‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 23 sur 35 · SA I NT-LAMBERT · texte numérisé non relu

SA I NT-LAMBERT

La Loi naturelle de Volney ne fut pas le seul livre de morale qui parut du temps de la Révolution. Encouragés à la fois par l'opinion publique et par les grands pouvoirs de l'Etat, nombre de moralistes , plus ou moins improvisés, se mirent à l'œuvre et produisirent bientôt assez de manuels pour répondre aux exigences du moment. Jamais on ne vit éclore autant de catéchismes, autant de décalogués, autant de commandements i^épublicains, — car on se plaisait à donner à ces opuscules d'un nouveau genre des titres empruntés à l'ancien culte. — Nous nous contenterons de citer le Catéchisme républicain de la Chambeaussière, qui comprenait

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trente-sept quatrains et q ui obtint à la fois les éloges de Lakanal, au Conseil des Cinq-Cents, et ceux de Barbé-Marbois, au Conseil des Anciens ; les Epitrès et Evangiles du républicain de Henriquez, qui furent honorés, par le Conseil des Anciens, d'une médaille de quinze cents francs; les Conseils d'un père à son fils de François de Neufchàteau, un des personnages les plus considérables de Tépoque , et enfin le Catéchisme unirersel de Saint-Lambert', si connu par son poème des Saisons et par sa liaison avec M'"' d'Houdetot-. Ce qui caractérise tous ces ouvrages, aujourd'hui oubliés, c'est que la morale y est généralement indépendante de toute conception religieuse et métaphysique, et que le devoir y est ramené, comme chez Helvétius et Volney, au plaisir ou à l'intérêt. Il nous suffira de faire connaître, comme spécimen de ce genre de productions, le Catéchisme de Saint-Lambert, qui obtint, à deux reprises différentes, les suffrages du premier corps littéraire de la nation. Encore nous bornerons-nous à en exposer et à en discuter les principes généraux, sans entrer dans le détail, parce qu'il a déjà été suffisamment étudié par Cousin, Damiron et Barni.

Saint-Lambert fait précéder son traité de morale d'une étude sur l'homme et d'une étude sur la femme. A cela, nous n'avons rien à objecter : la morale, se proposant de diriger l'homme et la

^ Né en 1717, mort en i8o3.

- V. Sicard. \J Education morale pendant la Révolution.

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femme, suppose évidemment la connaissance de l'un et de l'autre. Toute la question est de savoir à quelle conception il arrive sur ces deux sujets importants.

Au lieu d'exposer lui-même ses idées sur la femme, l'auteur les met dans la bouche de l'épicurien Dernier, surnommé le joli philosophe, et dans celle de Ninon de Lenclos, si connue comme femme émancipée et galante : on dirait qu'il veut marquer par là le caractère non seulement sensualiste, mais encore sensuel, de la morale qu'il professe. Ninon s'attache particulièrement à établir ce qu'elle nomme le caractère artificiel de cette pudeur qu'on est, dit-elle, convenu de regarder comme le plus bel ornement de son sexe. C'est une opinion à laquelle Saint- Lambert tenait, car il l'avait déjà soutenue autrefois, le verre en main, chez M^^'* Quinaut '. Néanmoins nous avons de la peine à comprendre qu'il ait jugé à propos, sur ses vieux jours, de la consigner gravement dans i-n ouvrage destiné à former l'esprit et le cœur de la jeunesse. Nous ne comprendrions pas mieux qu'il ait fait intervenir un personnage comme Ninon dans un ouvrage de ce genre si, dans notre pensée, il avait eu sérieusement à cœur d'enseigner aux femmes leurs devoirs, en leur traçant l'idéal de la jeune fille pure, celui de l'épouse fidèle et celui de la mère prête à tous les dévouements. Mais il est trop évident que c'était là sa moindre préoccupation. Homme de plaisir,

< Mémoires de M'"' d'Epinay, chap. v.

habitué à vivre de la vie de plaisir, il n'a voulu enseigner que la morale du plaisir. C'est pourquoi nous sommes obligé de déclarer, dès le début de cette étude, que sa morale est juste le contraire de la morale véritable.

