IDÉOLOGIE PHILOLOGIQUE OU PHILOSOPHIE DU LANGAGE
Formation iic la ponscc et du langage. — Perfectionnement de la pensée
■et du laiignije.
F G li M ATI ON I)i: LA PENSEE ET DU LANGAGE
Non content d'étudier les idées, Destutt deTracy avait étudié les signes; non content de traiter de la pensée en général, il avait traité de l'habitude, qui a sur elle une action si profonde. Mais les développements auxquels il s'était livré sur ces deux grands sujets, ne les avaient pas épuisés et appelaient des développements ultérieurs. La classe des sciences morales le comprit et mit successivement au concours les deux questions suivantes : Déter^ miner rinjluence des signes sur la formation des idées, et déterminer Vinfluence de l'habitude sur la faculté de penser. Il en résulta deux beaux et sa-
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HISTOIRE DE LA PHrLOSOPHir
PENDANT LA RKVOLUTION.
vants mémoires, qui furent appréciés comme ils devaient l'être par Tlnstitut, et qui révélèrent au monde philosophique le nom de Marie-Joseph de Gérando et celui de Maine de Biran.
De Gérando * était simple soldat à Colmar, dans un régiment de chasseurs, où il s'était engagé, et venait de se fiancer à une noble Alsacienne qu'il avait connue à Tubingue, quand l'Institut mit au concours la question de l'influence des signes. Il se mit aussitôt à l'œuvre et ne tarda pas à adresser à la savante Compagnie un mémoire soigneusement rédigé, dont il devait faire peu après l'ouvrage en quatre volumes que nous possédons. Il obtint le prix, qui consistait en cinq hectogrammes d'or (1667 francs), et fut autorisé à quitter le service et à résider à Paris, où il se livra à d'autres travaux importants et où de puissants protecteurs l'aidèrent à faire son chemin. On sait, en effet, que cet esprit actif, ce travailleur infatigable, inaugura parmi nous l'histoire de la philosophie ; qu'il composa d'excellents ouvrages de droit administratif et de morale, de philanthropie et d'éducation, et qu'il fut à la fois un des plus habiles administrateurs de Napoléon et une des lumières du Conseil d'Etat -.
De Gérando divise son ouvrage en deux parties. Dans la première, il traite une question tout ex-
* Né à Lyon, le 29 février 1772, mort h Paris, le 10 novembre 1842.
2 Voir, sur Gérando, notre ouvrage intitulé : Spiritualisme et libéralismey p. 1 60- 180. Perrin, 1887.
périmcntale, celle de l'influence que les signes exercent sur la pensée; dans la seconde, il aborde une question toute rationnelle, celle de l'influence que le perfectionnement de l'art des signes pourrait exercer sur l'art de penser. C'est là, suivant lui, un sujet plus vaste qu'il ne le semble au premier abord. D'un côté, en effet, les signes enveloppent de leur influence toutes les facultés de notre esprit et se mêlent à toutes ses opérations ; de l'autre, la question du perfectionnement de la pensée humaine embrasse toute l'étendue de nos connaissances. Il y a donc là, sous l'apparence d'une question spéciale à résoudre, toute une philosophie à constituer, où l'étude de l'esprit et celle du langage s'éclairent et se complètent mutuellement.
C'est par l'étude de l'esprit que de Gérando commence. Tout en admettant, comme les sensualistes, que toutes nos idées dérivent des sens, il fait déjà intervenir l'activité dans la plupart de nos opérations mentales et parle déjà la langue des spiritualistes. Ainsi, il distingue très bien la perception, qui implique l'activité, de la sensation, qui ne suppose que la passivité : « Apercevoir et sentir, dit-il, sont deux choses si distinctes, quoique simultanées, que souvent nous apercevons mieux lorsque nous sentons moins vivement... En recevant la sensation, nous semblons n'être que passifs; en l'apercevant, nous commençons à exercer notre activité. » On croirait déjà entendre l'auteur des Leçons de philosophie. On le croirait encore mieux, en lisant les lignes suivantes, où l'attention
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est si bien distinguée de la sensation : « L'attention est Tacte de l'esprit qui se fixe sur un objet pour l'apercevoir. Ainsi , l'attention vient de nous, comme la sensation vient du dehors. » De Gérando remarque, en outre, que, si la sensibilité modifie l'attention, celle-ci la modifie à son tour : Nos peines et nos plaisirs, dit-il, ne nous aflectent qu'en raison de l'attention que nous leur donnons. Ce n'est pas seulement sur la perception et l'attention, c'est encore sur la conscience et la réflexion que de Gérando s'exprime aussi correctement que les purs spiritualistes vont bientôt le faire : « Telle est, dit-il, la nature de cette précieuse et admirable lumière de la conscience que, non seulement nous apercevons que notre moi est modifié, qu'il l'est d'une manière agréable ou désagréable, mais que nous sommes aussi capables d'apercevoir nos propres jugements, toutes les opérations de notre esprit, comme tous les actes de notre volonté. L'attention, en tant qu'elle s'exerce sur les perceptions qui servent d'objet à la conscience, prend le nom de réflexion; car elle réagit alors sur ellemême K »
De Gérando traite ensuite de la mémoire et de l'association des idées. Non seulement il décrit ce dernier phénomène comme Dugald Stewart et les autres philosophes écossais, mais il l'explique comme Hartley : il appuie sa théorie sur la psychologie et la physiologie tout ensemble. Il fait plus,
