CHAPITRE VI RIVAROL
IDÉOLOGIE ET MÉTAPHYSIQUE Idéologie proprement dite. — Idéologie comparée et métaphysique.
A l'époque de renaissance intellectuelle dont nous retraçons le tableau, l'idéologie ne se renferma pas dans l'enceinte sévère des écoles et de rinstitut; elle pénétra dans le monde et dans la littérature mondaine et y trouva un interprète aussi lemarquable qu'imprévu dans un écrivain étincelant, dans un styliste de premier ordre : nous voulons parler de Rivarol.
Antoine de Rivarol naquit en 1733, à Bagnols, en Languedoc, d'une famille besoigneuse, mais noble, s'il faut l'en croire. Après avoir fait des études brillantes, quoique rapides, dans son pays natal, il entra au Grand Séminaire de Sainte- Garde, à Avignon, et s'y fit remarquer par sa bonne mine, son bel esprit et sa conversation
éblouissante. Désireux de produire sur un plus grand théâtre ces qualités qu'il connaissait très bien, il se rendit de bonne heure à Paris, où il ne tarda pas à quitter le petit collet. Il y vécut assez longtemps de ce qu'on a appelé depuis la vie de Bohême et eut assez de peine à percer. Enfin, il y réussit et y réussit si bien que sa réputation d'homme d'esprit était faite avant qu'il eût rien publié, et que ses bons mots étaient la terreur des mauvais auteurs bien avant qu'il eût écrit, à leur adresse, son Petit Almanach des Grands hommes. Son premier travail important fut son Discours sur Vuniversalité de la langue française, qui fut couronné par l'Académie de Berlin et qui lui valut, en même temps que les éloges du Grand Frédéric, le titre de membre de cette Académie (1784). Il publia, quelques années après, ses Lettrées à M. Xecker^ à propos de son livre De r importance des Opinions religieuses, lettres qui trahissaient un disciple du patriarche de Ferney plus qu'elles n'annonçaient le futur défenseur du trône et de l'autel. C'est en cette dernière qualité qu'il se montre à nous un peu à l'improviste, dès le dé,but de la Révolution, dans son Journal politique national et dans les Actes des Apôtres, cette feuille ro3^aliste si pleine de malice et d'esprit, mais aussi de calomnies et d'ordures, qu'on n'a pas craint de la rapprocher de VAîui du peuple et du Père Duchêne.
Durant son exil à Hambourg, Rivarol se livra à des travaux plus dignes de lui. Il commença un
HISTOIRE nr LA PHILOSOPHIE
nouveau Dictionnaire de la langue française qui, dans sa pensée, devait effacer celui de l'Académie; mais il en mena la composition assez lentement, malgré les excitations pressantes de Fauche, son éditeur, qu'il nommait sa tarentule. Il passait son temps dans les banquets et les soirées, tout entier aux belles dames de Hambourg et au beau monde de rémigration, et finit par mourir, comme Vert- Vert, des gâteries qu'on lui prodiguait (1801) K II ne laissait de son fameux dictionnaire que l'Introduction, publiée en 1797, où il prend son sujet de très haut et traite de l'homme intellectuel et moral, pour arriver de là au langage, qui en est l'expression. C'est là que nous chercherons les éléments de ce qu'on pourrait appeler sa philosophie. Car ce bel esprit, si frivole en apparence, en a une, qui, après avoir été méconnue par ses ennemis politiques et littéraires, notamment par Chénier, a été signalée par Sainte-Beuve et Caro, ma^s sur laquelle il reste encore beaucoup à dire.
IDEOLOGIE PROPREMENT DITE
La première question que Rivarol se pose est celle du sentiment, considéré comme le principe de tout dans l'homme et dans les animaux.
^ V. M. de Lescurc, Riv.wol et la Société française peudant Vémis^ration.
Qu'est-ce donc que le sentiment pour Rivarol? M. Caro n'hésite pas à dire que c'est la conscience du moi et de son acti/ité et que, par conséquent, la doctrine de notre auteur est tout à fait analogue à celle de Maine de Biran '. Nous serons un peu moins affirmatif que le brillant académicien. Si nous rapprochons les divers passages où Rivarol parle du sentiment, nous voyons qu'il en fait tantôt un être, tantôt une simple faculté et une simple manière d'être, et que sa pensée semble constamment flotter entre ces deux conceptions contradictoires. Il dit quelque part que le sentiment est f( un être, qui sent et pense comme esprit, qui sent et agit comme corps », de sorte qu'il serait, à ce compte, un principe dans lequel s'identifient le corps et l'esprit, « le corps, simple amas d'atomes, et l'esprit, simple suite d'idées, » ce qui n'est pas biranien le moins du monde. Il déclare, en outre, qu'il n'y a lieu d'adniettre ni Yhomo duplex de Buffon, ni les deux hommes de la morale et de la religion : or, c'est là un monisme absolument contraire au duodvnamisme dont Biran fait profession '^. Ailleurs, il fait du sentiment une simple faculté, qui n'est autre que la sensibilité^: or, comme c'est du sentiment qu'il fait tout sortir, il semble professer ici le pur sensualisme, c'est-à-dire encore un système diamétralement opposé à celui de Maine de Biran.
