‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 21 sur 35 · LES RUINES · texte numérisé non relu

LES RUINES

Parmi les auteurs de la fin du dix-huitième siècle qui, sans être des philosophes de profession, appliquèrent la philosophie du temps aux grandes questions morales et sociales, un des plus remarquables est sans contredit Constantin- François Chassebœuf, plus connu sous le nom de Volney. Il n'est pas difficile de voir, en le lisant, qu'il appartient à la même famille intellectuelle que Condorcet et qu'il s'est développé sous les mêmes influences. Il est passionné, comme lui, pour la vérité et la liberté, telles qu'il les comprend, et se

déchaîne, comme lui, contre les prêtres et les rois, qui lui paraissent uniquement appliqués à obscurcir l'une et à opprimer l'autre. Il se préoccupe, comme lui, de l'histoire de l'humanité; mais il se préoccupe encore plus de l'amélioration des agents moraux, qui en sont les facteurs, et de la vérification des faits qui la constituent : il fait de la philosophie de l'histoire, de la morale et de la critique historique tout ensemble.

Né à Craon, dans la Mayenne, en lySy, c'est-àdire en plein dix-huitième siècle, Volney se pénétra de bonne heure de l'incrédulité, qui était en quelque sorte dans l'air, et ses études d'histoire naturelle et d'érudition achevèrent de l'y confirmer. Couronné à vingt ans, par l'Académie, pour un mémoire sur la chronologie d'Hérodote, il vit aussitôt s'ouvrir devant lui le salon du baron d'Holbach, ainsi que celui de M'"*" Helvétius, et se trouva tout naturellement enrôlé dans l'armée des encyclopédistes. Pour s'y distinguer, il prit un beau jour un parti héroïque et inattendu, il s'embarqua pour l'Orient et parcourut, durant trois ans, l'Egypte et la Syrie dans tous les sens. La configuration du sol, les variations du climat, les mœurs des populations, l'état de l'industrie et du commerce, tout ce qui explique ou compose la vie des nations fut étudié avec soin par cet observateur sagace et pénétrant. De là sortit son Voyage en Egypte et en Sj-rie {\j82), qui élevait, comme on l'a dit, le genre des vo3^iges à la dignité de l'histoire.

La célébrité littéraire que Volney s'était acquise

le fit nommer membre de l'Assemblée Constituante. Fortement prévenu contre les excès de la puissance royale, il y combattit ceux qui voulaient laisser au roi le droit de paix et de guerre (20 mai 1790); animé contre l'autorité ecclésiastique d'une passion plus ardente encore , il s'opposa de toutes ses forces à ce que la religion catholique fût proclamée religion de l'Etat (i3 avril 1790) et pressa vivement la mise en vente des biens du clergé (2 mai 1790). Cependant, les travaux de l'Assemblée n'absorbaient pas entièrement l'activité de Volney. Il se livrait en même temps à la composition d'un ouvrage où ses passions anti-cléricales se donnaient encore plus largement carrière, il écrivait son livre des Ruines, qui parut au mois d'août 1791, peu de jours avant la Constitution. Il le fit suivre, en 1793, de son Catéchisme du citoyen français ou Loi naturelle, qui en est le complément. Malgré les gages qu'il avait donnés à la Révolution, l'auteur des Ruines fut jeté en prison, pendant la Terreur, comme suspect de modérantisme, et ne fut élargi qu'au bout de dix mois de détention. La tempête qu'il avait traversée et dont il avait failli être victime, calma son exaltation, mais lui laissa les principaux traits de son caractère. Nous retrouvons, en effet, en lui, successivement, le philosophe, le voyageur, le politique et l'érudit. Comme philosophe, il fait, aux écoles normales, une série de leçons très peu connues, mais remarquables, sur la critique historique. Comme voyageur, il parcourt, pendant trois ans (1795- 1798), les Etats-

Unis et consigne ses observations sur ce pays dans un livre qui pourrait servir de pendant, s'il était achevé, à son Voyage en Egypte et en Syrie, Comme politique, il favorise, d'accord avec ses amis Sieyès, Tracy et Cabanis, le i8 brumaire, par haine pour l'anarchie; mais le despotisme de Bonaparte, et surtout l'établissement du Concordat, le jettent à demi dans l'opposition. Comme érudit, il revient aux travaux de sa jeunesse : il publie ses Nouvelles recherches sur l'histoire ancienne et se livre à des études de philologie.

Volney vécut assez longtemps pour voir tomber l'Empire, s'élever la Restauration et pour passer du Sénat à la Chambre des Pairs. Il mourut le 25 avril i(S2o, estimé des libéraux et respecté de tous. L'Eglise elle-même ne lui refusa point ses prières, bien qu'il eut assez montré, par la publication d'un de ses derniers livres, de l'histoire peu orthodoxe de Samuel, qu'il était resté un voltairien endurci.

La philosophie de Volney, si on peut donner ce nom aux idées générales, assez imparfaitement liées, qu'il a émises sur des objets fort divers, n'est pas condensée dans un seul de ses ouvrages, mais dispersée dans plusieurs, dans les Ruines, dans la Loi fiaturelle, dans les Leçons dliistoire et dans quelques travaux de philologie.

