‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 17 sur 35 · IDÉOLOGIE COMPARÉE ET MÉTAPHYSIQUE · texte numérisé non relu

IDÉOLOGIE COMPARÉE ET MÉTAPHYSIQUE

Nous n'aurions qu'une connaissance vague de l'homme, si nous nous bornions à l'étudier isolé-

* Œuvres de Rivarol, tome I, p. 260 et 35o.

ment. Ce n'est qu'en le comparant aux autres êtres de la création que nous pouvons nous rendre compte avec précision des qualités qui lui sont communes avec eux et de celles qui lui sont propres, et concevoir nettement et sa nature générique et sa nature spécifique. La plupart des philosophes modernes, Montaigne, Descartes, Bossuet, Helvétius, l'ont très bien compris. Ils ont mené de front l'étude de l'homme et celle de l'animal, bien que les uns aient amoindri et les autres agrandi la distance qui les sépare. Rivarol l'a compris également. Après avoir traité de l'homme, il traite des animaux, qui nous entourent et qui soutiennent avec nous tant de rapports; après avoir fait de l'idéologie proprement dite, il fait de l'idéologie comparée. Dans ce nouveau domaine, Rivarol s'éloigne encore plus que dans le précédent des opinions qui régnaient à son époque et se rapproche encore plus de celles qui ont prévalu depuis. Ainsi, il croit, contrairement à la plupart de ses contemporains, que les différences qui existent entre l'homme et l'animal ne s'expliquent ni par l'éducation, ni par la perfection des organes, ni par l'usage des signes. L'éducation, dit-il, n'est pas tout et c'est en vain qu'Helvétius est venu annoncer aux hommes qu'ils étaient tous nés hommes de génie et que l'éducation seule leur avait fait défaut. Cette prétendue découverte reste et restera toujours un paradoxe insoutenable. C'est en vain qu'il a affirmé que, si les animaux avaient des organes aussi parfaits que les nôtres et disposaient de signes aussi variés, ils

nous feraient, dans la carrière de la science et dans celle de la vie, une rude concurrence. Chacun sait, en effet, que plusieurs ont des organes aussi parfaits que les nôtres et qu'ils articulent aussi nettement que nous. Or, leurs organes si parfaits laissent leur pensée fort imparfaite, et leurs articulations si nettes leurs servent seulement à reproduire les sons, qui sont la forme extérieure du langage, sans les faire jamais pénétrer jusqu'à la pensée qui en est le fond.

Si donc rhommc est supérieur aux animaux, comme on n'en saurait douter, cela tient, suivant Rivarol, à autre chose ; cela tient à la supériorité du principe qui Tanime, lequel est susceptible de recevoir des objets une multitude d'impressions, tandis que celui qui anime les animaux n'en reçoit qu'un petit nombre. L'homme subordonne sa vie à sa pensée, tandis que l'animal subordonne sa pensée à sa vie; l'un s'enfonce dans la nuit de l'antiquité et dans les entrailles du globe, mu par le seul amour de la vérité; tandis que l'autre, uniquement préoccupé de ses besoins physiques, reste profondément indifférent aux merveilles du temps comme à celles de l'espace. Réduit à la crainte, à la faim, à l'amour physique, il est de glace pour tout le reste, et rien ne peut secouer sa lourde incuriosité. S'il montre parfois de la sagacité et de la finesse, c'est dans le sens que ses appétits lui indiquent; il demeure obtus et stupide sur tout le reste. On ne se le représente pas en contemplation devant une

belle aurore ni en extase devant un beau soir ^ Cette incapacité scientifique et esthétique de l'animal tient, suivant Rivarol, à ce qu'il est incapable d'étonnement et d'admiration : « Nous sommes, en effet, dit-il, le seul animal qui soit surpris de l'univers et qui s'étonne de n'en être pas plus étonné. La surprise, chez les animaux, ne roule que sur l'apparition de quelque objet inconnu et se termine brusquement par l'épouvante ou la fuite, et à la longue par la familiarité et l'oubli. Chez nous, la surprise est mère de la réflexion; elle se termine par la méditation et nous conduit souvent à des découvertes par l'heureux tourment de la

pensée'^. »

