‹ Histoire de la philosophie moderne, traduction française précédée d'une introductionChapitre 9 sur 15 · BLAISE PASCAL · texte numérisé non relu

BLAISE PASCAL

Son éducation. — Influence de Descartes sur ses idées. — Insuffisance de la philosophie naturelle. — Le progrès continu, caractère distinctif de la raison. — L*idée de Tinflui nous entraîne au delà de la science. — Notre science n*cst rien à l'égard de Tinfini. — La connaissance de rhomme, objet principal de Pascal. — Le Dieu dans rhomme. — Scepticisme mystique. — Antagonisme entre le corps et l'esprit, entre les sens et la raison. — La raison contredit le dogma-

• tisme, et la nature le scepticisme. — Foi à la nature, au cœur ou à la conviction immédiate. — Bassesse et dignité de Thomme. — Le mystère du péché originel. — Théodioée. — Pascal renvoyé à Thistoire et à Tautorité dans l'étude de Thomme. — Chemin opposé qu'il suit dans la connaissance du monde et dans celle de Dieu. — Entier abandon à Dieu. — Vues de Pascal sur la corruption complète de notre nature. — La morale est indémontrable. — L'amour du plaisir nous conduit. — La volonté ne peut se soustraire à la délectation de la grâce. — Défiance à l'égard des progrès de la raison. -- Autres opinions sceptiques; attitude de Pascal vis-à-vis de son

« temps.

Quoique les adversaires des jésuites, les jansénistes, comptassent parmi eux des hommes très-distingués, le seul qui de nos jours excite encore une attention générale est Biaise Pascal ; c'est que s^' il possédait le talent d^élever les débats do moment à la hauteur d'un intérêt durable. Né à Qer-

mont en 1 623, il se distingua dès sa jeunesse par les dons de l'esprit. Il appartenait à la noblesse parlementaire, et son père l'avait intéressé aux affaires qui relevaient de ses fondions ; mais ses éminentes facultés le poussaient aux recherches mathématiques et physiques, et il y fit les plus heureuses découvertes. Sa famille s'étant liée avec des jansénistes, adhérents de Port-Royal, ces relations éveillèrent dans son âme excitable une grande exaltation religieuse. Cette exaltation le déroba par intervalles à toutes les affaires profanes, à toutes les occupations mondaines. Tous ses sentiments recevaient une intensité particulière d'une maladie, dont il était atteint depuis sa jeunesse; elle l'avait mûri de bonne heure, et lui avait, à plusieurs reprises, causé de violentes douleurs ; en sorte qu'en toute sa vie il ne jouit que d'un petit nombre d'années de pleine et libre activité. Bientôt nous le voyons, ainsi que ses sœurs, dans les rapports les plus étroits avec Port-Royal, sans qu'il eût sacrifié à la règle et à la contrainte claustrales l'indépendance de son esprit. Lorsque le grand auteur dogmatique des jansénistes, Antoine Amault, eut succombé aux attaques de ses ennemis, Pascal fut chargé de transformer la victoire extérieure des jésuites en un triomphe intellectuel pour sqp parti. Ses LeUres provinciales, écrites avec le secours de quelques savants amis, sont des modèles de polémique brillante, qui ont plus d'une fois, dans notre littérature moderne, ouvert une nouvelle époque de style. Elles étincellent d'esprit, et se distinguent par une discassion en même temps

Î90 LIV'RE PREMIEB. — CdAPiTRE lY.

simple et intelligente, qui va an fond même de la chose, sans se plier aox formules de Técole, et à Texamen mécanique et roide de vieilles questions surannées. Elles soumettent les questions de théologie à la décision de l'opinion publique. Elles mettent hors de doute que ces questions n'appartiennent pas aux théologiens, mais doivent être tranchées par la communauté entière de rÉglise.L'indépentlance d^ esprit, qui s'annonçait dans ces lettres, poussait aussi Pascal à des recherches d'une portée bien plus générale. Les sentiments pieux et ascétiques, qui lui faisaient rechercher les souffrances du corps pour s'assurer les biens étemels, et lui étaient toute crainte du martyre, ne l'avaient pas toutefois amené à renoncer aux travaux scientifiques, dont son époque était préoccupée; il prétendait justifier devant le tribunal de la raison el l'esprit d'investigation son attachement à la religion chrétienne( 1 ). Il s'était fait dans cette vue un plan de recherches très-vaste, et avait jeté sur le papier beaucoup de fragments, qui se rapportaient à une apologie phi-