Les Ruines ou méditations sur les révolutions des Empires roulent à la fois sur la politique et sur la religion, ces deux pivots des affaires humaines, comme les appelle Bossuef, elles contiennent une

philosophie de l'histoire et une philosophie des religions tout ensemble. Assis sur les ruines de Palmyre, en tête-à-tête avec un Génie, qu'il a eu la pensée médiocrement heureuse d'évoquer, pour poétiser sur son sujet, Volney recherche avec lui comment s'élèvent et s'abaissent les empires et d'où viennent les prospérités et les malheurs des nations.

C'est la même question que Montesquieu se pose dans son livre Des causes de la grandeur et de la décadence des Romains, Seulement elle est ici généralisée et étendue à tous les peuples de la terre. Volney la résout à peu près comme Montesquieu, bien que rien ne ressemble moins à la manière sobre et sévère de celui-ci que le ton un peu déclamatoire et un peu emphatique de celui-là. Suivant Montesquieu, ce n'est pas la fortune, mais la raison qui gouverne les choses humaines, témoin les Romains, qui parvinrent, à force de prudence et de courage, à conquérir le monde, et qui devinrent la proie des autres nations, dès que ces qualités leur firent défaut. Volney pense de même que ce n'est ni dans le hasard ni dans la fatalité qu'il faut chercher les causes de l'élévation et de l'abaissement des États, mais dans les vertus et les vices des hommes qui les composent.

Mais ces vertus et ces vices, qui jouent un si grand rôle dans la vie humaine, il est bon de savoir en quoi ils consistent; la question politique appelle comme son complément la question morale. Pour la résoudre, Volney éprouve, comme les philosophes

anciens, le besoin de se livrer à des spéculations transcendantes et de rattacher la destinée de rhomme à celle de l'univers. Suivant lui, tous les êtres ont reçu, de la suprême Sagesse, des propriétés essenlielles, qui les inclinent dans tel sens ou dans tel autre et qui sont, pour ainsi dire, leurs lois, et il en est de l'homme comme des autres êtres. Ainsi, la flamme a été faite pour monter, la pierre pour descendre, la plante pour végéter; de même, l'homme — Volney le dit après Condillac — a été fait pour sentir. Or, sa sensibilité, qui a pour fond l'amour de soi et qui se manifeste par le désir du bien-être et par l'aversion de la douleur, le porte vers ce qui est utile et le détourne de ce qui est nuisible à sa conservation. C'est là sa loi primordiale et essentielle : il est vertueux quand il lui obéit, vicieux quand il ne lui obéit pas K

Ce fut sous l'influence de l'amour de soi que l'homme primitif se procura les aliments nécessaires à sa subsistance et se fabriqua des vêtements propres à le garantir des injures de l'air; ce fut sous son impulsion qu'il devint d'abord chasseur et pêcheur, puis pasteur et laboureur, qu'il fonda la famille, puis la société, et qu'il inventa les sciences et les arts. Malheureusement, cet amour de soi, d'abord si fécond en merveilles, parce qu'il était réglé et éclairé, ayant été surexcité et aveuglé par l'imagination, engendra à un certain moment la cupidité et l'ignorance, qui armèrent les hommes

< Ruines^ chap. v

les uns contre les autres, les familles contre les familles, les tribus contre les tribus, et couvrirent la

terre de maux.

Cette théorie de Volney prête le flanc à plusieurs objections. Sans doute l'amour de soi est le plus puissant mobile de la vie humaine, mais il est peu exact de dire qu'il en est la règle. Notre auteur le reconnaît implicitement et sans s'en apercevoir. Il distingue, en effet, un amour de soi réglé et un amour de soi déréglé, ce qui suppose que, bien loin d'être la règle suprême, ce sentiment a lui-même, au-dessus de lui, une autre règle à laquelle il doit se soumettre et d'après laquelle on le juge et on le qualifie. Il n'est pas plus exact de soutenir que c'est au seul amour de soi que les sociétés doivent leur naissance. La première de toutes, qui est celle de la famille, a été manifestement formée par l'amour sexuel, d'une part, par l'amour paternel et par l'amour maternel, de l'autre. Quant à la grande société, ce n'est pas seulement l'amour de soi, mais encore et surtout l'amour naturel de l'homme pour l'homme, c'est-à-dire l'instinct de la sociabilité et de la sympathie, qui a présidé à sa fondation. .Même observation en ce qui touche le développement des sciences et des arts. Il n'a pas seulement eu pour cause l'amour de soi, mais encore l'amour du vrai et l'amour du beau, sentiments essentiellement désintéressés et partant irréductibles au simple amour de soi-même. La théorie de Volney, qui a, d'ailleurs, le tort de n'être nullement positive, car elle ne s'appuie ni sur des faits précis, ni

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HISTOTRr: DE LA PHILOSOPHTr

sur des documents certains, n'explique donc que d'une manière insuffisante l'origine et les progrès de la civilisation.

