‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 22 sur 35 · VOLNEY · texte numérisé non relu

VOLNEY

La philosophie des mœurs n'est devenue, en France, une science purement séculière qu'au dixhuitième siècle. Descartes, qui avait affranchi la philosophie spéculative et en avait discuté avec hardiesse les principaux problèmes, avait à peine effleuré la philosophie pratique, et son disciple Malebranche avait mêlé presque à égales doses la philosophie et la théologie dans son Traité de morale. Au dix-huitième siècle, tout change. La pensée profane, de plus en plus dédaigneuse de la théologie, affiche la prétention de faire de l'homme, comme de la nature, l'objet d'une science indépendante, science dont Tidéologie et l'histoire seraient les par-

ties théoriques; la morale et la politique, les parties pratiques. Aussi, pendant que la politique est mise en honneur par les travaux éclatants de Montesquieu et de Rousseau, la morale obtient, de son côté, une popularité inattendue : De la morale! de la morale! s'écriait Duclos, et tous les auteurs du dix-huitième siècle répétèrent ce cri avec d'autant plus d'enthousiasme que, pour un grand nombre d'entre eux, invoquer la morale c'était attaquer la théologie dont ils voulaient qu'elle prît la place. Ce besoin d'une morale profane et purement laïque s'accuse avec un redoublement d'intensité, à l'approche de la Révolution et pendant la Révolution elle-même. A la fin du règne de Louis XV et sous le règne de Louis XVI, les traités d'éducation morale pullulent autant, pour le moins, qu'aujourd'hui ^ et, comme pour en augmenter encore le nombre, l'Académie française met au concours la composition d'un catéchisme de morale. C/est en vain que Necker s'efforce, dans son livre De Vimportance des Opinions religieuses {{'j^'^)^ de maintenir le lien qui unit la morale à la religion. Il est vivement combattu par Rivarol, qui est ici manifestement l'interprète de l'opinion dominante : « Un catéchisme de morale, dit ce dernier, est aujourd'hui le premier besoin de la nation. L'Académie Ta proposé, les sages l'attendent, les dévots le craignent...

* V. Formev, Traité d éducation morale, ijj^; De Bury, Essai historique et moral sur V éducation française, 1777 ; Bérenger, La morale en action, 1783 ; Riballier, De l éducation physique et morale des^enfants, 1785, etc.

La philosophie, qui est la raison sans préjugés, peut seule, en effet, avec le secours de la conscience, donner aux hommes une morale parfaite ^ »

La seule chose à retenir de ces paroles de Rivarol, c'est ridée très simple et nullement révolutionnaire, que les philosophes ont le droit et le pouvoir de constituer une morale. Seulement, pour la constituer, ils doivent la faire reposer, sinon sur des principes théologiques, au moins sur des principes métaphysiques d'une solidité à toute épreuve; car, suivant que ces derniers seront ou ne seront pas solides, elle sera elle-même solide ou chancelante. Or, jusqu'à quel point les moralistes du temps ontils rempli ces conditions? C'est ce qui résultera de l'examen que nous allons faire de la Loi ftatîirelie de Volney et du Catéchisme universel de Saint- Lambert.

A la différence des moralistes du dix-septième siècle, qui subordonnaient leur doctrine à la théodicée et même à la théologie positive, Volney subordonne la sienne à la physique et à la physiologie. C'est ce qui ressort déjà du second titre de son livre. Quand il le publia pour la première fois, en 1793, il l'avait intitulé : Catéchisme du citoyen françaisy parce qu'on cherchait alors, comme aujourd'hui, ce qui était parfaitement permis, à séculariser la morale, comme la politique elle-même. Plus tard, quand il en donna une nouvelle édition, il l'intitula : Loi naturelle ou Prificipes physiques

* Œuvres de Rivarol, tome II, p. 104 et iGi.

