VUES DE CONDORCET SUR I-ES PROGRES FUTURS
DE l'esprit HUMAIN
Le dernier chapitre du livre de Condorcet, celui qui se rapporte à la dixième époque et traite des progrès futurs de l'esprit humain, est le plus important et le plus intéressant de tous.
L'auteur se demande d'abord, si quand on a déjà tant de peine à connaître ce qui est et ce qui a été, il n'y a pas une témérité impardonnable à chercher à déterminer ce qui n'est pas encore. Il en serait sans doute ainsi, répond-il, si l'on prétendait arriver sur ce point à des connaissances positives et
certaines; mais il n'en est plus de même, dès qu'on n'a d'autre prétention que de se faire à cet égard des opinions plus ou moins vraisemblables et plausibles. Si la connaissance des lois de la nature nous permet d'en prédire avec une entière assurance les phénomènes divers, pourquoi la connaissance des lois de l'humanité ne nous aiderait-elle pas à en prévoir, au moins d'une manière approximative, les diverses manifestations ? Si l'expérience personnelle des hommes sages leur fournit des indications précieuses sur leur conduite future, pourquoi l'histoire, qui est l'expérience des nations, serait-elle pour ces dernières tout à fait stérile ?
Condorcet ne pouvait motiver avec plus de bon sens et de mesure le projet qu'il avait formé de déterminer approximativement l'avenir de l'espèce humaine d'après son présent et son passé. L'assimilation qu'il établit entre les lois du monde social et celles du monde physique, aurait pu faire croire qu'il considérait les unes comme aussi nécessaires que les autres et comme devant donner lieu à des prévisions aussi certaines. Mais le rapprochement qu'il fait entre l'expérience des nations et celle des individus, montre assez qu'il n'attribue à ses spéculations que le caractère de la vraisemblance et non celui de la certitude. C'est en cela que ses vues diffèrent de celles de quelques-uns de ses successeurs, qui ont prétendu soumettre l'humanité au même déterminisme qui régit la nature et en faire l'objet d'une science aussi positive.
Les espérances de Condorcet touchant l'avenir
de l'espèce humaine portent sur trois points principaux : il espère que l'égalité augmentera, soit entre les diverses nations du globe, soit entre les diverses classes d'une même nation, et que l'homme, pris individuellement, développera de plus en plus ses connaissances et ses facultés.
Quand il parle de l'égalité future des nations, il ne veut pas dire — ce qui serait absurde — qu'elles auront toutes un jour la même puissance, mais qu'elles posséderont toutes à peu près la même instruction et la même liberté. Avec un sentiment de la dignité humaine qui lui fait honneur et le rapproche singulièrement de l'école spiritualiste et libérale, il se refuse à croire qu'il y ait sur le globe des contrées dont les habitants soient condamnés par la nature à ne jamais jouir de la liberté et à ne jamais exercer leur raison. — C'est une protestation contre une opinion bien connue de Montesquieu. — Mais, comme la plupart des théoriciens du dix-huitième siècle, plus habitués à spéculer sur l'homme en général, qu'à étudier les diverses races d'hommes en particulier, il se figure trop facilement que les différences de peuple à peuple sont peu de chose et qu'elles ne tarderont pas à disparaître aux rayons de la civilisation. Il s'imagine trop aisément que les peuples européens, déjà imbus des principes de la Révolution française, renverseront bientôt les tyrans qui les oppriment; que les nations de l'Asie asservies, suivant ses expressions, sous des despores stupides, nous salueront bientôt comme des libérateurs, et que les peupla-
des grossières de l'Afrique et de l'Océanic verront peu à peu s'évanouir la distance qui les sépare de nous. C'est là une des parties utopiques du livre de Condorcet. Il ne se trompe pas sur le but qu'il assigne aux nations ; mais il ne se rend pas suffisamment compte des obstacles qu'elles auront à surmonter pour l'atteindre. Aujourd'hui, l'Asie, l'Afrique et l'Océanie sont cernées et pénétrées de toutes parts par le génie européen, et notre drapeau flotte dans les contrées de l'extrême Orient comme dans les états barbaresques. Combien pourtant il s'en faut que les populations de ces vastes régions soient à notre niveau et qu'elles soient près de nous être assimilées !