Du reste, ces progrès, qu'il a tort d'attribuer à une cause unique, Volney y croit fermement, comme Condorcet son contemporain, et essaye, avant lui, d'en établir la réalité. Il fait remarquer combien il y a loin des hommes d'aujourd'hui, installés dans des demeures commodes, aux hommes primitifs, qui n'avaient que des cavernes pour refuges. Il montre combien les sociétés de l'Europe actuelle, malgré les vices qui les travaillent, sont au-dessus de celles de l'Asie corrompue et de l'Afrique barbare, et aussi combien elles surpassent les sociétés tant vantées de l'antiquité. Mais, si des sociétés particulières sont arrivées à un certain degré de perfection, pourquoi la société universelle du genre humain n'y arriverait-elle pas? Cela revient à dire que le progrès est la loi de notre espèce. Aussi, Volney dirait-il volontiers, comme plus tard Saint-Simon, que l'âge d'or n'est pas derrière nous, mais devant nous. Que faudrait-il, en ce moment même, pour nous y conduire et pour faire de l'humanité une seule et immense famille ? Qu'un peuple revint franchement aux lois de la nature, qui ne connaît ni maîtres ni esclaves, ni nobles ni roturiers. Les autres, par esprit d'imitation, ne tarderaient pas à suivre son exemple et la face de la terre serait renouvelée ^

^ Ruines^ chap. xiii, xiv.

Après ces considérations, qui sont les unes justes, les autres exagérées, mais qui toutes expriment à merveille l'état des esprits au moment où le livre des Ruines parut, le Génie avec lequel Volney s'entretient, déchire à ses yeux le voile de l'avenir et déroule devant lui les premières scènes de la Révolution. Nous assistons successivement aux débats ,, qui s'élèvent entre les différents ordres, à l'organi-

' sation de l'Assemblée Constituante, à la destruction

des privilèges, dans la nuit du 4 août, et à l'émotion des rois étrangers qui s'agitent sur leurs trônes, mais que le peuple législateur contient par son attitude imposante.

Cette philosophie de la Révolution, écrite par Volney en présence des faits et comme sous la dictée de la Révolution elle-même, fut trouvée admirable par les contemporains. Nous n'en jugeons pas tout à fait de même aujourd'hui. Suivant nous, elle contient trop de tirades, trop de déclamations, et pâlit à côté de la véritable histoire. Cela tient au genre semi-poétique que l'auteur avait cru devoir adopter, et qui ne convenait ni à la nature de son sujet, ni à celle de son talent. Cela tient aussi à l'emploi qu'il a cru devoir faire du surnaturel, lui qui n'y croyait pas et qui ne voulait pas qu'on y crût. Pourquoi évoquer ce Génie, qui parle si souvent dans son ouvrage ? Pourquoi surtout le faire parler de choses contemporaines? Qu'il nous entretienne de l'Assyrie et des autres monarchies de l'Orient, nous nous y prêtons à la rigueur, — le lointain est favorable au merveilleux; — mais qu il

nous retrace des faits tout récents et auxquels nous aurions pu assister nous-mêmes, le sentiment de la réalité reprend chez nous le dessus et l'illusion s'évanouit. Si on s'est récrié contre Boileau, parce qu'il a placé, quoique en badinant, dans un même groupe le Rhin , avec sa barbe limoneuse , et Louis XIV, avec son chapeau à plumes, que dire de Volney associant sérieusement dans le même tableau les ruines de Palmyre et la prise de la Bastille, un Génie m3^thologique sorti on ne sait d'où, et l'Assemblée constituante, à l'époque où cette dernière siégeait encore ?

Le problème politique se complique chez nous d'un autre problème fort délicat, du problème religieux. La religion doit-elle avoir la direction de la société nouvelle ? Doit-elle simplement y occuper une place convenable, ou doit-elle en être exclue pour jamais ? Volney, en véritable enfant du dix-huitième siècle, se prononce hardiment pour cette dernière solution. Aussi, fait-il à toutes les religions une guerre à mort. Il tourne contre elles l'arme dont elles se servent si volontiers contre les philosophies, il part de leur diversité pour établir leur fausseté. Il fait défiler devant nous les adorateurs de Brahma et ceux de Bouddha, les sectateurs de Jésus et ceux de Mahomet, avec les divisions et les subdivisions que le schisme et l'hérésie ont pratiquées dans leur sein, et cherche à démontrer que leurs dogmes les plus révérés ne sont que des préjugés et des erreurs. Quant à la manière dont ils se sont établis parmi les hommes, il l'explique,

comme son comemporain Dupuis, par des considérations physiques et astronomiques qui ont un peu vieilli et que nous ne reproduirons pas. Volney n'épargne pas plus les promoteurs des religions que les religions elles-mêmes. Suivant lui, ce sont des gens toujours attentifs à tromper le peuple et a vivre à ses dépens. On les a toujours vus s'enrichir, en prêchant la pauvreté, faire bonne chère, en recommandam le jeûne et l'abstinence, et mettre la main sur les hautes positions sociales, en enseignant la soumission et l'humilité'.

