‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 26 sur 35 · QUESTION RELIGIEUSE · texte numérisé non relu

QUESTION RELIGIEUSE

l'athéisme : SES représentants et ses adversaires

Le sensualisme a toujours été peu favorable non seulement à la vie morale, mais encore à la vie religieuse. Parti de la sensation contingente et relative, il a toujours été amené à nier, en même temps que le devoir, qui est la règle nécessaire et absolue de la vie, l'Etre nécessaire et absolu où elle a son principe. S'il est un point sur lequel Lucrèce revienne avec complaisance, dans l'éloge enthousiaste qu'il fait de son maître Épicure, c'est qu'il a osé le premier, tout mortel qu'il était, regarder en face les puissances invisibles et attaquer leur empire usurpé. Aussi c'est de son école et de celle d'Aristippe que sont sortis Théodore l'Athée, Évhémère et les autres libres penseurs de l'antiquité. Dans les temps modernes, le sensualiste Hobbes ne se montre pas moins radical qu'Épicure : non content de ramener le devoir à l'intérêt per-

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sonnel, il identifie la religion avec la superstition. Or, c'est de ce raisonneur audacieux, non de Locke, penseur modéré et peu conséquent, que relèvent, en matière de religion, la plupart des sensualistes du dix-huitième siècle, notamment Diderot et d'Holbach, et aussi leurs successeurs du temps de la Révolution. Nous avons déjà vu, en analysant V Esquisse de Condorcet et les Ruines de Volney, de quelle haine ces deux philosophes poursuivent la religion, en général, et la religion chrétienne, en particulier, obéissant en cela moitié à la logique de leur système, moitié au ressentiment qu'avait, de vieille date, excité dans leur âme l'intolérance de l'ancien régime. D'autres, se laissant emporter à des sentiments plus violents encore, ne reculent pas devant la négation de Dieu même. Il suffit de citer Naigeon (lySS-iSio) que J.-M. Chénier, impatienté par son fanatisme, avait surnommé Tathée inquisiteur et qui est encore plus connu sous le nom de singe de Diderot. Parmi les nombreux ouvrages de Naigeon, le seul qui rentre dans le cadre de cette histoire est son Dictionnaire de philosophie ancienne et moderne qu'il composa de 1791 à 1794. H serait injuste de refuser à cette publication toute espèce de mérite. On y trouve plusieurs articles qui ne sont pas sans valeur, et quelques-uns qui sont vraiment remarquables; mais la plupart sont rédigés d'après la grande histoire de Brucker. Ajoutons que l'ouvrage manque de proportion : Platon, Malebranche, Leibpiz — on Ta remarqué avec raison — y sont étu-

diés fort superficiellement, et l'histoire du catésianisme tout entier n'y tient pas le quart de la place occupée par Toland ou Dumarsais. Mais ce qui nous choque plus que l'insuffisance et la disproportion des études historiques, c'est la pauvreté des vues dogmatiques et l'audace avec laquelle elles sont exposées, sans preuves à l'appui. Suivant Naigeon, la distinction du monde physique et du monde moral est chimérique et contraire à la saine philosophie ; il n'y a pas des corps et des âmes, il n'y a que des corps. Le matérialisme de Naigeon a pour corollaire le fatalisme : tout, en effet, s'il faut en croire cet auteur, s'exécute par des lois nécessaires et éternelles, et le monde ne saurait être autre qu'il n'est. Aussi juge-t-il l'homme peu différent d'un automate et le définitil : un automate qui veut. Naigeon ne s'arrête pas là; du matérialisme et du fatalisme, il arrive bientôt à l'athéisme, sa doctrine de prédilection. Pour l'établir, il a recours à des arguments qui laisseraient peut-être quelques doutes à un autre, mais que pour son compte il trouve péremptoires. Suivant lui, pour croire en Dieu, il suffit d'être paresseux, ignorant et crédule ; mais, pour être athée, comme Diderot, il faut avoir beaucoup observé et beaucoup réfléchi. Avec cette belle manière de raisonner, on prouverait tout aussi bien la non-existence du monde que la non-existence de Dieu : c'est, en définitive, un appel à l'autorité, non à la raison.

