‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 15 sur 35 · DES HABITUDES PASSIVES · texte numérisé non relu

DES HABITUDES PASSIVES

Toutes nos impressions s'aftaiblissent, quand elles sont longtemps continuées ou souvent répétées ; mais les unes s'obscurcissent toujours davantage et les autres deviennent toujours plus distinctes. Si je sens longtemps la même température ou la même odeur, je finis par ne plus la sentir; si, au contraire, les mêmes formes, les mêmes couleurs , les mêmes sons frappent longtemps mes organes, je les saisis plus nettement. C'est que les premières de ces impressions sont des sensations pures, tandis que les secondes comprennent des sensations et des perceptions réunies, et qu'à mesure que l'habitude efface les unes, elle éclaircit les autres. Nouvelle preuve que ces deux classes de phénomènes ne peuvent , quoi qu'en disent Condillac et Bonnet, être rapportées à une faculté unique.

Après avoir constaté l'affaiblissement graduel des sensations continues ou répétées, Biran en cherche l'explication. Il suppose qu'à l'état ordinaire, le mouvement interne de tout le corps et de chaque organç est monté à un certain ton

dont, en l'absence de toute action externe, nous n'avons qu'un sentiment vague et obscur. Or, qu'une cause externe vienne à agir sur un organe, celui-ci sera modifié agréablement ou désagréablement, suivant que l'action en question sera favovable ou contraire à sa fonction ; mais cette modification diminuera graduellement à mesure que l'organe et le système entier se mettront graduellement en équilibre. L'affaiblissement graduel de nos sensations répétées ou continues ne paraît pas avoir d'autre cause.

Si l'habitude émousse nos sensations, elle perfectionne nos perceptions. Ce perfectionnement a pour première condition l'affaiblissement de la sensation elle-même. Il n'y a pas de perception distincte, si la lumière est trop vive, le son trop fort, la peau trop sensible, comme est celle de nos lèvres ou celle de l'enfant nouveau-né. A mesure que les sensations deviennent moins vives et les organes moins impressionnables, le cercle des sensations se rétrécit et celui des perceptions s'agrandit d'autant. Mais ce qui contribue le plus à perfectionner la perception , c'est la mobilité croissante des organes. Les enfants n'apprennent à bien se servir de leurs membres qu'à force de les mouvoir; ils n'apprennent à bien voir qu'à force de s'exercer aux divers mouvements que nécessite la vision. Mais il est à remarquer que, si tout mouvement volontaire fréquemment répété devient de plus en plus facile, l'effort qui le détermine s'affaiblit dans la même proportion et finit quelquefois par dcve-

nir insensible et par ne plus se manifester que par ses résultats. C'est pourquoi la facilité acquise par l'habitude donne à la faculté de percevoir, comme à la faculté de mouvoir en général dont ellen'est qu'un mode, l'apparence de la passivité et nous porte à la confondre avec la faculté de sentir.

Pour bien se rendre compte de la formation et du développement de la perception, il faut la considérer non seulement dans son rapport avec l'organe ^d' où elle dérive directement, mais encore dans son rapport avec les autres organes , qui agissent concurremment avec lui , et dans son rapport avec l'organe central, qui réunit et conserve les perceptions des organes excentriques et qui mêle sourdement son action à la leur. C'est ainsi qu'à la perception de la couleur, qui est le propre objet de la vue, se mêle celle de la résistance, qui vient du toucher, et que ces deux perceptions se servent même de signes l'une à l'autre. C'est ainsi qu'un objet dont toutes les parties me semblent rétrécies et confondues à distance, m'apparaît avec sa véritableïorme et sa véritable grandeur, dès que je suis;averti que c'est tel objet dont la perception m'est familière. Ici, ma perception présente est rectifiée et précisée par mes perceptions passées. C'est le phénomène qu'Ampère désigne, comme nous l'avons dit ailleurs ', sous le nom de con-

^ V. notre Spiritualisme et Libéralisme, p. 122, Pcrrin

crétion, et que, lui, et plus tard M. Wundt, ont si

bien analysé. .