(1; Les Provinciale», lu p. 168. Amsterd. 1753. Les Janséniste*, nui ne se broailleat ni arec la fof ni avee la raison, et qui se saa^ot tout ensemble de la folle et rerreor. Pensées, a, p. 348. Si on ^looqiie les principes de la raison, notre religion sera absurde et ridiMile. Ib., p. 351. C'est le consentement de vous à Tqps-méme et la Toii constante de votre raison et non des autres qui yous doît fa^re croire. Ib., p. 387. — L'éqairoi|ue du mot raison conduit, il est Trai, Pascal âs'eiprimer d*une manière toute contraire dans qnelqoes passages. Ib.» p. 108; 352. — Je cite d'après la seule édition correcte et sincère : Pensées, Fragments et Lettres de Biaise Faseal, -pobî. par M. Prosper Faugére. Paris, 1844. S toI. (On sait que depuis la pnbllcatiott dii litre de M. RUter, il a paru une autre édition de Pascal, bien sapéricore a celle de H. Fangère, et Traiment définlIlTe, donnée par M. HaTet.;

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iosophiqoe et historique du christianisme. Ce travail est resté inachevé. Les dernières années de sa vie lui furent en grande partie dérobées par une recrudesceûce de maladie et par la reprise des persécutions contre les jansénistes ; elles furent troublées surtout par la douleur qu'il eut de voir les plus ?élés de son parti consentir une paix équivoque, malgré ses exhortations à supporter avec constance la persécution, et par la nécessité, où il fut réduit, d*improuver les concessions de ses anciens amis. Il mourut dans sa trenteneuvième année. Les fragments de ses Pensées furent publiés par* les jansénistes, mais avec des changements qui^en tempéraient la force. Les traditions sur sa vie lui font presque une auréole de saint, assez en harmonie avec sa foi aux miracles et l'ascétisme douloureux de sa vie maladive, mais qui contraste singulièrement avec les éclairs sains et splendides de son esprit.

Ses idées scientifiques ne forment pas un ensemble, il reste sur sa manière de voir plus d'une obscurité. Il en reste d'autant plus, qu'il n'a pas fait un usage régulier d'expressions techniques, et qu'il était plus enclin à s'attacher aux contrastes violents d'idées. Toutefois, la marche générale des siennes, leur liaison avec la philosophie contemporaine n'a rien d'équivoque. L'esprit de Pascal, exercé aux malhélualiques et à la physique, s'attache à la certitude que les sciences et l'expérience nous procurent sur la * i^ature, que la démonstration*géométrique nous donne sur les propositions mathématiques. Il n'accepte sur

S9S LIVRE PREMIER. — CHAPITRE lY.

ces choses aucune autorité pour guide (1 )• Il confesfie avec une grande franchise que les malhémaliqnes renferment des suppontions ; elles reposent sar des déAnitions verbales, lesquelles supposent des mots primitifs et indéfinissables ; mais si nous ne poovons pas donner de définition de Tespace, du temps, da mouvement, ni même de Tessence de Thonmie, Pascal s'inquiète peu de cette impossibilité; une méthode parfoite nous est refusée, il est vrai ; elle nous condotrait à l'infini ; mais la méthode que nous possédons est soutenue par la lumière naturelle (2). De même que Descartes, il se fie en ces matières à raperceptioo immédiate de notre esprit. Cette conviction, oà il est affermi par le progrès de la science moderne, le protéfSd contre le doute de Montaigne, qui a exercé une si grande influence sur le développement de ses idées. Il avait formé son style par l'étude de ce grand écrivain ; il attribuait à Tensemble de sa doctrine one haute valeur, et il se plait à répéter plusieurs de ses pensées (3). Mais il ne partageait pas ses doutes à regard des principes de la science ; il ne trouve à blâmer chez les philosophes que leur coutume d'appliquer ces principes d'une manière trop exdnsire, sans tenir compte des principes opposés (4). Parmi les philosophes anciens, il ne s'occape guère que d*Épictète. 11 faisait grand état de ses idées; il lesop-

(i) Peméeif n, p. SS.

