‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 25 sur 35 · DESTUTT DE TRACY · texte numérisé non relu

DESTUTT DE TRACY

Parmi les ouvrages de philosophie politique, qui parurent à l'époque qui nous occupe, il n'y en a point qui approche, soit pour l'élévation de la pensée, soit pour l'éclat du style, de VEsp?-it des Lois de Montesquieu et du Contrat social de J.-J. Rousseau. Alors, la pensée fait place à l'action ; la politique spéculative, à la politique pratique. C'est pourquoi les travaux politiques de la deuxième classe de l'Institut pâlissent, à côté de ceux de la Constituante et de la Convention ; ceux des penseurs et des écrivains, à côté de ceux des hommes d'État et des législateurs. Aussi nous n'exhumerons pas des Mémoires de l'Institut les lectures assez insignifiantes de Cambacérès et de Grégoire, sur la science sociale, ni même les dissertations un peu plus intéressantes de Baudin des Ardennes, sur l'esprit de faction, sur les clubs, sur les lois et sur la liberté des cultes, d'autant plus qu'elles s'inspirent peu de l'idéologie. Nous nous bornerons à faire connaître, en quelques mots, un ouvrage, qui est un peu postérieur à l'époque révolutionnaire, mais où le chef des idéologistes semble avoir

dit son dernier mot et celui de ses amis en matière politique. Nous voulons parler du Commentaire de r Esprit des Lois que Tracy composa en 1806, qui fut publié en anglais et sans nom d'auteur, aux Etats-Unis, en 1811, et qui ne fut édité, en France, qu'en 181 7, au moment où l'honnête Dupont de Nemours s'apprêtait à le traduire en français, convaincu qu'il avait affaire à une production littéraire du Nouveau-Monde.

Tracy caractérise la science sociale avec autant d'élévation que d'exactitude. Elle est, suivant l^i, la plus importante de toutes au bonheur des hommes et aussi celle « que nécessairement ils perfectionnent la dernière, parce qu'elle est le résultat et le produit de toutes les autres ». Auguste Comte ne s'exprimera pas autrement, trente ans plus tard, touchant la sociologie.

Montesquieu avait, comme on sait, défini les lois : les rapports nécessaires qui dérivent de la nature des choses. Tracy, lui, y voit simplement et non sans raison des règles prescrites à nos actions, par une autorité que nous regardons comme ayant le droit de les prescrire. Ce n'est, dit-il, que par analogie et dans un sens figuré qu'on a donné le même nom aux modes de production des phénomènes de la nature, en tant qu^ils offrent une certaine constance et semblent réglés par une autorité secrète. Mais, tout en soutenant que les lois de la nature tirent leur nom de celles de la société, il reconnaît hautement que ces dernières doivent se régler sur les premières, c'est-à-dire se conformer

aux tendances et aux facultés et partant à la vraie nature des êtres qu'elles sont destinées à régir, sans quoi elles seraient brisées par elles.

Montesquieu n'avait pas seulement traité des lois en elles-mêmes, mais encore de leurs rapports avec la nature des gouvernements et avait ainsi été amené à diviser cqs derniers en gouvernements despotiques, gouvernements monarchiques et gouvernements républicains. Tracy combat cette division par des raisons assez plausibles. Suivant lui, le gouvernement despotique n'est pas un gouvernement, mais un abus du gouvernement, abus qui peut se produire non seulement sous la forme monarchique, mais encore sous la forme républicaine. Quant au gouvernement républicain, il comprend deux genres de gouvernement, le gouvernement aristocratique et le gouvernement démocratique, qui ne diffèrent pas moins l'un de l'autre que du gouvernement monarchique lui-même. En se séparant ici de Montesquieu, Tracy se rapproche, comme on voit, d'Aristote que probablement il ne connaissait pas.

Non content de critiquer cette division des gouvernements, Tracy critique les principes sur lesquels Montesquieu la fonde. Il admet bien que la crainte est le principe, sinon moteur, au moins conservateur des gouvernements despotiques ; mais il ne comprend pas ce que l'illustre publiciste veut dire, quand il fait reposer le gouvernement monarchique sur le principe de l'honneur, à moins qu'il n'entende par là l'orgueil et la vanité ; car le vérî-