Le nom de Naigeon appelle naturellement celui

de Sylvain-Maréchal (lybo-iSoS), qui fut, comme lui, un infatigable prédicateur d'athéisme, durant toute la période révolutionnaire. Dès la veille de la Révolution, il publia son Almanach des honnêtes gens, où il remplaçait les saints et les saintes du calendrier par les hommes célèbres de tous les temps. — On voit que, sur ce point, Auguste Comte n'a pas eu le mérite de l'invention. — Il fut, en sa qualité d'ami de Chaumette, le véritable pontife de la déesse Raison, et composa une multitude de discours et de poésies, qui étaient comme les sermons et les antiennes de ce nouveau culte. Sous le Directoire, il entra dans la conspiration de Babeuf, et écrivit, à cette occasion, le Manifeste des Égaux, où il demande qu'il n'y ait plus d'autres différences, entre les hommes, que celles de l'âge et du sexe et qu'ils aient tous la même ration en fait d'aliments. Il composa un peu plus tard le Code d'une société d'hommes sans Dieu, qui parut en 1707; le Culte et la loi des hommes sans Dieu, qui parut en 179S, et enfin le Dictionnaire des athées, qui fut publié en 1799.

Il est difficile de dégager des œuvres de Maréchal quelque chose qui ressemble à une théorie, et de produire, à l'appui, des considérations qui ressemblent à des preuves. Dire, comme il le fait :

J'attends, pour croire en Dieu, que David me l'ait peint,

c'est donner une preuve de sa non-existence des plus enfantines; car c'est dire que l'Être suprasensible n'existe pas, parce qu'il ne tombe pas sous

les sens. Une preuve non moins puérile est celle qui consiste à nier l'existence de Dieu comme incompatible avec le principe de l'égalité républicaine :

Debout, respecte-toi, connais ce que tu vaux, N'adore pas un Dieu : tu n'as que des égaux.

Ses preuves historiques ne valent pas mieux que ses preuves dogmatiques : il met, dans son Diction- 7iaire des athées, Socrate et Platon, Descartes et Leibniz, Pascal et Bossuet. Que dis-je? Il y met Jésus-Christ lui-même. — Il est impossible, comme on voit, de pousser plus loin le dévergondage de l'imagination ^

Nous ne voulons pas discuter longuement les opinions que nous venons d'exposer. A quoi bon raisonner contre des gens qui ne raisonnent pas et opposer les arguments de la Théodicée de Leibniz aux pauvretés métaphysiques d'un Naigeon et d'un Maréchal ? Ce serait vraiment leur faire trop d'honneur. Bornons-nous à dire que ces auteurs ne professent l'athéisme que faute de se rendre compte de ce qu'ils pensent nécessairement. Ils pensent nécessairement, comme chacun de nous, que tout effet a une cause et que, de cause en cause, il faut bien remonter jusqu'à une cause première, sans quoi l'être serait sorti du non-être. Mais s'ils admettent une cause première, ils l'identifient avec la

< V. sur Naigeon et Maréchal, Damiron, Mémoires pour servir à l'histoire de la philosophie au dix-huitième sièclcy et PVanck, Dictionnaire philosophique.

matière, C'est-à-dire qu ils lui refusent précisément les qualités que cette cause première doit avoir pour expliquer tous les effets que nous voyons La même nécessité logique qui nous défend de taire sortir l'être du non-être, nous défend, en eftet, de faire sortir un plus haut degré d'être d'un degré moins haut; car ce surplus d'être, qui serait dans l'effet, sans être dans la cause, serait également un effet sans cause. Il ne faut donc pas chercher la cause première dans un être brut et inanimé -, car il serait impossible d'en faire sortir la vie et 1 intelligence • — c'est la condamnation de l'athéisme. — Ajoutons qu'il ne faut pas la chercher dans un être seulement doué de vie ; car il serait impossib e d'en dériver l'intelligence et la liberté : — c'est la condamnation du panthéisme.- H ne faut la chercher que dans un être à la fois vivant et intelligent, conscient et libre : - c'est la justification du théisme, tel que nous le comprenons et tel que 1 ont compris les plus beaux génies dont la philosophie

s'honore.