(3) Ib. t, p. 04; 126, iqq.; «35; 157.

(S) V. l'Entretleo arec de Saqr. Pens,, t, p. S4S, sqq.

(i) Ib. n, p. 03.

posait à celles de Montaigne, et les considérait tons deux comme des types de directions contraires, qui ont lear origine dans les entrailles de la nature humaine, et qu'il faudrait étudier pour connaître la nature tout entière ainsi que pour échapper à ce qu'il y a d'exclusif dans la façon de penser de chacun de ces philosophes (1). Avec ces deux modèles des temps passés , Descartes est un des modernes qui ont arrêté son attention. Il adhère à ses idées sur beaucoup de points. Quoiqu'il trouve dans saint Augustin comme chez Descartes le principe Je pense , donc je suis, ce n'est pourtant, à son avis, chez le premier qu'une rencontre, tandis que ce principe, devenu celui d'une métaphysique, a porté chez le second tous ses fruits. Cette métaphysique lui parait, à la vérité, douteuse en plusieurs parties ; mais il n'en mécon* naît pas la puissance (2), et il en accepte les principes essentiels. La matière ne peut penser, elle est essentiellement différente de l'esprit pensant, la pensée immatérielle constitue l'être véritable de l'homme, mais aussi nous sommes enchaînés à l'automate physique ; voilà autant de propositions auxquelles il n'a garde de contredire (3). Il reconnaît de plus, d'accord avec Descartes, que les sens et l'entendementsont les prin* dpes de nos connaissances, que les sens ne connaissent que les effets, que l'entendement connaît les causes (4). Les preuves de l'existence de Dieu, telles

(1) V. TEntretien avec de Sacy.

(9) Pen$. i, p. 167, sq.

(3) Ib. I, p. 167, sq. ; n, p. 73 ; 85 ; 173.

(4) U>. I, p. 217; 324; ii, p. 47.

que Descartes voulait les déduire, ne lui paraissent pas, il est vrai, parfaitement sures ; elles ne sauraient, à son sens, convaincre que le croyant, et pour le croyant il est un nombre infini de preuves également fortes (1). Mais que Tidée de Tinfini soit en nous, et que nous cherchions nécessairement l'infini dans le petit comme dans le grand, c'est ce dont Pascal ne doute pas; il attache à cette idée autant d'importance que Descartes ; il considère sa présence en nous comme une merveille incompréhensible, que nous ne saurions assez admirer (2), Toutefois, c'est dans ses vues générales sur le monde physique que Pascal est le plus décidément cartésien. Ce monde est pour lui un au* tomate, dans lequel tout se réduit à des figures et des mouvements ; les corps ne sentent point , ils n'ont pas la puissance de se mouvoir (3). Il trouve la philosophie de Descartes trop audacieuse dans Texplication du détail de la nature. 11 révoque en doute Thypo* thèse de la matière subtile ; Descartes veut trop approfondir la science ; Pascal trouve ridicule de vouloir expliquer dans le détail comment la machine de l'univers est composée (4). Outre ces doutes relatife à la vérité des hypothèses cartésiennes /il est une raison plus profonde qui sépare ces deux philosophes. Car ces hypothèses fussent-elles vraies, Pascal estime que toute la philosophie naturelle ne vaudrait

(1) Ib. n, p. 115, sq.; 157.

(2) Ib.i,p. 139; 146.

