‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 19 sur 35 · VUES DE CONDORCET SUR LES PEUPLES CIVILISES · texte numérisé non relu

VUES DE CONDORCET SUR LES PEUPLES CIVILISES

Une ^découverte immense, celle de l'écriture alphabétique , marque , suivant Condorcet , la frontière qui sépare le domaine de l'histoire conjecturale de celui de l'histoire positive. En mettant avec lui le pied sur ce sol nouveau, nous nous attendions à voir se dresser devant nous ces puissantes monarchies de l'Orient, qui ont fait de si grandes choses et dont on étudie encore, après trois mille ans écoulés, les gigantesques débris. Mais il s'est détourné à dessein de ces vastes empires, où il ne voyait que des multitudes dégradées par la servitude et la superstition, pour se réfugier, par la pensée, chez ce peuple grec, le plus éclairé de la terre, parce qu'il en était le plus libre. Si, en effet, la civilisation hellénique a pris un essor si prodigieux , c'est, suivant Condorcet , qu'elle n'était entravée ni dans l'ordre politique, ni dans l'ordre religieux, par des institutions oppressives. Les tyrans avaient été chassés de toutes les villes et ne gênaient plus la liberté de personne, et la reli-

PENDANT LA REVOLUTION. igô

gion , sans unité ni fixité, ne pouvait enchaîner à des dogmes immuables la raison individuelle. C'est pourquoi la Grèce produisit un Démocrite et un Pythagore , ces glorieux précurseurs de Descartes et de Newton ; un Socrate, ce noble représentant de la pensée indépendante ; un Platon, qui, malgré ses rêveries, enrichit la littérature de tant de chefs-d'œuvre et ouvrit à la fois une école de moralistes et une école de mathématiciens ; un Aristote qui , malgré ses erreurs, eut le mérite de composer son admirable histoire des animaux , de concevoir son ingénieuse théorie du syllogisme, et de comprendre que toutes nos idées viennent des sens; un Zenon et un Epicure, qui professèrent une opinion analogue et dont le dernier fut un des plus redoutables adversaires de la superstition. — Tout en traitant de la philosophie sociale, Condorcet ne manque pas, comme on voit, d'affirmer son adhésion aux principes de la métaphysique sensualiste. De ces Grecs, si ingénieux, Condorcet passe à leurs rudes vainqueurs des bords du Tibre. Suivant lui, le premier résultat de la conquête romaine fut de transplanter à Rome les beaux-arts, les sciences, la philosophie; mais ces études, éminemment désintéressées, qui avaient fleuri spontanément en Grèce, ne prirent jamais bien racine sur le sol romain et y parurent toujours des productions plus ou moins exotiques. Les Romains, en effet, furent avant tout un peuple pratique. Ils cultivèrent avec prédilection la jurisprudence, qui enseigne

aux hommes, sous toutes les formes, la distinction du tien et du mien ; l'agriculture, qui leur apprend à augmenter leur avoir, et les artsmécaniques, qui en sont les auxiliaires naturels. Aussi, c'est dans u n de leurs auteurs, c'est dans Pline l'ancien, qu'on trouve, pour la première fois, le tableau des différents arts mis en regard des sciences qui les fécondent.

La conquête romaine eut encore pour effet de mêler les idées et les systèmes et de les fondre dans un système nouveau, qui se dessine déjà chez Cicéron et Sénèque et se constitue tout à fait chez les Alexandrins : c'est l'éclectisme. Elle n'exerça pas moins d'influence sur les doctrines religieuses que sur les doctrines philosophiques. Depuis longtemps déjà, l'ancienne religion, battue en brèche par les philosophes, ne se maintenait plus que par la force de Thabitude. Ce fut alors que des doctrines d'humiliation et de renoncement à la terre, en vue du ciel, parties de différents points de TOricnt, se confondirent dans une religion nouvelle que sa conformité avec l'incertitude des esprits, avec le découragement des âmes et avec les misères du temps, fit prévaloir et mit enfin sur le trône en même temps que Constantin. — Telle est l'explication que Condorcet donne, avant Proudhon*, des origines et des progrès du Christianisme.

1 V. Proudhon, Lci Justice dans V Eglise et dans Li Révolution, tome I, p. i5o, et notre Socialisme, p. 462, 3»'«^ édit., chez Perrin.

