorte d'instinct, et qui , à travers les fatigues , les périls , cherchait la voie des découvertes avant de savoir la tenter par les sentiers de l'étude; c'était le plus noble besoin de la raison , encore confus à sa naissance , et qui prenait une forme en quelque sorte chevaleresque; c'était le passage de l'esprit guerrier du moyen âge à l'esprit investigateur de notre ère. La découverte d'un nouvel hémisphère et de tant de régions jusqu'alors ignorées, où la nature physique , où la nature humaine se présentaient sous des aspects si variés, si différents de ceux auxquels les esprits étaient accoutumés , devait ensuite exciter à son tour la curiosité de ceux auxquels ces récits étaient apportés , et disposer, par la vue d'objets nouveaux , à accueillir plus facilement , à rechercher même des idées nouvelles. Cependant l'ambition , l'avidité mercantile , parurent d'abord et pendant longtemps recueillir ou se disputer les fruits de ces hardies expéditions ; l'influence qu'elles exercèrent sur les progrès intellectuels fut lente , insensible ,
comme elle était indirecte; il s'écoula bien des années encore avant que les héros de la science vinssent à leur tour braver les mêmes dangers, subir les mêmes fatigues , dans le seul but de procurer à la science de pacifiques conquêtes. C'est à notre âge qu'il était réservé d'obtenir cette influence plus directe et plus positive , soit par les immenses progrès de cette étude de la nature, qui est sous divers rapports un si utile exercice pour l'entendement , soit par les lumières qu'ont répandues sur la connaissance elle-même des facultés humaines les observations et les comparaisQUS auxquelles ont donné lieu tant de nations ou de peuplades placées aux divers degrés de l'échelle de la civilisation.
Le changement qui s'opéra graduellement vers la même époque dans l'existence des conditions moyennes de la société fut, à plus d'un égard, singulièrement favorable au développement des lumières. L'afl'aiblissement progressif du régime féodal , l'abolition de la servitude , l'affranchissement des communes, la naissance des institutions municipales , l'importance que les villes acquéraient dans l'ordre politique, les richesses croissantes qui venaient récompenser les grandes entreprises commerciales et les travaux de l'industrie , l'activité qui se déployait surtout en Italie, dans les Pays-Bas et dans les ports du Nord, avaient créé dans la société un nouvel ordre de citoyens, qui devait au travail et à l'habi-
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leté de ses combinaisons l'indépendance , l'aisance , la puissance même dont il commençait à jouir. On voyait des communautés d'arts et métiers prendre place parmi les éléments des corps politiques , des corporations de marchands former des alliances, de simples négociants s'élever au rang des princes, s'allier aux rois des plus illustres dynasties, effacer par le crédit l'éclat des trônes héréditaires. Bien différente de la noblesse féodale qui, vouée exclusivement à la carrière des armes , n'estimait que la valeur ou la force , et se glorifiait de son ignorance , la classe moyenne, en arrivant à cette situation heureuse qu'elle avait su se créer à elle-même , était disposée à goûter dans une vie sédentaire et douce des jouissances paisibles. Elle était accessible à celles que procurent les arts et les productions de l'esprit; il se formait un public capable de goûter les bienfaits de l'instruction, d'en juger le mérite, d'en appliquer les résultats; les connaissances, qui jusqu'alors avaient été reléguées dans les écoles ou dans l'enceinte de certaines professions , s'introduisaient dans le commerce général de la société. De là, tout ensemble, et un précieux encouragement pour la culture du goût , et une autorité naturellement décernée au bon sens ; car l'instruction ne pouvait avoir accès dans le monde , se mêler aux plaisirs et aux décorations du luxe, sans se soumettre à l'heureuse nécessité de plaire ; elle ne pouvait s'accréditer dans un
public étranger aux formes et aux subtilités de l'école, et se mettre en rapport avec la vie usuelle et commune, sans se rendre intelligible, sans se recommander par l'utilité des applications, sans chercher dans la persuasion l'autorité qu'elle ne pouvait plus usurper par la seule puissance des traditions et par les arrêts du pédantisme. Le clergé cessa de conserver presque exclusivement le dépôt des connaissances et le privilège de les cultiver. La science redevint ainsi en quelque sorte profane, ou du moins séculière, se dégagea peu à peu de l'asservissement auquel elle avait été soumise à l'égard des études théologiques; devenant par-là même plus libre, elle put consulter ses principes intrinsèques , reprendre son caractère propre et rester fidèle à elle-même. Enfin l'essor de l'industrie manufacturière prépara et produisit dans l'étude des sciences physiques une révolution de la plus haute importance. Cette industrie , abandonnée chez les anciens aux esclaves, pendant le moyen âge à une classe dédaignée et dépendante, sortit de la condition des simples métiers , se trouva exercée désormais par des hommes qui avaient reçu une éducation libérale et qui jouissaient des dons de la fortune , se déploya sur une plus grande échelle , reçut d'autres directions que les aveugles prescriptions de la routine ; elle demanda les secours des connaissances qui pouvaient lui prêter de nouvelles forces, de nou-
veaux instruments , de plus abonddntes matières. Ainsi les études, qui jusqu'alors étaient encore restées comme suspendues dans la région des spéculations purement théoriques , furent contraintes de descendre sur le sol des applications réelles, et d'abandonner leurs oiseuses subtilités pour se mettre en action et devenir fécondes. L'alchimie abdiqua ses rêveries et ses mystères ; l'histoire naturelle, la mécanique , se mirent au service des arts utiles ; les sciences mathématiques elles-mêmes furent invoquées par plusieurs de ces arts, en même temps que par les navigateurs. Les arts utiles, à leur tour, par une heureuse réaction, apportèrent en tribut à ces mêmes sciences une nouvelle moisson d'observations instructives ; ils devinrent comme un théâtre d'expériences, un moyen d'épreuve et de contrôle pour les théories ; ils furent comme un apprentissage naturel à ce grand art d'expérimenter, auquel il était réservé de changer la face de la science en apprenant à interroger la nature. Un exemple aussi éclatant du pouvoir qu'a la science de se transformer en résultats positifs , en s' alimentant par la réalité des faits, ne pouvait manquer d'exciter une émulation salutaire et de faire ambitionner un semblable avantage aux autres ordres de connaissances. Les sciences morales et la philosophie devaient sentir qu'elles, aussi, étaient appelées à l'honneur de servir la société; elles devaient comprendre leur véritable mission.