< Comptes rendus de TAcade-mie des sciences morales, février-mars, 1884.
3 Œuvres de Rivarol^ t. I, p. 2i3 et 218. 5 Œuvres de Rivarol, t. I, p. 5.
irtf) HISTOIRE m L\ philosophtf:
Rivarol fait, en effet, dériver, comme Condillac, toutes nos idées de la sensation et les considère toutes comme autant de sensations dégagées de leur élément affectif et plus ou moins pâlies. Seulement il les divise en deux espèces, les simples traces ou vestiges, qui répondent aux sensations de Fouie, du goût et de Todorat, et les images, qui représentent la figure des objets et répondent surtout aux sensations de la vue et du toucher. Non seulement il admet, comme Condillac, que toutes les idées sensibles viennent des sensations, mais il en fait venir les idées intellectuelles ellesmêmes. Quand j'ai l'idée de la ressemblance de deux personnes, il semble que mon esprit l'a formée, à lui tout seul: il est clair cependant que, sans les sensations produites sur moi par les deux personnes en question, je ne l'aurais jamais eue. Les philosophes ont donc grand tort, suivant Rivarol, de rabaisser la sensation au profit du raisonnement. Mais, ajoute-t-il finement, ils ont leurs raisons pour cela : le raisonnement est leur œuvre, tandis que la sensation est l'œuvre de la nature. Voilà pourquoi ils se complaisent dans l'un et n'ont que du dédain pour l'autre K
Il est difficile decontester le caractère sensualiste de cette théorie de l'origine des idées. Il éclate non seulement dans les appels que Rivarol fait à l'autorité de Condillac, mais encore dans les termes de t?\iccs et de vestiges qu'il emploie pour désigner
< Œuvres de RivaroU t. I, p. 52.
les idées et qui impliquent des états purement passifs. Il éclate encore dans le besoin que l'auteur éprouve d'expliquer, par la seule sensation, les idées intellectuelles, qui impliquent si manifestement l'activité de l'esprit ; car, sans elle, l'acte d'abstraire une qualité d'un objet et de l'étendre à d'autres serait impossible. Il éclate enfin dans la supériorité qu'il défère à la sensation sur le raisonnement, à la différence de tous les métaphysiciens spiritualistes, qui se sont toujours plu à subordonner les sens à la raison. Dans cette partie de son livre, Rivarol reste bien loin de Maine de Biran qui, non content de dériver toutes nos idées de notre activité propre, mesure la netteté des unes sur l'intensité de l'autre, et voit, en outre, dans les notions de causalité, d'unité et d'identité des notions toutes spirituelles, produites par la seule conscience du moi et que l'action du non-moi sur les sens ne saurait nous donner.
Si Rivarol se rapproche de Condillac, en traitant de l'origine des idées, il s'en éloigne plus ou moins, en décrivant les principales opérations de l'esprit, telles que l'imagination, la mémoire et le jugement. Cependant, il fait encore dériver la première, au moins à l'état pur et sous sa forme élémentaire, de la seule sensation. Fille aînée de la sensation, dit-il, l'imagination, réduite à elle-même, compose des tableaux sans art, sans tenir compte des temps ni des lieux et en dédaignant les lois de la perspective. Alliée des passions, elle rêve la joie dans le malheur et le malheur dans la joie, et oppose sans cesse au
monde qu'elle habite le monde qu'elle crée. Première étincelle de l'esprit, elle en est la dernière lueur; car, non contente de devancer la mémoire et le jugement, elle leur survit et berce de ses images la vieillesse comme Tenfance. Ce n'est pas seulement près du berceau des individus, c'est encore près de celui des peuples , qu'apparaît, avec sa baguette magique, cette fée tour à tour bienfaisante et terrible, comme les conceptions surnaturelles des époques primitives en font foi. Le développement des sociétés et les progrès des sciences positives peuvent à peine limiter sa fécondité et sa puissance. L'illuminisme n'avait-il pas ses adeptes à la veille même de la Révolution? Mais, quand cette faculté est assujettie aux lois de la raison, elle change de nom, comme de caractère; ce n'est plus l'imagination passive, c'est l'imagination active, c'est l'esprit ou même le génie.