Il est inutile de montrer ce qu'il y a d étroit et d'erroné dans ces idées de Volney. S'imaginer que les religions om été inventées par réflexion et par calcul, en vue de soutirer de l'argent au prochain, c'est s'en faire une idée singulièrement plate et singulièrement prosaïque; c'est méconnaître les frémissements sacrés de l'àme en présence de 1 univers déroulé devant elle comme un problème-, c est fermer les yeux sur l'immensité de ses désirs que rien de borné ne peut satisfaire et qui s'échappent avidement et malgré tout vers l'infini et le divin. C'est parce qu'un certain nombre d'hommes ont éprouvé en commun de tels sentiments qu'il y a eu des religions; c'est parce que quelques-uns d'entre eux les ont éprouvés plus vivement que les autres et s'en sont faits les interprètes, qu'il y a eu des prêtres et des révélateurs. Le calcul et la fraude n'ont rien à voir là dedans. S'ils s'y sont mêlés

' Ruines, chap. xx et suivants.

quelquefois, — ce que nous ne contestons pas, — ce n'est point la règle, c'est l'exception. Si Volney s'est mépris sur l'origine de la religion et sur le caractère de ses promoteurs , il n'a guère mieux compris son utilité sociale. Il n'a pas vu que, si elle n'est pas absolument nécessaire à la morale, elle en est du moins la forme la plus populaire et que, pour la plupart des âmes, cette forme une fois détruite, le fond ne tarde pas à s'évanouir. Il n'a pas remarqué, lui qui invoque sans cesse l'expérience, ce que l'expérience historique nous atteste généralement, que la moralité et la vitalité des nations déclinent d'ordinaire avec leurs croyances religieuses, et que trop souvent les peuples meurent avec leurs dieux. Sans cela, il aurait au moins, à l'exemple de Montesquieu, respecté comme politique ce qu'il ne pouvait croire comme philosophe. Ce qui a égaré Volney sur ce point, c'est le rôle que jouait la religion de son temps. Au lieu de se borner à éclairer les âmes, elle prétendait peser sur les consciences; au lieu de rester, ce qu'elle est par essence, une puissance morale, elle était devenue une puissance matérielle, qui s'opposait à la fois au libre développement de la science et à l'évolution normale de la société.

En même temps que l'ouvrage de Volney exprimait les sentiments de l'époque révolutionnaire, il contribuait à les entretenir. Il fut l'évangile un peu sec et un peu haineux de cette période sans temples et sans autels, qui s'étend depuis la Constitution civile du clergé jusqu'au Concordat et au

rétablissement des cultes. Sous l'Empire, son influence baisse un peu ; mais elle se relève sous la Restauration, parce que les empiétements du cierge font alors sentir le besoin de le combattre jusque dans les dogmes qui servent de base à sa puissance. Depuis lors, les Ruines ont beaucoup perdu dans l'opinion, parce que la religion s'est généralement renfermée dans le sanctuaire et aussi parce que notre siècle est devenu, grâce à l'expérience sociale et aux recherches historiques, plus amoureux du relatif et plus sensible aux nuances, de sorte que les thèses du dix-huitième siècle, avec le caractère tranché et absolu qui les distingue, le repoussent de plus en plus. Pendant que, pour Volney, la religion n'est qu'une déviation fâcheuse de la nature humaine, elle en est, pour nos auteurs contemporains, une évolution régulière, au même titre que la phifosophie, la science et Tart; pendant que e premier l'attaque avec passion et semble voufoir la détruire, les seconds en recherchent curieusement l'origine et en suivent impartialement les mouvements à travers Thistoire. Il y a, entre eux et lui, toute la différence qui sépare la philosophie des religions de la polémique religieuse; car le travail de Volney, à vrai dire, n'est pas autre chose.

LES Leçons d' histoire

Quand Tauteur des Ruines monta dans sa chaire de l'Ecole Normale, on s'attendait aie voir retracer en détail Thistoire des sociétés passées et en tirer de hauts enseignements pour la direction des sociétés présentes ; mais cet esprit critique, qui était celui du temps et celui du professeur lui-même, ne lui permettait pas d'entrer si vite en matière. Avant de faire de l'histoire, il voulut consacrer quelques leçons préliminaires à la question de la certitude et de l'utilité de cette science, et, quand ces leçons furent terminées, la suppression de l'Ecole Normale l'empêcha d'aborder le véritable sujet de son cours. — Ce sont ces leçons préliminaires que nous allons analyser.

La question de la certitude de Thistoire ou, en d'autres termes, de la critique historique, est une des plus importantes qu'on puisse se poser, puisque la valeur ou plutôt l'existence même de Thistoire, comme science de l'espèce humaine, y est engagée. Cependant les logiciens de l'antiquité l'avaient à peine entrevue, et ceux du dix-septième siècle, notamment Bossuet et les solitaires de Port Royal, lui avaient seulement consacré quelques pages sans grande valeur. Locke, dans son chapitre sur les divers degrés d'assentiment, avait déjà émis

sur cette question des vues plus personnelles et plus remarquables; mais il faut arriver ,usqu a Volney pour la voir traiter d'une manière vraiment ingénieuse et intéressante.