(3) Ib. p. ICI, sq. Il eiprime cependant une fois le doute que les animaox soient des automates. Ib. i, p. 2*^3.

(4) Ib. j, p. 233 ; 509.

PASCAL. â9&

pas une heure de peine (1). Nous remarquerons ici que ses considérations philosophiques ont un but religieux. Mais, dans son opinion, les recherches physiques de Descaries ne servent en rien à ce but. De même qu'Aristole reprochait à Ânaxagore de faire intervenir Dieu dans sa physique comme une machine, Pascal fait un reproche à Descartes de ce que sa physique aurait pu se passer de Dieu; Descartes DC recourt à Dieu que pour mettre le monde en mouvement, après quoi il n'a plus rien à faire avec lui (2). Pascal n'est pas, au contraire, si pressé de se débarrasser de Dieu. De là son attitude en face de la philosophie de son temps.

S'il n'était préoccupé que d'étendre de plus en plus la science par la recherche des lois mathématiques et des lois de la nature, il ne se serait pas sans doute écarté en général du chemin frayé par Descartes. En effet, dans la science profane, il est voué sans réserve aux recherches mathématiques, et il voit en elles le modèle de toute science. Les démonstrations géométriqnes sont les seules bonnes, et ce qui ne leur ressemble pas n'a point de certitude (3). Ce qui passe la géométrie nous surpasse (4). Il voit dans cette car-

(1) Ib. i, p. 181. Descartes. Il faut dire en gros : cela se fait par figure et mouvement; car cela est vrai. Mais de dire quels et de composer la machine, cela est ridicule, car cela est inutile et incertain et t>énible. Et quand cela serait vrai, nous n*estimons plus que la philosophie vaille une heure de peine.

(9) Ib. X, p. 569.

13) Ib.^ p, 160; 170. Les géomètres seuls y arrivent, et hors de leur science et de ce qui Timite, il n*y a point de véritables démonstrations.

(^) Ib.^ p. 125. Ce qui passe la géométrie nous surpasse.

t» LTru nEMOL — CKâPinE IT.

Tv^re àc U sri/face Maibétnatjqoe eldesoD application à !a namr^ s'oxrrir une voie de progrès sans limite. Cest cx^ «fe ces nsnanpess qm suprennent souvent diez lui par kor Êaease^ qoe la nôson se distingue des dfets nature par le progrès oonlîna de son dé- Telirpetneot. E «xrpœe œ progrès ao doute émis par JI^ctÀizTie, si i>:<r? raisofi est antre diose que l*iDS* tinct dis animaux. Les abeîlles oonstniisaient, il y a iLîIie ans, leurs ceCules avec la même exactitude qu'aujoanllini ; nuis llnventioQ sctentffique progresse sans cesse* DOQ-sealefl^ent dans Tindividu, mais aussi dans rhomanité tout entière. Aus^ récuse*t-il Fautorite des andens dans la science; c'est nous, et non pas eux^ qui sommes les andens^ puisque nous sommes mûris par un plus grand nombre d'années de découvertes. Pascal voit dans ce progrès de notre raison la preuve que nous sommes faits pour l'infinité (1). Mais cette destination pour Tinfinité lui paraH nous transporter au delà des homes de la science, puisque nous ne pouvons en fin de compte rien comprendre que de fini, quelque loin que puisse aller notre progrès, ridée de rinfini est en nous; nous devons nécessairement nous y fier, y avoir foi; les mathématiques nous y ramenait sans cesse, par Tidée de Tespace infini, de la divisibilité infinie, de la série infinie des nombres.

(I) n. r, p. 97« sq.KcsI-cepit là traiter Indignemeat la raison de riMMUM et la BMlire Ml panlléte avee riMtiact des animaoi, poifqii*OB en Ole la prUwlpale dUMmot, qtà consiste en ce qae les effeU eu nlsonoeaient aogaiientent sans cesse» an llea qae riosUncI demeni» Imvjoiin dans an étet égal?... n B*en est pas de même de Thomme qai n*est prodail qae pour rinflnilé.