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C'était un bien grand événement et un bien beau phénomène , dans la marche de la civilisation, que cette naissance de l'esprit d'association qui se produisit au sortir du moyen âge , et son triomphe lent, mais décisif, sur la force organisée par la hiérarchie féodale ; il portait dans son sein le germe d'une foule de conséquences qui ont commencé à se déployer de nos jours , mais qui n'ont point cependant encore acquis toute leur étendue. 11 commença à fonder lentement , mais profondément, la puissance de l'opinion. Présidant aux institutions municipales, aux diverses corporations , il concourut, avec le besoin qu'avaient les richesses mobilières d'obtenir une protection légale efficace , avec l'extension et la variété que recevaient les transactions du commerce et de l'industrie, à investir la jurisprudence d'une nouvelle dignité, à lui rendre des bases plus solides, en faisant mieux connaître la nature et définir les règles des droits civils; on obtint une idée plus juste des liens qui unissent les hommes entre eux, de ce que chacun d'eux apporte et doit trouver dans la société dont il fait partie. L'institution des corps de magistrature , la rédaction des codes de lois vivement désirés et successivement accordés , accrurent encore et le besoin de cette étude et l'influence de ses résultats. Pendant qu'ainsi , dans l'intérieur des principaux États , une opinion publique tendait à se former, que les idées d'or-
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dre et de justice se rectifiaient, s'étendaient et s'accréditaient, la politique extérieure subit également , sur un plus vaste théâtre sans doute, mais dans une proportion moins sensible , une révolution du même genre , qui rendit une heureuse importance à l'étude du droit des gens, et qui créa pour l'Europe un droit public. Là aussi les faibles comprirent que leur union pouvait les protéger contre l'oppression des forts ; là aussi les alliances , quoique plus mobiles et moins sincères, devinrent le principal moyen de succès ou de résistance. L'équilibre fut cherché; les relations diplomatiques prirent un cours régulier. Les changements qui s'opérèrent dans l'art militaire par l'invention de la poudre à canon et la création des armées permanentes, dans les finances des États par l'établissement des impôts universels et durables, dans le gouvernement des peuples par la naissance des monarchies tempérées, donnèrent plus d'importance et d'eliicacité aux principes d'ordre et de justice. Les nations formèrent entre elles des relations plus variées, plus étroites. Les idées s'étendirent par des communications plus fréquentes. L'étude de l'histoire sortit enfin de l'étroite sphère des chroniques; elle soupçonna tout ce qu'elle avait à interroger dans l'expérience des siècles pour 1 avantage des institutions sociales ; elle découvrit sa consanguinité avec les autres sciences morales; elle dut tourner ses regards vers la philosophie, et, en lui
demandant des directions, elle lui promit de l'enrichir à son tour par de précieux échanges.
C'est au milieu de ce mouvement progressif de la civilisation en Europe que survinrent presque simultanément d'autres faits de la plus haute importance et qui , en partie simples résultats du hasard , en partie déterminés par des causes morales et par celles-là même que nous venons de rappeler, contribuant à leur tour, aussi, à seconder les progrès généraux de la civilisation, accélérèrent l'éducation de l'esprit humain par une action immédiate et plus ou moins énergique.
Deux événements fortuits et du plus grand intérêt, l'arrivée des Grecs fugitifs de Constantinople et l'invention de l'imprimerie, vinrent se produire presque à la fois : avec eux , ou à leur suite, s'opérèrent la séparation de la société chrétienne en plusieurs communions distinctes , la division des études et la réhabilitation des idiomes vulgaires. Chacune de ces causes eut des effets qui lui étaient propres et qui, avec le temps, se combinèrent entre eux.
Ce fut sans doute un bien imposant spectacle que la présence, au sein de l'Italie, de cette illustre colonie de savants qui , échappée aux désastres de Bysance, débarqua sur les rivages de l'Europe, apportant , comme ses dieux pénates , les immortels ouvrages des plus beaux génies qui aient éclairé la teri-e. On croyait revoir les grands liom-
mes d'Athènes, on croyait les entendre, en voyant arriver ces fugitifs dans lesquels on retrouvait encore, après tant de siècles , leurs descendants et leurs héritiers, qui parlaient encore leur langue, qui expliquaient, commentaient leurs écrits , qui conservaient leurs traditions : c'étaient, en quelque sorte, les prêtres d'un culte littéraire, du culte rendu aux modèles de l'antiquité. Déjà deux fois, à Alexandrie, à Rome, l'apparition des Grecs avait excité la même admiration , donné un semblable éveil aux esprits; par la plus heureuse rencontre, le prestige de la nouveauté se trouvait réuni à la puissance de cette vénération qu'inspirent les monuments qui ont survécu aux âges. Quoi de plus propre à exciter une salutaire révolution dans les esprits ! Si nous-mêmes encore aujourd'hui , lorsque nous contemplons ces exemplaires' classiques, nous sommes ravis par la grandeur des plans , la pureté des formes et l'harmonie du langage , quelle dut être l'impression de nos pères lorsque ces modèles vinrent s'offrir pour la première fois à leurs regards, et qu'ils se produisirent en quelque sorte vivants et animés dans la personne des exilés de Constantinople ! Si César avait versé des larmes d'envie aux pieds de la statue d'Alexandre , quelle plus noble et plus juste émulation ne dut pas produire l'éclat d'une gloire si bienfaisante et si pure, qui avait rempli le monde civilisé et traversé le cours des siècles ! La science de la sagesse semblait surtout appelée à prendre
une part essentielle dans cette rénovation. Les riches trésors qui lui étaient rendus se montraient enveloppés des charmes inépuisables d'une littérature toujours jeune de fraîcheur et de grâce. Quel contraste avec l'aride dogmatisme de l'enseignement établi ! 11 dut pâlir sur le trône où il exerçait une si tyrannique puissance, il dut pâlir d'effroi, le sombre et froid génie de la scolastique, ' à l'aspect de ces chefs-d'œuvre tout étincelants de lumière. Un trouble salutaire vînt agiterles universités. Aux argumentations des réalistes et des nominaux , aux argumentations des scotistes et des thomistes , vint se joindre une rivalité inattendue qui ouvrit aux discussions un champ plus large et leur offrit un but plus utile. Les systèmes des anciens, successivement reproduits , offraient par leur variété une matière abondante au choix des penseurs , appelaient les esprits à l'indépendance , en les invitant à choisir. Les questions depuis si longtemps agitées se présentèrent sous un tout autre point de vue. Les liens dans lesquels les esprits restaient entrelacés par les méthodes accréditées commencèrent à se relâcher. On s'aperçut qu'il y avait un autre but , d'autres routes. Une cause plus active encore que la force du raisonnement menaça , ébranla l'autorité absolue qui se déployait du haut des chaires de l'école ; ce fut l'attrait si légitime qu'inspirèrent des doctrines pleines de jeunesse et de vie où, la science apparaissait comme ornée de
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poésie, et le profond dégoût qui dut en rejaillir sur les oiseuses et stériles subtilités dans lesquelles se fatiguait l'intelligence.
