‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 10 sur 35 · LES CAUSES PREMIÈRES : LAME ET DIEU · texte numérisé non relu

LES CAUSES PREMIÈRES : LAME ET DIEU

Non seulement Cabanis ne peut pas expliquer la vie morale par les impressions de l'organisation, mais il ne peut pas expliquer par là la vie physique elle-même. Il nous parle quelque part de mouvements que le cerveau produit, non pas par suite d'impressions reçues, mais en vertu de son activité propre, et de mouvements qui résultent, non de modifications éprouvées par les autres organes, mais de leur simple développement. N'est-ce pas avouer que le système qui dérive la vie uniquement des impressions reçues, des mouvements imprimés, pèche par la base? Il y aurait donc dans rhomme vivant, à s'en rapporter à certains passages du livre de Cabanis, un principe d'activité qui, non seulement ne viendrait pas des impressions, mais les précéderait, qui non seulement ne naîtrait pas de l'organisation, mais la produirait

< Bossuet, Cotm. de Dieu et de soi-même. chap. v, 9.

en opérant sur une matière primitivement amorphe. Ce principe actif que Cabanis juge nécessaire de joindre aux éléments matériels, pour rendre compte de l'organisation et de la vie, qu'est-ce que c'est ? Le livre des Rapports ne répond pas très nettement à cette question. Il nous apprend que, suivant Cabanis, il y a dans l'organisme un principe inconnu que la nature a fixé dans les germes ou répandu dans les liqueurs séminales, mais il ne nous dit pas si ce principe est une simple propriété ou un être véritable. Il ne nous le dit pas, sans doute parce que l'auteur ne le savait pas et que ses idées, sur ce point, étaient encore indécises et Ilottantes. Plus on lit, en eflet, le livre des Rapports^ plus on s'aperçoit qu'il y a là deux tendances qui se combattent et que Cabanis n'était point parvenu à mettre d'accord, la tendance de son siècle et celle de son éducation première, la tendance à tout expliquer, comme d'Holbach, par la matière et l'organisation, et la tendance à tout expliquer, comme Stahl, par l'àme et la vie.

Si la tendance matérialiste et la tendance animiste se balancent dans le livre des Rapports, celle-ci prend tout à fait le dessus dans la dernière production de Cabanis, dans sa Lettre sur les causes premières^ qui fut écrite en jSo5, trois ans avant sa mort. Il ne faut point y voir, comme on l'a fait quelquefois, une rétractation inspirée par des motifs peu avouables — le caractère si élevé de l'auteur suffirait pour exclure une telle supposition, — mais le simple résultat de l'évolution naturelle

d'un esprit distingué. Là Cabanis déclare en propres termes et de la manière la plus catégorique qu'il ne faut point regarder le principe vital, qui anime tout le corps vivant, comme le résultat de l'action des parties, ni comme une propriété attachée à la combinaison animale. C'est, dit-il, un être réel, une vraie substance, qui imprime aux organes leur mouvement, qui tient liés leurs éléments et qui, en se retirant, les abandonne à la mort et à la dissolution. Il est impossible de professer plus positivement le stahlianisme et de rejeter plus formellement l'organicisme et le matérialisme.

La physiologie générale de Cabanis s'accorde parfaitement avec sa physiologie humaine; le mécanisme matérialiste lui paraît aussi incapable d'expliquer l'univers que d'expliquer Thomme, de rendre compte du grand monde que du petit. Ici encore, il rompt avec les doctrines de son temps; sa pensée s'élève jusqu'à l'esprit universel qui meut la matière, comme il se plaît à le dire, et en vivifie la masse profonde.

Mens agitât molem et magno se corpore inîscet.

Comment Cabanis, qui n'admettait pas plus que la plupart de ses contemporains les idées rationnelles et absolues, s'est-il élevé jusqu'à une cause première, souverainement intelligente? Il s'y est élevé parce qu'il a conservé en lui quelques-unes de ces idées à son insu. Ce philosophe, en effet, qui proclame si souvent que la recherche des causes finales est puérile, quand on l'applique aux petites