^jomme nous De pouvons comprendre Pinfini, nous x)mmes ramenés par lui à nous-mêmes. Nous nous Iroavons placés entre Tinfini et le néant, entre Tinfiniment grand et l'infiniment petit. Yoilà une vérité que nous déconvre la géométrie, vérité bien supérieure à lOQtes les autres vérités géométriques, et qui nous conduit bien au delà des bornes de la géométrie (1). Notre âme est jetée dans ce corps, où elle trouve nom«-. bre, temps, dimension. Elle raisonne là-dessus, et appelle cela nature, nécessité, elle ne peut croire autre chose. Mais le fini s^anéantit en présence de Tinfini, et devient un pur néant (2). Ainsi notre esprit devant Dieu. Le fini n'a pas de rapport à Tinfini; il ne Taccroit ni ne le diminue. Toutes les choses finies sont égales, comparées à l'infini. Placés entre Finfiniment grand et l'infiniment petit, nous ne pouvons nous tenir dans ce milieu. Nous cherchons l'infiniment grand et Vinfiniment petit dans l'étude des choses, nous ne pouvons trouver ni l'un ni l'autre. Que nous sert donc de savoir un peu plus, puisque le plus grand savoir luimême est égal au plus petit en face de Tinfini (3) ? Ainsi notre connaissance de la nature n'est rien; nous ne pouvons connaître une seule partie du monde

(1) Ib. T, p. 146, sqq.; u, p. 65, »q.

(2) Ib. n. p. 163. Notre âme est Jetée dans ce corps» où elle trooYe nombre, temps, dimension. Elle raisonne là-dessus et appelle cela na- ^re, nécessité^ elle ne peat croire antre chose... Le fini s'anéantit en présence de Tinfini^ et devient un pnr néant. Ainsi notre esprit de- TSQt Dieu.

(3} Ib. n, p. 71. Ce mllieo, qui noas.est édiu en partage, étant toujours distant des extrêmes, qu'importe que l'homme ait un peu plus d'iotelligenee des choses?... N*est-li pas toujours infiniment éloigné de ^viî... Uans la Toe de ces infinis, to«s les finis sont égaui.

sans connaitre le tout, et nous ne pouvons embrasser le tout (1 ) . Nous devons donc reconnaître notre néant ; les mathématiques nous conduisent à cette connaissance, en attachant notre pensée sur l'infini; voilà l'ignorance savante, que Pascal vante dans le même sens que Nicolas de Gusa ; la science doit nous instruire à fond de notre ignorance (2) ; c'est une faible raison que celle qui ne reconnaît pas que beaucoup de choses la surpassent; le naturel la surpasse déjà, combien plus encore le surnaturel (3)!

Il y a là des exagérations, comme nous pouvons le voir par d'autres passages de Pascal lui-même ; elles peuvent être considérées comme une indication des précautions à prendre contre une application irréfléchie des idées mathématiques aux recherches philosophiques. Pascal n'évite pas plus que Descartes la confusion de l'infini et de rindéfini. 11 échappe toutefois dans une certaine mesure aux conséquences de ses exagérations, en s'appliquant à la considération de l'homme et de la vie morale; bien que cette étude appartienne au fini, il ne pouvait néanmoins la regarder comme complètement vaine. Il déclare avoir renoncé aux sciences abstraites, aux mathématiques, pour se vouer à l'étude de l'homme. La morale lui parait bien supérieure à la connaissance des choses extérieures (4). Il ne croit pas que, <X)mparée à la morale,

(I) Ib., p. 67 ; 72.

(3) Ib.i,p.fSl;216.

(3) Ib. n, p. 347.

