‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 9 sur 35 · INFLUENCE DU MORAL SUR LE PHYSIQUE · texte numérisé non relu

INFLUENCE DU MORAL SUR LE PHYSIQUE

Après avoir traité fort longuement de l'influence du physique sur le moral, Cabanis traite, mais fort brièvement, de Tinfluence du moral sur le physique. Des douze mémoires que son livre contient, un seul, et c'est de beaucoup le plus court, est consacré à cette dernière question. Il est incontestable, dit notre philosophe, que les opérations intellectuelles et les passions peuvent modifier profondément les organes du corps vivant et ses diverses fonctions. Les faits qui le prouvent sont si nombreux qu'on n'a pour ainsi dire que l'embarras du choix. Un homme sain et vigoureux vient de faire un bon repas, il est dans cet état de bienêtre que procure une digestion aisée et facile. Tout à coup on lui annonce une mauvaise nouvelle, le chagrin, la colère, des passions tristes et funestes s'élèvent en lui et, au même instant, le physique reçoit le contre-coup de ce bouleversement moral. L'estomac et les intestins cessent d'agir sur les aliments qu'ils renferment, les sucs s'arrêtent comme frappés de stupeur, la digestion ne s'opère plus. Il en est des autres sentiments moraux comme du chagrin et de la colère, ils agissent fortement sur le physique. La crainte abat et anéantit même quelquefois les forces musculaires et motrices; la joie, l'espérance, les sentiments courageux en décuplent les effets.

Pour bien se rendre compte de ces fiuts, dit Cabanis, il faut songer que le cerveau, qui est l'organe de la pensée et de la volonté, est étroitement lié à tous les autres organes et en est le centre commun. Ceux-ci ne peuvent sentir et se mouvoir qu'autant qu'ils reçoivent l'influence nerveuse dont il est la source; de son côté, le cerveau a besoin d'eux, soit pour agir, soit pour sentir, de sorte que toutes les fonctions sont enchaînées et forment comme un cercle où roule la vie, entretenue qu'elle est par cette réciprocité d'influences. Quand nous parlons de l'influence du moral sur le physique, ajoute Cabanis, nous parlons donc simplement de l'influence du système cérébral, comme organe de la pensée et de la volonté, sur les autres organes dont son action sympathique est capable d'exciter, de suspendre et de dénaturer les diverses fonctions. — Cela revient à dire que l'influence du moral sur le physique n'est que l'influence d'une certaine partie du physique sur le physique pris dans son ensemble. Cabanis a donc eu tort d'intituler son livre : Rapports du physique et du moral. Dans son système, le moral n'existe pas, il n'est qu'un cas particulier, qu'une fonction déterminée du physique lui-même.

Qu'est-ce donc que le moral de l'homme ? On peut entendre par là soit un ensemble de phénomènes sui generis^ soh le sujet ^///^ez/cr/^ auquel ces phénomènes se rapportent. Or, dans le premier cas comme dans le second, le moral a son essence propre, qui le distingue du physique et ne permet pas de le confondre avec lui.

lOI

N'est-il pas vrai, pour traiter d'abord la première question, qu'il y a en nous des pensées, des sentiments, des volontés, et que ces phénomènes diflerent profondément de ceux de l'ordre matériel, soit en eux-mêmes, soit par la manière dont ils nous sont connus? Les phénomènes matériels sont objectifs et extérieurs, étendus et figurés, et nous les saisissons par le moyen des sens ; les phénomènes moraux sont subjectifs et intérieurs, sans étendue et sans figure, et nous ne les connaissons que par la conscience. Il n'y a donc pas lieu d'identifier les derniers avec les premiers.

Le physique et le moral ne se distinguent pas seulement par leurs phénomènes, mais encore par leur substance. En effet, c'est par ses manières d'être que l'être se qualifie. Or, la pensée et toutes les manières d'être qu'elle comprend étant suprasensibles et spirituelles, il faut bien que l'être pensant ait les mêmes caractères. Cette vérité à laquelle nous arrivons par le raisonnement, nous pouvons aussi y arriver par l'observation, par une observation toute semblable à celle qui nous donne la phénoménalité spirituelle elle-même. La même conscience, en effet, qui m'atteste comme un fait l'existence de ma pensée, m'atteste aussi comme un fait l'unité du principe qui pense, ainsi que son identité. Or, ce sont là des attributs incompatibles avec la multiplicité et la fluidité de la matière. C'est assez dire que le principe pensant n'est pas matériel, que l'âme est distincte du corps.