Suivant Volney, la science historique, si 1 on peut lui donner ce nom, diffère absolument des sciences nhvsiques. Les faits dont s'occupent ces dernières, subsistent encore et frappent les sens du spectateur • ils portent en eux leur évidence et leur certitude. Ceux, au contraire, dont s'occupe la première, n'existent plus et ne vivent qu a l état de fantômes dans la mémoire des hommes : en cherchant à déterminer leur conformité avec b réalité, on ne peut arriver qu'à une certitude approximative, et encore faut-il prendre bien des précautions pour l'obtenir.

Le mot histoire signifiait, pour les anciens pour les Grecs surtout, comme on le voit dans Herodote, investigation, perquisition, recherche faite avec soin; pour les modernes, il signifie simplement récit, narration. Les premiers cherchaient la vérité; les seconds croient la tenir. Volney estime que les derniers ont tort et qu'il faut en revenir a rancien sens du mot et prendre au sérieux sa primitive acception. Les faits historiques ne nous etan connus que par des intermédiaires, l'historien doit aeir en juge d'instruction, c'est-à-dire examiner d'abord les faits en eux-mêmes et dans leur essence, nuis faire comparaître devant lui les raconteurs, comme autant de témoins, et procéder à leur interrogatoire en s'astreignant à toutes les règles qu une

longue expérience et une constante préoccupation de l'intérêt public ont suggérées aux hommes en matière judiciaire.

Les réflexions de Volney sur l'essence des faits et la crédibilité qui en résulte, sont très brèves, mais très sensées. Nous croyons, dit-il, et devons croire d'autant plus facilement à un fait raconté, qu'il offre plus d'analogie avec les faits existants ; car le système de l'univers étant régi par des lois générales et soumis à un ordre constant, les phénomènes qu'il embrasse sont similaires. Mais, comme la connaissance de ces lois et de cet ordre varie avec les temps, avec les lieux, avec la culture intellectuelle, la croyance aux faits varie avec toutes ces circonstances. Elle est, on le comprend, d'autant plus certaine et d'autant plus conforme à la raison que les connaissances déjà acquises sont elles-mêmes plus étendues et plus exactes, et d'autant plus sujette à erreur, que ces connaissances sont elles-mêmes plus restreintes et plus erronées '.

Volney traite plus longuement des faits dans leurs rapports avec les témoins. La plupart des faits historiques ne nous arrivant, en vertu de leur nature même, que par des intermédiaires plus ou moins nombreux, sont exposés à des altérations plus ou moins graves. C'est pourquoi, pour apprécier le degré de certitude des histoires, il faut tenir compte avant tout de la qualité des historiens.

^ ' Leçons d'histoire^ séancQs 1,2.

Il y a, en premier lieu, les historiens acteurs dans les événements racontés. Dans ce cas , les faits passant immédiatement d'eux à nous et ne traversant ainsi qu'un seul intermédiaire, subissent, à ce qu'il semble, la moindre altération possible. Cependant, cette altération peut encore être assez sensible ; car les passions de l'acteur ne sont pas sans déteindre sur l'historien. Les historiens simplement témoins des faits, viennent en seconde ligne et leurs récits paraissent aussi autorisés et aussi acceptables que récits puissent l'être. Cependant, ils n'auront une valeur scientifique qu'autant que leurs auteurs auront été non seulement désintéressés, mais encore assez éclairés et assez bien placés pour bien voir. Or, ce sont là des conditions assez difficiles à réunir. Que de pays où il n'est pas possible d'écrire sincèrement, parce que le gouvernement interdit le blâme et impose l'éloge! Que de contrées où les préjugés de secte aveuglent les hommes les plus instruits et leur font voir les choses tout autres qu'elles ne sont !

Les historiens seulement auditeurs de témoins sont bien au-dessous des précédents. Les faits vivants n'ont point frappé directement leurs sens : ils ne les connaissent que par les fantômes vagues qui en étaient restés dans l'esprit des premiers raconteurs et qui se sont réfléchis plus vagues encore dans le leur. Que sera-ce, s'il s'agit des historiens auditeurs d'auditeurs et ainsi de suite à l'infini ? Ils ne peuvent plus inspirer aucune confiance ^ car les faits perdent beaucoup en passant

ainsi de bouche en bouche. Il suffit, pour s'en convaincre, de remarquer ce que deviennent les faits auxquels on a soi-même assisté, quand ils sont colportés par de nombreux intermédiaires à une grande distance. « Que de détails de la Révolution française, ajoutait plus tard Volney, que j'avais vus de mes yeux et que j'ai entendu raconter aux Etats-Unis de la manière la plus inexacte et la plus fausse ! » Il en est d'un fait transmis par vingt personnes comme d'un objet réfléchi par vingt miroirs différents : il subit des réfractions et des déviations de toute sorte; si bien qu'entre lui et sa dernière image, il n'y a presque plus de ressemblance.