(4) Ib. i,p. 19S. sq.La fdence des choses extérieores ne me eoiu<H lera pas de rignoraace de. la norale ao temps d'alQicUoD; mais b

a physique de Descartes vaille une heure de travail. I distingue en ce sens deux sortes d'esprit, Pesprit le géométrie et Tesprit de finesse ; on acquiert le prenier par une direction particulière de son attention, ît l'on avance alors par des démonstrations certaines, nais c'est un esprit grossier; le second se trouve au [x>ntraire dans tous les hommes ; seulement on ne le caltive pas assez ; il ne repose pas sur des démonstrations, mais sur le sentiment (1). Or cet esprit de Qnesse lui montre encore dans Thomme fini Tinfini. L'homme est un paradoxe; il surpasse infiniment rhomme; il faut donc qu'il interroge Dieu (2). Pascal en vient alors à douter que F infinité mathématique soit la véritable infinité (3) ; car il lui est démontré que nous ne devons pas chercher notre Dieu dans la nature, le concevoir comme auteur des vérités géométriques et de Tordre des éléments ; c'est là le Dieu des païens et des épicuriens ; c^est le déisme, qui ne vaut guère mieux que l'athéisme ; le Dieu des chrétiens au contraire est le Dieu d'Abraham, d'Isaacet de Jacob, qui a pitié de la misère de l'homme, qui le remplit de consolations et d'amour (4). La foi à ce Dieu élève rhomme au-dessus de son néant; il est une partie du tout, de l'infini ; il y a part, il est aimé par lui ; tout 6st un, en ce sens, comme dans la trinité (5). Chacun

science des mœnn me consolera toujours de rignorance des choses ez<térieures.

(1) Ib. 1, p. 419, sq.

(2) Ib. n, p. 104.

P) Ib, I, p. 201.

(4) Ib. II, p. «10; 535.

(&) Ib.ii, p. 579. Adbcrens Deo mens spiritos est. On s'aime parce

9it liTKE PSEHOOL ^ OBAPIIBE lY.

peut jouir, sans partie el sans envie, do souverain bien, de llnfini véritable (1 )• Ce qui est inccMopréhensiUe n'en est pas moins vrai. Notre esprit est faible; comment ponmit^l avoir la lânérité de mesurer sar la portée de son intdligçnoe l'infinie miséricorde de Dieu? Dien peot se oommoniqaer à nous; sa toutepuissance n'a diantre limite qae ce qoi est contradictoire avec sa toute-puissance; il ne peut se commoniqner à nous tout entiw (2).

Quoique ces idées ne sment pas assez développées pour être parfaitement claires , elles sont toutefois le fi»dement de l'oppositi<m qui éclate dans les vues de Pascal, entre les principes scientifiques des mathématiques et la vérité supérieure, qu'il voudrait acquérir à rhomme et à sa vie morale. Cette opposition est la source de son scepticisme. H partage ici la plus grande partie des idées de Montaigne, et à peine peuton dire qu^il ait surpassé son modèle. Il trouve vrai' ment philosophique de se jouer de la philosophie (3). La vraie morale doit aussi se moquer de la morale (4). Seulement son scepticisme est moins pratique et plos mystique que celui de Montaigne. Quoiqu^il sàt mieux distinguer que Montaigne la raison de la nature, il n'aurait pas voulu tout soumettre à la raison,

qu'on ei t membre de Jésns-Chrif t. On aime Jénis-Cliiisl parée qu'il est le corps dont on est membre. Tout est un. L'un et l'autre, comme les trois personnes.

(1) H). II. p. 125.

(3) Ib. n, p. 149; S7i.

(5) Ib. I, p. 159.

(4) lb.i,p. 151.