Quant à l'idée que Saint-Lambert se fait de l'homme, elle est connue de tout le monde. L'homme est, suivant lui, une masse organisée et sensible, qui reçoit son esprit et de ses besoins et des objets qui l'environnent ^ Non seulement cette définition est extrêmement grossière, mais elle est contraire à toutes les règles d'une bonne définition. En admettant qu'elle s'applique aux animaux, en général , elle ne s'applique nullement à l'homme, en particulier ; car elle ne tient compte ni de sa raison ni de sa liberté , qui sont ses deux caractères spécifiques. Ajoutons qu'en niant ainsi implicitement la fiiculté qui lui fait connaître le bien et celle qui lui permet de le réaliser, elle nie l'homme en tant qu'être moral. Si Saint-Lambert était conséquent, il s'arrêterait ici, dès le premier pas ; car du moment qu'il n'y a point d'être moraux, c'est une entreprise insensée que celle de constituer une morale.

Quant à cette assertion que tout vient à l'esprit des objets extérieurs et de ses besoins, nous y répondrons avec Leibniz : tout, excepté l'esprit luimême, tout excepté la propriété qu'il a de recevoir l'action des objets et la faculté qu'il a de réagir contre eux, — c'est-à-dire la sensibilité et l'activité ;

^ Introduction, p. 55.

— tout excepté les lois, inhérentes à sa nature, en vertu desquelles cette réaction s'opère — c'est-àdire la raison, — ce qui suffit pour ruiner le principe sensualiste de fond en comble. Sans doute l'esprit est stimulé par ses besoins et par les objets qui l'environnent, mais il n'est pas créé par eux. Bien plus, il trouve en lui-même, dans sa constitution intime, une source de besoins et de facultés que de simples masses organisées et sensibles ne produiraient jamais.

Cette conception qui consiste à faire de l'esprit un simple produit des objets et de nos besoins, exclut de sa constitution tout élément inné et naturel et suppose qu'en lui tout est adventice et acquis. Aussi Saint-Lambert ne manque pas de nier l'instinct et de l'expliquer, comme Condillac et Helvétius, par l'habitude. Il explique et doit expliquer de la même manière l'instinct divin dont parle Rousseau, la conscience. Dans un système qui n'admet rien de primitif, elle ne peut être qu'un résultat : elle est le résultat des jugements que nous portons sur nos actions, et ces jugements sont euxmêmes déterminés par l'opinion publique, d'une part, par la considération des suites utiles ou funestes de nos actions, de l'autre, c'est-à-dire par notre intérêt bien entendu. « La conscience, dit notre philosophe, n'est guère, dans l'enfance, que la crainte du fouet ou l'espérance des dragées ; et, dans tous les âges, elle n'est guère que la prévovance des chagrins qui suivent nos fautes, ou

l'espérance du prix attaché à nos vertus K » Comme Volney, Saint-Lambert ne reconnaît, on le voit, d'autre morale que celle de l'intérêt personnel.

Arrivé au chapitre des préceptes , notre auteur veut bien convenir que l'homme a des devoirs envers lui-même; mais, suivant lui, c'est toujours l'intérêt, c'est toujours l'amour de soi, qui en est le principe et la mesure : « Si tu vivais seul, dit-il, dans une île abandonnée, Tamour-propre t'ordonnerait d'exercer tes membres pour conserver tes forces et rester en état de te défendre contre les animaux ou d'en faire ta proie. — Tu choisirais d'abord des aliments agréables, et bientôt tu choisirais des aliments sains, parce que tu craindrais des plaisirs qui seraient suivis de la douleur. — Si tu te livrais imprudemment à ces plaisirs, tu aurais une conscience qui te dirait que tu fais ton mal, et tu serais affligé. — Si tu sentais que tu as perfectionné ta raison assez pour distinguer ce qui serait utile ou dangereux pour toi , tu serais content de toi - ».