Le moral n'est pas seulement distinct du physi-

que, il se soustrait à son inlluencc et lui fait sentir la sienne. Il est positif, en effet, que, dans certaines circonstances, nous arrivons, par un eflbrt de volonté, à fixer notre esprit sur un seul point, malgré les impressions multiples et diverses qui viennent nous assaillir du dehors. Il est positif que nous parvenons à être attentifs, et profondément attentifs, malgré les modifications que les agents extérieurs font subir aux extrémités de nos organes sensitifs et, par suite, à l'organe central, au cerveau lui-même : je veux être attentif et je le suis. — Cabanis admet le fait, mais il semble lui attribuer un caractère purement physiologique et croit avoir tout dit, quand il a parlé de l'attention de l'organe sensitif. Comme si ces mots offraient à l'esprit un sens clair et intelligible ! Comme si l'attention, qui ne se voit pas, qui ne se touche pas et dont la conscience seule nous révèle la nature et les degrés, n'était pas un fait spirituel au premier chef!

Il est positif aussi que nous pouvons, dans certaines circonstances, prendre un certain empire sur nos passions corporelles et les tenir en bride. Quand nous en sentons en nous-mêmes les premiers mouvements, il nous est loisible de les calmer, en nous éloignant des objets qui les suscitent, d'aflaiblir ou de détruire leur action, en détournant de ces derniers notre pensée et notre vue. Aussi nous distinguons très bien les cas oij, faute d'énergie morale, nous nous sommes laissés gagner et dominer par elles, de ceux où nous avons lutté avec effort contre elles. C'est pourquoi nous ne jugeons pas de la

io3

même manière le soldat qui cède à la peur, à l'instinct déréglé de la conservation, et celui qui s'en rend maître et en comprime les murmures; c'est pourquoi nous ne mettons pas sur la même ligne la femme qui s'abandonne sans résistance à ses tendances désordonnées et celle qui les maîtrise et les règle.

Il est positif enfin que nous pouvons, à tout moment, agir sur quelques-uns de nos organes corporels et les mouvoir dans tel sens ou dans tel autre : je veux parler ou marcher, et aussitôt certains nerfs et certains muscles se mettent en mouvement, non seulement en même temps que je le veux, mais parce que je le veux. Entre ces faits et mon vouloir, il n'y a pas un simple rapport de succession, mais un vrai rapport de causalité. Si je n'étais pas réellement cause de ces faits, je ne m'en sentirais pas cause et ne me les attribuerais pas ; car je ne m'attribue pas les faits qui échappent à mon action, tels que la circulation du sang et la sécrétion de la bile. Pourquoi est-ce que je juge des premiers faits autrement que des seconds? Pourquoi, au lieu d'y voir des mouvements organiques succédant à d'autres mouvements organiques, m'avisé-je de les rattacher à un fait invisible et intangible que j'appelle mon vouloir et de leur donner pour cause un principe un, identique et actif, c'est-à-dire spirituel, que j'appelle moi, sinon parce que l'évidence me force à le faire ?

Nous ne sommes pas arrivés au dernier terme de cette influence du moral sur le physique que

Cabanis reconnaît dans le titre de son chapitre, et qu'il méconnaît si singulièrement dans le chapitre lui-même. Dans son système, vivre c'est sentir, c'est-à-dire que toutes les aspirations de l'homme ont leur racine dans la sensibilité, qui a elle-même sa racine dans la vie. Il s'ensuit que ses aspirations et sa sensibilité ne sont que sa vie en tant qu'elle se sent et qu'elle tend à se conserver et à se développer. Or, il est difficile d'expliquer, dans ce système, qu'un homme, dans la parfaite possession de son bon sens, dans la pleine jouissance de ses facultés, se décide à renoncer à la vie, soit par un sentiment de dignité et d'honneur bien ou mal entendu, soit pour obéir à la voix d'un chef, image vivante de la patrie. Comment la vie, dont la tendance essentielle est de continuer d'être, peut-elle, à un moment donné, se détruire, en vue d'autre chose qu'elle-même? Comment, en un mot, le suicide et le sacrifice de soi sont-ils possibles? Ils ne le sont pas dans le système qui réduit tout à l'organisation. Ils ne le sont que dans celui qui place en elle un principe qui en est distinct, qui lui est supérieur et qui subordonne à ses propres fins, à des fins plus relevées, celles de l'organisation ellemême; ils ne sont possibles que dans le S3'stème qui admet la dualité de l'être humain, la distinction du moral et du physique, de l'âme et du corps. C'est ce que Bossuet a parfaitement compris : « Le grand pouvoir de la volonté sur le corps, dit-il, consiste dans ce prodigieux effet que nous avons remarqué, que l'homme est tellement maître de

io5

son corps qu'il peut même le sacrifier à un plus grand bien qu'il se propose... Se déterminer à ■ mourir avec connaissance et par raison, malgré toute la disposition du corps qui s'oppose à ce dessein, marque un principe supérieur au corps; et parmi tous les animaux, l'homme est le seul où n^ se trouve ce principe ^ »

Page 1