Cette même passivité qui distingue l'imagination proprement dite du génie, la distingue déjà de la simple mémoire. Pendant que la première reçoit passivement et reproduit de même les impressions des objets, la seconde s'arrête aux unes et les conserve, pour s'en servir au besoin, et laisse échapper les autres comme inutiles; elle suppose la conscience de soi ou réminiscence. — C'est à peu près, comme on voit, la distinction de l'imagination et de la mémoire, telle que l'a conçue Maine de Biran. — L'une, dit Rivarol, est le sentiment à la merci de tous les mouvements qui l'agitent ; l'autre est ce même sentiment en possession de lui-
même et de ses idées et en disposant comme il l'entend. Ce ne sont plus seulement des images qu'il évoque, mais des noms et des dates ; ce ne sont pas seulement des événements dont il garde le dépôt, mais encore leur ordre, grâce aux deux rayons de l'espace et du temps où ils restent rangés. Inférieure à l'imagination pour la vigueur du coloris, elle lui est supérieure pour le dessin ; si elle n'illumine pas les choses, elle les ordonne. Moins utile qu'elle à la poésie et à l'éloquence, elle l'est plus à la science, qui tient moins à ce que les objets soient vivement coloriés , qu'à ce qu'ils soient étiquetés nettement '.
Quelque importantes que soient l'imagination et la mémoire, il est une faculté qui les surpasse de beaucoup, parce que, au lieu de reproduire simplement les idées acquises, elle les examine, les compare et se prononce avec autorité sur leur valeur. C'est le jugement. Il remplit la plus haute fonction de la vie intellectuelle ; car, sans lui, nous n'aurions que les matériaux de l'édifice de la science; avec lui, nous avons la place que chacun d'eux doit occuper. Ce n'est plus une faculté passive à aucun degré ; c'est la faculté active par excellence-.
Il ressort de l'étude des facultés précédentes que, si Rivarol a quelque peine à se séparer des doctrines de Condillac, qui s'imposaient alors à tous
< Œuvres de Rivarol, tome I, page 112-123. 2 Œuvres de Rivarol, tome 1. p. 124 et 127.
les esprits, il s'en sépare pourtant plus ou moins, en admettant qu'à mesure que l'être humain se développe dans Tordre intellectuel, la passivité cède de plus en plus chez lui à l'activité.
Notre auteur analyse ensuite avec une précision merveilleuse, mais sans se préoccuper ni de leur caractère passif, ni de leur caractère actif, ce que nous pourrions appeler les facultés esthétiques, facultés qu'il possédait personnellement au plus haut degré et qu'il connaissait admirablement, soit pour en avoir observé le fonctionnement en luimême, soit pour les avoir étudiées dans le langage, qui en était à ses yeux la meilleure expression.
Rivarol caractérise d'abord l'esprit et le talent : « Le premier, dit-il, est une faculté qui voit vite, brille et frappe » : vite; « car la vivacité est son essence; un trait et un éclair sont ses emblèmes. » Quant au talent, il le définit : a Un art mêlé d'enthousiasme. » Puis, il ajoute : « S'il n'était qu'art, il serait froid ; s'il n'était qu'enthousiasme, il serait déréglé. » Considérant ensuite l'esprit dans un sens moins mondain et plus général et l'identifiant, comme La Bruyère quand il parle de Corneille, avec la pénétration et Tintelligence, il le compare au talent proprement dit : « L'esprit, dit-il, est plus avide de concevoir et d'enfanter ; le talent est plus jaloux^d'exprimer et d'orner. L'esprit s'occupe du fond, qu'il creuse sans cesse; le talent s'attache à la forme qu'il embellit toujours ^ » C'est la dis-
' Œuvres de RivaroL tome I,p. i36.
tinction qu'Auguste Comte a établie, plus tard, entre le don de la conception et celui de l'expression, et c'est dans ce sens que Rivarol a pu dire de M™" de Staël, qu'elle avait plus d'esprit que de talent. Comme corollaire de son observation, notre auteur ajoute finement, en s'inspirant de Buffon, que l'homme de talent vole et peut voler impunément l'homme d'esprit dont il sait faire valoir les idées, en les relevant par l'expression, tandis que, nul ne peut voler, sans être reconnu, l'homme de talent dont le mérite est tout dans la forme et qui appose son cachet sur tout ce qu'il touche.