de la morale déduits de V organisation de rhomme et de Vunivers, Ce seul titre dit tout : il contient, à l'état d'extrême concentration, tout le fond de l'ouvrage. Pour savoir quelles sont les lois de la morale, l'auteur n'étudiera pas l'humanité, c'est-à-dire l'ensemble des êtres moraux, des êtres libres et raisonnables, mais la nature, c'est-à-dire l'ensemble des êtres physiques compris sous cette dénomination. Aussi sera-t-il conduit à substituer, dans la direction de la vie humaine, à la loi morale la loi naturelle. Or, qu'est-ce que la loi naturelle, dans le sens où Volney l'entend? « C'est, dit-il, une loi de la nature que... la flamme désorganise les végétaux et les animaux; que Tair soit nécessaire à la vie de certains animaux ; que, dans certaines circonstances, l'eau les suffoque et les tue... Or, parce que ces faits et leurs semblables sont immuables, constants, réguliers, il en résulte pour l'homme autant de véritables ordres de s'y conformer, avec la clause expresse d'une peine attachée à leur infraction,... de manière que, si l'homme prétend vivre dans l'eau sans se noyer, toucher la flamme sans se brûler, se priver d'air sans s'étouffer, il reçoit de chacune de ces infractions aux lois naturelles une punition corporelle et proportionnée à sa faute ^ » C'est, dit Volney, à l'ensemble de ces lois qu'on est convenu de donner le nom de loi naturelle.

La loi naturelle une fois établie, il reste à savoir quels sont les préceptes qu'elle nous donne. Sui-

vant Volney, ils se réduisent à un seul, qui est celui-ci : — Conserve-toi, — et la nature ellemême nous aide à l'accomplir, en nous procurant deux sensations puissantes, qui sont comme nos deux génies gaf^diens, le plaisir et la douleur. C'est en leur obéissant que nous réalisons notre destinée, qui est la conservation de notre être. Ce qui tend à le conserver se nomme bien ; ce qui tend à le détruire s'appelle mal. La pratique des actions utiles à rindividu et à la société porte le nom de vertu; la pratique des actions nuisibles à l'individu et à la société a reçu celui de vice. La vertu et le vice n'ont pas un objet spirituel et abstrait : c'est toujours à un but physique qu'ils se rapportent, et ce but est toujours de conserver ou de détruire le corps. Aussi, la loi naturelle prescrit la vertu et défend le crime, uniquement au nom des avantages et des inconvénients qui en résultent, relativement à l'existence corporelle*.

Voilà ce qu'on pourrait appeler la morale générale de Volney. Elle n'est, comme on voit, qu'une simple conséquence de la métaphysique sensualiste. Du principe condillacien que toutes nos idées viennent des sens, il était naturel de conclure qu'il n'y a point d'esprits, point d'êtres supra-sensibles, mais seulement des êtres sensibles, c'est-à-dire des corps. Mais, s'il n'y a point d'esprits, l'homme spirituel, l'homme moral n'existe pas ; il ne reste plus que l'homme physique. Lors donc qu'un philo-

* Loi naturelle^ chap. i.

< Loi naturelle, chap. m et iv

sophe voudra déterminer les lois de l'être humain et lui donner des règles de conduite, il nMra pas étudier l'homme moral, qui n'est qu'une chimère ; il étudiera l'homme physique, qui seul est réel, et avec lui le monde physique dont il fait partie. Or, c'est précisément ce qu'a fait Volney. Mais il n'a dû aboutir par là qu'à des lois purement physiques, qu'à des lois relatives au corps et qui ne doivent être observées qu'en vue de la conservation du corps. C'est, en effet, ce qui est arrivé : au point de vue de la logique, sa doctrine est irréprochable. Mais la question est de savoir si cette doctrine est aussi vraie que logiquement déduite, et s'il ne faut pas rejeter tout ensemble le principe sensualiste et les conséquences que Volney en a tirées. Suivant nous, toutes nos connaissances ne viennent pas des sens; car il y a en nous des phénomènes, qui sont très réels et qui nous sont parfaitement connus, sur lesquels nos sens n'ont aucune prise. De plus, les phénomènes dont il s'agit, et qu'on nomme phénomènes moraux, spirituels, supra-sensibles, supposent un sujet d'inhérence de même nature qu'eux : il faut bien que l'être soit de la même nature que les manières d'être. Donc, il y a en nous, à côté du sujet sensible, un sujet supra-sensible, à côté du sujet corporel, un sujet spirituel, à côté de l*être physique, un être moral. Mais, dès que j'ai réintégré en moi l'homme moral, à côté de l'homme physique, il y a lieu d'y réintégrer la loi morale, à côté de la loi naturelle, telle que Volney l'entend, et de montrer que l'une n'est pas l'autre.