Après les premiers jours de l'enivrement si naturellement produit par la contemplation des anciens, un nouvel ordre de réflexions tenta de se faire jour. A la vue des créations qui avaient répandu jadis un si grand éclat, il dut enfin se trouver quelques hommes qui osèrent se demander si toutes les créations étaient réellement épuisées , qui aspirèrent à devenir à leur tour, pour leur siècle, ce qu'avaient été les premiers inventeurs; la raison humaine reprit le sentiment de sa dignité, voulut consulter, éprouver ses propres forces. Les exemples des premiers instaurateurs de la science , les systèmes divers des écoles grecques , les tentatives , les écarts même qui remplissaient cette période d'investigations philosophiques, devenaient comme une vaste expérience livrée à la méditation des philosophes modernes; et de cette expérience devaient jaillir d'abondantes lumières sur les prétentions et les forces de la raison humaine, sur la limite posée à ses recherches , sur le danger des hypothèses trop ambitieuses. On devait être mieux garanti contre le retour des mêmes erreurs. La route qui conduit à la vérité devait se trouver mieux tracée. En un mot, la plus mémorable portion de l'histoire de l'esprit humain ne pouvait être retrouvée et étudiée sans que la raison n'apprît à se connaître, à douter,
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ne reprît une plus juste confiance en elle-même, et ne fût avertie cependant de s'imposer une prudente réserve. Toutefois , on s'est exagéré peutêtre les bienfaisantes conséquences qui sont résultées de l'arrivée des illustres fugitifs. Il ne faut pas oublier que l'étude de la langue des Grecs était déjà cultivée en Europe dès le xir et le xnr siècle ; que divers manuscrits appartenant à la littérature et à la philosophie des Grecs avaient commencé dès longtemps à circuler, à être traduits dans l'Occident; que les relations de l'Orient avec l'Occident s'étaient étendues et régularisées depuis les croisades; que Venise, Pise, Gênes, entretenaient avec le Levant un commerce actif; que la première de ces républiques possédait depuis les croisades plusieurs colonies sur les rivages et dans l'archipel de la Grèce ; qu'une dynastie française s'était revêtue, dans Bysance même, de la pourpre des Césars; qu'ainsi le cours naturel des choses avait déjà établi et devait entretenir entre la Grèce et nos contrées, spécialement avec l'Italie, des communications scientifiques et littéraires, et nous rendre successivement la connaissance des classiques de l'antiquité. D'ailleurs l'école de Constantinople, à cette triste époque de l'agonie de l'empire d'Orient, était tombée dans une extrême décadence ; elle renfermait des commentateurs attachés à l'explication des textes, plutôt que des penseurs exercés à méditer les doctrines; les instituteurs qu'elle envoya à l'Ita-
lie ne purent lui enseigner que leurs propres études : on suivit leur exemple. Au reste, la connaissance des originaux grecs, loin de provoquer immédiatement l'essor des conceptions originales, pouvait, à quelques égards, le retarder momentanément, alors même qu'elle contribuait à le préparer dans un avenir plus éloigné. Le culte luimême d'admiration qui s'attachait aux écrits des sages de la Grèce captiva les esprits; on travailla sur les textes, plus qu'on ne pénétra dans les principes; on s'exalta pour ces grands maîtres , on s'épuisa en apologies; on voulut jouir plus qu'on ne songea à féconder; on disputa sur la prééminence des divers systèmes; on se rangea sous la bannière des nouvelles écoles ; on ne crut point, pendant quelque temps du moins, qu'il fût permis de tenter un pas au delà. En secouant le joug des traditions scolastiques , on ne fit donc d'abord que rechercher et accepter d'autres autorités qui , pour avoir été choisies, et en se montrant sous des formes plus aimables, n'en avaient pas un caractère moins absolu ; on ne fit que chan- ■ ger de chaînes ; aux vieilles habitudes succéda la servilité de l'imitation.
Au milieu des bienfaits dont la civilisation est redevable à la découverte de l'imprimerie , des inappréciables avantagesqu'en a retirés la société humaine par la propagation de l'instruction dans toutes les classes, il est certains effets spéciaux qui ont agi d'une manière immédiate sur les travaux
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des savants, sur les méditations des penseurs , et quidemandentici une attention particulière. On a fait valoir avec raison les nombreux services que ceux-ci en reçurent par la rapide multiplication des copies et la facilité de se former ainsi des bibliothèques, genre d'acquisition que la rareté des manuscrits rendait auparavant aussi coûteuse ^ue diflicile. Dispensés ainsi de longs et fatigants voyages , de pénibles recherches , ils purent se communiquer d'une manière aussi prompte que générale les trésors de l'intelligence; ils se trouvèrent en quelque sorte , malgré la distance des lieux^ comme réunis par un commerce universel ; les comparaisons se multiplièrent; la critique devint plus facile et plus prompte. Mais il est deux effets principaux dont les conséquences n'ont point été peut-être encore appréciées à leur juste valeur. Le premier est relatif à la décroissance que l'enseignement oral commença dès lors à éprouver dans le pouvoir qu'il exerçait sur les esprits ; le second , à l'érection d'un nouveau tribunal de l'opinion publique , à la juridiction duquel la science se trouva désormais soumise.