A cette observation, qui est renouvelée d'Aristote, Rivarol en ajoute une autre, qui semble empruntée à Bossuet. Pendant que l'esprit de l'homme, ditil, est complexe et réfléchi, celui de l'animal est simple et rectiligne. C'est faute de réflexion et parce qu'elle se laisse dominer par une idée unique, celle de l'espace éclairé qui frappe ses yeux, que la mouche s'obstine à se heurter cent fois contre un carreau de vitre, sans se demander avec étonnement ce que c'est que ce mur diaphane qui l'arrête. L'esprit de l'homme et celui de l'animal ont également des bornes; mais celles du premier sont amovibles, tandis que celles du second sont im-

^ Œuvres de Rivarol, t. I, p. 170-180. 2 Œuvres de Rivai^ol, t. I, p. 181. V. la même pensée chez Maine de Biran, Mémoire sur l'habitude^ p. 10.

lyH HISTOIRE DF LA PHîLOSOPHir

muables. Une prompte et fatale perfection dans un certain genre a saisi ce dernier, au début de la vie, et lui interdit la perfectibilité. Excepté les abeilles, les fourmis et les castors, les animaux ne savent que s'attrouper et s'accoupler; ils ne sont pas vraiment sociables; car des attroupements et des accouplements ne constituent pas des sociétés. Aussi, chez eux, l'expérience d'une génération est perdue pour la suivante, tandis que, chez l'homme, les découvertes s'ajoutant aux découvertes, portent toujours plus haut les merveilles de la civilisation. Non seulement l'animal n'est ni perfectible, ni véritablement sociable; mais il n'est pas réellement intelligent : ce qu'il fait de plus remarquable, il le fait par routine et non par réflexion. Ainsi, le chien bien dressé, qui porte de l'argent à la boucherie et en rapporte de la viande, comprend si peu la valeur de l'argent et la nature des échanges que, s'il trouve un écu, il ne lui viendra pas à l'esprit de le ramasser et moins encore d'en faire usage pour son compte. Aussi, pour se faire une juste idée de l'animal, il faut diminuer l'homme et retrancher de son esprit ce qui dépasse l'instinct, c'est-à-dire cette raison par laquelle il se rend raison des choses'.

C'est parce que les animaux n'ont qu'un rudiment de raison qu'ils n'ont qu'un rudiment de langage. Ils ne lient leurs souvenirs qu'à des signes matériels peu nombreux et qui ont un rapport direct à leurs besoins, parce que les idées générales

* Œuvres de Rivjroî, t. I, p. 180-189.

et abstraites, qui relèvent de l'inteHigenCe, leur restent toujours étrangères. Mon chien comprend le mot pain, parce qu'en le prononçant je lui ai souvent donné l'aliment que ce terme désigne; mais jamais il ne comprendra le mot justice, parce qu'il ne répond à aucun de ses besoins physiques et que l'idée de se constituer tiers et non partie, dans une querelle, ne lui est jamais entrée dans la tête^ Nous sommes donc obligés de nous réduire, en parlant aux animaux, à quelques signes peu nombreux, parce qu'ils ont peu d'idées, et encore ces signes, n'agissent-ils sur eux qu'autant qu'ils ébranlent leur sensibilité. Aussi, loin de répondre à nos idées, leurs mouvements en semblent plutôt la parodie : i( Un singe, dit admirablement Rivarol, à qui l'on apprend l'exercice, ne verra jamais qu'un bâton dans un fusil; le perroquet à qui vous avez appris à dire votre nom, le prononcera pour avoir à manger ou pour avoir le plaisir de gazouiller, et non pour vous nommer; le chien que vous aurez longtemps dressé et à qui vous direz : Ma montre ! ira la chercher, non pour que vous sachiez l'heure, mais de peur d'être battu, s'il ne refait pas les mouvements que vous lui avez inculqués par la douleur. Leurs passions s'interposent donc toujours entre le mot et l'idée, et leur intelligence n'est qu'obéissance-. » — C'est là un admirable com-

* Voyez, sur le même sujet, De Uaistre, Soirées, cinquième entretien, et notre Traditionalisme, p. 69, 2« édition, Perrin,

^Œuvres de Rivarol, t. I, p. 2o3.

mentaire de la pensée de Leibniz, que les animaux! ne jugent pas véritablement, et qu'il n'y a chez eux, ' au lieu de pensées enchaînées logiquement, que des impressions associées mécaniquement.

