‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 24 sur 35 · MADAME CONDORCET · texte numérisé non relu

MADAME CONDORCET

Après avoir fait connaître la morale sèche et égoïste de Volney et de Saint- Lambert, qui se déduit rigoureusement du sensualisme de l'école idéologique, nous croyons devoir exposer, en quelques pages, la morale plus noble et plus généreuse de M™* Condorcet, qui s'y rattache aussi, mais moins étroitement ; car, si elle invoque la sensibilité, c'est la sensibilité éclairée par la réflexion et par la raison.

Condorcet avait 44 ans et était directeur de la Monnaie, quand il épousa (1787) une jeune personne de 23 ans qu'il avait rencontrée chez le Président Dupaty dont elle était la nièce. M"' de

Grouchy — c'était son nom — avait pour toute fortune un revenu qu'elle touchait, en qualité de chanoinesse, sans avoir jamais fait de vœux ; mais elle était aussi intelligente que belle et fit parfaitement les honneurs du salon où son mari recevait l'élite de la société lettrée et savante de l'Europe : « Parmi ces illustres penseurs, dit Michelet, planait la noble et virginaU^ figure de xM'"' Condorcet, que Raphaël aurait prise pour type delà Métaphysique. Elle était toute lumière; tout semblait s'éclairer, s'épurer

sous son regard '. »

Quand la Révolution mit hors la loi le philosophe qui l'avait si vaillamment préparée, la jeune femme dut demander au travail des moyens d'existence pour elle et pour sa fille — une enfant de quatre ans. — Elle ouvrit une boutique de lingerie, rue Saint-Honoré , n" 352 , et un atelier de peinture au-dessus : « Nulle industrie, dit l'auteur que nous citions tout-à-l'heure, ne prospéra davantage sous la Terreur : on se hâtait de fixer sur la toile une ombre de cette vie si peu sûre. » Quelques années après (1798), elle publia une traduction de la TliéO' 1-ie des sentiments moraux d'Adam Smith , suivie de huit lettres sur la sympathie, adressées à son beau-frère Cabanis. C'est par ce dernier travail qu'elle nous appartient et qu'elle mérite d'avoir son médaillon, dans notre galerie, à côté du portrait en pied de Condorcet.

M'"' Condorcet reconnaît que Smith a solidement

< Michelet, Les Femmes de la Révolution.

établi l'existence de la sympathie et qu'il en a merveilleusement décrit les effets ; mais elle lui reproche de n'en avoir pas suffisamment recherché les causes. Elle s'attachera d'abord à combler cette lacune. Toute douleur physique, dit-elle, produit en nous une sensation composée , c'est-à-dire une sensation locale, d'une part, et une sensation générale, de l'autre. Si je me rappelle une douleur que j'ai éprouvée autrefois, je ressens de nouveau, à ce souvenir, un malaise général, mais non la douleur locale qui l'avait primitivement accompagné. Or, de même que ce malaise général peut être renouvelé par le souvenir de nos douleurs personnelles, il peut l'être par la vue des douleurs d'un autre. Telle est , suivant M'"'' Condorcet , l'origine de la sympathie. Ce principe posé , on comprend que nous sympathisons plus facilement avec les maux que nous avons soufferts qu'avec ceux que nous n'avons jamais endurés. L'impression générale de la douleur est alors produite en nous par une double cause, par la vivacité de nos propres souvenirs d'abord, et ensuite par le spectacle même des souffrances d'autrui. C'est pourquoi c'est à l'école de l'adversité que les hommes apprennent à être sensibles et compatissants. La sympathie pour le plaisir a les mêmes causes que la sympathie pour la douleur. Seulement elle est moins forte. Cela tient à ce que le plaisir produit sur notre être un ébranlement moins profond que la douleur et peut-être aussi, dit finement notre auteur, à ce qu'il fait naître en nous un sentiment de privation, qui ba-

lance et peut même aller jusqu'à annihiler le sentiment de la sympathie.