afin de réserver ce qne la religion a de myslérie^ix (1 ). A cet égard, il fait la guerre même à la raison, encore qu'il ne s'agisse qne de la raison finie de Thomme. Elle ne peut rien savoir de Dieu, ni s'il est, ni s'il n'est pas ; mais il nous faut choisir entre les deux thèses; nous y sommes poussés par notre volonté, qui De peut éviter de décider sur le bien et le mal, sur la régie de notre vie et sur notre avenir ; il faut donc nous décider contre la raison (2). La raison n'est prise ici sans doute que dans un sens étroit, par opposition de la faculté de connaître à la volonté, et les équivoques de cette espèce jouent, généralement un certain rôle dans les idées sceptiques de Pascal. 11 a appris de l'école cartésienne à donner une grande importance à l'opposition de Tesprit et du corps ; il confond aussi, à son exemple, esprit et raison, corps et sens, et Topposition qui existe entre eux lui sert à les mettre l'on et l'autre aux prises. La raison devrait nous fournir un critère de la vérité ; mais elle se laisse mener par les sens (3). Les sens et la raison doivent nous instruire ; mais ils ne sont pas purs ; ilsise donnent le change réciproquement (4). L'homme ne peut se tenir dans la pensée pure ; il a besoin de la passion (5). Nous ne sommes pas seulement esprit, nous sommes aussi corps, et c'est pourquoi notre conviction ne repose pas seulement sur la démonstra-

0) Ib.i, p. 59; n,p. 348.

(2) Ib. u, p. 165, iq.

(ô) n». I, p. 324« {4) Ib. M, p. 47.

(5} Ib. I, p. 105, fq.

tioo (1 )• Gomposésde Tun et de l'autre, nous ne pouvons pasconnaitre le simple ; de là vient que les philosophes parlent des choses corporelles, comme si elles étaient spirituelles; des choses spirituelles, comme si elles étaient corporelles. Nous ne pouvons comprendre ni le corps ni Tesprit dans leur puieté, encore moins Tunion de Tun et de l'autre (2). Ainsi que nous l'avons remarqué, Psacal ne doutait pas à la vérité, comme Montaigne, des principes de la science; mais, en dépit de sa doctrine de la différence essentielle de la nature et de la raison, il incline à ramener U>ute notre science à l'expérience et à Tinslinct (3). Les principes mêmes des mathématiques , quMl attribue ailleurs à la raison, sembleraient parfois issus d'un sentimenl naturel, auquel il n'attribue pas du reste une pleine certitude ; car les doutes exagérés de Descartes ne lui paraissent pas sans fondement. Ainsi toute certitude ne repose, selon lui, que sur la foi et sur la révélation. Il faut que la nature nous soutienne, autrement nous ne parviendrions jamais à la certitude. D'où suit qu'après tout Pascal serait tenté de se fier, à peu près comme Montaigne, plus à la nature qu'à la raison. On dirait que, dans cette confiance, il veut se main-

Ci) Ib. a, p. i74.

(2) Ib. n, p. 73, sq.

(5) Ib. I, p. 226.

(4) U). n, p. 100, tq. Les principalei forces det PjrrrhOBieM soai qne nous n^avoDs aacane cerlitude de la Yérilé de cea priBdpes bon U foi et la révélation, sinon en ce qae nous lea sentons Datorefleaieil eo nous. Or ce sentiment natnrel n'est pas nne prevre eonfalneanle de leur yérilé, pnisque n'y ayant point de certitade bon lé foi, sirhoBBe est créé par oBDieo bon, etc. Ib. p. 108.

tenir entre le dc^matisme et le scepticisme. Par dogmatisme, il entend la science qui suit la démonstration. Mais la raison ne peut pas tout démontrer ; ses démonstrations la conduiraient à Tinfini ; il faut qu'en définitive elle se réfugie dans la foi aux principes ; nous avons une impuissance à prouver , invisible à tout dogmatisme ; d^autre part nous avons une idée de la vérité, invincible à tout scepticisme. La nature soutient la raison impuissante à démontrer, et Tempêche de tomber dans le scepticisme. La nature confond lespyrrbonienSy et la raison confond les dogmatiques (1). Maison ne se trompera pas à cette position impartiale que Pascal voudrait garder ; elle n'est autre chose qu'un scepticisme qui tient la balance égale entre l'affirmation et la négation. Ce scepticisme est conçu en vue de recommander la foi, qui seule a le droit d'affirmer. Pascal se tient en défiance contre la raison, afin de se ranger du parti de ce qu'il appelle nature, sentiment, cœur. La raison a, selon lui, bien moins de force que le sentiment ; la raison réfléchit longtemps, mais il faut d'abord qu'elle se rende ses principes présents, et, comme elle ne le peut pas toujours, elle tombe en confusion ; le sentiment, au contraire, décide en un instant et est toujours prêt à agir. Il faut donc appuyer notre foi sur le sentiment (2).