Cela est vrai surtout des faits qui, au lieu d'avoir été de bonne heure saisis et fixés par l'écriture, ont longtemps flotté dans le domaine delà tradition orale. C'est en partie à cause de l'inconsistance de cette tradition, en partie à cause de Tignorancc des premiers hommes touchant les lois de la nature, qu'on trouve autour du berceau de toutes les nations, tant de récits bizarres, tant de légendes fantastiques. Aussi, à mesure que leur système moral se rapproche du nôtre, à mesure que la tradition fait place chez elles à l'écriture, l'ignorance à la science, les prodiges qui remplissaient leurs annales s'évanouissent, comme les spectres de la nuit aux rayons du jour, et leur histoire devient toute semblable à celle de notre temps. « C'est pourquoi, dit très bien Volney, on peut calculer avec une sorte de justesse le degré de lumière et de civilisation d'un peuple par la nature même de

ses récits historiques ^ » On peut remédier, aux altérations de la tradition , quand elles ne sont pas encore bien graves , non seulement par l'écriture , mais encore par l'imprimerie, cet art divin, qui la fixe et la multiplie tout ensemble et ne permet pas d'y porter l'atteinte la plus légère, sans provoquer de toutes parts d'énergiques réclamations.

Mais malgré les lumières répandues par la presse, Volney estime que la vérité en matière d'histoire est encore, sinon impossible, du moins très difficile à découvrir. Et à ceux de ses auditeurs, qui lui reprochent une sorte de scepticisme historique, il répond qu'entre tout croire et ne rien croire, il y a un milieu; qu'il ne professe pas le doute absolu, mais une espèce de doute examinateur : or, à son avis, un doute de ce genre a moins d'inconvénients que la croyance irréfléchie.

Après avoir traité de la certitude de l'histoire, Volney traite de son utilité. — Il y a, suivant lui, trois espèces d'histoire : celle des sciences, celle des individus et celle des peuples. Or, l'histoire des sciences a une utilité incontestable; car, en même temps que le tableau des grandes découvertes éclaire l'esprit, celui des erreurs célèbres est incapable de l'égarer et peut même lui donner de nouvelles lumières.

Quant à l'histoire des individus ou biographie, elle a ses avantages et ses inconvénients. Chacun de

< Leçons d'histoire, séance 3,

nous a pu remarquer qu'en l'étudiant, il s'identifie d'ordinaire avec les personnages et fait sur leur conduite des réflexions qu'il applique ensuite à la sienne propre. Aussi, l'expérience prouve que la lecture de ces sortes d'ouvrages, faite durant les veillées de la famille, a eu souvent pour effet de développer de nobles penchants en germe dans les âmes, d'éveiller de belles aptitudes encore assoupies et de déterminer de grandes vocations. Nos anciens, dit Volney, — et c'est peut-être le seul endroit où il parle sans amertume des choses religieuses, — nos anciens ne s'y étaient pas trompés. En mettant des vies de saints, souvent fort bien faites, entre les mains de la jeunesse, ils n'ignoraient pas qu'ils dirigeraient ses sentiments et ses actions dans le sens qu'ils avaient en vue. Depuis que l'esprit profane a pris le dessus parmi nous, les vies des héros de Plutarque ont remplacé les vies des saints dans les mains des générations nouvelles. Or, ce sont là des lectures qui ne sont pas sans péril. Ces personnages célèbres vivaient dans un monde trop différent du nôtre pour qu'on puisse les proposera l'imitation des enfants. Il serait à souhaiter qu'on prît, au milieu de nous, les originaux sur lesquels ils doivent se modeler, ou qu'on les inventât au besoin; car mieux valent de bons romans que de mauvaises histoires.

L'histoire des peuples, dit Volney, est la plus relevée de toutes : c'est, ajoute-t-il excellemment, un immense recueil d'expériences morales et sociales que le genre humain fait sur lui-même et à

ses dépens et dont on peut tirer des règles de conduite pour des cas analogues. Conçue à ce point de vue, qui est le vrai, l'histoire politique est tout à fait digne de considération; car la grandeur de son objet n'a d'égale que l'importance de ses résultats. Malheureusement, ce genre de composition est sujet à bien des difficultés. Les matériaux sur lesquels l'historien opère sont le plus souvent vicieux, et les raisonnements qu'il fonde là-dessus s'en ressentent. Il connaît les faits majeurs; mais il ignore presque toujours les circonstances qui les ont amenés. Or, ces circonstances sont précisément ce qu'il y a de plus instructif; car en histoire, comme en physique, ce n'est qu'en reproduisant les circonstances qu'on reproduit le fait lui-même. Outre ce caractère philosophique qu'elle n'a pas encore, Volney voudrait que l'histoire politique eût un caractère moral dont elle est encore dépourvue. Elle ne retrace guère, en effet, que les guerres et les batailles, tandis qu'elle néglige les doctrines des philosophes et les institutions des législateurs. Il en résulte qu'au lieu de rendre la jeunesse plus humaine et plus éclairée, elle la rend plus féroce et plus brutale. Quand on ne raconte que] des actes cruels et sanguinaires, on ne manque pas de surexciter dans l'homme les instincts meurtriers. Nous sommes, en effet, dit très bien Volney, constitués de telle sorte que les scènes de meurtre, comme les scènes de débauche, nousj corrompent mécaniquement. Que sera-ce si ceux qui les décri-