Le développement de la sympathie n'est pas dû tout entier à la sensibilité : la réflexion y contribue pour une bonne part. C'est elle qui , en représentant sans cesse à notre esprit l'idée des douleurs d'un de nos semblables, rend notre sympathie pour elles plus persistante et plus active; c'est elle qui, en nous offrant constamment l'idée abstraite de douleur, liée à l'idée abstraite d'un groupe plus ou moins considérable d'hommes , voués à de durs travaux et exténués de privations, nous porte à nous attendrir sur leur sort et à chercher à l'améliorer; c'est elle enfin qui produit en nous le sentiment le plus noble de notre nature, l'amour de l'humanité : « Le sentiment de l'humanité, dit M™' Condorcet, est, en quelque sorte un germe déposé au fond du cœur de l'homme par la nature et que la faculté de réfléchir va féconder et développer. »

Mais, si nous nous sentons vivre dans l'espèce en général, nous nous sentons vivre plus particulièrement dans certains individus à l'existence desquels notre existence propre est plus étroitement liée. De là les sympathies particulières qui diversifient si agréablement la vie humaine; de là la sympathie de l'enfant pour la mère qui lui donne son lait, le berce sur son sein et l'endort sur ses genoux; de là la sympathie que nous avons pour nos amis, pour tous ceux dont les goûts, les opinions, les sentiments répondent aux nôtres et dont la vie, en s'unissant harmoniquement avec notre

vie, lui imprime une activité et une intensité nouvelles.

Ici, M™^ Condorcet entre dans des détails qui ne sont guère susceptibles d'être analysés et qu'il faut lire dans l'ouvrage même. Elle se demande pourquoi nous sympathisons plutôt avec tel individu qu'avec tel autre; quelles sont les causes particulières qui produisent l'amitié et quelles sont celles qui font naître et développent l'amour. Elle expose déjà, de sa plume fine et délicate, quelques idées qu'on a reprises plus tard avec plus d'ampleur sur les causes du rire et sur celles du goût que nous avons pour les spectacles douloureux et tragiques *. Elle voit la raison de ce dernier fait dans le besoin que nous éprouvons d'échapper au fléau des existences inoccupées, à l'ennui, et de nous procurer, coûte que coûte, des émotions fortes, qui nous ébranlent, qui nous secouent et nous fassent sortir pour un instant du train monotone

de la vie.

A l'exemple d'Adam Smith, M™^ Condorcet ne se contente pas d'étudier la sympathie au point de vue psychologique, elle l'étudié encore au point de vue moral. Suivant elle, nous éprouvons du plaisir non seulement à voir nos semblables heureux, mais encore à les rendre tels. Ce dernier sentiment est même beaucoup plus vif que le premier, parcequ'il se lie plus étroitement à notre vie intime et à l'activité qui la constitue. Par contre, nous éprou-

< V. M. Bouillier, Du plaisir et de la douleur, p. 140

vons de la douleur aies voir souffrir, et une douleur d'autant plus vive que nous avons plus contribué à leurs souffrances, soit par imprudence, soit volontairement. De là deux sentiments, l'un qui nous porte à faire du bien aux hommes, l'autre qui nous détourne de leur faire du mal. Or, ces deux sentiments étant à la fois extrêmement énergiques et on ne peut plus salutaires, ils doivent être considérés comme les principes fondamentaux de la morale du genre humain.

Les deux sentiments, que nous venons de décrire, sont naturellement modifiés par la réflexion, et ce^sont les modifications qu'elle y apporte, qui nous conduisent à Tidée du bien et du mal moral. Si nous cédons à une de ces sj-mpathies particulières et instinctives, qui nous poussent à faire du bien à un individu, sans nous préoccuper de savoir s'il le mérite et s'il en tirera un solide profit, nous avons seulement l'humeur bienfaisante; mais si nous obéissons à une sympathie générale et réfléchie, qui nous porte à faire ce qu'il va de mieux en soi, nous avons de la vertu. L'idée de vertu s'attache, en effet, ^aux seules actions qui procurent à nos semblables un bien approuvé par la raison. Pour inculquer aux enfants une moralité sérieuse, il faut donc les'habituer à réfléchir, c'est-à-dire à s'élever jusqu'aux idées générales et aux sentiments généraux. L'aptitude à concevoir les unes et à éprouver les autres, est la véritable mesure de leur développement moral.

C'est là une morale d'une incontestable noblesse.