Ce chapitre de Rivarol est tout à fait remarquable. Il est, sinon un des plus profonds, au moins un des plus irréprochables de son ouvrage. L'auteur s'y tient à égale distance des cartésiens, qui rabaissent trop Tanimal, et des condillaciens, qui l'exaltent outre mesure. Son travail mériterait d'être aussi connu que celui de Bossuet sur la même matière. D'un tissu moins ferme et d'une composition moins méthodique que ce dernier, il est peut-être d'une lecture plus agréable et plus facile, grâce à l'imprévu des observ^ations et à l'heureux choix des exemples.

De l'étude de l'homme et de celle de l'animal, Rivarol passe à celle du temps et de l'espace, qui les contiennent ou semblent les contenir; de l'idéologie proprement dite et de l'idéologie comparée, il s'élève à la métaphysique. Ce qu'une telle démarche offrait d'inattendu et d'original à une époque où la métaphysique était généralement honnie, il est à peine besoin de le faire remarquer. Il traite surtout des idées d'espace et de temps, qui avaient donné lieu, avant lui, à tant de spéculations hasardeuses ; car, parmi les philosophes, les uns avaient considéré l'espace et le temps comme de simples manières d'être, celui-ci des événements, celui-là des corps; d'autres en avaient fait des attributs de Dieu même, envisagé à la fois

comme immense et comme éternel; d'autres enfin y avaient vu de simples formes de la sensibilité auxquelles ne répondait aucune réalité positive.

Rivarol se pose la question de l'idée d'espace avec une élévation que les idéologues ne connaissaient pas et en homme qui avait le sentiment de sa profondeur mystérieuse. Sans se prononcer catégoriquement sur le contenu de cette idée, il nous fait parfaitement comprendre comment certains penseurs ont pu confondre l'espace avec le néant et d'autres l'identifier avec Dieu même : « Il se présente à nous, dit-il, sous deux faces, comme lieu occupé par les corps ou comme vide absolu. Comme lieu et place actuelle des corps, l'espace se confond avec leur étendue et tient davantage à l'univers. Comme vide, qui le croirait? c'est tout à la fois du néant et de la divinité qu'il se rapproche; et c'est ce dernier rapport qui rend l'espace si formidable à la métaphysique. Indifférent à la création comme au néant, se laissant envahir et pénétrer sans cesser d'être, il garde sur l'univers la priorité du contenant sur le contenu. Théâtre immobile des mouvements, son repos est inaltérable : on le conçoit, comme Dieu, vide ou plein, avec ou sans l'univers : tous deux infinis, immuables, coéternels ^ »

A la différence de la plupart de ceux qui l'avaient précédé, Rivarol distingue entre l'espace et le temps ; il admet la réalité de l'un, mais il nie

' Œuvres de Rivarol , t. I, p. 72.

celle de l'autre. Nous ne le suivrons pas dans la discussion par laquelle il établit cette distinction importante ; nous nous bornerons à citer quelquesunes des pensées qu'elle lui suggère : Il n'y a, dit-il, de réel, hors de l'homme que l'espace et le corps; le temps est une simple conception. Aussi, je puis dire que je me sens moi-même, que je parcours l'espace et que je conçois le temps. — « L'espace parcouru n'est pas perdu ; on peut y revenir; on peut se précipiter dans l'espace où l'on n'est pas encore, comme vers l'espace où l'on n'est plus. Mais le temps passé n'existe plus et l'avenir n'existe pas encore: on ne peut ni rappeler l'un ni forcer l'autre. C'est que le temps n'est qu'une idée'. » Quelle idée ? 1 idée mixte du moi qui est fixe et de ses idées qui se succèdent et se partagent devant lui en idées qu'il a et en idées qu'il a eues.