vent les proposent à notre admiration, au lieu de les flétrir M

Volne}^ reconnaît, d'ailleurs, aussi nettement que le fera plus tard Auguste Comte, que cette étude, même ainsi restreinte, est encore extrêmement difficile, parce qu'elle a un sujet extrêmement compliqué. S'il faut une pénétration peu commune pour connaître le corps humain, pour en déterminer les lois et remédier aux perturbations qui peuvent s'y produire, quelle pénétration ne faut-il pas pour connaître ces corps politiques qu'on nomme des républiques et des royaumes, pour en faire en quelque sorte la physiologie, et se mettre par là en état de démêler les symptômes de leurs maladies, d'interpréter les signes avant-coureurs de leurs crises et d'en indiquer le remède avec précision ! c'est là la science du petit nombre, la science des hommes d'Etat. Aussi Volney déclare-t-il qu'elle ne doit être enseignée ni aux enfants du peuple, dans les écoles primaires, ni même aux enfants des classes aisées, sur les bancs du collège. Enseignée comme elle doit l'être, elle est trop forte pour des enfants; enseignée autrement, elle n'aboutirait qu'à leur inculquer de mauvaises habitudes intellectuelles et à faire d'eux non des hommes, mais des perroquets.

Volney distingue quatre manières d'écrire l'his-

^ C'est sous l'empire du même sentiment que Volney s'élève Contre ceux qui permettent aux enfants de lanterner les chats, de guillotiner les volailles, en un mot, de faire leurs jeux des horreurs que nous inventons.

toire : i"* par ordre de temps (Annales et Chroniques) ; 2^ par ordre dramatique ou systématique ; 3" par ordre de matières ; 4° par ordre de génération et de développement. Cette dernière manière, qui est, suivant notre auteur, la meilleure des quatre, consiste à établir d'abord l'état physique d'un pays, à faire connaître ses circonstances de sol et de climat, sans lesquelles les coutumes et les lois sont inintelligibles ; à ranger sur cette base, comme sur un canevas, la population ; à en considérer l'origine, les espèces, la distribution, le gouvernement; à en décrire les mœurs et les institutions, soit civiles, soit religieuses, et à suivre ensuite le développement de ces éléments divers, à travers le temps, en marquant avec soin l'action et la réaction qu'ils exercent les uns sur les autres et les effets qui en résultent dans cette combinaison qu'on appelle une nation. On arrive ainsi à se convaincre que, dans la vie des corps politiques, il y a un mécanisme caché, des lois réelles, plus générales et plus constantes qu'on ne le croit, et qu'il suffirait de les déterminer pour se mettre en état d'opérer dans ces vastes organismes des modifications plus ou

moins graves.

Pour appliquer cette méthode dans toute sa perfection et mener à fin des études de ce genre, deux choses seraient nécessaires : des voyages bien faits et bien racontés et des travaux étendus et solides sur les langues ; « car une langue, dit admirablement Volney, est à elle seule une histoire complète du peuple qui la parle \ elle est

le tableau de toutes ses idées et de tous les faits qui leur ont donné naissance. »

Volney ne s'est pas borné à signaler les récits de voyages et l'étude des langues comme les deux grands moyens d'apprendre et de perfectionner la science historique : il a, comme on sait, mis luimême la main à l'œuvre. Il nous a laissé, dans le genre des voyages, son Voyage en Egypte et en Syrie ^ et son Tableau du sol et du climat des Etats- Unis^ qui sont des modèles de psychologie sociale. Il suffit, en effet, pour en apprécier le mérite, de lire la réfutation que Volney a faite, dans le premier de ces ouvrages, de l'opinion de Montesquieu sur l'influence du climat et sur l'inaptitude des peuples méridionaux à la liberté ; et les observations qu'il nous a laissées, dans le second, sur le caractère des colons français et des colons anglais établis dans le Nouveau-Monde, ainsi que le récit de ses entretiens avec le chef indien Petite-Tortue, touchant les vertus prétendues de ces sauvages tant célébrés par J.-J. Rousseau. Quant à ses travaux sur les langues, ils sont aussi remarquables que ceux d'homme de son temps. D'accord avec la plupart de ses contemporains sur leur origine, il se préoccupe beaucoup plus qu'eux de leur état actuel, et signale la nécessité de reconstruire de fond en comble la grammaire générale, en lui donnant pour base, non plus seulement le français, le grec et le latin, comme on l'a fait jusqu'à présent, mais les langues innombrables, qui sont parlées sur toute la face du globe. Pour en faciliter l'étude, il propose

même, comme on sait, de les écrire toutes avec un alphabet unique, avec l'alphabet romain complété par l'addition de quelques lettres. C'est le sujet de ses deux traités intitulés : Simplification des langues orientales et V Alphabet euf^opéen appliqué aux langues asiatiques^ qui constituent, avec son Discours sur l'étude philosophique des langues^ ses principaux travaux en matière de philologie.