Cependant elle n'est peut être pas d'une correction irréprochable ; car elle semble revenir par un détour à la morale de l'intérêt, si chère au dix-huitième siècle. Elle donne, en effet, pour ressort à notre activité, non l'amour du bien en soi, mais le désir de nous procurer une satisfaction personnelle, en agissant bien, et la crainte d'éprouver des remords, en agissant mal. Sans s'en apercevoir, M""' Condorcet introduit dans l'acte moral un élément égoïste, qui peut bien y intervenir quelquefois, mais qui n'y intervient qu'en altérant, à un degré quelconque, la moralité même de l'acte. Non seulement elle méconnaît la vraie conception de la moralité, mais elle la resserre dans des limites trop étroites et en restreint arbitrairement l'extension. Suivant une tendance fort commune de son temps, elle la fait uniquement consister à faire du bien à nos semblables et à éviter de leur faire du mal ; elle ne tient compte que de nos devoirs envers les autres et néglige nos devoirs envers nousmêmes.

Après avoir signalé les deux motifs naturels qui nous portent au bien. M'"' Condorcet se demande s'ils sont suffisants pour nous le faire pratiquer et s'il n'est pas nécessaire d'y ajouter des motifs transcendants. C'est la question de la morale indépendante et de la morale dépendante, qui a fait tant de bruit, il y a quelques années, mais qu'on se posait déjà au dix-huitième siècle. L'auteur des Lettres sur la sympathie se prononce, comme la plupart de ses contemporains, pour la première de

ces deux doctrines. Au lieu de nous présenter des motifs surnaturels pour nous détourner du mal, il s'agit seulement, suivant elle, d'affaiblir les mobiles naturels qui nous y portent, tels que l'amour de l'argent et l'ambition.

Or, la force malfaisante et subversive de ces mobiles pourrait facilement être amoindrie et presque réduite à rien. Si on diminuait, par des lois appropriées, l'extrême inégalité des fortunes — c'était, comme on sait, une idée chère à Condorcet — et si on mettait chaque homme en état de gagner sa vie par un travail honnête, la plupart des crimes, qui ont leur source dans la misère, disparaîtraient insensiblement. Que M'"" Condorcet proteste contre les inégalités artificielles et excessives, qui avaient de bonne heure frappé sa vue et choqué son bon sens, nous le comprenons; mais qu'elle croie, en les supprimant, supprimer la plupart des crimes, c'est ce qui nous paraît beaucoup moins raisonnable. Ce n'est pas — on l'a très bien dit — pour voler un morceau de pain qu'on se porte aux derniers des forfaits; c'est pour voler un royaume.

Ceci nous amène au second mobile qui fait agir les criminels, à l'ambition. M'"' Condorcet attribue la puissance malfaisante de ce mobile, comme celle du précédent, aux institutions vicieuses qui existent parmi les hommes, et croit qu'avec des institutions meilleures on réussirait à en prévenir les effets. Tant que les fonctions publiques seront des primes offertes à l'intrigue, des récompenses décernées à la faveur, l'ambition et avec elle la

tiatterie, la bassesse et la corruption continueront à se donner carrière ; mais il en serait tout autrement, si les charges étaient conférées aux plus dignes, par le libre choix de leurs concitoyens, et exercées au profit de tous. Ici comme plus haut, M"^ Condorcet a raison ; mais elle se fait un peu illusion en se figurant qu'un simple changement de gouvernement ferait évanouir, comme par enchantement, tous les /ices dont elle se plaint. Elle ne voit pas qu'ils ont dans la nature humaine des racines si profondes que, même sous les gouvernements libres, les plus nobles des gouvernements, ils trouvent encore moyen de se développer. A défaut des princes et des rois, on courtise le peuple, et le peuple, ce bon Démos, qui n'a pas beaucoup changé depuis Aristophane, préfère volontiers ceux qui le louent bassement à ceux qui le conseillent loyalement, car il est inconsciemment de .l'avis du poète qui a dit :

En dépit de Boileau, moi j'aime, je l'avoue, Fort peu qu'on me conseille et beaucoup qu'on me loue.

Malgré ces observations, nous nous plaisons à reconnaître aux Lettres dQ M'"' Condorcet un véritable mérite. Elles respirent cet amour de la liberté et de la vérité, de l'humanité et des lumières, qui est le plus beau titre de gloire du dix-huitième siècle et qui le distingue si avantageusement, malgré ses écarts, des autres siècles de l'histoire. Sans doute la sympathie y tient une place qui reviendrait de droit à la raison pratique. Mais c'est là un défaut

qui mérite à peine d'être relevé, dans l'œuvre d'une femme, à laquelle il ne messied pas de se laisser guider par le sentiment plutôt que par le raisonnement.

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