L'enseignement oral était , jusqu'à l'invention de l'imprimerie, le moyen presque exclusif de la transmission des connaissances, comme la polémique de vive voix était le principal moyen de discussion. C'est ce qui nous explique le singulier phénomène de cet immense concours d'auditeurs
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qui se réunissaient, dès le xi' et le xir siècle, autour des professeurs célèbres , qui les accompagnaient quelquefois jusqu'au sein des forêts, comme ceux qui suivirent les pas d'Abailard. La parole était donc en quelque sorte sans limites. Les hommes voués à l'étude étaient distribués en maîtres et en disciples : l'autorité du maître était difficilement contestée. L'enseignement oral agit avec force sur l'auditeur, l'environne de prestiges, l'entraîne , le subjugue , ne lui laisse point le loisir de s'arrêter, de s'interroger lui-même. La présence de celui qui en remplit les fonctions impose ; l'affection et le respect qu'on lui porte ne permettent guère l'accès au doute. On éprouve des impressions , plus encore qu'on n'admet des convictions. Les disciples rassemblés autour du professeur s'unissent étroitement entre eux, sympathisent entre eux par la communauté des mêmes sentiments, des mêmes idées , sont à la fois modifiés delà même manière, par la même influence. Tout contribue donc alors à maintenir et perpétuer les traditions, à faire naître et à entretenir l'esprit de secte dans les écoles. De plus, le talent de la parole , duquel dépend le secret de l'enseignement oral, n'est point nécessairement associé à la profondeur ni à la justesse d'esprit; il repose sur d'autres conditions; il semble quelquefois se concilier diflficilement avec les dons qu'exigent les hautes spéculations philosophiques; un très petit nombre d'hommes extraordinaires obtient
seul ce privilège. Dans l'enseignement oral, il est facile à des hommes médiocres de parler longtemps en se bornant à commenter les textes existants, de surprendre par des discours vides de sens un auditoire qui n'est point sur ses gardes, surtout quand on s'engage dans les théories abstraites. Lorsqu'on fut en possession de l'imprimerie, les choses changèrent entièrement : l'instruction se transmit au contraire bien moins par l'audition que par la lecture. Les écrivains prirent la place des maîtres. Dans leurs lecteurs, les organes de la science ou ceux qui prétendaient l'être trouvèrent, non plus simplement des élèves dociles, mais des égaux qui se croyaient leurs juges et qui souvent en avaient le droit. Celui qui étudiait ne fut plus en présence de celui qui aspirait à l'instruire ; il ne fut plus dominé par des circonstances accessoires. Libre, calme, solitaire, il put examiner en silence , se reposer , conserver une disposition plus impartiale, revoir, comparer, réfléchir, et par conséquent critiquer. In tel mode de transmission pour les connaissances est donc bien plus favorable à l'énergie et à l'indépendance de la raison. Par une cause semblable, les controverses durent prendre aussi un autre caractère. Les jeux d'esprit , les frivoles subtilités de l'argumentation de l'école, pouvaient suffire à une polémique de vive voix , où chacun était absorbé par la chaleur de la dispute et l'ambition du triomphe, étourdi par le tumulte des paroles,
lorsque ces débats ne laissaient d'ailleurs aucune trace après eux. Les discussions devinrent tout autrement sérieuses quand , à l'aide de l'imprimerie, elles s'établirent à distance, quand les questions scientifiques furent désormais traitées essentiellement par écrit. La victoire fut plus lente , plus difficile à remporter , mais plus durable ; pour l'obtenir, il fallut éclairer et convaincre.
En même temps que les convictions tendaient à devenir plus individuelles tout ensemble *et plus réfléchies, le nombre des lecteurs se multipliait, et, ce qui n'est pas moins important, les livres étant portés en tous lieux , les conditions et les circonstances dans lesquelles se trouvaient les lecteurs variaient de mille manières. L'instruction franchit donc le seuil des écoles; elle se répandit dans toutes les classes de la société ; elle ne fut plus seulement un noviciat exigé des élèves des universités : elle devint un instrument et même une jouissance pour tous ceux qui voulaient désormais y participer. Ce fut un précieux avantage pour les savants et pour les penseurs , de se trouver soumis à cette juridiction nouvelle et jusqu'alors inconnue. Pour acquérir les suffrages d'un public disséminé, éloigné , non prévenu^ il fallait d'abord se rendre intelligible, et par cela seul on était contraint à se mieux comprendre soi-même ; il fallait se rendre utile pour attirer et s'attacher les lecteurs par l'intérêt
des applications, et dès lors on était heureusement forcé de sortir de la sphère des spéculations oiseuses; il fallait se transporter en effet sur le théâtre de la réalité et sur celui de la pratique, emprunter à l'un des bases , à l'autre des résultats; il fallait même persuader et plaire, et c'est pourquoi la science rechercha avec les lettres une alliance qu'elle avait trop longtemps dédaignée. En multipliant indéfiniment le nombre des lecteurs , l'imprimerie put multiplier sans doute le nombre des demi-savants qui sont le fléau de la science; mais elle rendit aussi plus elficaces les moyens de réprimer leurs prétentions. Au reste , les sciences naturelles et celles qui reposent sur le calcul ne purent aspirer , sous ce rapport, au même ordre de popularité que les sciences morales. Les premières, en se propageant par le secours de l'imprimerie, n'admirent cependant à leurs communications qu'un pablic choisi, nécessairement assez circonscrit et convenablement préparé; elles imposèrent des conditions précises et difficiles à leurs lecteurs ; soumises à un genre d'applications et de vérifications dont l'épreuve ne pouvait être douteuse, en même temps qu'elles s'enrichirent de nouveaux faits et qu'elles acquirent de nouveaux adeptes, elles gagnèrent donc en exactitude et en solidité. Il en fut autrement de la philosophie. Les conditions auxquelles elle soumettait ses disciples étant moins déterminées et moins rigoureuses , le pu-
blic auquel l'imprimerie ouvrit son sanctuaire fut beaucoup plus nombreux et plus mélangé. Si elle eut l'avantage de se mettre plus étroitement en rapport avec la vie pratique et d'être contrainte à reconnaître l'autorité du bon sens, elle put craindre d'être jugée par des esprits encore mal disposés pour la comprendre ; elle fut exposée à rechercher elle-même dans un monde frivole, auprès de la foule, un genre de suffrages qui pouvait la séduire, mais qui pouvait aussi la corrompre ; à concevoir des ambitions, à poursuivre des succès trop peu dignes d'elle ; elle courut le risque de s'asservir à l'opinion, au lieu de conserver le droit de la diriger.