L'athéisme ne se déchaînait pas seulement dans les livres, il éclatait aussi dans la pratique de la vie Aux déclamations anti-religieuses de iMaréchal et de Naigeon, répondaient les actes sacrilèges dont Chaumette et les Hébertistes donnèrent le signal et qui entraînèrent presque partout la dissolution des mœurs et l'oblitération de la conscience publique. Qu'attendre d'une nation chez laquelle le sentiment religieux, si étroitement lié au sentiment morai, était outragé sur toute la face du territoire et ou

Ton semblait s'acharner a en effacer jusqu'aux der niers vestiges ? Robespierre, qui professait le déisme de Rousseau, essaya de réagir contre ces actes impies, soit en faisant décréter l'existence de l'Etre suprême, soit en organisant des fêtes appropriées, et les théophilanthropes entrèrent un peu plus tard dans la même voie.

Mais, après la mort du dictateur, le torrent d'impiété et de licence qu'il avait essayé de contenir, reprit son cours : « On ne lisait pas à Sodome et à Gomorrhe, dit Mercier, les livres que l'on imprime et que l'on vend au Palais-Egalité. Mettez une plume dans la griffe de Satan ou du mauvais génie ennemi des hommes, il ne pourra faire pis K » Ce n'était pas seulement dans la vie privée, c'était encore dans la vie publique que les mauvaises passions se donnaient carrière. Déjà AnacharisClootz, qui se disait l'apôtre du genre humain, avait enseigné un socialisme athée et cosmopolite, assez analogue à celui dont la Commune a, de nos jours, arboré le drapeau. Déjà Marat, dans VAmi du Peuple^ et Chaumette, au sein de la Commune, s'étaient élevés avec fureur contre l'aristocratie des riches et avaient appelé de leurs vœux le jour où le niveau de la loi réglerait celui des fortunes. Toutes ces rêveries vagues, mais redoutables, se développèrent, se précisèrent et prirent corps dans la tête de Babeuf. Ce personnage vulgaire eut, comme on sait, la prétention de « dire le fin mot, Yà quoi bon

1 Mercier, Le Nouveau Paris, t. III, p. io5, 144, 169.

de la Révolution », qui était, suivant lui, de substituer à l'égalité chimérique dont les endormeurs berçaient le peuple, l'égalité réelle. Non content de prêcher la communauté des biens, il essaya de la réaliser par le fer et par le feu, et paya de sa tête son audacieuse entreprise K

Tant de folies finirent par soulever Topinion publique. Elle trouva des organes véhéments non seulement dans le camp de la réaction, mais encore dans celui de la Révolution. Nous nous contenterons de signaler, parmi les premiers, Rivarol, et, parmi les seconds, de Lisle de Sales.

De Lisle de Sales -, qui est aujourd'hui presque oublié, avait écrit près de cent volumes ; car on peut dire de lui ce qu'il disait lui-même d'un de ses pseudonymes, que « le cours libre de sa plume était aussi nécessaire à sa main que le mouvement de la systole et de la diastole à son cœur ^. » Bien plus, il s'était flatté d'avoir résolu, dans ses nombreux ouvrages, toutes les questions que peut se poser l'humaine intelligence :

Dieu, l'homme, la nature, il a tout expliqué,

avait-il écrit sous son buste ; à quoi un malin ajouta :

Mais personne avant lui ne s'en était douté.