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On voit que Condorcet étudie l'histoire de la Grèce avec une véritable S3^mpathie. Il n'a pas assez d'éloges pour ce peuple qui a ouvert à l'humanité toutes les voies dans lesquelles elle s'est élancée depuis et qui a fait rayonner de toutes parts le flambeau de la liberté et de la civilisation. Mais il établit peut-être une corrélation trop étroite entre le développement de la civilisation et celui de la liberté. Il suffit de se rappeler le siècle d'Auguste et celui de Louis XIV, la belle époque de la littérature anglaise et celle de la littérature allemande, pour ne pas accepter une telle corrélation comme une loi absolue de l'histoire. Si Condorcet est très favorable aux Grecs, il l'est moins aux Romains dont il met la littérature fort au dessous delà leur. Seulement, nous nous demandons comment le peu d'estime qu'il a pour cette littérature, postérieure en date à celle de la Grèce, peut se concilier avec la doctrine du progrès dont il fait profession. Quant à la question des origines de l'éclectisme alexandrin, d'une part, et de la religion chrétienne, de l'autre, elle est trop complexe pour que la solution éminemment simpliste qu'il en donne , soit de tout point satisfaisante.

L'antiquité gréco-romaine répond, chez Condorcet, à la quatrième et à la cinquième périodes de l'humanité; la sixième, la septième, la huitième et la neuvième sont remplies par le moyen âge, la Renaissance et les temps modernes.

Voltaire comparait l'histoire des hommes féroces du moyen âge à celle des ours et des loups : Con-

dorcet la juge à peu près de même. Cette époque que nos écrivains contemporains ont décrite sous de si poétiques couleurs, nous apparaît sous un aspect singulièrement prosaïque et repoussant dans les pages irritées de l'écrivain du dix-huitième siècle. Au lieu de voir, comme beaucoup d'historiens de notre siècle, dans le pouvoir que l'Eglise exerce alors, l'ascendant de la force morale sur la force brutale, il n'y voit que le résultat d'un plan machiavélique, par lequel des prêtres hypocrites s'entendent avec des soldats grossiers , pour maintenir dans l'ignorance et dans la servitude un peuple crédule. Au lieu de voir dans la féodalité un groupement hiérarchique de toutes les forces sociales, qui permettait au faible de s'abriter sous le bouclier du fort, il n'y voit qu'une organisation où le travailleur était livré, pieds et poings liés, à l'homme de guerre et n'avait nul recours contre ses caprices.

Comment finit cette oppression jusqu'alors inouïe de la liberté, cette éclipse presque totale des lumières ? Condorcet nous l'explique à merveille. D'abord, la fureur, qui avait entraîné les Occidentaux à la conquête des lieux saints, affaiblit les oppresseurs, en les appauvrissant, et ouvrit les yeux aux opprimés, en leur donnant le spectacle de mœurs et de religions nouvelles et en développant en eux un salutaire esprit d'indifférence. Après les croisades, vint la découverte de la boussole, qui prépara celle d'un monde nouveau ; puis celle de la poudre à canon, qui abattit la féodalité, en égalisant

les armes; puis celle de Timprimerie, qui mit la lumière à la portée de tous les esprits. Avec cet événement, le plus grand peut-être qui ait eu lieu parmi les hommes, depuis l'invention de l'écriture alphabétique, coïncident la découverte de l'Amérique, qui ouvre à la science des espaces inconnus, et la prise de Constantinople par les Turcs, qui rouvre les temps passés à ses investigations, sans compter la Réforme, qui coupe en deux Tempire sacerdotal et prépare, à travers des flots de sang, l'établissement de la liberté religieuse.

En même temps, la science continue, malgré mille obstacles accumulés sur son chemin, le cours de ses conquêtes pacifiques. Bacon trace le code des sciences physiques, sans y faire lui-même des découvertes importantes; Galilée, armé d'un télescope , découvre un nouveau ciel aux yeux des hommes stupéfaits ; Descartes embrasse Dieu , l'homme et l'univers dans ses vastes spéculations et, par les découvertes qu'il fait, par les erreurs mêmes où le précipite son audace, il agite' les esprits que la sagesse de ses rivaux n'avait pu réveiller. Nous voici en plein monde moderne, et]désormais le mouvement scientifique ira s'étendant dans toutes les directions et s'accélérant d'une époque à une autre, depuis celle de Descartes jusqu'à celle de Newton et de Leibniz, et depuis celle de Newton et de Leibniz jusqu'à celle de Buffon et de d'Alembert.

Mais bientôt, à côté du mouvement scientifique, se produit un mouvement politique, qui a bien

aussi son importance. La philosophie modifie alors profondément les classes éclairées et crée à son image une opinion publique, qui gouverne, même dans les états absolus comme la France, ceux qui gouvernent les autres. Et jamais, dit Condorcet, gouvernement ne fut plus légitime que celui-là. Que demandait-elle, en effet? La destruction des privilèges politiques, l'abolition de l'intolérance religieuse, la suppression de la torture et des autres supplices barbares , une plus large diffusion de l'instruction et des lumières. Or, c'était là des demandes si conformes à la raison qu'il était impossible à des hommes raisonnables de ne pas les approuver et au gouvernement lui-même de n'y point faire droit. Ce dernier y fit droit, en effet, mais en hésitant et dans une mesure par trop restreinte. Les gouvernés s'emportèrent et les procédés lents et pacifiques firent place aux procédés rapides, mais violents. C'est l'histoire de la Révolution.

