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PERFECTIONNEMENT DE LA PENSÉE ET DU LANGAGE

Après avoir traité la question de l'influence des signes sur la formation de la pensée, de Gérando aborde celle de l'influence que le perfectionnement des signes pourrait exercer sur le perfectionnement de l'art de penser, et se montre encore moins condillacien dans cette seconde partie de son ouvrage que dans la première. Ainsi, il déclare tout d'abord qu'il faut nous tenir en garde contre le penchant qui nous porte à rendre raison de tout par une cause unique, ce qui veut dire évidemment qu'il faut bien nous garder de chercher, comme Condillac, dans le perfectionnement des signes la seule cause des perfectionnements dont Tart de penser est susceptible. Sa pensée s'accuse encore

^ Des Signes, t. I, p. 194.

plus nettement dans les chapitres suivants, où il cherche les causes de ces perfectionnements dans la perfection des observations, dans la comparaison de leurs résultats, dans Tart des expériences et dans les classifications méthodiques, s'il s'agit des sciences expérimentales, et dans d'autres procédés de l'esprit, s'il s'agit des sciences abstraites, ce qui signifie manifestement que, si l'art de penser se perfectionne, ce sera moins encore à l'action tout externe des signes qu'à l'activité interne de l'esprit qu'on en sera redevable.

Non content de mentionner tous ces procédés, de Gérando les décrit dans le plus grand détail et intercale, pour ainsi dire, toute une logique dans cette seconde partie de son traité des signes, de même qu'il avait intercalé toute une psychologie dans la première. C'est ce qui explique, pour le dire en passant, l'étendue de Touvrage pris dans son ensemble. Du reste, cette logique est assez remarquable et pourrait encore, malgré les progrès que les sciences ont faits depuis sa publication, être rapprochée sans désavantage des livres du même genre qui ont cours dans nos écoles. Qu'on relise le chapitre consacré à la classification, et on verra que, pour la solidité du fond et la netteté de la forme, pour l'abondance des exemples scientifiques et la largeur des vues philosophiques, il ne le cède en rien à ce qu'on a écrit depuis de plus satisfaisant sur la même matière. L'auteur y remarque très philosophiquement que les caractères qui nous servent à déterminer les différents ordres d'une

classification sont de véritables signes, et que chacun d'eux sert à nous représenter un genre ou une espèce et à nous faire reconnaître les individus qui s'y rapportent. Il ajoute non moins philosophiquement que, dans les classifications artificielles, le signe nous rappelle seulement le faisceau d'impressions reçues à son occasion, tandis que, dans les classifications naturelles, il nous rappelle de plus la liaison qui existe entre les faits, c'est-à-dire une loi de la nature.

De Gérando dot ces considérations, assez peu en harmonie avec le nominalisme de Condillac, en s'inscrivant en faux contre la pensée condillacienne qu'une science n'est qu'une langue bien faite : (( Si nous appelions, dit-il, la langue d'une science l'ensemble des caractères ou signes naturels qui déterminent sa classification..., nous ne dirions point, avec Condillac, qu'il suffit de bien faire une langue pour avoir une science perfectionnée; mais nous dirions qu'une langue bien faite annonce et suppose une science déjà très avancée; nous dirions que le grand art de perfectionner une science consiste, avant tout, à faire les meilleures observations, et ensuite à adopter la meilleure langue, c'est-à-dire celle qui convient davantage aux observations que l'on possède ^ » Ainsi, la pensée d'abord, la parole ensuite; l'esprit avant, le matériel du langage après, on ne saurait professer un spiritualisme plus correct.

< Des Signes, t. III, p. i5o-i5i.

Au lieu de s'en tenir, comme plus tard Cousin, à l'assertion vraie, mais vague, que c'est la pensée qui engendre son expression, de Gérando donne à cette assertion toute la précision possible, par les exemples dont il a soin de l'illustrer : « L'exemple même de la chimie, dit-il, nous offre la preuve la plus sensible des vérités que j'expose. L'imperfection de l'ancienne nomenclature était le résultat inévitable de l'imperfection des connaissances ellesmêmes. Tant qu'on n'avait point reconnu, dans les acides, la présence d'un principe commun et générateur qui s'y combinait avec un radical variable, comment pouvait-on donner à ces acides des noms qui annonçassent la réunion de ces deux substances et qui fussent ainsi liés entre eux, comme ces combinaisons elles-mêmes, par un caractère générique et diflerenciés par un caractère spécifique' ? )>

Enfin, la conclusion de Gérando ne laisse rien à désireretest aussi anti-condillacienne que possible : (( Une langue méthodique, dit-il, n'est en quelque sorte que l'image dans laquelle se réfléchit une bonne classification; elle suppose l'existence de cette classification. C'est assez dire combien les progrès de la langue dépendent du progrès de la science... Il ne faut donc pas dire qu'une science n'est qu'une langue, mais bien que la science se peint dans la langue. La perfection de la langue ne produit pas celle de la science, mais elle en résulte et y ajoute le dernier trait. Elle ne fait pas découvrir la vérité; mais elle la rend populaires »

< Des Signes^ t. III, p. 200.