Parmi les idées de Volney, sur l'histoire, il en est qu'il est permis de trouver contestables ou inexactes, mais il en est d'autres qui sont aussi solides qu'ingénieuses. Il place trop haut la certitude historique ; il semble croire qu'il est impossible d'y atteindre. On peut lui accorder cela en ce qui concerne les époques perdues dans la nuit des temps et sur lesquelles nous n'avons que de rares lumières, mais non en ce qui touche les époques plus rapprochées de nous et sur lesquelles les documents abondent. Une des raisons sur lesquelles il fonde son demi-septicisme historique, c'est que l'histoire suppose au moins un intermédiaire entre nous et les faits. Il ne voit pas qu'à ce compte ce ne serait pas seulement l'histoire humaine , mais encore l'histoire naturelle qu'il faudrait frapper de suspicion ; car ceux qui nous l'enseignent ne nous mettent pas toujours en présence des faits : ils se bornent souvent à nous les décrire.

Mais, en regard des défauts, n'oublions pas les qualités. Sachons gré à Volney de ses préoccupations morales, lors même qu'elles nous paraîtraient un peu exagérées. Il ne veut pas qu'on souille

l'imagination des enfants par le spectacle des scènes de carnage dont l'histoire est remplie et qui ne peuvent que développer leurs instincts sanguinaires. Sachons-lui gré aussi d'avoir vu dans l'histoire un vaste recueil d'expériences sociales dont on peut tirer parti pour l'amélioration de la société, et d'avoir fortement rattaché cette science à la géographie physique, sans l'y absorber. En même temps, en effet, qu'il proclame l'influence du sol et du climat, il la limite et déclare que l'homme a le pouvoir de modifier les choses et de se modifier

lui-même.

Nous admirons sincèrement le dix - septième siècle ; mais nous devons reconnaître que, quand nous passons de la lecture d'un historien de ce temps-là, de Rollin, par exemple, à celle de Volney, nous trouvons que, d'un siècle à l'autre, l'esprit français n'est pas resté stationnaire. Le premier est un homme d'école instruit, un humaniste distingué, mais qui pense un peu trop d'après les autres ; le second est un homme du monde, qui a vécu et qui pense par lui-même. Nous rendons aussi justice à l'époque présente ; nous convenons qu'elle a réalisé, sur bien des points, des progrès considérables. Cependant, nous ne craindrions pas de rapprocher les Leçons d'histoire de Volney, de l'un des écrits les plus remarquables qui aient paru, de nos jours, sur ces matières, de V Essai sur Tite Live de M. Taine. Qu'on dégage de ce dernier ouvrage toutes les idées générales qu'il contient et qu'on les compare à celles de l'ouvrage de Volney,

PEXpANT LA RÉVOLUTION.

on trouvera sans doute les idées du premier plus variées, plus étendues, plus larges que celles du second ; maison ne les trouvera peut-être pas aussi justes et aussi exactes. On remarquera qu'elles sont exprimées avec un plus grand luxe d'images, avec un éclat plus continu,— le mouvement romantique a passé par là; — mais on jugera peut-être qu'elles

(éblouissent quelquefois l'esprit, au lieu de l'éclairer, et y laissent une empreinte moins précise et moins nette que celles de l'écrivain du dix-huitième siècle. Volney eut, comme la plupart des hommes distingués de son temps, deux grandes passions : celle de la vérité et celle de la liberté. La première fit de lui un voyageur et un érudif, elle le poussa à s'enfoncer dans les contrées les plus reculées et à remonter, par la pensée, aux époques les plus lointaines; la seconde tourna son esprit vers la politique, qui était pour lui l'art de réaliser la liberté dans les faits sociaux. Cette double passion l'arma contre les doctrines religieuses, qui lui paraissaient à la fois erronées et oppressives, et l'enrôla parmi les plus âpres ennemis du Christianisme. Quant à la philosophie, il y était conduit par toutes les pentes de sa nature, puisqu'elle est à la fois la liberté dans l'ordre de la pensée et la vérité poursuivie sous sa forme la plus générale et la plus haute. Toutefois, il s'est moins occupé de la philosophie en elle-même que de ses applications à l'ordre social. Ses Ruines, en effet, ne sont qu'une philosophie de l'histoire, c'est-à-dire une suite de méditations sur l'évolution politique et religieuse

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des sociétés; sa Loi naturelle n'est, comme nous le verrons, sous la forme d'un catéchisme moral, qu'un exposé des remèdes à appliquer aux maladies sociales décrites dans les Ruines; ses Leçons ci histoire ne sont qu'une série de considérations sur la science du mouvement social; enfin, ses travaux de philologie tirent précisément leur valeur et leur intérêt de la préoccupation élevée et philosophique à laquelle ils répondent, celle de faire avancer la science des sociétés humaines. C'est autour de cette partie de la philosophie, qu'on nomme aujourd'hui sociologie, que se groupent toutes les questions que Volney se pose, et, s'il ne les a pas toutes également bien résolues, il a du moins le mérite d'en avoir compris l'importance. Elles sont , en effet , aujourd'hui encore , aussi vivantes qu'à l'époque où il les agitait avec tant d'ardeur.

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