1 Voir, sur Babeuf, Janet, Origines du socialisme contem^ porain, p. i33.

2 Né à Lyon, en 1743, mort en 1816.

•^ Mémoires de Candide, p. 32.

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Mais ces petits travers de l'écrivain lyonnais étaient compensés par une qualité précieuse, le courage. Persécuté, sous l'ancien régime, pour la hardiesse de ses opinions, emprisonné sous la Terreur, pour ses appels à la tolérance, il avait osé seul, sous le Directoire, protester contre la déportation des victimes de fructidor et contre la radiation de Carnot, de Barthélémy, de Pastoret, de Sicard et de Fontanes, de la liste des membres de

l'Institut.

Quelques années après, de Sales publia un opuscule, aujourd'hui peu connu, et qu'on ne trouve plus guère qu'à la Bibliothèque nationale, intitulé : Mémoire en faveur de Dieu, par le citoyen de Sales, an X. Il y fait d'abord remarquer qu'il a déjà plaidé et perdu deux excellentes causes et qu'il va maintenant en plaider une troisième, qui n'est pas moins bonne et qu'il n'espère pas gagner non plus, malgré la grandeur et la majesté de son client. C'est celle de Dieu, banni depuis bientôt dix ans de cette France, que son culte a si longtemps fait fleurir et qui, pour l'avoir supprimé, pourrait bien être frappée de malédiction.

De Sales s'élève ensuite contre l'athéisme qui, après avoir envahi et dominé l'Egypte, à une certaine époque, a apparu pour la seconde fois dans le monde, scms les auspices de certains sophistes du dix-huitième siècle que le fanatisme des prêtres

i'étaient ietés dans l'extrême

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opposé. On l'a vu, dit-il, déployer ses fureurs, avec une audace pleine d'impudence, en 9*3, alors que

Tévêque de Paris et celui de Périgueux remplaçaient sur leur tête la mitre sacrée, par le vulgaire bonnet rouge; alors que des misérables, sortis de la lie du peuple, après avoir pillé l'église de Saint-Germaindes-Prés, venaient, ivres d'impiété et de vin, parader, en dansant la carmagnole, devant la Convention, qui applaudissait à leur ignoble conduite. C'est de l'irréligion et des encouragements qui lui ont été donnés qu'est sortie l'immoralité qui a fait alors et depuis tant de ravages. C'est depuis lors qu'on a vu, sans s'émouvoir, des productions ordurières que Messaline elle-même ne pourrait lire, sans se voiler le visage, s'étaler effrontément aux yeux de la jeunesse et flétrir et sécher dans leur fleur les nouvelles générations.

Non content de signaler le mal, notre auteur indique le remède qu'il convient d'y apporter. Il veut qu'on relève les croyances religieuses, qui ont à la fois un grand fonds de vérité et une incontestable utilité. En même temps, en effet, qu'elles sont la consolation des uns, elles sont la sauvegarde des autres ; car. sans elles, la morale, dépourvue de sanction, perd son empire sur l'àme, et les passions ne connaissent plus de frein. Mais de quelles croyances s'agit-il ? De celles qui constituent la religion naturelle et que les robespierristes et les théophilanthropes ont professées ? Nullement. Suivant de Sales, la religion naturelle est le critérium qui nous permet d'apprécier le plus ou moins de perfection des religions positives ; mais elle n'est pas par elle-même une religion positive et suffisante. Il faut, pour do-

miner et régir les peuples, une religion auguste, qui plonge ses racines dans un passé lointain et dont le culte se confonde avec celui des aïeux de qui on Ta reçue en héritage. C'est assez dire que de Sales reconnaît l'excellence et l'efficacité du christianisme et qu'il est partisan de la restauration des cultes. Mais il est également partisan de leur liberté et refuse positivement à l'État le droit de persécuter qui que ce soit pour ses opinions religieuses.