Ajoutons encore que l'accumulation toujours croissante des richesses littéraires et scientifiques , en même temps qu'elle donna à chacun plus de moyens de comparer et de choisir, qu'elle dut contraindre les esprits courageux à résumer , à classer , put accabler sous son poids les esprits faibles , porter quelquefois la confusion dans les idées, égarer l'érudition elle-même en lui faisant méconnaître son but au milieu de l'appareil des moyens, donner aux esprits superficiels une facilité funeste à vivre d'emprunts , encourager l'imitation , multiplier à l'infini les compilateurs , gêner l'essor des conceptions spontanées , entraver la liberté des créations. En présence de tant de milliers d'écrits, tout put sembler épuisé; à force de connaître ce que les autres
avaient pensé et dit, il devint plus difficile de s'interroger en secret et de penser d'après soimême.
Si non-seulement la culture des langues anciennes dut se maintenir en honneur, si leur étude dut même se perfectionner en acquérant un nouveau prix lorsque les modèles classiques de l'antiquité furent offerts aux regards des modernes , et lorsque , par la multiplication économique des copies, ils furent mis à la portée de tous, la découverle de l'imprimerie dut cependant , avec le temps , préparer efficacement la réhabilitation des idiomes vulgaires , et elle concourut pour cet effet avec ce progrès général de la civilisation, qui élevait la condition des classes moyennes de la société. Les écrivains auxquels la presse ouvrait les perspectives et donnait l'ambition de la popularité ne pouvaient négliger un moyen si naturel, si nécessaire , d'entrer en possession de cette même popularité. A l'aide d'un instrument qui les mettait en rapport avec tous, ne devaient-ils pas chercher à emprunter la langue de tous ? La réhabilitation des idiomes modernes , en ouvrant aux savants et aux penseurs de nouvelles voies pour atteindre à ce genre de succès, produisit donc des effets analogues à ceux que nous venons de remarquer dans l'invention de la presse , ou plutôt ces effets se confondirent ensemble. Mais le jour où la philosophie se dépouilla du costume
des langues savantes , le jour où elle consentit à emprunter les formes du langage vulgaire , elle subit nécessairement une révolution considérable dans son esprit et ses méthodes ; elle ne dut pas seulement se montrer aux hommes sous un autre aspect et se familiariser avec le monde; ses opérations les plus secrètes durent en être modifiées. Les langues modernes ont, en général, un caractère beaucoup plus analytique que la langue latiîie, à laquelle était jusqu'alors confié le dépôt des connaissances humaines ; mais c'est peu encore. Soit qu'on écrive , soit qu'on lise dans une langue savante , à moins que par un usage habituel et longtemps prolongé cette langue ne soit devenue elle-même à peu près familière , la pensée subit inévitablement une traduction qui partage les forces de l'esprit, nuit à la fidélité des images et embarrasse la marche de l'attention. La pensée ne se produit entièrement vierge, pure, libre, que dans les moules de l'idiome maternel ; elle est naturellement incorporée avec lui; elle ne se contemple, ne se mire sans nuage que dans ces termes qui appartiennent au commerce intellectuel le plus intime. La langue maternelle est celle de la méditation , puisqu'elle est celle des entretiens de l'âme avec elle-même. La réflexion s'y exerce d'une manière plus franche et plus sûre; la vérité s'y montre sans voile, y reluit coamie dans un milieu transparent ; ses traits y deviennent plus rapides et plus directs. L'emploi du
langage usuel dans les questions philosophiques expose , il est vrai , la raison à obéir quelquefois, sans le soupçonner, aux associations d'idées contractées dès l'enfance. En travaillant avec l'instrument que nous fournit la langue maternelle , nous subissons les tristes et graves conséquences de l'insuccès et du désordre qui président malheureusement à son enseignement 5 nous usons de mots mal définis, ou non définis, comme s'ils nous étaient bien connus ; l'habitude que nous avons contractée de nous en servir accroît cette funeste confiance. Mais cet inconvénient , qui compense sans doute en grande partie les avantages dont nous venons de parler , n'est pas entièrement étranger à l'emploi des langues savantes, puisque, n'apprenant celles-ci qu'a l'aide de celle de notre pays , nous transportons aux nouvelles expressions les vices dont les premières étaient déjà affectées, et plus d'une fois aussi l'orgueil de l'esprit s'est laissé aveugler par l'emploi des mots dont la pompe scientifique ne cachait , dans la réalité, qu'une véritable indigence.
Déjà , depuis le xip siècle , deux branches importantes des connaissances humaines tendaient à s'isoler graduellement , à se créer des principes et des méthodes spéciales, quoique sans doute trop soumises encore aux traditions de l'école , trop dominées par les habitudes qu'elles y avaient contractées : c'étaient la jurisprudence et la médecine; et ce qui est digne de remarque, c'est
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que l'une et l'autre se liaient étroitement, quoique sous des rapports divers, à l'étude de la nature humaine. Mais, à l'époque sur laquelle s'arrêtent en ce moment nos regards , la division des sciences procurée en partie par l'accroissement de leurs richesses , en partie par les progrès de la navigation et de l'industrie , en partie par les nouvelles applications que sollicitaient les nouveaux besoins d'une société plus avancée, vint accélérer l'affranchissement des ordres de connaissances dont le rôle jusqu'alors avait été trop subalterne. Les sciences physiques en ressentirent surtout le bienfait, et, en élevant avec hardiesse leur bannière propre, en se créant des directions jusqu'alors inconnues, elles donnèrent aux sciences morales elles-mêmes un signal dont celles-ci ne tardèrent pas à suivre les indications. Livrées à elles-mêmes, se retrouvant libres en présence de la nature, les sciences physiques comprirent qu'elles étaient appelées à la contempler par l'observation , à l'interroger par l'art des expériences. La philosophie, qui longtemps avait prétendu les dominer par ses spéculations , s'aperçut à son tour qu'elle pouvait elle-même se réformer d'après leurs exemples. Mais voici un phénomène digne d'une grande attention : ce fut après avoir découvert les vraies limites qui les séparent, que les diverses branches des connaissances humaines apprirent à bien sentir les vrais liens qui les unissent, et de ces alliances nou-
velles , qui substituaient Fliarmonie à la confusion , l'assistance mutuelle à la servitude , sortirent les plus importants résultats. Les sciences d'observation et les arts pratiques tendirent la main aux spéculations abstraites; les applications du calcul à la mécanique, par exemple, ouvrirent une carrière inattendue aux découvertes et firent concevoir tous les secours que pouvaient se prêter réciproquement les théories et les faits.