C'est dans l'organe central dont il vient d être question, que Biran place le siège de l'imagination; c'est là, suivant lui, que nos diverses perceptions sensorielles s'associent, soit d'après des rapports de simultanéité, soit d'après des rapports de succèssion (car, notre auteur a parfaitement connu ces deux grandes lois de l'association, que certains psychologues de nos jours croient avoir découvertes) et c'est par leur association qu'il faut expliquer certains jugements d'habitude auxquels on ne fait pas assez attention. A l'aspect de la couleur d'un certain métal, un chimiste lui attribue la composition chimique qui l'accompagne d'ordinaire; à la vue d'un certain svmptôme extérieur, un médecin croit apercevoir, dans les organes internes de son malade, une foule de complications morbides toutes plus'graves les unes que les autres. Qu'est-ce qui fait croire à ces deux savants que ces circonstances extérieures et ces circonstances intérieures sont indissolublement unies dans la réalité ? L'habitude de les percevoir simultanément et de les unir dans leur imagination. Les rapports de succession n'ont pas moins dinfluence sur nos jugements que les rapports de simultanéité. Habitués à voir les phénomènes de la nature se succéder dans un ordre constant, et à conserver en nous, dans le même ordre, les impressions qui leur répondent, nous ne voyons pas plutôt un de ces phénomènes se produire que nous nous attendons à voir se

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produire celui qui le suit d'ordinaire et à voir la série dont il fait partie se dérouler tout entière. Mais nous sommes souvent trompés dans notre attente.

Cette succession des antécédents et des conséquents, comme on dit aujourd'hui, paraît d'abord se confondre, aux yeux de Biran, avec celle des causes et des effets, de sorte qu'entre la simple successionet la vraie causalité, il n'y aurait pour lui, comme pour ses contemporains, aucune difterence. Mais il arrive bientôt à une notion de la causalité plus exacte à la fois et plus personnelle, à laquelle il demeurera fidèle durant tout le reste de sa vie : « L'idée de cause, dit-il, nous vient, dans Torigine, de l'exercice de nos mouvements, de notre propre action; ce n'est qu'en modifiant tout ce qui nous environne, en exerçant notre puissance, que nous pouvons nous considérer comme forces actives. En transportant notre force (d'abord avec notre volonté, puis abstraite de la volonté) aux corps qui se meuvent, nous les considérons, à leur tour, comme doués de force, comme causes '. )> Il est, comme on voit, impossible de mieux dire.

L'habitude n'exerce pas seulement son influence sur nos sensations, sur nos perceptions et sur nos imaginations, mais encore sur nos sentiments. Le sentiment diffère de la sensation, en ce qu'il est précédé et déterminé par un jugement; mais il lui ressemble en ce qu'il s'émousse, comme elle, par

' Influence de Vhabitude^ p. i3o.

l'habitude. — 11 va même jusqu'à s'évanouir,quoique la perception reste invariable, par la familiarité des mêmes objets. — Il y a néanmoins (tant l'habitude est chose complexe et fuyante !) des sentiments qui semblent échapper à cette grande loi de la sensibilité; car ils résistent aux altérations du temps et s'accroissent même par leur durée. Ce sont ceux qui répondent, non aux idées précises formées par la perception et calquées pour ainsi dire sur les objets réels, mais aux idées fantastiques enfantées par rimagination. Par cela seul qu'elle est éprise du merveilleux et qu'elle se plaît aux perspectives illimitées, l'imagination met sans cesse notre esprit en mouvement et lui procure sans cesse, avec un redoublement d'activité, un redoublement d'émotion et de plaisir : « C'est que, dit admirablement notre auteur, c'est qu'alors, dans l'unité du but, il y a une grande variété de moyens, dans un seul genre d'excitations, une foule de modes divers... Tant que le but s'éloigne, en promettant toujours de se laisser atteindre, l'être sensible, qui vit de mouvement, comme de l'air qu'il respire, jouit de son activité, de ses désirs, de ses espérances; ses sentiments sont à l'abri des altérations de l'habitude... Mais, dès que l'objet est atteint, si l'imagination ne voit rien au delà, si la possession est paisible, uniforme, non contestée, le prisme séducteur se brise, le charme est détruit et l'habitude reprend ses droits ^ » Nous n'avons pas besoin de faire remar-

Influence de ilmbitude.p. i5i, i53.

quer que toute cette analyse est pleine d'exactitude, de finesse et de profondeur. Non seulement, l'auteur décrit les faits avec fidélité, mais il en détermine à merveille les causes et les lois.