2 Des Signes, t. III, p. 203-204.

Del'étudedes sciences expérimentales, deGérando passe à l'étude des sciences abstraites et à celle des avantages qu'elles pourraient retirer du perfectionnement des signes. Ces avantages lui paraissent incontestables; car l'analogie des signes est 'encore plus utile dans les propositions abstraites que dans les jugements dont l'expérience fournit la matière. Là, en effet, il s'agit seulement de comparer deux idées, c'est-à-dire d'apprécier la valeur des deux signes qui les expriment. Si donc chaque signe était l'image exacte de l'idée, toutes nos comparaisons seraient justes, toutes les propositions seraient évidentes^ et les sciences feraientdes progrès rapides. C'est une vérité qu'on a comprise de bonne heure. C'est pourquoi on s'est appliqué de bonne heure à perfectionner la langue des mathématiques, et on y a, il faut le dire, merveilleusement réussi, au point qu'on est tenté de se demander si elle n'a pas atteint aujourd'hui toute la perfection dont elle est susceptible.

Frappé de la certitude des mathématiques et de la perfection des signes qu'elles emploient, Condillac s'est imaginé que la certitude des unes tenait uniquement à la perfection des autres, de sorte qu'il suffirait de perfectionner la langue des diverses sciences pour leur conférer toute la certitude des mathématiques elles-mêmes. Suivant de Gérando, c'est là une erreur au premier chef. Lors même, dit-il, que nous serions privés des signes en usage dans les mathématiques, les idées complexes à modes simples, qui composent ces dernières, auraient

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toujours un grand avantage sur les idées complexes à modes mixtes qui constituent les autres sciences, celui qui résulte de leur seule nature d'idées formées d'éléments homogènes : « Pour fixer une idée complexe de nombre, il suffit, en effet, de déterminer combien de fois l'idée élémentaire a dû être répétée; pour fixer une idée complexe de modes mixtes, il faut en outre déterminer la nature particulière de chacun des éléments qui la composent'. »

Au lieu de se borner à modifier les langues des diverses sciences dans le sens de la langue des mathématiques, d'autres auteurs ont affiché la prétention de créer de toutes pièces, sur ce modèle, une nouvelle langue qui en aurait tous les avantages et qui serait applicable à l'universalité des connaissances humaines. Tels sont les modernes inventeurs de la pasigraphie. De Gérando goûte médiocrement ces tentatives audacieuses d'un siècle, qui procédait en toutes choses par révolution, non par évolution, qui voulait refaire de fond en comble et séance tenante les langues humaines, comme les sociétés et comme l'homme lui même, sans tenir compte du passé et en considérant l'histoire comme un élément négligeable. En fait de réformes, il n'en admet que de prudentes et d'anodines. Ainsi, il trouve que les lettres de l'alphabet sont disposées d'une manière arbitraire et confuse, les voyelles pêle-mêle avec les consonnes et les consonnes pêle-mêle avec les voyelles : il aimerait à voir ce

^ Des Signes, t. III, p. 291-292.

désordre cesser. Il trouve aussi que les lettres, au lieu d'être groupées d'après l'organe qui sert à les produire, sont rangées au hasard : pourquoi ne pas les distribuer dans un ordre convenable? Il juge également que si, dans un sens, il y a trop peu de lettres, dans un autre il y en a trop. Qu'est-ce que ce c, qui fait double emploi tantôt avec le ^, tantôt avec le s ? De (iérando demande positivement sa proscription. Une fois en veine de réformes, il porte la hache dans la grammaire comme dans l'alphabet. Ainsi, il ne peut pas souffrir qu'on range soit dans le genre masculin, soit dans le genre féminin, des êtres qui n'ont positivement aucun sexe, ni qu on admette plusieurs déclinaisons et plusieurs conjugaisons, quand une seule suffirait amplement aux besoins de la pensée. On voit que, malgré tout, de Gérando est encore de son temps, et qu'il participe encore, aussi peu que l'on voudra, mais enfin qu'il participe, dans la mesure que comportait son tempérament, à l'esprit révolutionnaire.

Quoiqu'il en soit, le livre de Gérando, considéré dans son ensemble, est un de ceux qui font le plus d'honneur à la philosophie du dix-huitième siècle finissant. La question des rapports de la pensée et du langage y est traitée avec une ampleur jusqu'alors inconnue et résolue avec un incontestable bon sens. Avant lui, Bacon, Locke et Condillac avaient bien émis quelques vues sur ce sujet; mais ces vues étaient parfois paradoxales et restaient sans lien entre elles. Notre auteur a eu le mérite de les

rectifier, de les rapprocher et d'en faire un seul corps ; à de simples aperçus, il a substitué une véritable théorie, une théorie qui n'a d'autre défaut que d'être exposée avec trop d'abondance et avec des développements qui débordent souvent le cadre qu'il s'était tracé.