Ce sont là des préceptes qui s'accordent parfaitement avec la métaphysique de Saint-Lambert et aussi avec le principe fondamental de sa morale. Dès qu'on méconnaît l'esprit et qu'on ne reconnaît que le corps, on doit logiquement négliger la vie de l'esprit et ne se préoccuper que de celle du corps. D'un autre côté , dès qu'on fait du bien-être

^ Principes de iuot\ile, t. I, p. i35. - Catéchisme universel, t. H, p. 52.

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le but suprême de l'existence , on ne saurait trop rechercher ce qui peut le procurer ou le maintenir, et se mettre en garde contre ce qui peut y porter atteinte. A ce double point de vue, les préceptes de Saint-Lambert sont irréprochables. Mais le sont-ils absolument? Nous ne le croyons pas. Il y a, en nous, plusieurs facultés qui n'ont pas le même degré de dignité et d'excellence et entre lesquelles il doit y avoir une sorte de hiérarchie. La pensée, qui est propre à l'homme, est certainement supérieure à la sensibilité, qui lui est commune avec les animaux, et la bonne volonté, qui distingue l'homme de bien des autres hommes, est incontestablement supérieure à la pensée elle-même. De là les trois espèces de grandeurs dont parle Pascal : la grandeur matérielle, la grandeur intellectuelle et la grandeur morale. Or, Saint-Lambert ne tient compte que de la première et de la plus humble. S'il admet que l'homme doit développer sa raison, ce n'est pas à cause de l'excellence de cette noble faculté , mais à cause de l'utilité que son développement peut avoir pour la conservation et le bien-être du corps ; il ne veut pas que l'homme vive pour penser, mais qu'il pense pour vivre. Il fait de la science, cette suprême distinction, cette noblesse éclatante de notre nature, non un but, mais un moyen, le moyen d'améliorer son régime, entre les mains d'un Robinson vulgaire et bien nourri.

A la manière dont Saint-Lambert motive ses préceptes moraux, on serait tenté de croire qu'il n*a aucune idée de la vraie moralité. Il n'a pas

l'air de se douter que ce n'est pas par elle-même et par ses résultats extérieurs, mais par les motifs intérieurs qui la déterminent, qu'une action se caractérise et se qualifie. Est-elle déterminée par le devoir, elle est morale; est-elle déterminée par l'intérêt ou le plaisir, elle ne l'est pas. C'est ce qui a été admirablement compris par un moraliste tout aussi indépendant, mais tout autrement profond que celui qui nous occupe. S'inspirant, comme lui, des traditions du dix-huitième siècle, Kant cherche, comme lui, à fonder une morale purement philosophique; mais, au lieu de Tappuyer sur l'expérience, il la fait reposer sur la raison ; au lieu de l'asseoir sur l'idée contingente de l'intérêt personnel, il l'établit sur le concept absolu de l'obligation, et proclame l'agent d'autant plus moral que sa conduite a été moins entachée de préoccupations intéressées et plus exclusivement dictée par le devoir en soi. De tous nos principes d'action, dit-il, celui « du bonheur personnel est le plus mauvais : il soumet la moralité à des mobiles qui la dégradent et lui enlèvent toute sublimité; car il range dans la même classe les mobiles qui nous portent à la vertu et ceux qui nous portent au vice K » Ce n'est pas seulement dans l'ensemble de la doctrine, mais encore dans le détail, que se manifeste l'opposition que nous venons de constater entre Kant et Saint-Lambert. D'accord avec l'écrivain français dans la conception d'un caté-

^ Kant, Métaphysique des mœurs, p. 92, trad. Barni,

chisme moral, parfaitement distinct du catéchisme religieux, Kant en comprend tout autrement l'exécution. Il ne veut pas qu'on recommande aux enfants la pratique de la vertu, en se fondant sur les avantages qu'elle procure, ni qu'on les détourne du vice par la considération des inconvénients qui y sont attachés. Si on en parle, dit-il, que ce ne soit qu'en passant et pour s'accomoder momentanément à la faiblesse du jeune âge : « C'est, ajoutet-il, ce qu'il y a de honteux dans le vice, et non ce qu'il peut y avoir de préjudiciable (pour l'agent lui-même) qu'il faut mettre partout en reliefs »

^ Kant, Doctrine de la vertu, p. lyS, trad. Barni.

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