Biran termine ce remarquable chapitre par des considérations sur les états anormaux de Tétre humain, qui montrent quelle importance il attachait à cette psychologie morbide, qui s'impose aujourd'hui aux réflexions de tous les philosophes.

D K s HABITUDES A C T I V K S

(( On ne peut traiter une question d'idéologie sans toucher d'un côté à la physiologie, si l'on veut creuser un peu le fond du sujet, et de l'autre à la grammaire, si l'on en considère les formes extérieures et sensibles ^ » Tout le mémoire de Maine de Biran prouve la vérité de cette assertion; car, après s'être tant inspiré de la physiologie dans la première partie de son travail, il s'inspire beaucoup aussi de la grammaire dans la seconde. Il n'y a pas lieu d'en être surpris : comme il y traite des habitudes actives et que ces dernières sont fondées sur l'usage des signes, il ne peut guère séparer l'étude des unes de celle des autres.

Biran distingue deux espèces de signes naturels :

Influence de ï habitude, p. 239.

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ceux de l'imagination et ceux de la mémoire. Les premiers consistent dans les impressions quelconques associées entre elles et qui se réveillent machinalement les unes les autres ; les seconds consistent dans les mouvements volontaires associés aux impressions et au moyen desquels nous pouvons réveiller ces dernières. Mais les signes de la mémoire, tout actifs qu'ils sont, deviennent, par habitude, à la fois plus faciles et plus insensibles et finissent par ressembler aux signes passifs de l'imagination. De là la nécessité d'une réaction énergique, qui permette à l'individu de se ressaisir et d'opérer de nouveau avec son activité entière. Cette réaction, il appartient à la réflexion d'en prendre l'initiative, en portant l'individu à se créer des signes artificiels, c'est-à-dire à refaire avec intention ce qu'il a fait par habitude et à instituer de nouveau, par un acte de volonté, des signes devenus mécaniques. Il suftit, pour cela, qu'il lie, par une attention commune et répétée, des modifications quelconques aux mouvements dont il dispose. Or, parmi ces mouvements, les plus propres à cette liaison et aussi les plus variés et les plus riches, ce sont les sons articulés. Il n'en est point d'aussi capables de satisfaire tous les besoins de la pensée, de la guider ou de la suivre dans la formation de ses tableaux, comme dafls les détails de ses analyses. Quand la mémoire porte sur des signes vides d'idées, Biran l'appelle mémoire mécanique; quand elle porte sur des signes purement excitatifs, il la nomme mémoire sensitive; quand elle porte sur

HîSTOIRF nn LA PHILOSOPHin

des signes liés à de vraies perceptions, c'est-à-dire à des représentations véritables, il lui donne le nom de mémoire t^eprésentative.

Comme la mémoire mécanique n'est qu'un mode de la force motrice, elle s'accroît d'après les mêmes lois que cette force elle-même. Quand on apprend par cœur, c'est donc uniquement de l'association des mouvements qu'il importe de s'occuper, c'est-à-dire qu'il faut faire effort pour les articuler successivement, au lieu de se contenter d'une récitation mentale. On imprimera ainsi à l'organe les déterminations propres à faciliter son jeu. Cet effort diminuera progressivement par l'habitude, et le ressort animé finira par jouer de lui-même à la plus faible impression. Alors le premier mouvement, c'est-à-dire le premier mot, étant donné, tous les autres suivront à la file : l'automatisme des mouvements d'habitude est là à découvert. Pendant ce défilé, la pensée reste oisive ou distraite, et le mécanisme n'en va que mieux : toute idée jetée à la traverse le dérangerait; elle nous ferait tromper, comme on dit vulgairement. On peut juger par là du profit que de jeunes intelligences peuvent retirer d'un exercice aussi machinal. Je m'arrête, dit Biran, en songeant à tout ce qu'a si bien dit sur ce sujet l'éloquent philosophe de Genève et en regrettant qu'il n'ait pas réussi à changer l'esprit des instituteurs comme le cœur des mères: a plus on étudiera la génération de nos idées et l'ordre de filiation de nos facultés, plus on se convaincra de l'excellence du plan qu'il trace pour former et développer les

PFNDANT LA RLVOLUTÎON.

premières habitudes de l'intelligence ^ » Ces idées de Biran sur l'éducation et sur Rousseau contiennent le germe de celles qu'il devait développer plus tard-, et prouvent qu'il était dès lors, sur ces deux points, aussi avancé que les éducateurs suisses et allemands et plus avancé que la plupart des éducateurs français de la même époque. Le mécanisme qu'il critique si finement, est en effet le plus grand vice de l'éducation intellectuelle. Dès qu'il a envahi l'intelligence de l'enfant, celui-ci cesse d'être curieux, il ne questionne plus; son esprit si éveillé s'endort, ou, s'il conserve quelque activité, c'est l'activité mécanique du Gargantua (première manière) de Rabelais ou du Thomas Diafoirus de Molière.