(1) Ib. n, p. 09; p. 105, §q. La natore sooUent la raison impuissante, etrempéche d'eitra vaguer Jusqu'à ce point... La oaiure confond les pyrrhoniens, et la raison confond les dogmatiques.

(^] Ib. XI, p. 176. La raison agit avec tant de lenteur et avec tant de Taes sur tant de principes, lesquels il faut qui soient toujours présents, ^Q'à toale heure elle s*assoHpU et s*égare, manque d*avoir tous ses principes présents. Le sentiment n'agit pas ainsi ; il agit en un instant, et

CeA ie ooev qui semA I%a^ ci mm h raison;

OsTCiii jfcsa dûrBMeMpM- là œ que Pascal oUend par ooeor d par fwtiÎMmt aatînd. D bit rqiosersa fc azT «se ooaTJcâaa Immt i iî it e- Or, il en résalleqa il cDBsiiîrTe coDiMe afifS^écB par le ooenr el par le seoti- WÊBDi saXaral des cko^très^difereot^ Cest le cœur q;À d:qs dil qoe ikiib ae r^oas poiol ; lœ principes xL^iLêmaiîqDes se senkïit par le ranr. Pascal ne fail pas drrapiLÎe de Mfître le ooenr, entendu dans œite aciDefôan larae, en panilit^ a^ec llnstîncL Toute ocTt^taie en enaise; la imom» an contraire, pourrait se tiûr^. 9 dn bûbs nons n avions jamais besoio «ftue, et qi»e DC«t& potssx^s toni comprendre par le aaecTH le secùzïeni Jî . Pascal conJRmd id des e^ oes irès-«515êreQ)es deccnilnde; cette connaissance dcs prâôpes par lecowr k met tont an pins en rapport avec le dieadfspaj0ns,aiccnndien delà naliire et des f dnripes ^fâunetz^qu»; le IKea des duréùens iK^csesl coGna Xiiike toot antre manière; mais c*est ce doQt Piieal De lkntj:ia$ciî)Qiple, bien qu'il reconnais

Tailleurs que nous devons être conduits dans la teti* ;ioD par une autre sorte de certitude que dans la ideoce (1). D'un homme qui, comme Pascal, savait )i bien distinguer la raison de la nature ; d'un homme :x)nvaincu comme lui que Dieu ne fait pas violence, nais qu'il se démontre efficacement et avec douceur sn toutes choses, selon leur espèce , qp'il met par [xmséqnent la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce (2) ; d'un tel homme, disje, on eût pu attendre quUl comprit que la raison n'a pas moins d'e part à la connaissance des principes qu'à celle de leurs conséquences; car celles-ci sont connues aniquement par le développement, par le progrès de la raison ; il aurait dû voir que l'instinct ne peut effectuer le progrès dans la foi, et que Dieu ne peut 3pérer dans l'homme raisonnable que selon les condilions de la raison. Les distinctions de Pascal sont donc évidemment et radicalement défectueuses, et il n'a pu se dérendre assez contre la tendance qui pousse toute son époque à donner plus à la nature qu'à la raison. Toutefois il ne se livre pas non plus complètement à la nature. Son objet essentiel est après .tout d'arri- ^eràla connaissance de Thomme. Or il trouve chez l'homme la nature en lutte avec la raison, et c'est ce lui dénonce, à ses yeux, une corruption de la nature par la nature même (3). Dans la considération de

(1) Ib. n, p. 5.

(2j Ib. II, p. 178. La conduite, de Dlea, qui dispose toutes choses irec douceur, est de mettre la religion dans Tesprlt par les raisons, et tans le cœnr par la grâce.

(^) Ib. n, p. 589. La nature est corrompue par la nature même.

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