1 Des Signes^ t. I, p. i8.
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il ramène toutes les lois de l'association des idées à trois, comme le fera un jour Stuart Mill, et en comprend aussi bien que lui l'immense importance : (( Simultanéité, succession, analogie, voilà les trois principes divers sur lesquels se fonde la liaison mécanique qui détermine l'apparition et le retour des idées de notre esprit... Il y aurait une foule de choses curieuses à remarquer dans les effets de ces lois. Comme toutes les lois de la nature, elles sont aussi variées, aussi riches dans leurs résultats qu'elles sont simples dans leurs principes '. » Parmi ces résultats, notre auteur signale — et c'est ainsi qu'il arrive à son véritable sujet — les signes et le langage.
De Gérando donne, en effet, le nom de signe à toute sensation qui excite en nous une idée, en vertu de la liaison qui existe entre elles : « Ainsi, dit-il, je dirai que l'odeur d'une rose, par exemple, est le signe des idées' de couleur et de forme qu'elle excite. La vue de Téclair sera le signe de l'idée du tonnerre'. )> Si les hommes parviennent à communiquer entre eux, c'est que les mêmes sensations sont liées dans leur esprit aux mêmes idées et ont le pouvoir de les y réveiller. Grâce à cette association des idées, qui unit ensemble toutes les parties du monde intellectuel et qui est à la pensée ce que les affîn'ités sont à la matière, les signes nous permettent donc de nous entendre et avec nous-mêmes
^ Des Signes^ 1. 1, p. 61 .
2 Des Signes, t. I, p. 63.
et avec nos semblables ; ils constituent une parole intérieure et une parole extérieure tout ensemble. Cette parole intérieure, qui avait échappé à tous les grammairiens et à la plupart des philosophes et qui a inspiré une thèse ingénieuse à un philosophe contemporain ^ de Gérando la caractérise déjà de la manière la plus heureuse : « Les signes, dit-il, ne servent pas toujours à transmettre à un homme les pensées d'un autre homme; ils servent aussi souvent à rappeler à chacun ses propres pensées, de sorte qu'il y a, si je puis dire ainsi, un second langage que Thomme se parle à lui-même... Ainsi, chacun peut remarquer qu'il parle tout bas dans ses méditations solitaires et qu'il pense avec des
mots-. »
La question de la nature des signes une fois résolue, on résoudra plus facilement celle de leur origine, qui paraissait insoluble à J.-J. Rousseau: « Le langage, dit ce philosophe, ne saurait être institué que par une convention ; et, cette convention, comment la concevoir sans le langage luimême ? »
De Gérando croit, comme Tracy, que la convention formelle ou tacite sur laquelle le vrai langage repose est possible, grâce à un langage rudimentaire antérieur. Suivant lui, en effet, deux hommes, dépourvus de tout langage artificiel, ne tarderont pas, s'ils sont mis en rapport, à se com-
< La Parole intérieure, p:ir M. Victor Egger. - Des Signes, t. I, p. 129-130.
prendre l'un l'autre. La vue de formes extérieures, analogues aux siennes, suggère à chacun d'eux, en vertu des lois de l'association et de l'analogie , l'idée d'un moi analogue au sien, qui leur est uni. Cette première découverte en amène une autre. Soumis aux mêmes besoins, chacun de ces deux individus les manifeste par les mêmes actions, et la vue de celles-ci lui fait deviner ceux-là dans son semblable. En le voyant porter la main sur un fruit, il juge qu'il a f^iim ; en le voyant fuir, il pense qu'il a peur. Après s'être plusieurs fois surpris agissant de la même manière l'un que l'autre dans les mêmes circonstances, ces deux hommes, non seulement se comprennent , mais s'aperçoivent qu'ils se comprennent mutuellement. Dès ce moment, ils éprouvent le besoin de se comprendre mieux et plus souvent; à l'action de la nature s'ajoute l'initiative de l'homme, qui la complète et la fortifie. Ils répètent avec intention et volonté les mêmes signes qu'ils produisaient d'abord spontanément et sans chercher à leur donner un sens : les signes, proprement dits, font place à ce que de Gérando appelle les signes du langage; les signes naturels, aux signes institués. Mais Thomme s'aperçoit bientôt que, de tous les signes que la nature lui suggère, les plus variés et les plus expressifs sont les articulations. Aussi, après les avoir d'abord employées, en se conformant plus ou moins aux lois de l'analogie, il finit par en faire usage d'une manière plus ou moins arbitraire, et par leur donner une extension indéfinie. C'est ainsi qu'après
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de longs siècles, les langues sont parvenues à l'état où elles sont aujourd'hui.