L'imagination sensitive porte, suivant Biran, sur les signes des sensations, c'est-à-dire sur des signes mobiles et variables, comme les choses signifiées. Cependant il fait encore rentrer dans son domaine les signes des idées archétypes, comme il les nomme, qui souvent nous surexcitent et nous bouleversent, en offrant à notre imagination des entités fantastiques auxquelles nous finissons par croire, à force de les entendre nommer. Il y a là quelques pages admirables, où les effarements de la superstition sont décrits et expliqués de main de maître. Biran nous montre ces signes des idées archétypes se ralliant à des êtres invisibles aux-

'' Iti/Iiience de l'habiUide^ p. 198.

- Œuvres inédites^ t. I, p. 114. Voir aussi notre Spiritualisme, p. 97.

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quels l'imagination prête une forme, un visage, une voix et qui nous font tressaillir de crainte ou d'espérance : « Ainsi, dit-il, l'on cj^oit d'abord à ce qu'on imagine, on croit d'autant plus que l'on se?ii et qu'on aime à sentir (même à avoir peur) '. )> Ici, Biran de'mele admirablement, dans les profondeurs de notre nature, ce besoin d'émotions même désagréables, même douloureuses, que depuis un philosophe contemporain a si bien analysé -.

La mémoire représentative porte, non sur les signes vides de sens ou purement excitatifs, mais sur les signes vraiment expressifs, c'est-à-dire sur ceux qui répondent aux seules perceptions véritables, à celles des formes, des figures et des sons, ainsi qu'aux notions que l'abstraction et la généralisation en dégagent. Mais il faut remarquer qu'elle porte, dans ces notions, sur l'élément représentatif qu'elles contiennent, à l'exclusion de l'élément sensitif qui l'accompagne ordinairement. C'est ainsi qu'elle se rapporte, dans les notions morales, aux actions extérieures, qui pourraient être représentées et mises en tableaux, et non aux sentiments que ces actions excitent en nous. Or, si la représentation affecte une certaine fixité, le sentiment est variable : d'oià il résulte que si, par leur caractère représentatif, les notions morales peuvent se définir, par leur caractère sensitif, elles échappent à toute définition. — En admettant que

^ Influence de l'habitude, p. 207.

2 Bouillier, Du plaisir et de la douleur, p. i33.

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les notions morales ont pour modèles les actions que nous produisons au dehors, Biran s'éloigne déjà, comme il le remarque lui-même, de la doctrine de Locke, qui prétendait qu'elles sont sans modèle dans.la réalité; mais il ne s'en éloigne pas encore assez. Il s'en éloignera davantage plus tard et avec raison, quand il soutiendra, avec Leibniz, que ces notions ont un modèle intérieur d'après lequel nous les formons, à savoir, l'idée immuable de justice que nous portons au fond de nousmêmes '.

Ce n'est pas seulement à propos des notions morales et des notions de modes mixtes, dans lesquelles elles sont comprises, c'est encore à propos des notions de modes simples que Biran expose des idées plus ou moins ingénieuses, mais qu 11 doit rectifier un jour. Ainsi, après avoir fait remarquer que toutes nos perceptions ont pour noyau central celle de la résistance, il ajoute que, si nous écartons, dans la conception des corps, toute autre propriété sensible, ils ne seront plus pour nous que des unités numériques, si bien que c'est évidemment dans l'idée de résistance que l'idée d'unité a sa source. Or, tout le monde sait avec quelle force et quelle autorité il a établi plus tard que l'idée d'unité a son origine en nous, dans l'idée du moi, et que l'unité attribuée à chaque objet extérieur n'est que la représentation du moi dans le multiple objectif.

^ V. Œuvres inédites, t. II, p. 83 et suivantes, et notre Spiritualisme, p. 87.