Ce qui caractérise les lois morales, c'est que je les juge obligatoires et que je déclare déméritants et criminels ceux qui osent les violer. Telle est, par exemple, la loi qui m'interdit la trahison, telle est aussi celle qui me défend l'assassinat. Or, il n'en est pas de même des lois naturelles que Volne)'" a énumérées. Il n'y a pas, en effet, la moindre assimilation à établir entre un homme qui se brûle ou qui prétend demeurer sous l'eau plus longtemps que ne le permet la nature, et un homme qui trahit son ami ou égorge son semblable. Le premier n'est qu'un imprudent, le second est un scélérat; l'un viole une loi qui contraint, mais n'oblige pas, tandis que l'autre viole une loi qui ne contraint pas, mais qui oblige, et dont l'accomplissement constitue un devoir sacré. Les lois naturelles, telles que Volney les conçoit, ont en effet si peu le caractère de l'obligation que, dans certaines circonstances, il est non seulement permis, mais beau de les enfreindre. Lequel nous paraît le plus digne et le plus noble, de celui qui se précipite dans les eaux ou dans les flammes, pour sauver son semblable, sans se soucier des lois de la nature, qui peuvent lui faire payer cher sa généreuse tentative, ou de celui qui reste prudemment à distance du rivage ou de l'incendie, par respect pour la loi qui lui enjoint de ne pas s'enrhumer et d'éviter les brûlures ?

Il semble inutile de pousser plus loin l'examen de la morale de Volney : son principe fondamental étant détruit, elle croule d'elle-même. Cependant, il est curieux de rechercher comment l'auteur s'est servi

de ce principe pour établir les diverses vertus et pour ordonner toute la vie humaine.

Volney distribue toutes les vertus en trois groupes : les vertus individuelles, les vertus domestiques et les vertus sociales. Il range parmi les premières : la science, la tempérance, le courage, 1 activité et la propreté. Ses idées, sur ces diverses vertus, ne manquent pas d'intérêt et sont exprimées avec une heureuse précision. Cependant, il est à remarquer qu'il se préoccupe uniquement de leur utilité, nullement de leur beauté, et qu'il les recommande pour les avantages qu'elles procurent, non pour elles-mêmes. Pourquoi, par exemple, veut-il qu'on recherche la science ? « Par la raison que l'homme qui connaît les causes et les effets pourvoit d'une manière étendue et certaine à sa conservation et au développement de ses facultés... Avec la science et l'instruction, ajoute-t-il, on a sans cesse des ressources et des movens de subsister i. » Ce n'est pas ainsi que Platon et Aristote concevaient cette noble recherche. C'est, suivant ce dernier, le fait d'un esclave, d'un valet, de s'inquiéter uniquement de ce que la science rapporte et des biens qu'on en peut retirer; car elle est par elle-même le premier des biens et le plus digne objet de l'activité raisonnable. L'esprit de Volney n'a pas de ces coups d'aile et ne s'élève pas à de telles hauteurs, il ne comprend pas la science désin téressée. Il appartient déjà, comme l'a dit Sainte-

* Loi naturelle, chap. v.

Beuve, à notre âge industriel, à notre siècle de fer, et regarde principalement ou plutôt uniquement au côté positif des choses. C'est pourquoi il a inscrit, à côté du courage, à côté de la vertu qui fait les héros, cette humble vertu de la propreté, qui ne méritait pas cet excès d'honneur; car, s'il faut rougir de ne pas l'avoir, quand on l'a, il n'y a pas de quoi s'enorgueillir.

Si la persistance de Volney à ramener toutes nos vertus au soin de notre conservation, nous choque quand il s'agit des vertus individuelles, elle nous choque bien plus encore quand il s'agit des vertus domestiques et sociales. Pourquoi veut-il que les pères et les mères prennent soin de leurs enfants r Parce qu'ils se procurent ainsi des objets de jouissance, dans le présent,^et des bâtons de vieillesse pour l'avenir. Pourquoi veut-il que l'homme ne tue pas son semblable ? Parce qu'il s'expose par là à être tué lui-même'. Sans doute, il n'est pas défendu de se préoccuper des avantages de la vertu et des inconvénients du vice; mais ces préoccupations ne doivent venir qu'en seconde ligne; sans doute, l'honnête et l'utile vont ordinairement de compagnie, mais c'est à l'honnête qu'il faut songer d'abord : Fais ce que dois, advienne que

pourra !