choses, n'hésite pas à en reconnaître la légitimité, des qu on l'applique à un ensemble un peu étendu et qu'on se place à une certaine hauteur. Pour nous empêcher de conclure de l'ordre du monde à la sagesse de sa cause, il faudrait, suivant lui, changer les lois de notre esprit et nous donner une autre raison-, car, d'après les lois de notre esprit et les lumières de notre raison, là où nous voyons des phénomènes coordonnés de manière à produire des résultats que les plus savantes combinaisons ne produiraient pas, nous jugeons nécessairement que ces phénomènes sont dus à l'action d'une cause intelligente. Malgré quelques déclamations contre les causes finales, qui étaient comme un dernier tribut payé à l'esprit de son temps, Cabanis finit donc par les admettre, comme Newton et Leibniz. Il dirait volontiers, avec le premier, que celui qui a fait l'œil, devait bien connaître les lois de l'optique, et, avec le second, qu'expliquer mécaniquement, ce n'est pas expliquer; que c'est confondre les instruments et les conditions avec la véritable cause, qui est l'intelligence. Il déclare, en eilet, que, lors même que nous découvrons la cause mécanique des phénomènes qui nous avaient le plus émerveillés, nous ne sommes pas encore satisfaits : nous comprenons que la difficulté n'est que reculée. Après nous être expliqué ces phénomènes par les propriétés des corps, nous cherchons la raison de ces propriétés mêmes et surtout celle de leur action si bien combinée et, de proche en proche, nous arrivons nécessairement à une volonté intel-

ligente : d'ailleurs, comment concevoir, dit-il, qu'une cause dépourvue d'intelligence puisse en donner à ses produits? J'aimerais autant croire, ajoute-t-il après Bacon, à toutes les rêveries du Talmud qu'à l'inintelligence de la cause première. Non content de regarder comme vraisemblables au plus haut point l'existence d'un principe hyperorganique et celle d'un principe hypercosmique, Cabanis est porté à croire que le premier de ces principes, l'àme, le principe vital — qu'on l'appelle comme on voudra — ne périra pas avec le corps et qu'il conservera toujours son moi, c'està-dire le sentiment de lui-même. Il se fonde pour cela, d'une part, sur Timpossibilité où nous sommes de prouver que la dissolution des organes entraîne l'anéantissement de la cause inconnue qui les anime; de Tautre, sur les tendances de notre nature, qui aspire à une vie nouvelle, et sur les perfections divines, qui doivent nous la faire espérer. Les gens de bien, suivant la belle expression que Platon met dans la bouche de Socrate mourant, doivent donc prendre confiance dans la mort ; car elle ne peut leur procurer que du bien. Mais ils doivent aussi, ajoute noblement Cabanis, prendre confiance dans la vie; car il n'y a point, dans la vie, de douceur comparable à celle qui accompagne la pratique de la vertu. Inspirons-nous donc des leçons et des exemples de ces stoïciens, dont la doctrine a été l'occasion de cette lettre ; sachons nous pénétrer de ces principes religieux et moraux, qui leur faisaient voir dans chaque être humain un agent, un serviteur

de la première cause, concourant avec elle à l'ordre général de la société, au bien de l'univers, et trouvant dans cette conformité de sa volonté avec celle de l'ordonnateur suprême, sa perfection et son bonheur tout ensemble. Sachons, en présence des exemples corrupteurs, des succès scandaleux, des malheurs immérités, qui sont inséparables des grands bouleversements sociaux et qui renversent les principes de la morale dans les âmes flottantes et les ébranlent même dans les âmes les plus fermes, sachons imiter ces hommes sages entre tous, qui cherchèrent toujours la règle de leur conduite au dedans, non au dehors, dans leur conscience, non dans l'opinion, et auxquels le sentiment de leur dignité morale fit toujours dédaigner les biens et les maux d'un ordre subalterne et inférieur.

C'est ainsi que l'àme apparaît à Cabanis comme distincte des organes auxquels elle est unie et comme déterminant leurs mouvements divers; c'est ainsi qu'il aperçoit, au-dessus du monde des corps, la suprême raison de leurs combinaisons savantes et variées, la cause première intelligente et voulante sans laquelle l'univers est une énigme inexplicable; c'est ainsi qu'il entrevoit, par delà cette vie, une vie nouvelle, vers laquelle l'être humain se sent attiré, non seulement par le désir vulgaire de sa survivance personnelle, mais encore par le noble besoin d'y retrouver ceux qu'il a aimés et d'y voir la grande loi de justice réalisée dans sa plénitude; c'est ainsi enfin que la vie de chacun de nous prend pour lui un autre sens que pour

Helvétius ou Volney. Au lieu d'être à ses yeux un tout dont l'individu doit s'occuper exclusivement, elle n'est qu'un fragment d'un tout plus vaste avec lequel il doit la coordonner.

Ainsi, non seulement le matérialisme, exprimé dans plusieurs endroits du livre des Rapports, n'explique pas les choses, mais Cabanis a senti luimême qu'il ne les expliquait pas. Il a été obligé de sortir du matérialisme et de passer au spiritualisme, à un spiritualisme qui offre plus d'une imperfection, mais enfin à un spiritualisme véritable, pour rendre compte de l'homme et du monde d'une manière raisonnable et plausible K

Cabanis ne fut pas le seul plwsiologiste du temps de la Révolution, qui mêla l'étude de l'homme moral à celle de l'homme physique. D'autres, parmi lesquels il suffit de citer Pinel et Bichat, entrèrent dans la même voie, sans toutefois s'y engager aussi avant.