Peu de temps après avoir composé son Mémoire sur les Sig-Jies^ qui avait été couronné par Tlnstitut, et qui est devenu le grand ouvrage que nous venons d'analyser, de Gérando en composa un autre sur la Génération de nos connaissances (1801), qui fut couronné par l'Académie de Berlin. Dans la première partie de son travail, il réfute assez longuement, mais un peu faiblement, la doctrine des idées innées sous toutes les formes qu'elle a revêtues. Il y rattache, non sans raison, le système de Kant, tout en remarquant qu'il tient le mih'eu entre le système de Descartes et celui de Condillac. L'exposition qu'il en donne est assez courte et un peu superficielle; mais elle avait, à sa date, une incontestable nouveauté. Dans la seconde partie de son Mémoire, il cherche à établir que l'expérience est la source de toutes nos idées; mais cela ne l'empêche pas de repousser, aussi catégoriquement que dans son Mémoire précédent, le système de Condillac, d'après lequel toutes nos idées seraient des sensations transformées et élevées à l'état de pensées, sans l'intervention de notre activité intellectuelle. Dans ce Mémoire, comme dans le précédent, il reconnaît, outre les facultés passives, telles que les sens, des facultés actives, telles que Tatten-

tion, la réflexion, la mémoire, l'imagination, le jugement et le raisonnement. Il fait même dériver delà réflexion, prise au sens de Locke, des idées qui n'offrent guère de rapports avec celles dont la sensation est la source, l'idée substance, celle d'unité et celle d'identité : « La réflexion, dit-il, joue un rôle essentiel dans la formation des idées de substances. Car c'est en réfléchissant sur notre moi^ en le remarquant, que nous remarquons aussi ce qui n'est pas lui, ce qui est hors de nous; et c'est en reproduisant, en multipliant l'idée du moi que nous formons celle des êtres sensibles qui nous ressemblent... C'est à la réflexion, ajoute-t-il, que nous devons l'idée de l'unité. En effet, nous ne connaissons rien de vraiment un que nous-mêmes... C/est à la réflexion que nous devons encore la notion de l'identité de notre moi. Sans cette identité, il n'y aurait aucune liaison entre l'instant passé et celui qui s'écoule '. »

Il y a là, comme on voit, tous les éléments d'un spiritualisme véritable, sinon d'un spiritualisme original, comme celui qu'inaugurera bientôt Maine de Biran, au moins d'un spiritualisme analogue au spiritualisme classique.

Non content d'étudier l'homme à l'état normal et dans la plénitude de son développement, de Gérando l'étudié encore à l'état anormal et en voie de formation. Ainsi, il consacre tout un chapitre de

* De la Génération des connaissances humaines, p. 248, 249,

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son livre sur les signes à l'étude de ces sourdsmuets dont le dix-septième siècle, absorbe par ses spéculations transcendantes, ne parle jamais ; ainsi, il recommande, dans le même ouvrage, cette psychologie infantile que nous croyons avoir inventée, et déclare qu'il n'est point de plus beau livre pour le psychologue que l'homme naissant à la réflexion ; car, (c il y trouve l'origine de ses idées, de ses jugements, de ses passions, et y découvre le fil qui doit le conduire, avec succès, dans le labyrinthe de sa propre pensée '. )> Mais il ne veut pas seulement qu'on étudie l'enfance de l'individu, il veut encore qu'on étudie celle de l'espèce, comme on peut le voir dans l'opuscule qu'il composa, à la demande du capitaine Baudin, sur VAî^t d'obserrcr les peuples sauvages [\^oi). Il veut qu'on observe d'abord les sauvages comme individus, puis comme membres d'une famille, puis comme membres de la société, et qu'on les considère tour à tour au point de vue physique, au point de vue intellectuel et au point de vue moral. Il veut, par exemple, qu'on recherche si l'amour a chez eux un caractère purement physique ou s'il implique déjà une certaine affection et une certaine reconnaissance; si le mariage y est soumis à des lois fixes et comment la famille y est organisée; quels sont les droits des chefs, soit civils soit militaires, et quelle idée on s'y fait et de Dieu et de la vie future. Toutes ces questions pourraient encore aujourd'hui figurer dans

^ Des Signes^ t. III, p. 480.

le programme de ceux de nos voyageurs qui partent pour des explorations lointaines. La société anthropologique l'a compris : aussi elle a fait réimprimer dernièrement l'opuscule de Gérando.

On voit, par cette longue étude sur Gérando, que l'écrivain lyonnais a déployé, à cette date, une rare activité intellectuelle et qu'il mérite, comme ses compatriotes et amis. Ampère et Ballanche, une place distinguée parmi les philosophes français de la fin du dix-huitième siècle et du commencement du dix-neuvième.

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