L'inégalité sociale des classes au sein d'une même nation est, suivant Condorcet, on ne peut plus funeste. Or, elle résulte de l'inégalité de richesse et de l'inégalité d'instruction : il suffira donc d'atténuer celles-ci pour atténuer aussi celle-là.
Le premier moyen que Condorcet propose, pour diminuer l'inégalité des richesses — et on reconnaît là le disciple de Turgot — c'est de supprimer tous les monopoles et de faire tomber toutes les chaînes qui entravent l'industrie et le commerce. Ce moyen est-il aussi efficace que notre auteur le prétend? Il est permis d'en douter. On ne voit pas, en effet, qu'en Angleterre et aux États-Unis, les deux terres classiques du libre-échange, l'inégalité des fortunes soit moindre qu'ailleurs : c'est plutôt le contraire. Tout ce qu'on peut dire, c'est que la liberté est ordinairement favorable au développe-
ment de la fortune générale et que les fortunes particulières doivent s'en ressentir. Les autres remèdes à l'inégalité de richesse que Condorcet propose et qui lui sont suggérés par ses ingénieux calculs de probabilité, appliqués aux questions politiques, sont d'une efficacité moins contestable : « On peut, dit-il très bien, la détruire en grande partie en opposant le hasard à lui-même, en assurant, à celui qui atteint la vieillesse, un secours produit par ses épargnes, mais augmenté de celles des individus qui, en faisant le même sacrifice, meurent avant d'avoir besoin d'en recueillir le fruit. » C'est le principe des caisses de retraite, qui a reçu, de nos jours, de si nombreuses et de si heureuses applications.
Condorcet demande, pour l'homme du peuple, un certain degré d'instruction, comme un certain degré de bien-être. Il n'a pas la prétention de faire de lui un savant : il veut seulement qu'il soit instruit de ses droits, de ses devoirs et de tout ce qui touche au développement de son industrie. Il réclame, en un mot, pour les travailleurs, un enseignement assez analogue à celui qu'on cherche en ce moment à organiser pour eux; car il comprendrait l'enseignement moral, l'enseignement civique et l'enseignement professionnel tout ensemble. Le premier effet d'un tel enseignement serait qu'on ne verrait plus, dans le même pays, des hommes si profondément distingués entre eux par l'usage d'une langue plus grossière ou plus raffinée, par l'habitude de- sentiments plus vulgaires ou plus délicats : il
n'y aurait entre eux que des différences insensibles, ils feraient véritablement corps. Les moins éclairés recevraient la direction des autres, sans être forcés de s'abandonner à eux avec une confiance aveugle, et la supériorité intellectuelle deviendrait utile même à ceux qui ne la posséderaient pas, au lieu d'être à leur égard un moyen d'oppression. — Il est impossible de mieux comprendre et les intérêts de la personne morale et ceux de la société humaine trop négligés sous l'ancien régime. De telles idées font honneur et à Condorcet qui les a conçues et à l'esprit de la Révolution qui les a inspirées.
De la question de l'égalité future des nations et de celle de l'égalité future des classes, Condorcet passe à celle du perfectionnement indéfini des individus. Que l'homme doive toujours se perfectionner, dans ce sens qu'il acquerra toujours de nouvelles connaissances, il est, selon lui, impossible d'en douter. Personne, dit-il, n'a jamais pensé que l'esprit pût épuiser toute la masse des faits observables et toute la somme des combinaisons d'idées possibles : il découvrira sans cesse de nouveaux faits et de nouveaux rapports, et le champ de la science ira toujours s'agrandissant. Dira-t-on qu'un jour viendra où les connaissances seront si étendues et si multipliées que les intelligences ne pourront plus les contenir ? On ne songe pas, répond-il avec finesse, qu'à mesure que l'homme apprend plus de choses, il apprend à les mieux classer : ses formules se simplifient en même temps que ses idéeô se compliquent. Par conséquent, il n'y a pas
de raison pour qu'il s'arrête jamais dans ses conquêtes sur l'inconnu. En même temps que l'instruction augmentera, la moralité augmentera par cela même; car tout le terrain que la raison gagne au dedans de nous, la passion le perd. L'art luimême fera sans cesse de nouveaux progrès : ne voyons-nous pas déjà que les artistes et les poètes de l'Italie et de la France ont laissé derrière eux ceux de l'antiquité ?
