‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 18 sur 35 · PRIMITIFS · texte numérisé non relu

PRIMITIFS

' Après avoir étudié les principaux ouvrages de la période révolutionnaire qui se rapportent à Tidéologie, c'est-à-dire à la théorie de l'homme individuel, nous allons passer en revue les travaux de la même époque qui concernent la philosophie de l'histoire, c'est-à-dire la théorie de l'homme social considéré dans ses principaux développements. Bien qu'animés du même esprit que les précédents, ces

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travaux en diffèrent à quelques égards. Ils ne relèvent pas seulement de Condillac, mais encore et surtout de Voltaire, de Montesquieu et des encyclopédistes ; ils ne sont pas seulement théoriques, les préoccupations de l'ordre pratique y tiennent une grande place. Aussi, ils nous serviront de transition pour passer de la philosophie pure à la philosophie appliquée, de l'idéologie à la morale et à la politique. De ces travaux, les plus remarquables sont ceux de Condorcet et de Volney.

Condorcet naquit en 1743, à Ribaumont, en Picardie. Il se montra de bonne heure un mathématicien éminent, au point qu'il vit, à l'âge de vingt-six ans, les portes de l'Académie des sciences s'ouvrir devant lui. Après les succès scientifiques, les succès littéraires le tentèrent. Il composa les éloges de quelques académiciens, antérieurs à ceux que Fontenelle avait loués, et se trouva ainsi désigné pour les fonctions de secrétaire perpétuel de la Compagnie. Admis, en 1782, à l'Académie française, il prit pour sujet de son discours de réception une question éminemment philosophique : Les avantages que la société peut retirer de la réunion des sciences physiques aux sciences morales. Si les sciences, les lettres et la philosophie passionnaient Condorcet, les questions religieuses et politiques ne le laissaient pas indifférent. Profondément imbu de l'esprit du dix-huitième siècle, il s'attaqua au Christianisme, dans sa Lettre à un Théologien, et défendit la doctrine du libre échange, quand Turgot, son ami, essaya de la faire passer dans les faits.

Lorsque la Révolution eut éclaté, la réputation de Condorcet et le caractère de ses opinions le firent nommer successivement membre de l'Assemblée législative et membre de la Convention. Ce fut en cette dernière qualité qu'il écrivit son célèbre rapport sur l'instruction publique et qu'il rédigea son non moins célèbre projet de constitution. Accusé de modérantisme, après la proscription des girondins, il fut obligé de se cacher pour sauver sa tête. Il trouva un refuge chez M"'*" Vernet, qui tenait un restaurant dans la rue Servandoni, n** 21. Ce fut là qu'il passa huit mois à attendre la fin d'une tempête qui ne finissait pas, séparé de sa famille et exposé à chaque instant à être découvert. Pour faire diversion aux pensées pénibles dont il était obsédé, il résolut de se livrer à quelque travail sérieux : l'idée d'un tableau des progrès de l'esprit humain se présenta à lui, et malgré le peu de livres dont il disposait, il la mit aussitôt à exécution. — On sait comment Condorcet s'enfuit de Paris, pour ne pas compromettre plus longtemps la vie de la personne qui lui donnait asile; comment il fut arrêté par des révolutionnaires de village et traîné dans la prison de Bourg-la-Reine, et comment il mit, dit-on, fin à ses jours au moyen d'un poison que Cabanis lui avait procuré. Ceux de ses travaux qui touchent à la philosophie sont son édition des Pensées de Pascal, 1,776; sa Vie de Turgot, 178(3; sa Vie de Voltaire, 1787; divers opuscules sur l'application du calcul des probabilités aux sciences morales, et surtout son Esquisse d'un tableau des progrès de

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r esprit humain, qui rentre seule dans le cadre de cette histoire et dont nous voulons uniquement

nous occuper.

VEsqinsse de Condorcet se rapporte à cette science plus ou moins conjecturale qu'on nomme aujourd'hui philosophie de l'histoire. C'est une science qui est née et qui devait naître asse^tard. Elle suppose, en effet, d'une part, l'idée que l'espèce humaine est une et forme un tout dont toutes les parties sont solidaires; de l'autre, l'idée que son mouvement à travers la durée a un but et est soumis à des lois. Or, les anciens Grecs, qui vivaient dans de petites républiques indépendantes et qui regardaient tous les étrangers comme des barbares, ne pouvaient ni s'élever à la conception de l'humanité, prise dans son ensemble, ni supposer que ses mouvements fussent régis par des lois fixes. Ce ne fut qu'après la conquête de l'Orient, par Alexandre, et celle du monde, par les Romains que, les diverses nationalités s'étant dissoutes et fondues dans l'unité d'un vaste empire, les hommes s'apparurent les uns aux autres comme hommes plutôt que comme citoyens et sentirent qu'ils avaient la même nature. De là, l'idée de la république universelle des stoïciens, où l'homme n'est plus qu'un citoyen du monde; de là l'idée de l'histoire universelle de Polybe, où les affaires de l'Italie et de l'Afrique, de l'Asie et de la Grèce se confondent, mais sans tendre encore à un but précis.

