DES FACULTES 1 N T K L L EC T U K L L E S
Ces principes posés, Biran se demande quelle influence l'habitude exerce sur nos facultés intellectuelles. L'énoncé de cette question suppose nos facultés intellectuelles déjà distinguées et classées. Or, au lieu d'admettre la classification reçue, qui était celle de Condillac, Biran — et c'est là que son originalité commence à se montrer — essaie une classification nouvelle. Quand je suis plongé, ditil, dans une atmosphère chaude ou froide, j'éprouve
^ Influence de l'habitude, p. 16.
une modification purement passive; car je la subis, au lieu de la créer, je n'ai aucune action sur elle. Au contraire, quand je meus un de mes organes, je sens que c'est moi qui crée ma modification, et j'ai un sentiment aussi net et aussi sûr de mon activité que de la modification qu'elle engendre. De pins, au lieu de m'identifier avec ma sensation au point d'en être indiscernable, comme cela a lieu dans la sensation du chaud et du froid, je m'en distingue très bien. Je sens que c'est moi qui meus en même temps que c'est moi qui suis mu; je possède les deux termes nécessaires pour dire : je suis, c'est-à-dire pour affirmer ma personnalité. Il y a donc lieu de distinguer, comme on le fait du reste en physiologie, la faculté de mouvoir de celle de sentir : elle en est un rameau principal ou plutôt elles forment ensemble « deux arbres jumeaux qui se confondent dans la même souche ».
Non content de distinguer la faculté de sentir et celle de mouvoir d'une manière générale, Biran les étudie successivement dans chacun de nos sens et s'efforce d'y faire exactement la part de l'une et de l'autre. Le tact, dit-il, est doué à la fois de sentiment et de mouvement. Si je tiens ma main immobile sur un corps, je le sens rude ou poli, chaud ou froid, et j'éprouve une sensation agréable ou désagréable tout à fait indépendante de ma volonté. Mais de perception, je n'en aurais aucune si mon organe n'était pas doué de mobilité; je ne me distinguerais pas de mes modifications et je ne les distinguerais pas entre elles. Si, au contraire, je m'ef-
HlSTOIRn DE LA PHILOSOPHIE
force de soulever un corps d'un certain poids, j'ai la claire perception de mon effort et de la résistance que le corps m'oppose, de quelque chose qui est moi et de quelque chose qui n'est pas moi : « Sans un sujet ou une volonté qui détermine le mouvement, sans un terme qui résiste, il n'}^ a point d'effort^ et sans effort point de connaissance, point de perception d'aucune espèce '. )>
Du tact, Biran passe aux autres sens et en étudie les opérations avec autant de finesse que Bain a pu le faire de nos jours. Suivant lui, le sens de la vue n'est pas comparable à celui du tact pour la mobilité de l'organe ni, par conséquent, pour la netteté des perceptions. Cependant il n'est pas complètement immobile; car nous pouvons ouvrir ou fermer l'œil à volonté, le diriger et le fixer sur les objets, en raccourcir ou en allonger le diamètre pour les mieux saisir. Ce sens sert donc, lui aussi, non seulement à sentir, mais encore à percevoir et l'effort plus ou moins sensible que nous faisons sur lui suffirait pour nous faire distinguer le moi et le non moi. L'organe de l'ouïe est passif; mais sa corrélation avec l'organe vocal lui communique l'activité qu'il n'a pas par lui-même et en fait un principe de perceptions et de sensations tout ensemble. L'immobilité domine dans l'organe du goût et dans celui de l'odorat : aussi les saveurs et les odeurs sont-elles les sensations par excellence, comme le dit le mot ^e;///r appliqué à ces dernières,
^ Influence de Vhahitude^ p. 27.
et excluent-elles presque entièrement toute perception claire. Il en est de même, à plus forte raison, des impressions que nous éprouvons dans nos organes internes et qu'on pourrait nommer sensations pures : n'impliquant, de notre part, aucun effort, elles restent pour nous complètement obscures et confuses.