Ces idées de Condorcet nous suggèrent plusieurs observations. Nous admettons avec lui le progrès indéfini de la science; mais nous éprouvons des doutes touchant le progrès indéfini de la moralité : nous ne sommes pas bien sûr que ces deux éléments de la civilisation se développent parallèlement et soient toujours en raison directe l'un de l'autre. Il n'est nullement certain que les Grecs, rudes encore, qui combattirent à Marathon, aient été inférieurs moralement aux Grecs subtils, qui vécurent plus tard, à demi-asservis, au sein de la paix romaine. Il n'est pas non plus bien établi que les croisés, encore grossiers, qui prirent Constantinople au douzième siècle, aient eu moins de valeur morale que les Grecs raffinés qui la laissèrent prendre. Il semble donc, quoi qu'en dise Condorcet, que la science est une chose, que la moralité en est une autre, et que le développement de la première n'implique pas toujours celui de la seconde. Il en est de l'art comme de la moralité : nous avons quelque peine à croire qu'il progresse d'une manière continue et indéfinie. S'il en était
HISTOIRE t)k LA PHILOSOPHIE
-ainsi, Condorcet aurait dû placer, dans l'ordre de l'art et de la poésie, Homère et Phidias, sur les degrés inférieurs d'une échelle dont ses contemporains David et l'abbé Delille auraient occupé le sommet.
Condorcet soutient non seulement la doctrine de la perfectibilité indéfinie de nos connaissances, mais encore celle de la perfectibilité indéfinie de nos facultés. L'observation .de certaines races d'animaux et même celle des familles de l'espèce humaine nous montrent qu'il y a des qualités qui se transmettent par la génération. Il est vraisemblable, par conséquent, que les hommes, devenant de jour en jour plus parfaits, transmettront à leurs enfants des dispositions physiques, intellectuelles et morales de plus en plus heureuses. Notre espèce a donc devant elle la perspective d'un perfectionnement indéfini et illimité. Insistant particulièrement sur le côté physique de notre nature, Condorcet déclare que les progrès de la médecine et de l'hygiène procureront à l'homme une santé de plus en plus florissante, une vie de plus en plus longue, une vie — et c'est ici une des illusions qu'on a le plus souvent relevées chez notre auteur — une vie telle que la distance, entre le moment où il vient à la lumière et celui où il éprouve la difficulté d'être, s'accroîtra sans cesse.
Nous ne voulons pas reprendre, à propos de ces vues de Condorcet, cette grande question de l'hérédité, qui a été traitée d'une manière si intéres-
santé par un auteur contemporain ^ Bornons-nous à dire que, si les parents transmettent souvent à leurs enfants leurs qualités physiques , intellectuelles et morales , cette transmission n'a pas toujours lieu et surtout n'a pas lieu d'une manière indéfinie et progressive. On ne cite guère de grand poète dont le fils ait renchéri sur le talent du père, et le petit-fils sur celui du père et de l'aïeul, et on en cite beaucoup qui ont dégénéré de la manière la plus déplorable. Quant à la durée moyenne de la vie humaine, l'expérience a prouvé, depuis Condorcet, qu'elle peut être sensiblement augmentée; mais il ne faut pas croire qu'on puisse en reculer indéfiniment la limite. Il en est de l'homme comme des autres animaux, il n'a, suivant la remarque d'un contemporain, qu'une certaine quantité de force vitale emmagasinée dans son organisme. Quand elle est épuisée, ni soins, ni peines, ni hygiène, ni médecine ne peuvent réparer les pertes irréparables qu'il a faites : comme un flambeau qui n'a plus d'huile pour l'alimenter, il vacille et s'éteint.