Apres avoir montré rexcellence de la mémoire représentative, qui comprend, selon lui, l'intelligence tout entière, Biran parle de la nécessité de la cultiver et des procédés à suivre pour cela. On n'y réussira pas, d'après lui, par l'étude des langues anciennes; car elle ne développe que la mémoire mécanique, par les interminables récitations auxquelles elle donne lieu, et la mémoire sensitive, par les émotions, souvent dangereuses, qu'elle excite dans de jeunes âmes et auxquelles la lecture indiscrète des poètes ne leur permet guère d'échapper. Le meilleur moyen de cultiver la véritable mémoire et, avec elle, l'intelligence, c'est la pratique du dessin, qui habituera l'enfant à bien voir et à bien retenir '; c'est l'étude de la géométrie élémentaire qui lui donnera les idées les plus nettes et les plus certaines de toutes, celles de l'étendue et de ses diverses dimensions. On passera ensuite à l'arithmétique qui offre, sous des formes plus abstraites, la mênie netteté et la même certitude, puis à la grammaire générale et à l'idéologie, et on finira par la littérature. — Que cette distribution des matières de l'enseignement soit de tout point conforme aux tendances du jeune âge et à l'ordre de développement de nos facultés, nous en doutons un peu. Mais ce qu'il importe de retenir de ces considérations, c'est cette doctrine admirable que Biran professe et a toujouts professée, à savoir

* C'est une idée qui a fait fortune, de nos jours, et qui a été sanctionnée par les nouveaux programmes de l'Université.

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que nos facultés actives sont seules susceptibles d'un perfectionnement réel; que c'est à elles, par conséquent, que l'éducation doit surtout s'attacher; car, à cultiver immodérément les autres, on n'aboutit qu'à l'énervement intellectuel, sinon au psittacisme et au mécanisme. C'est là une doctrine pratique en parfait accord avec la doctrine spéculative de celui qui devait être, par excellence, le philosophe de l'activité et l'adversaire de la philosophie de la sensation.

La mémoire représentative ne porte pas seulement sur nos idées, mais encore sur nos jugements et nos raisonnements, et nous les fait paraître d\iutant plus certains que nous les avons répétés plus souvent, lors même que nous n'en avons jamais vérifié l'exactitude. Si le souvenir d'avoir toujours cru, même quand il s'agit d'une croyance sans preuve, nous fait croire plus fortement, que sera-ce du souvenir d'un jugement réfléchi, entouré d'une pleine évidence? Nous y croirons, sans nous tenir pour obligés d'en sonder de nouveau les bases et nous y croirons d'autant plus que nous l'aurons formulé plus souvent. Ce jugement, primitivement réfléchi, deviendra un jugement de simple réminiscence : tant il est vrai que le mécanisme de l'habitude gagne même les produits de la libre réflexion !

Si l'habitude a ses inconvénients, elle a aussi ses avantages; car elle nous permet de calculer, c'est-àdire de raisonner, rapidement et sûrement en opérant uniquement sur des signes, au lieu de revenir

chaque fois sur la liaison des signes et des idées. La question est seulement de savoir si le calcul, qui produit les merveilles que l'on sait en mathématiques, est applicable à la métaphysique. Malgré l'autorité de Condillac, Biran ne le croit pas. La raison qu'il en donne, après Tracy et Gérando, c'est que les termes de la métaphysique n'expriment pas seulement, comme ceux des mathématiques, des modes simples, mais encore des modes mixtes, et ne peuvent pas se transformer les uns dans les autres par une série d'équations d'une exactitude rigoureuse. Là il ne s'agit pas seulement de s'abandonner au mouvement de la mémoire mécanique; il faut s'aider sans cesse du secours de la mémoire représentative et porter constamment le double poids du signe et de l'idée signifiée '.