Plusieurs sectes dissidentes s'étaient déjà produites, dès le xr siècle, au sein de l'Église romaine, avaient tenté de ramener d'anciennes opinions , n'avaient peut-être fait que les mettre au jour; elles n'avaient pu avoir qu'un théâtre borné, qu'un succès éphémère. Au milieu des circonstances dont nous venons de tracer le tableau, des tentatives semblables durent avoir une bien plus grande énergie , obtenir de plus abondants secours et agiter bien plus généralement les esprits. Tout semblait favoriser alors le développement des discussions religieuses, et ces discussions , réagissant également avec une puissance singulière sur l'état de la société, se placèrent au premier rang des causes qui vinrent accélérer la marche de la civilisation et la culture de la raison humaine. Ce n'est pas qu'on ne se fît aujourd'hui une idée bien peu exacte de la réformation religieuse opérée vers le commencement du XVI' siècle si on la considérait comme I. 3
aussi directement et aussi étroitement liée à la réformation philosophique proprement dite , que le cours actuel des idées tendrait à l'y associer si elle s'opérait de nos jours. Les discussions qui s'élevèrent alors reposaient bien plus sur l'interprétation des textes , sur l'étude des traditions, que sur une investigation de principes ; l'érudition était invoquée bien plus que la logique. On est frappé de voir que les premiers, les plus ardents, les plus hardis novateurs en philosophie, se produisirent d'abord en Italie, au sein de l'Église romaine ; que les universités protestantes de l'Allemagne maintinrent longtemps avec opiniâtreté l'autorité de l'aristotélisme. Mais ces graves controverses.n'en agirent pas moins d' une manière très énergique sur les ressorts les plus secrets et les plus essentiels de la raison. Aux vains jeux d'esprit, aux questions de mots, qui avaient occupé longtemps les écoles, succédait un genre de débats qui se liait à ce qu'il y a pour chaque homme de plus important, de plus auguste, de plus intime tout ensemble ; c'était dans le sanctuaire même de la conscience que le procès était plaidé, jugé. Quels services plus sérieux pouvaient être demandés à la réflexion et à l'étude? Quelle droiture ne devenait pas nécessaire dans un ordre de choses qui décidait de la destinée tout entière, dans le présent et dans l'avenir? Partout où la lutte se trouva engagée, où chacun fut appelé à se décider par lui-même, les apologistes des com-
munions différentes durent, pour s'emparer des convictions , cliercher des armes de la trempe la plus solide ; les plus obscurs individus furent appelés à se consulter eux-mêmes dans le silence de la méditation. Ceux mêmes qui restèrent attachés au culte établi et à l'autorité de l'Église romaine voulurent souvent se justifier leur persévérance, légitimer leur soumission , et cela même fut un exercice de la pensée jusqu'alors presque inconnu. Soumettre sa raison d'une manière refléchie et volontaire peut être quelquefois un effort noble et courageux de la raison elle-même. Si la politique et les passions humaines jouèrent quelquefois un trop grand rôle dans ces mémorables événements , les vérités morales acquirent aussi et déployèrent un empire qui honore notre nature. Les plus hauts problèmes furent posés et traités en présence de la société tout entière et avec son concours, furent soumis à son jugement ; telle fut la question de la liberté de conscience , cette question dans laquelle se trouvait engagée toute la dignité de l'homme, qui réclamait pour la vérité son rang dans la région de nos devoirs, lorsqu'elle la plaçait dans la sphère de nos droits. Les croyances , en s'individualisant , vivifièrent les esprits. La philosophie, considérée comme une science et comme un art, si ehe ne recouvra pas immédiatement son indépendance, vit ébranler cependant la subordination absolue qui l'enchaînait à la théologie. Lorsque la théologie
elle-même fut agitée par des divisions intestines et par un changement de rôles imprévu, elle se vit dans la nécessité de demander, sinon la protection , au moins le concours de la philosophie, pour la défense de sa cause. C'est ainsi que / les peuples de l'antiquité émancipaient et armaient leurs esclaves lorsqu'il fallait repousser l'invasion d'un ennemi. Enfin, et cette considération mérite peut-être d'être sérieusement méditée, le sentiment religieux se ranima tout ensemble et se purifia dans un grand nombre de cœurs; le clergé réforma ses mœurs; la rivalité des sectes excita souvent l'émulation des vertus; on sentit mieux le prix des vérités d'un ordre supérieur, on s'en pénétra davantage. Or, le sentiment religieux, tel surtout qu'il est inspiré par le christianisme, exerce d'admirables influences sur le développement des facultés intellectuelles; il donne à l'esprit une singulière élévation, en même temps qu'il entretient en lui la sincérité et la droiture, qu'il favorise les habitudes de recueillement et le calme intérieur. La pureté de l'âme est la plus sûre garantie de la rectitude du jugement : c'est la pensée religieuse qui seule révèle pleinement l'homme à lui-même. La religion, telle qu'elle se caractérise dans le christianisme, est une sagesse pratique qui prépare la voie à la philosophie théorique ; elle tend à rétablir l'harmonie dans les facultés, l'ordre dans les idées; elle imprime le besoin du perfectionnement inté-
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rieur, elle rattache le système entier de l'univers à celte haute conception de l'unité, qui est le pivot de toutes les combinaisons de la philosophie. Au reste , si la grande réformation philosophique opérée par Descartes ne suivit qu'à quelque distance la grande scission de la communion chrétienne, elle s'appuya cependant sur un principe analogue , car elle se fonda aussi sur le libre examen ; elle invoqua l'individualité des convictions, elle imposa à l'homme le noble devoir de chercher la vérité en lui-même et dans le sanctuaire de la conscience.