Rivarol ne caractérise pas le génie et le goût d'une manière moins heureuse. Au lieu de voir dans le premier, comme certains écrivains de son temps et même du nôtre, une faculté mystérieuse et sans analogue, il y voit telle ou telle de nos facultés portée à ce degré où elle crée et invente : (( Le génie des idées, dit-il, est le comble de Tesprit; le génie des expressions est le comble du talent. Ainsi, que le génie féconde l'esprit ou le talent, en fournissant des idées à l'un et des expressions à l'autre, il est toujours créateur K » On a souvent considéré le goût comme le jugement appliqué aux petites choses et on l'a même défini assez ingénieusement le jugement armé d'un microscope. Rivarol rejette, avec raison, cette définition. Il fait remarquer que le jugement et le goût connaissent également des détails et des masses;
• Œuvres de Rivarol, tome I, p. 12?.
mais que le goût s'applique seulement aux ouvrages qui offrent de la délicatesse et de la grâce. Il ajoute que le goût implique un mélange de jugement et de sensibilité : il ne se contente pas d'approuver et de condamner, il jouit et souffre : « Il est au jugement ce que l'honneur est à la probité; ses lois sont délicates, mystérieuses et sacrées. L'hoHJieur est tendi^e et se blesse de peu ; tel est le goût*. »
Après avoir traité de l'esprit et du talent, du génie et du goût, c'est à-dire des facultés esthétiques, Rivarol traite de la raison et de la liberté, c'est-àdire des facultés métaphysiques et morales.
On se souvient du passage d'Aristote où le grand philosophe nous montre les sensations s'ajoutant aux sensations, de manière à former à la fin Tentendement et les idées générales qui le constituent, de même que des soldats en se ralliant à d'autres soldats finissent par former une armée. Rivarol exprime d'une manière analogue la formation de la raison : « De même, dit-il, que la masse des jugements portés par le genre humain compose la raison universelle et fixe qu'on appelle sens commun, ainsi le recueil des Jugements particuliers qu'un individu a déjà portés et dont il garde le souvenir, compose sa raison-. » Plus loin, c'est avec Aristote et avec Kant tout ensemble qu'il se rencontre : a Je diviserais volontiers, dit-il, la raison de cha-
^ Œuvres de Rivarol, tome I, p. 129.
^ Œuvres de Rivarol, tome I, p. 144.
que homme en raison d'idées et en raison de caractère, en raison qui conclut et en raison qui veut ; en raison spéculative et en raison pratique. » Ailleurs, enfin, il anticipe sur la doctrine de Lamennais et même sur celle de Schelling en matière de certitude : «Nous sommes, dit-il ingénieusement, des copies coUationnées les unes aux autres; et, dans les idées fondamentales, ce qui est vrai pour un est vrai pour tous. Ce consentement universel est une grande base de certitude. » Voilà du Lamennais. Voici maintenant du Schelling : « Ce qui est vrai pour tous s'est encore trouvé vrai pour toute la nature. Par exemple, l'ellipse et ses propriétés, telles que nous les démontrons, se retrouvent dans la marche des planètes autour du soleil, et cet accord de notre géométrie avec les lois de l'univers a tout à fait rassuré le genre humain K » Suivant Rivarol, la certitude se fonde donc non seulement sur Taccord de notre raison avec ellemême et avec ses jugements antérieurs, mais encore sur son accord avec la raison du genre humain et avec celle de l'univers. Commencée par une proposition demi-sensualiste, cette théorie de la raison offre à la fin le caractère le plus rationaliste.
D'après Rivarol, l'homme n'est pas seulement raisonnable, il est libre; car, si les idées lui arrivent quelquefois sans son consentement, il peut toujours choisir entre elles. Il est donc tout au moins un composé d'impuissance et de pouvoir,
^ Œuvres de Rivarol, tome I, p. 145, i53, 154.
174 HISTOIRE nn la philosophie
de servitude et de liberté. On a souvent comparé les motifs qui nous sollicitent aux poids d'une balance ; mais ce qu'on n'a pas dit, dit ingénieusement Rivarol, c'est que la balance, c'est l'homme luimême, c'est-à-dire « une balance animée, qui sent ce qu'elle pèse et qui ajoute au côté qu'elle préfère le poids de son consentement ». Bien loin d'exclure les motifs, la liberté les suppose. Autrement il faudrait dire que de deux hommes placés entre deux routes, celui qui ignore qu'elle est la bonne est seul libre dans son choix. D'ailleurs, ceux qui prétendent que l'homme n'est pas libre, parce qu'il obéit à ses motifs, c'est-à-dire à ses passions et à ses idées, ne réfléchissent pas à une chose, c'est que ses passions et ses idées ne sont pas distinctes de lui et qu'en leur obéissant c'est à lui-même qu'il obéit, ce qui est le propre caractère de la liberté K Si l'idéologie de Rivarol n'est pas très originale, si elle est même un peu indécise et un peu flottante, elle oflre, comme on voit, touchant l'imagination et la mémoire, l'esprit et le talent, la liberté et la raison, bien des vues heureuses et heureusement exprimées.