Le mémoire sur l'habitude est, suivant nous, un travail d'une haute valeur et qu'on juge beaucoup trop sommairement, quand on se borne à dire, avec Victor Cousin, qu'il offre un caractère tout autre que ceux qui Tont suivi et qu'il leur est bien inférieur. Il y a là, sinon une double erreur, au moins une double exagération. Que ce mémoire renferme encore des éléments sensualistes, qui le distinguent des écrits ultérieurs de Maine de Biran, nous l'admettons volontiers; mais nous soutenons que, sur plus d'un point, l'auteur s'éloigne déjà

< V sur le même sujet un travail intitule : Mémoire sur les rapports de l'idéologie et des mathématiques dans les Now velles œuvres inédites de Maine de Biran, publiées par M. Bertrand. Leroux, 1887.

du sensualisme pour se rapprocher du spiritualisme. C'est ce qu'il fait, quand il distingue des impressions passives et des impressions actives et que, tout en rapportant les premières à la sensibilité, il rapporte les secondes à l'activité. C'est ce qu'il fait, quand il déclare que les diverses classes de sensations ont chacune leur caractère spécifique et qu'à supposer que quelquesunes se transforment, elles ne se transforment pas' toutes, ce qui renverse de fond en comble le système de Condillac. C'est ce qu'il fait enfin quand il considère l'effort comme le principe de toute connaissance, de celle du moi comme de celle du non-moi, et qu'il en fait le produit, non de la sensibilité, à laquelle Condillac ramène tout, mais de l'activité.

On voit, par ces exemples que nous pourrions multiplier, que le mémoire de Biran n'est pas aussi différent de ceux qui l'ont suivi que Victor Cousin le donne à entendre. Leur est-il bien inférieur? Nous ne le croyons pas. Remarquons, pour motiver notre opinion, que les vues anti-condillaciennes que nous venons de rappeler constituaient, au moment où elles furent émises, d'incontestables nouveautés et que toute la révolution philosophique, qui a marqué les premières années du dix-neuvième siècle, y était déjà contenue. Nous pourrions en dire autant de la thèse si neuve de la vraie origine de ridée de cause; de la distinction si profonde de la sensation et de la perception qu'on a eu le tort de négliger pour celle des Écossais; de la

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distinction non moins remarquable de Timagination et de la mémoire volontaire ; de la forte étude sur l'association des idées, envisagée en elle-même, dans ses lois essentielles et dans ses grandes conditions physiologiques; de radmirable théorie des signes dont Biran met à nu les racines cachées dans les profondeurs de notre nature et dont il retrace ensuite le rôle et l'influence de main de maître ; de la double loi de l'habitude, obscurcissant nos modifications passives et élucidant nos modifications actives, loi que Biran a, le premier, formulée et qui est depuis restée dans la science. Nous allions oublier ses idées si originales, sur l'éducation, qui contiennent en germe celles qu'il a développées plus tard et qui méritent encore aujourd'hui l'attention de tous les esprits sérieux.

Sans doute, ce mémoire n'est pas parfait. Non seulement, il renferme, comme on a pu le voir, quelques contradictions, mais le sujet en est conçu d'une manière un peu étroite et traité d'une manière un peu confuse. On y chercherait vainement la comparaison de l'instinct et de l'habitude, des habitudes héréditaires et des habitudes acquises, des habitudes dans le règne animal et dans le règne végétal et des habitudes dans l'espèce humaine. Nous ajouterions qu'au lieu de considérer l'habitude dans ses rapports avec toutes nos facultés, Biran semble, d'après le titre de son livre, l'envisager uniquement dans ses rapports avec la faculté de penser, si le livre ne donnait pas beaucoup plus que le titre ne promet. Mais les défauts de ce tra-

PENDANT LA RliVOLUTION.

lOl

vail sont largement compensés par ses qualités. I! offre une telle richesse d'idées qu'on a de la peine à le résumer, et qu'en le résumant on se reproche toujours d'oublier quelque détail qui méritait d'être signalé. Quant au style, il n'a pas la clarté un peu superficielle de celui deTracy; il a quelque chose d'un peu plus csotériquCy comme disait Leibniz, en parlant de son propre style comparé à celui de Locke; mais il est plein de nerf et de suc, et il suffit de briser la carapace de ses formules, pour y découvrir cette substantifjque moelle, qui fait les délices des penseurs '.

^ Ce mémoire, tel que nous Tavons, fut couronné par l'Institut, sur le rapport de Destutt de Tracy, le 6 juillet 1802, après avoir ete' écarté, sous sa première forme, le 6 avril 1801. Il serait curieux de comparer ces deux rédactions d'un même travail et aussi de consulter les notes jete'es sur le papier par Biran, en vue d'une deuxième édition. (V. Naville. Œuvres inédites, t. II F. p. 557-53S.)

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