La révolution religieuse qui eut lieu au xvi" siècle contribua encore d'une manière très efficace, quoique indirecte , à la réformation des sciences philosophiques, en affranchissant ces sciences de l'uniformité d'enseignement àlaquelle elles étaient soumises dans toute l'Europe. Aussi longtemps que la philosophie restait asservie à la théologie et que l'enseignement théologique était gouverné en tous lieux par la même autorité et suivant les mêmes règles, il était impossible qu'il s'élevât des doctrines différentes, rivales, et qu'il pût ainsi s'établir des discussions sincères, propres à seconder les progrès de la vérité. Mais la séparation qui s'opéra entre les différentes communions chrétiennes, en même temps qu'elle affaiblit ou détruisit même le pouvoir absolu que le clergé et les ordres monastiques exerçaient sur toutes les branches de renseignement, permit aux con^
trées les plus éclairées de l'Europe d'obtenir des doctrines indigènes. L'Angleterre, l'Allemagne, la France, virent chacune s'ouvrir dans leur sein des écoles nationales, animées d'un esprit particulier, ayant leur caractère propre ; une émulation salutaire fut excitée ; de fructueux échanges eurent lieu ; les idées s'étendirent et se rectifièrent par les comparaisons; on prit l'habitude d'envisager les objets sous d'autres faces.
La révolution religieuse eut généralement pour effet immédiat d'agir avec une grande énergie sur la réformation des mœurs. Une extrême austérité pratique était le caractère distinctif de plusieurs sectes nouvelles; la corruption des mœurs était le reproche principal adressé à l'Église dominante par toutes les sectes dissidentes ; cette circonstance rendit à l'étude de la morale sa dignité et son importance, et servit encore sous ce rapport la cause de la philosophie, en lui rappelant sa plus noble destination.
Quel que soit le concours des événements qui, dans l'espace d'un demi-siècle , ont favorisé en tant de manières l'essor des lumières au sein de notre Europe, il ne faut pas oublier que déjà la vie intellectuelle tendait à se développer par sa propre énergie. Nous avons vu que, pendant la dernière période du moyen âge, les doctrines scôlastiques n'avaient cessé de rencontrer des adversaires plus ou moins hardis et déclarés, qui n'avaient point consenti à subir le joug universel, qui avaient
osé se permettre des doutes et même des critiques. Nous avons vu que les traditions du néoplatonisme, depuis Scot Érigène, avaient continué à circuler secrètement au sein des écoles; que les principes de Platon lui-même avaient encore pénétré dans quelques esprits, avaient surtout respiré dansle génie du Dante et de Pétrarque. L'influence de ces doctrines essentiellement expansives et fécondes ne pouvait manquer d'entretenir quelque chaleur et quelque mouvement partout où elle se faisait sentir, de rendre quelque énergie aux facultés actives et spontanées de l'intelligence, de porter à une marche progressive, en réveillant incessamment les images de l'idéal qui invitent au perfectionnement. Les systèmes des nominaux et surtout ceux des conceptualistes, quoique trop souvent dirigés vers de stériles argumentations plutôt que vers des investigations sérieuses , tendaient à ramener la philosophie au véritable point de vue pour l'étude des facultés de l'esprit humain. La controverse qui en était née avait mis au jour le grand problème de la légitimité de la connexion qui existe entre les notions et les choses, et, par conséquent, mis aussi en question le fondement sur lequel la scolastique avait établi tout son édifice, en réalisant à son gré les notions abstraites.
L'Italie d'ailleurs, par une heureuse exception, n'avait point vu , aux plus sombres époques , entièrement étouffés par la barbarie générale les
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souvenirs des âges plus favorisés du ciel. Le goût des éludes libérales s'y était ranimé de bonne heure avec l'amour de la liberté. Déjà le DanLe, Pétrarque, Boccace, comme autant de signaux éclatants, avaient successivement annoncé et promis des temps meilleurs, les avaient préparés par leurs Iravaux et leurs triomphes. Le Dante avait été, à quelques égards, pour l'Italie, ce qu'Homère avait été pour la Grèce; il avait été bien plus qu'un grand poète , il avait été le vrai précurseur, le héraut delà régénération intellectuelle. La muse de Pétrarque s'était instruite aux leçons de la philosophie morale, et lui avait en retour consacré ses accents. Boccace, révélant au moderne langage de l'Italie sa dignité et ses nouveaux destins, avait dirigé sur les mœurs et la société la sagacité d'un esprit observateur. A leur présence, l'Italie s'était trouvée comme émue tout entière par une juste admiration, par de glorieuses espérances.
Toutefois, il ne fallait rien moins que le concours des causes diverses dont nous venons de retracer le tableau, pour triompher de la résistance qu'opposaient des habitudes dès longtemps invétérées, et pour réaliser les étonnants progrès que les connaissances humaines ont obtenus pendant quatre siècles. Nous allons voir combien cette lutte fut opiniâtre , combien il fallut de temps et d'efforts pour ramener l'esprit humain dans de nouvelles voies. On n'y parvint point par une seule et môme révolution. La réforma-
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tien de la philosophie s'accomplit en diverses phases successives, elle s'opéra par des transformations variées ; dans chacune de ces phases, dans chacune de ces transformations, on peut démêler l'action prédominante de quelqu'une des causes principales qui viennent d'être énumérées.
La réformation philosophique dut embrasser et les doctrines et les méthodes ; le plus souvent elle porta séparément ou sur les unes ou sur les autres ; quelquefois elle les embrassa en môme temps.
L'érudition présida à la première phase, et cela devait être. En retrouvant les trésors de l'antiquité, on dut s'attacher avant tout à les remettre en lumière. On ressuscita tour à tour les systèmes des premiers instituteurs du genre humain; chacun d'eux obtint plus encore que des adeptes, des admirateurs passionnés; ils furent apposés les uns aux autres, on disputa sur leur prééminence. Les méthodes alors ne se distinguaient point des doctrines ; il ne s'agissait que de recueillir l'héritage des siècles : aux commentaires des Romains et des Grecs récents, vinrent se joindre les commentaires des modernes.
L'esprit d'invention, la noble passion des créations originales , vient présider à la seconde phase; malheureusement on se hâte de concevoir des systèmes; avant d'avoir établi des règles précises pour la direction de la science. C'est aux arts d'imagination qu'on paraît vouloir emprunter les
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exemples d'après lesquels on construit ces nouveaux ouvrages; le génie de la philosophie croit pouvoir consulter les mêmes inspirations ; il en conçoit une singulière hardiesse , mais il ne sait point se défendre d'une funeste témérité, il se laisse séduire au charme des conceptions arbitraires.