Nous ne voulons pas reprendre en détail, à propos des idées de Gérando que nous venons de résumer, cette question de l'origine du langage, qui a donné lieu à tant de discussions et qui partage encore aujourd'hui les linguistes et les philosophes. Remarquons seulement que notre auteur exagère, à l'exemple de Condillac et de Tracy, la part de la réflexion dans l'élaboration du langage, aux dépens de celle de la spontanéité; la part de l'homme aux dépens de celle de la nature. C'est parce qu'il le regarde comme une œuvre réfléchie, qu'il juge qu'il a mis tant de siècles à se former et à se perfectionner, tandis qu'il reconnaîtrait qu'il a eu de bonne heure une perfection relative., s'il accordait plus de part à l'instinct dans le fait de sa formation. Il faut convenir pourtant qu'il combat d'une manière assez ingénieuse l'opinion de Rousseau, touchant la nécessité du langage pour inventer le langage lui-même, et qu'il dérobe d'avance, comme Tracy dont il s'est inspiré, à Maine de Biran et à Victor Cousin une de leurs idées fondamentales, celle que la volonté, l'intention, peut seule transformer les signes naturels en signes véritables.
On peut déjà pressentir, d'après les considérations qui précèdent, quelle influence précise de Gérando attribue aux signes sur la faculté de penser. Suivant lui, ils nous servent surtout à décomposer, à analyser nos idées. De là, le mot si connu de
Condillac, que les langues sont des méthodes analytiques. Ils ne nous aident pas seulement à décomposer les idées concrètes en idées abstraites; ils nous aident encore à retenir ces dernières : (c Le signe qu'on y attache, dit très bien de Gérando, sert à les retenir fixées sous le regard de l'esprit; il les empêche de retourner se confondre dans la combinaison d'où elles sont sorties; la distinction très sensible de nos signes aide la distinction très délicate de nos idées ^ » De cette vue théorique si juste, de Gérando tire une conclusion pratique qui ne l'est pas moins. Il s'étonne que, le langage étant un si admirable instrument de pensée, on semble vouloir en interdire l'usage aux enfants, en leur imposant silence à tout propos. On semble regarder comme perdu le temps que l'on met à les entretenir, pendant qu'il n'y en a point de mieux employé. S'étudier à écouter les enfants et à leur répondre, dans le but d'éclaircir leurs idées, et non pour se débarasser de leurs questions, serait le moyen le plus simple d'accélérer le développement de leur intelligence. Les pédagogues d'aujourd'hui pourraient encore faire leur profit de cette observation.
Le langage ne sert pas seulement à décomposer et à abstraire, mais encore à composer et à com^ biner. Quelquefois ces combinaisons sont si simples que l'esprit les embrasse sans effort d'un seul regard; c'est ce qui arrive, quand on répète la
* Des Signes j t. I, p. i5i-i52.
même idée, une, deux, trois, quatre ou même cinq fois. Quelquefois elles sont si complexes qu'il ne saurait, quelque peine qu'il se donne, les saisir d'une seule vue. Qu'on essaie de se représenter à la fois et distinctement tous les cléments qui entrent dans cent, dans mille, dans un million, dans un milliard, on n'y réussira pas. Passé le nombre quatre ou le nombre cinq, nous n'opérons plus que sur des mots; mais nos calculs, garantis par les opérations précédentes, n'en sont pas moins sûrs. Nos combinaisons d'idées ou idées complexes ne ditTèrent pas seulement par le nombre, mais encore par l'espèce des éléments qui servent à les former. Nous ne suivrons pas de Gérando dans l'étude qu'il fait des idées complexes sensibles, des idées complexes à la fois abstraites et sensibles, des idées complexes abstraites et mixtes et des idées complexes à modes simples. Nous remarquerons seulement qu'il fait admirablement ressortir le rôle que le signe joue à l'égard de toutes ces idées, en disant qu'il nous aide à envelopper tous les éléments, qui composent chacune d'elles, d'un commun regard, et qu'en même temps il nous avertit que nous devons les envisager comme formant un seul tout : « Il prête en quelque sorte, dit-il, à leur réunion sa propre unité; il réfléchit sur tous à la fois la lumière dont il jouit; il devient pour l'esprit comme un centre commun dans lequel il les aperçoit, comme un pivot auquel il les rattache... Sans le signe de l'idée complexe, nous n'aurions guère en elle qu'une pluralité d'images; avec ce signe, nous
avons un véritable tableau ^ » En voyant le langage nous fournir l'occasion et le moyen de décomposer nos idées, Condillac a cru pouvoir le nommer une méthode anah^tique; en voyant comme il nous aide à combiner nos idées, à fixer chaque combinaison par un signe et à lui donner pour ainsi dire un corps, de Gérando se croit autorisé à l'appeler aussi une méthode synthétique. Il est impossible de mieux penser et de mieux dire.