Ces analyses de Biran ne valent pas seulement par elles-mêmes, mais encore par leurs conséquences ; elles n'ont pas seulement le mérite d'être très fines et très exactes, elles ont encore celui de renverser complètement le S3^stème qui ramenait toutes nos facultés à la sensibilité, et de réintégrer l'élément actif et volontaire au sein de notre nature : (( Je crois, dit notre auteur, pouvoir conclure avec assez d'assurance des analyses qui précèdent que la faculté de percevoir ou de distinguer nos impressions entre elles n'est point un attribut de l'être purement sensitif, mais dépend absolument de la mobilité volontaire qu'elle suit dans toutes ses phases;... que chaque classe d'impressions a son caractère spécifique qui la rend propre à èiVQ perçue ou sentie... » C'est pourquoi <( ce principe, que la sensation se transforme pour devenir telle opération de lentendement^ ne sera point généralement vrai ; car il est des sensations (et ce sont les impressions que nous avons nommées ainsi) qui ne se transforment en aucune manière ^ )). — Ici, comme on voit, Biran ruine par la base le système de
* Influence de l'habitude^ p. 45 et 46.
Condillac. C'est qu'au lieu de partir, comme ce dernier, de la sensation en général, c'est-à-dire d'une abstraction, et de lui faire subir toute sorte de transformations, pour constituer un homme fantastique, il part de nos impressions particulières et réelles, et en dégage les éléments dont l'homme véritable est formé; c'est qu'au lieu de composer l'être humain, il le décompose; c'est qu'au lieu d'en faire la synthèse, il en fait l'analyse.
Nos sensations et nos perceptions laissent, en se retirant, dans nos organes sensitifs et dans nos organes moteurs, ainsi que dans l'organe central où ils aboutissent, certaines traces ou déterminations, qui influent sur leur renouvellement. Quelquefois ce renouvellement porte sur les idées du mouvement, de la résistance et des sons vocaux et suppose un effort volontaire plus ou moins marqué : il est alors accompagné d'un jugement de réminiscence. D'autres fois, il porte sur des images affectives et n'implique la réminiscence que dans le cas où l'élément affectif est plus ou moins flétri et effacé. De ces deux modes de renouvellement, le premier est actif et peut être appelé indifféremment mémoire ou rappel volontaii^e; le second est passif et peut être désigné assez exactement par le mot imagination. Maine de Biran retrouve, pour caractériser le premier de ces faits, des expressions qu'une réflexion intense avait suggérées à certains penseurs de l'antiquité, mais qui était depuis tombées en désuétude : « Le rappel des idées par leurs
PENDANT LA RÉVOLUTION. l^i
signes naturels ou artificiels, dit-il, laisse à l'individu tout le calme nécessaire pour les contempler, en visiter les détails et y appliquer en quelque sorte son tact intérieur •, comme il applique lentement sa main au solide dont il veut connaître les formes. » Quant au second, il le caractérise par l'action et la réaction réciproques de la sensibilité et de l'imagination : « La production spontanée des images, dit-il, quand elle a un certain degré de vivacité, est toujours accompagnée de sentiments affectifs semblables et souvent supérieurs à ceux que la présence même de l'objet pourrait exciter; aussi l'exercice habituel de l'imagination exalte-t-il les forces sensitives, et réciproquement tout ce qui exalte ces forces tourne au profit de l'imagination -. »
Toutes les considérations qui précèdent constituent, comme on a pu voir, une simple introduction au sujet qu'il s'agit de traiter. Avant d'étudier l'influence de l'habitude sur nos facultés intellectuelles, il fallait bien rectifier les idées fausses qui avaient cours, depuis Condillac, touchant ces facultés, et rétablir, à côté de l'élément passif et sensible, l'élément actif et volontaire au sein de l'être humain. Ce n'est qu'après ce travail préliminaire que Biran pouvait aborder successivement l'étude de nos habitudes passives et celle
1 C'est l'expression dont les cyrénaïques se servaient pour désigner la conscience. (Cic. Acad.., II, 7.) 3 ^Influence de l'habitude, p. 60, 61, 62.
de nos habitudes actives, d'autant plus que les lois des unes sont souvent, comme on le verra, opposées à celles des autres.