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table honneur, celui qui consiste dans le témoignage d'une conscience droite, est moins le privilège des monarchies que celui des républiques. Montesquieu semble le reconnaître lui-même, en donnant pour principe à celles-ci la vertu, sans s'apercevoir qu'il fait par là des autres gouvernements la satire la plus sanglante, puisqu'il suppose la vertu incompatible avec eux. Seulement — et ici les tendances sensualistes de Tauteur se laissent entrevoir — Tracy n'entend pas, comme Montesquieu, par le mot vertu « ce renoncement à soimême, qui est toujours une chose pénible ». De cette vertu, qui implique l'effort et la lutte contre soi-même, Tracy n'en veut pas. Aussi il ne dédaigne pas moins Théroïsme du monde antique que l'ascétisme du moyen âge: « J'avoue naïvement, dit-il, que je n'estime pas plus Sparte que laTrappe, ni les lois de Crète que la règle de Saint-Benoît. » A la division des gouvernements qu'il vient de rejeter, Tracy en substitue une autre, qui lui paraît plus satisfaisante. Il les divise en gouvernements nationaux ou de droit commun et en gouvernements spéciaux ou de droit privé. Les premiers, étant fondés sur la volonté générale, sont enclins à se préoccuper des intérêts généraux, tandis que les seconds, n'ayant pour base qu'une ou plusieurs volontés particulières, inclinent à sacrifier l'intérêt de tous à celui de quelques-uns ou même d'un seul. Ajoutons que les premiers étant essentiellement naturels et rationnels, ils peuvent donner à la nature et à la raison leur plein essor, tandis que les

seconds s'en méfient et les comprînient soit par la force soit par la ruse : les uns sont libéraux, les autres ne le sont pas. Mais par cela seul que les gouvernements nationaux sont favorables à la liberté, ils sont favorables au bonheur ; car la liberté n'est que le pouvoir que nous avons de faire notre volonté, de satisfaire nos désirs et d'être heureux par cela même. Cette démonstration de l'excellence du gouvernement démocratique est aussi solide qu'elle peut l'être. Quant à la conception de la liberté, qui lui sert de corollaire, elle a bien aussi sa valeur, mais une valeur relative. D'après Tracy, l'homme doit respecter la liberté de son semblable, mais ce n'est pas, comme Kant le veut, pour ne pas porter atteinte à la dignité humaine, au caractère inviolable de la personne morale, et parce que l'homme, comme le proclamaient déjà les stoïciens, est sacré pour l'homme, homo homini sacer ; c'est simplement parce qu'il ne doit pas nuire à son bonheur. Il motive son libéralisme autrement et par des raisons moins hautes que le philosophe allemand, et à peu près comme plus tard Stuart Mill ; mais enfin il est libéral.

L'idéal d'une société libre et heureuse une fois conçu, il s'agit de trouver les moyens de le réaliser. Le premier de ces moyens, suivant Tracy, comme suivant Montesquieu, c'est de séparer les trois pouvoirs législatif, exécutif et judiciaire : les réunir dans la même main , ce serait vouloir organiser le despotisme. Les représentants du pouvoir législatif seront nommés, non par le suffrage universel di-

rect, mais par le suffrage universel à deux degrés ; car, si des électeurs ignorants — et c'est le plus grand nombre — sont incapables de choisir des hommes d'Etat, ils sont très capables de connaître ceux de leurs voisins qui sauront les choisir. Quant au pouvoir exécutif, Tracy le confie , non pas à un seul homme, mais à plusieurs, sans se demander s'il est plus facile à un pouvoir multiple, et le plus souvent divisé, de gouverner un grand Etat que de commander une armée ou d'administrer une province. Enfin, à côté de ces deux pouvoirs, il en place un troisième, qui jugera soit des différends qui pourront survenir entre eux, soit des atteintes qui pourront être portées à la constitution. C'est une sorte de sénat conservateur.

La politique de Tracy, telle qu'elle est exposée dans son remarquable ouvrage, ne se rattache guère à son idéologie que par la conception de la vertu et par la conception de la liberté que nous avons signalées plus haut, et par la prédominance du raisonnement sur l'observation, de la spéculation abstraite sur l'expérience. En revanche, elle se rattache étroitement à la philosophie du dix-huitième siècle, en général, par l'amour de la liberté, de l'égalité et du progrès, qui en est l'âme, et aussi par cet optimisme excessif, qui porte l'auteur à ne voir que les beatix côtés de la nature humaine et dont dix années de révolutions n'avaient pu le guérir : « Il rend l'humanité si raisonnable, dit un écrivain moderne, qu'elle n'aurait presque pas besoin d'être gouver* née, et il n'est 'pas téméraire de dire qu'il manque

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encore à la société construite par lui, avec un art si géométrique, d'avoir été réalisée pour paraître possible ^ »

* Mignet, Notices et Portraits, t I. p. 365-366.

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