Si, maintenant, nous considérons la doctrine sociale de Condorcet dans son ensemble, nous reprocherons à ce philosophe de n'avoir pas remarqué qu'elle suppose, comme son fondement, une doctrine métaphysique, qui n'était pas celle de son temps et qui ne paraît pas avoir été la sienne, la doctrine spiritualiste. Ce n'est, en effet, ni par les
1 V. Ribot, De l Hérédité,
sensations et les images de la vie animale, ni parles mouvements aveugles et invariables de l'instinct, mais par le jeu éclaire et divers de la réflexion et de la liberté, que peut s'expliquer la marche progressive de l'espèce humaine, voyageant sans cesse d'une idée à une autre et complétant sans cesse une découverte par une découverte nouvelle : la doctrine du progrès suppose celle delà raison et du libre arbitre. Ce n'est pas non plus par le déploiement inconscient de forces brutes et inintelligentes, mais par l'acte éternel d'une pensée qui se pense et à laquelle rien n'échappe, que les choses peuvent avoir été disposées de manière à s'élever toujours d'un état moins bon à un état meilleur. La doctrine du progrès est une des formes de l'optimisme, et l'optimisme suppose un principe de perfection, qui gouverne le monde.
Non seulement Condorcet n'a pas rattaché la question du progrès aux conditions métaphysiques dont elle dépend ; mais il ne la pas résolue et ne pouvait pas la résoudre. La raison en est bien simple, c'est qu'entre l'antiquité et les temps modernes, s'étend, sous le nom de moyen âge, une immense période où la civilisation semble positivement reculer, avec la liberté et les lumières, qui en sont les éléments essentiels. Or, pour résoudre la question du mouvement de Fhumanité dans le sens d'un progrès continu, il fallait ou admettre que la société du moyen âge, sans être supérieure ni même égale en civilisation à celle de l'antiquité, préparait sourdement, sous l'influence latente de la morale cliré-
tienne et par la transformation graduelle de certaines institutions sociales , une société d'une civilisation réellement supérieure ; ou soutenir que cette société, à cause de son organisation hiérarchique, impliquant en tout et partout la soumission de l'inférieur au supérieur en lumières et en moralité, surpassait d'ores et déjà les sociétés prétendues libres, mais réellement révolutionnaires et anarchiques de l'antiquité. Mais Condorcet ne pouvait, par suite de ses sentiments anti-chrétiens et de ses doctrines libérales, admettre ni la première opinion, qui est la nôtre, ni la seconde, qui est celle de Saint-Simon, d'Auguste Comte et de la plupart des socialistes venus depuis. Il faut du moins lui rendre cette justice, qu'il a mieux aimé laisser subsister, dans son système, une contradiction plus ou moins marquée, que de renoncer à son libéralisme et que de professer ce socialisme qui implique à la fois le déterminisme dans l'histoire et le despotisme dans la société.
Du reste, nous ne jugerons pas trop sévèrement le travail de Condorcet, si nous songeons que c'est moins un tableau qu'une esquisse, moins un ouvrage qu'un prospectus, comme il l'avait d'abord intitulé; qu'il l'a composé seul et presque sans livres, sous le coup d'un arrêt de mort, et qu'il s'est moins proposé d'y formuler une théorie scientifique démontrée que d'y exprimer des espérances consolantes, de la nature de celles que la philosophie de son temps pouvait lui offrir. Qui pourrait blâmer le malheureux proscrit d'avoir cherché un
ji
allégement à ses maux présents dans la pensée du bonheur futur de l'humanité, et d'avoir demandé l'oubli des réalités atroces qui frappaient ses yeux à la contemplation d'un milleniinn plein de merveilles ? Sans doute, les conceptions humanitaires de Condorcet nous paraissent aujourd'hui un peu chimériques. Peut-il en être autrement, quand, après cent ans d'efforts pour les réaliser, nous ne nous sentons pas plus avancés qu'au premier jour; quand, après tant de combats livrés et tant de gouvernements renversés, pour arriver à sa cité idéale, nous la voyons toujours fuir devant nous et s'évanouir, comme un songe, au moment où nous croyons la saisir et y mettre le pied ? Cependant, à moins d'abjurer toutes les idées de liberté , de justice, de progrès, qui constituent le fond de l'homme moderne, nous sommes bien obligés de convenir que l'optimisme un peu naïf de notre philosophe est encore moins éloigné de la vérité et moins dangereux pour la société que ce pessimisme énervant qui fait, à Theure qu'il est, tant de ravages parmi nous, et qui menace de tarir, au sein de notre race, de tout temps si vaillante et si chevaleresque, et la source des belles espérances et celle des nobles actions.