Pinel (1745-1826), dont le nom est aussi cher à l'humanité qu'à la science, ne se borna pas, en effet, à briser les chaînes des aliénés et à les soustraire aux traitements barbares qu'on leur infligeait à son époque, il publia son Traité mcdicophilosophique de V aliénation mentale (i 791), sa Nosographie philosophique (1798) et six Mémoires sur la folie (1798- 1801), qui devaient produire toute une révolution dans la science de l'homme, en inaugurant dans le monde la psychologie morbide.

' V. Franck, Dictionnaire philosophique, art. Cabanis.

Il reçut les éloges qu'il méritait de Destutt de Tracy, qui saluait en lui un disciple de Condillac et un précurseur de l'idéologie, ainsi que de Maine de Biran, à qui rien n'échappait de ce qui avait trait aux rapports du physique et du moral ^

Quant à Bichat (1771-1802), qui a été un physiologiste si éminent, il n'appartient à la philosophie que par quelques vues sur la vie, sur la sensibilité et sur la contractilité, et ces vues, si remarquables qu'elles soient, prêtent le flanc à plus d'une objection : « La vie, dit-il, est l'ensemble des fonctions qui résistent à la mort. » On a fait observer, non sans raison, que cette définition célèbre est loin d'être irréprochable : elle nous représente la vie comme un simple principe de résistance, tandis qu'elle est avant tout un principe d'action. Bien loin, en effet, de se borner à défendre le compose vivant contre les assauts qui lui viennent du dehors, elle le développe et le meut -.

Non content de définir la vie, Bichat la divise, en s'inspirant de Buffon, en deux espèces qu'il appelle vie organique et vie animale. La première est commune au règne végétal et au règne animal, tandis que la seconde, comme son nom l'indique, est particulière à ce dernier. Il distingue également une sensibilité organique, qui se manifeste seulement sur certains points du corps vivant, par des sensations en quelque sorte insensibles, parce

< V. Tracy, Idéologie, chap xv, et Biran, Influence de

V habitude, p. 149.

3 V. Flourens. La vie et l'intelligence.

qu'elles n'arrivent pas jusqu'au centre cérébral, et une sensibilité animale dont le propre est d'agir sur l'animal tout entier, parce qu'elle modifie le cerveau et se manifeste à la conscience. Enfin, il admet à la fois une contractilité organique, principe des mouvements inconscients, et une contractilité animale, de laquelle il dérive tous les mouvements sentis, qu'ils soient volontaires ou qu'ils ne le soient pas.

La théorie des deux vies conçue par Bichat ne manque pas d'analogie avec celle des deux ordres de facultés, à laquelle Biran arrivait dans le même temps. Ce dernier en fait lui-même la remarque, tout en protestant qu'il ignorait la théorie du grand physiologiste, quand il conçut la sienne : « La distinction que fait Bichat, dit-il, des phénomènes de la vie générale en deux grandes classes dont il rapporte Tune à ce qu'il appelle la vie organique, l'autre à celle qu'il nomme la vie animale, correspond à la distinction que j'avais moi-même établie entre les facultés passives et les facultés actives'. » Plus loin, Biran reconnaît la même analogie entre les vues de Bichat, soit sur la sensibilité et la contractilité organiques, soit sur la sensibilité et la contractilité animales, et ses vues propres. Plus tard cependant, il regrettait que Bichat n'eût pas scindé ce la contractilité animale en deux espèces.

< Note (encore inc'dite) adressée au citoyen fî..., auteur des deux premiers extraits sur les ouvrages de MM. Bichat et Buisson, insérés dans le /*'' volume de la Bibliothèque médicale.

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celle de l'instinct et des passions, qui est entièrement subordonnée à la vie physique, et celle de la volonté proprement dite, qui n'est soumise qu'au choix libre et éclairé de Tintelligence ». Il aurait ainsi distingué, dit-il, comme la science l'exige, de la vie purement physiologique, la \ie morale, qui constitue notre vraie valeur et d'après laquelle on nous juge et on nous qualifie.

Malgré ces réserves de Maine de Biran, qui ont bien leur importance, ce n'est pas un médiocre honneur, pour un physiologiste comme Bichat, de s'être rencontré, sur un point de philosophie, avec le philosophe le plus profond et le plus autorisé de Tépoque.

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