Ce tableau du moyen âge, de la Renaissance et des temps modernes ne manque ni de précision ni de vigueur, et peut nous donner l'idée d'un fragment d'histoire vraiment philosophique. L'auteur, en effet, y rejette sur le second plan les événements purement militaires et extérieurs et y met principalement en relief les grands événements qui se sont produits dans l'ordre de la pensée. Il n'est pas de bataille, fût-ce celle de Bouvines ou celle de Poitiers, qui ait pour lui autant d'importance que l'invention de la boussole ou celle de l'imprimerie.

Il montre, de plus, dans ces pages, un ardent amour pour la civilisation, c'est-à-dire pour la justice et la vérité, pour la liberté et la science, qui en sont les principes essentiels; il est heureux de leurs progrès et souffre en quelque sorte de leurs langueurs et de leurs défaillances. A ce point de vue, son exposé du mouvement scientifique de la Renaissance et du mouvement politique des temps modernes est vraiment remarquable. On peut même dire que la sympathie n'y ôte rien à l'impartialité. Qu'on laisse de côté certains termes un peu vifs, auxquels il faut s'habituer quand on lit les auteurs du dix-huitième siècle, et on trouvera qu'il apprécie les causes de la Révolution sans trop d'amertume, bien qu'il ait été juge et partie dans ces

terribles débats.

En revanche, nous reprocherons à Condorcet son extrême sévérité envers le moyen âge, une époque qui a eu ses misères, sans aucun doute, mais qui a eu aussi ses grandeurs. C'est alors, en effet, qu'apparaissent des esprits solides et élevés, comme saint Thomas et saint Anselme; de nobles cœurs, comme saint Louis, ce modèle des rois, et comme saint François d'Assise, ce Christ du moyen âge. C'est alors que surgissent de toutes parts, sur le sol européen, ces cathédrales gothiques,

rivales des plus beaux temples grecs; c'est alors que les strophes ailées de la Nouvelle Comédie et de la Chanson de Roland vont rejoindre, dans le ciel de la poésie, les chants harmonieux du vieil Homère. Ces croisades elles-mêmes, que l'auteur

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HISTOIRE DE LA PHIlOSOPHIF

de VEsquisse traite si mal, que sont-elles, après tout, que des épopées en action, dans lesquelles respire un sentiment plus large que celui de la patrie antique, le sentiment de la chrétienté, et où figurent des personnages qui ont les vices, mais aussi les vertus de la Grèce héroïque. C'est la jeunesse du monde moderne, et qui dit jeunesse dit le temps de rimprévo3'ance aveugle et des emportements soudains, mais aussi des élans généreux et des nobles dévouements. Nous ne pouvons donc consentira voir, comme Condorcet, dans le moven âge, une époque de pleine barbarie : c'est pour nous une époque d'enveloppement dont le monde actuel doit un jour sortir. Nédans Tcre de la philosophie et de la Révolution, nous en apprécions les bienfaits et ne jetons nul regard de regret sur l'âge qui l'a précédée; mais nous ne le maudissons pas pour cela, pas plus qu'un homme fait ne maudit son ardente jeunesse et son enfance naïve.

Non seulement les attaques de Condorcet contre le moyen âge nous paraissent excessives, mais elles nous semblent en contradiction avec la pensée maîtresse de son livre, à savoir, que l'humanité s'avance, d'un mouvement constamment progressif, vers la vérité et le bonheur. On ne peut pas, en etïet, en le lisant, s'empêcher de croire que, de l'antiquité au moyen âge, il y a eu, non pas progrès, mais décadence; car les hommes de la dernière époque paraissent beaucoup moins éclairés et moins heureux que ceux de la première. On trouve, par conséquent, qu'il y a, entre l'antiquité et les temps

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modernes, à ce double point de vue, une vraie solution de continuité, qui ne s'explique pas et qui fait qu'on est tenté de regarder les trois derniers siècles de l'histoire comme des miracles, suivant l'expression d'Auguste Comte, ou si l'on aime mieux, comme des effets sans cause. Pour comprendre les attaques de Condorcet, nous sommes obligé de nous rappeler qu'il n'était pas un écrivain purement spéculatif, mais un écrivain militant. En traitant de l'Eglise et de la féodalité, il a écrit non une histoire, mais un réquisitoire, réquisitoire fondé en grande partie, mais où les chefs d'accusation sont exagérés par la passion et où les circonstances atténuantes sont omises.

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