Volney l'entend tout autrement. Aussi, sa morale est-elle le renversement de toute morale digne de ce nom. Avec sa doctrine, il y a de la folie à sacrifier

< Loi naturelle, chap. x et xii.

sa vie au devoir, puisque la vie est le premier et pour ainsi dire le seul bien, et la sagesse consiste à faire de la conservation de la vie le but de la vie ellemême. Rodrigue et Don Diègue, le jeune Curiace et le vieil Horace ne sont plus que des insensés, égarés par la croyance à une religion chimérique, à la religion de la famille, de la patrie et de l'honneur. Les vrais sages, c'est ce bon Sganarelle, qui se cache dans un coin et pourvoit prudemment à sa sûreté, au lieu de secourir son maître et de s'exposer à recevoir quelque blessure dangereuse; c'est cet excellent Sosie qui, blotti dans sa cachette, se réconforte bravement, en mangeant salé et en buvant sec, pendant qu'Amphitryon combat imprudemment des ennemis en armes ; c'est Argan , le malade imaginaire, le dévot par excellence de cette religion de la conservation physique dont M. Fleurant est le sacristain et M. Purgon le grandprêtre.

On nous dira peut-être que nous interprétons mal la pensée de Volney et que sa morale n'est pas aussi égoïste que nous voulons bien le dire. Quand il caractérise la vertu par l'utilité qu'elle a, il ne parle pas seulement de son utilité pour l'individu, mais encore de son utilité pour la société. Cela est vrai ; mais il ne se demande pas laquelle de ces deux utilités doit être préférée à l'autre, et son principe fondamental, le principe de la conservation de soi-même, semble le condamner à placer l'utilité de l'individu en première ligne. Il ne professe pas, comme Bentham, la morale de l'intérêt général ;

il professe plutôt, comme Hobbes, celle de l'intérêt personnel.

Telle qu'elle est, la morale de Volney est, il faut le reconnaître, supérieure à celle d'Helvétius. Helvétius voit dans la passion le principe de toutes les grandes choses et demande, comme le fera plus tard Charles Fourier, qu'on lui donne un libre essor ; Volney y voit un principe de désorganisation et de ruine et veut qu'on la réduise aux règles de la raison. Le premier réhabilite, en haine des nonnes et des recluses, jusqu'aux femmes galantes et prétend, — toujours comme Fourier, — qu'en encourageant le luxe elles contribuent plus que les honnêtes femmes à la prospérité publique ; le second, tout en blâmant la chasteté absolue, recommande aux deux sexes la continence, comme éminemment propre soit à conserver, soit à développer la vie physique, la vie intellectuelle et la vie morale, et a même quelques paroles d'éloge pour la pudeur. La morale de Volney, — il faut lui rendre cette justice — est, comme celle d'Epicure, suffisamment réprimante, tandis que la morale d'Helvétius est, comme celle d'Aristippe, beaucoup trop relâchée. On s'étonne, malgré tout, qu'une telle morale ait pu être accueillie avec faveur à l'époque oia elle parut. On se demande comment elle put, avec son caractère à la fois relatif et individualiste, séduire les hommes de la Révolution, qui ne juraient que par le droit absolu et ne préconisaient d'autre sentiment que celui de la fraternité. Ce qui fît tout passer, ce furent les sentences dont elle était émaillée,

contre cet ascétisme, qui fait du plaisir un crime et de la douleur un moyen d'expiation ; ce furent les revendications qu'on y faisait entendre, en faveur du droit que l'homme possède de tendre au bonheur, même ici-bas, par le déploiement de ses facultés natives et par la satisfaction de ses tendances naturelles. Par cet appel à la nature, Volney donnait la main aux demi-païens du seizième siècle, aux sensualistes du dix-huitième et, dans l'avenir, aux socialistes de nos jours, pour combattre ce qu'on a appelé l'anti-nature et le moyen âge où elle avait régné : cela suffisait pour rendre son travail populaire.

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