Mais nous n'avons ici que l'idée du présent et ridée du passé : comment arriverons-nous à celle de l'avenir? Les mouvements qui se succèdent hors de nous et qui se répètent en nous, y laissent d'innombrables vestiges, qui forment par leur réunion la masse du temps passé. Or, pour lui faire équilibre, nous nous forgeons en imagination une autre masse de mouvements et de vestiges que nous plaçons mentalement en sens inverse des premiers, et qui constituent pour nous ce que nous appelons k temps à venir : « C'est entre ces deux sommes de mouvements que, changeant et fixe, l'homme

i Œuvres de KïvaroL tome I, p. 94.

habite et voyage jusqu'à la mort, semblable au tisserand qui ourdit sa toile et qui, situé entre l'ouvrage fait et l'ouvrage à faire, ne dispose à chaque instant, que du fil qui lui échappe. Le passé est pour lui un tableau fixe; l'avenir, une crainte ou une espérance ; le présent un éclair ^ »

Rivarol abonde en images heureuses pour caractériser le temps mesuré, comme pour caractériser le temps à l'état vague : « Un poète a dit :

Le temps a pris un corps et marche sous nos yeux.

C'est que le mouvement qui prend d'abord une marche intellectuelle dans l'esprit humain, revient ensuite emprunter aux corps inanimés des mesures que ne troublent pas les passions. Le jour et la nuit, les retours réglés des saisons et les phases périodiques de la lune ont été les premières horloges du genre humain. » Il n'y a pourtant entre le temps et le mouvement, qu'une identité apparente : (( Un homme qui a une montre semble porter le temps dans sa poche : la vérité est qu'il n'y porte que le mouvement- »; car, de sa nature, le temps est immobile : ce n'est pas lui qui passe, c'est nous qui passons. Aussi Rivarol remarquet-il, avant M. Bouillier, qui s'est plu à le citer dans un chapitre ingénieux '\ que le temps ne console pas, comme on le va répétant ; qu'il n'affaiblit pas nos amours et nos haines; qu'il n'enfante et ne

. 1 Œuvres de Rivarol, tome I, p. 83. ^ Œuvres de Rivarol, tome I, p. 87.

^ -ï Etudes familières de psychologie et de morale, p. 3oi.

dévore pas tout. C'est au mouvement des choses, dit-il, qu'il faut attribuer de tels effets; cest à lui que doivent s'adresser les bénédictions et les malédictions des hommes.

Rivarol termine cet essai de métaphysique, où se joue un esprit si fin et si délié, si élevé et si brillant, en faisant remarquer que, si les notions de l'espace et du temps ne sont pas les premières en date pour l'esprit humain, elles sont les premières en importance. Sans elles, en effet, sans leur emploi régulier et normal, l'homme n'est plus un homme : il est un animal ou quelque chose d'approchant. C'est ce qui lui arrive dans le rêve et dans la folie, où il n'est choqué ni de la confusion des temps ni de celle des lieux.

On peut voir, par l'étude développée que nous venons de consacrer à Rivarol, en quoi cet écrivain se rapproche des philosophes de son temps et en quoi il en diffère. Comme la plupart d'entre eux, il fait dériver toutes nos idées, même les plus intellectuelles, sinon de la sensation, au moins du sentiment qui, en tant que faculté, s'en rapproche fort. Mais il se distingue de la plupart d'entre eux en ce qu'il admet déjà, à côté de l'élément sensible et passif, un élément actif, à côté de la fatalité, la liberté. Si nous passons de l'idéologie proprement dite à l'idéologie comparée, les différences entre Rivarol et ses contemporains s'accentuent de plus en plus. Bien loin d'élever, comme eux, l'animal au niveau de l'homme, il le laisse infiniment audessous. Il nous le montre uniquement préoccupé

des objets nécessaires à sa vie physique, tandis que rhomme aspire avec ardeur à tout ce qui peut développer sa vie intellectuelle et morale. Non content de rectifier l'idéologie de son époque sur des points de cette importance, Rivarol l'agrandit en la rattachant, par l'analyse des idées de temps et d'espace, à la métaphysique.

C'est par là que le rôle de Rivarol se rapproche de celui de Maine de Biran, malgré les différences si marquées qui les distinguent. Le premier exprime, dans un langage pénible et même obscur, des idées originales et fortement coordonnées en système; le second rend, dans une langue souvent admirable, des vues moins neuves et moins bien enchaînées. L'un crée surtout des pensées, l'autre des formes de style; l'un possède surtout le don de la conception, l'autre celui de l'expression. Mais ils ont ceci de commun, que, partis de l'idéologie du temps, ils l'ont modifiée l'un et l'autre dans le sens spiritualistc.

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