Cette conception s'accentue et prend un nouveau caractère à l'avènement du Christianisme. A l'idéç

de la fraternité des hommes, s'ajoute alorè celle de la paternité de Dieu et du gouvernement de la Providence, qui conduit toutes choses, par les moyens les mieux appropriés, à la fin qu'elle a conçue. C'est à ce point de vue que se placent tous les grands représentants du Christianisme, depuis l'auteur de la Cité de Dieu jusqu'à celui du Discours sur l'histoire universelle, A leurs yeux, tous les niouvements de l'espèce humaine sont prédéterminés et n'ont qu'un seul but, le triomphe de cette société religieuse qu'on nomme l'Église chrétienne. — C'est une philosophie de l'histoire ^w/g^wem, mais c'est déjà une philosophie de l'histoire. — Enfin, une époque arrive où les différences, non seulement de nationalité, mais encore de religion, que les hommes peuvent offrir, s'atténuent et s'effacent aux yeux des penseurs, devant leur ressemblance fondamentale comme membres de l'espèce humaine : l'histoire philosophique de l'Église fait place à l'histoire philosophique de l'humanité, non pas de l'humanité immobile et stationnaire, mais de l'humanité marchant toujours, d'étape en étape, vers un avenir meilleur. — Cette nouvelle conception fut représentée par Tiirgot d'abord et ensuite

par Condorcet.

Turgot s'était borné à décrire rapidement les progrès de l'humanité, dans deux discours qu'il prononça, jeune encore, en Sorbonne,et qui furent comme les manifestes de cette doctrine de la perfectibilité,qui était réservée à une si grande fortune. Vivement frappé de l'idée de son ami, Condorcet

la reprit plus tard en sous-œuvre, mais pour lui consacrer tout un ouvrage. Il prend l'humanité, pour ainsi dire, à son berceau et la conduit, à travers neuf périodes successives, durant lesquelles elle se rapproche de plus en plus de la vérité et du bonheur, jusqu'à l'époque actuelle.

L'auteur nous introduit d'abord dans les huttes des peuples chasseurs^ puis sous les tentes des peuples pasteurs, puis dans les chaumières des peuples agriculteurs, et nous fait assister successivement à tous les progrès que notre espèce a dû réaliser, durant ces trois grandes phases de son développement, en même temps qu'à la formation de toutes les institutions, les unes bonnes, les autres mauvaises, qui datent vraisemblablement de ces âges reculés. C'est de l'histoire plus ou moins plausible, mais de l'histoire conjecturale, de l'histoire déduite plus ou moins rigoureusement des lois de notre nature, mais non prise sur le vif et écrite d'après les faits et les monuments *.

Si Condorcet avait vécu de notre temps, il aurait sans doute traité son sujet avec une tout autre profondeur et en utilisant les documents que la science a nouvellement découverts. Il se serait demandé d'abord si notre espèce a été primitivement confondue avec les autres espèces animales et si elle a, après de longs siècles de vie instinctive.

< V. le même sujet traité d'une manière analogue par Pierre Charles Lévesque, dans le tome I des Mémoires de l'Institut.

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émergé du fond commun de l'animalité, pour devenir une espèce pensante, ou bien si elle a été d'abord une espèce à part, distinguée de toutes les autres par des attributs caractéristiques : c'est la question de l'évolution des espèces, que Darwin et Herbert Spencer ont discutée, de nos jours, avec tant d'éclat. Il se serait demandé, en outre, si les diverses races dans lesquelles on la divise, sont ellesmêmes autant d'espèces particulières et irréductibles ou si elles peuvent se ramener au même type et ont la même origine : c'est la question si savamment agitée, de notre temps, entre les polygénistes et les monogénistes. Il est clair, en effet, que ces problèmes se rattachent à celui de l'histoire primitive, de la paléontologie de l'humanité et en font, pour ainsi dire, partie intégrante. Quant au tableau des mœurs et des coutumes de l'homme primitif, ce n'est pas seulement en procédant a priori, mais encore en procédant a posteriori, qu'il est possible de le reconstituer. On connaît les découvertes récentes qui ont été faites touchant l'âge de la pierre, Tàgc de l'airain, l'âge du bronze et l'âge du fer; on sait que nous avons entre les mains une grande quantité d'armes grossières et d'outils façonnés sans art, premiers essais d'une pensée qui tâtonnait encore et que remplacent graduellement des armes de moins en moins grossières, des outils de moins en moins imparfaits. Or, il y a là, pour une histoire de rhomme primitif, des matériaux extrêmement précieux. Condorcet n'a pu faire usage de toutes ces ressources. C'est pourquoi

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les trois premières parties de son livre laissent beaucoup à désirer. Il faut descendre jusqu'aux anthropologistes de notre temps pour voir ce sujet traité comme il doit l'être.

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