Plus tard, on entreprend la réforme des méthodes , car telle a été constamment la marche naturelle des choses. D'abord on ne s'occupe que des méthodes extérieures , des formes d'exposition. La présence des modèles du beau, soit en étudiant les écrits de la plus pure antiquité, soit en contemplant les chefs-d'œuvre du pinceau et du ciseau modernes, en ranimant et éclairant le goût, devaient faire désirer la réconciliation de la philosophie et des belles -lettres; mais, en se revêtant d'un costume nouveau, la science se préparait à recevoir les influences d'un nouvel esprit; les leçons du goût devaient la ramener à celles du bon sens.
On arrive ensuite à la réforme des méthodes intrinsèques de la science, des méthodes d'investigation ; et c'est alors que la véritable , l'essentielle réforme de la philosophie s'accomplit d'une manière aussi fructueuse que durable, La philosophie, qui avait donné si longtemps des lois aux autres branches des connaissances humaines^ qui est, en effet, appelée à être leur législatrice, s'instruit par l'exemple des sciences positives pour
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sortir de ses propres égarements et rentrer dans de meilleures voies. L'essor qu'ont pris les sciences physiques lui donne un avertissement salutaire, lui révèle dans l'art d'observer, d'expérimenter, de classer, le guide le plus prudent et le plus sûr pour les explorations de la raison. Les hautes combinaisons qui s'élèvent dans les régions du calcul , en même temps qu'elles donnent à l'entendement un juste orgueil, une confiance fondée dans ses propres forces, lui enseignent des préceptes rigides , lui font un besoin des coordinations exactes et rigoureuses. Ainsi deux voies diverses,, et en apparence contraires, s'ouvrent désormais pour les recherches philosophiques ; mais sans doute on s'essaiera à les réunir.
Enfin la réformation atteint l'essence même de la philosophie ; elle embrasse et les principes et le but de la science ; elle se propose de reconnaître et de déterminer ses légitimes prérogatives et les limites qui la circonscrivent. C'est dans les phénomènes de la conscience intime qu'elle cherche ces principes fondamentaux ; c'est dans l'utilité des applications morales et dans l'utilité générale qu'elle cherche ce but; c'est dans l'étude des facultés humaines qu'elle s'efforce de découvrir la nature et l'étendue des droits accordés à la raison.
Telles sont les révolutions diverses que la philosophie a éprouvées depuis le milieu du xV siècle jusqu'à la fin du xviii% et dont il nous reste à tracer
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le tableau. Ces révolutions, eu partie successives,
ont été en partie aussi contemporaines; il ne suffit donc point . pour les voir se développer, de parcourir simplement Tordre des temps; en les considérant aussi . il ne faut pas perdre de vue la destinée de renseignement établi, les résistances qu'il leur opposait dans sa lente décadence. De là, la difficulté qu'éprouve l'iiistorien à sous-diviser rigoureusement cette dernière période par des époques précises, si ce n"est celle que marquèrent l'apparition de Descartes et les circonstances dont fut accompagné ce brillant phénomène. D'un autre côté, la classification des écoles ne ]'>eut s'établir pour les temps modernes d'une manière à beaucoup près aussi déterminée et aussi positive que pour l'antiquité et le moyen âge. On rencontre moins chez les modernes ces corps de doctrines systématiquement constitués, qui rallient à eux une secte docile et fidèle, et qui se transmettent avec autorité des maîtres aux disciples. Dotés, comme ils l'étaient, d'un si riche héritage , l'éclectisme chez eux a dû prévaloir ; il a pris mille formes variées ; les opinions se sont beaucoup plus individualisées; les systèmes, en se multipliant, se sont dilTérenciés entre eux par des nuances moins tranchées. Les partisans eux-mêmes des principaux fondateurs des doctrines nouvelles ont conservé beaucoup plus d'indépendance dans l'adhésion qu'ils ont donnée aux opinions de ceux dont ils ont suivi les traces. Enfin nous trouvons
chez les modernes une distinction que nous n'avions guère rencontrée chez les anciens, du moins pour le même intervalle de temps , celle qui se fonde sur les seules conditions géographiques. L'Italie, la France, l'Allemagne, l'Angleterre, quoiqu'elles aient sans doute donné des sectateurs à tous les systèmes , ont cependant conservé chacune, à quelques égards, une philosophie indigène, ou du moins les doctrines philosophiques ont , chez les diverses nations modernes, pris une forme , suivi une direction qui dépendaient des mœurs , des institutions , de la disposition des esprits et des autres circonstances locales.
Au milieu des nombreuses difficultés qui semblent s'opposer ainsi à une classification exacte et simple des systèmes philosophiques parmi les modernes, nous nous efforcerons du moins de saisir et de faire ressortir les rapports plus étroits de consanguinité qui existent entre eux. Nous les distribuerons autant qu'il nous sera possible d'après leurs caractères les plus essentiels; nous nous attacherons surtout à découvrir et à suivre l'enchaînement des causes et des effets.
Les travaux des philosophes qui ont précédé Bacon et Descartes, quoique déjà assez voisins de nous , sont cependant encore assez peu counus , ou plutôt ont été assez promptement oubliés. Les ouvrages publiés depuis celte époque sont au contraire presque généralement entre les mains de ceux qui se livrent aux études philoso-
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phiques. L'historien ne saurait donc admettre pour les uns et pour les autres le même mode d'exposition. Pendant la première période , il doit encore retracer le tableau abrégé des opinions, souvent même faire revivre les textes ; il doit suivre la même marche que pour les auteurs de l'antiquité et du moyen âge. Mais , à mesure qu'on se rapproche du nôtre, l'historien n'est plus appelé à résumer avec le même détail des doctrines qui ne sont pas ignorées, si elles ne sont pas bien appréciées; il doit se borner à en bien faire ressortir l'esprit, à en déterminer les canictères et les influences.
En procédant de la sorte , l'historien de la philosophie s'expose sans doute à accorder plus de place à des doctrines déjà surannées , qui ont laissé moins de vestiges , qui ont moins d'attrait par elles-mêmes, et à s'étendre moins longuement sur celles qui, subsistant encore, occupent aujourd'hui les esprits. Mais l'intérêt de la science est le seul qui doive le guider ; ce sont les faits menacés de l'oubli qu'il doit s'attacher à en préserver ; ce sont les points demeurés encore obcurs qu'il doit chercher à éclairer.
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