Rivarol, qui s'était montré, en 1788, dans ses Lettres à Necker, un adversaire si décidé des religions positives, fut amené, vers la fin de sa vie, soit par l'influence du parti royaliste auquel il appartenait, soit par l'expérience de dix ans de révolutions, à professer une opinion toute contraire. Après avoir si vivement reproché à Necker de se préoccuper de l'utilité de la religion plutôt que de sa vérité, il se place précisément au même point de vue, qui est celui de l'homme d'État plutôt que du philosophe. Il remarque d'abord que nous n'avons que deux moyens de répression contre les crimes, la justice et la religion : la justice, quand ils sont avérés, et la religion, quand ils sont latents. Puis, il ajoute que tout politique clairvoyant doit user de l'un et de l'autre de ces moyens. Se priver du dernier, comme un rêveur peut être tenté de le faire, c'est se priver du frein le plus puissant des passions; c'est rejeter le plus utile supplément de la justice humaine. Non content d'affirmer l'efficacité de la religion, Rivarol l'explique et l'explique

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d'une manière très plausible : « Elle charge, dit-il, les devoirs de tant de prix et les prévarications de tant de peines, qu'elle peut donner au cœur humain un penchant impérieux pour le bien et une horreur invincible pour le mal. » C'est alors, ajoute-t-il, que « la politique, forte d'une si haute alliée et s'appuyant de telles craintes et de telles espérances, peut se promettre d'établir dans le monde moral les mouvements réguliers et la tranquille administration de la nature ^ »

Les hommes, même les plus cultivés, dit Rivarol, sont encore mieux retenus par la crainte que par la raison. Que dire des hommes grossiers, qui n'ont que des passions et point de raison ? Seule la religion peut les adoucir et les discipliner, par la magie qu'elle porte en elle, comme elle a jadis adouci et discipliné les barbares, puisqu'aussi bien ils constituent l'élément barbare caché dans les bas-fonds de toute société. Bien plus, seule elle peut les rendre heureux, en même temps que vertueux, et procurer à la fois leur bien particulier et celui de la société tout entière. Seule, en effet, elle possède des trésors d'affection non seulement pour l'infortuné, mais encore pour le coupable; si elle console l'un, elle relève l'autre, en le réconciliant avec le principe de toute justice et en le faisant rentrer sous les lois de l'ordre universel.

Cette influence salutaire que la religion exerce sur la vie individuelle, comme sur la vie sociale,

* Rivarol, tome I, page 328.

une philosophie quelle qu'elle soit pourrait-elle l'exercer? A cette question, Rivarol répond négativement. Par cela seul qu'une philosophie est un simple corps d'idées abstraites que le feu du sentiment n'anime pas, elle n'a sur l'individu voué au travail manuel et tout entier aux sensations animales aucune prise : dès que le frein de la religion cesse de le retenir, il s'abandonne à ses mauvais instincts. D'un autre côté, elle développe chez les masses, qui ne la comprennent pas et qui l'interprètent mal, un esprit d'indocilité et d'indépendance, incompatible avec le bon ordre des sociétés, tandis que les religions, en se propageant dans le monde, y laissent une sorte de sentiment pieux, qui s'allie naturellement avec la tranquillité publique.

On a dit, de nos jours, que l'incrédulité n'est pas un article d'exportation ; Rivarol dirait volontiers qu'elle n'est pas non plus un article de circulation. Inoffensive peut-être chez les esprits cultivés et dans les hautes régions sociales, elle est funeste, suivant lui, chez les gens grossiers et dans les classes inférieures. C'est, dit-il, ce que tous les hommes supérieurs comprennent. Aussi, dans les têtes vraiment politiques, l'incrédulité ne se sépare pas du silence. Au lieu de se déchaîner, à l'exemple de Diderot et des encyclopédistes, contre les institutions religieuses, Rivarol, comme on voit, imiterait plutôt à leur sujet la réserve de Buffon et de Montesquieu. C'est un esprit émancipé, qui a été assagi par la vie. Il s'inspire du même sentiment,

quand il affirme qu*il ne faut pas démontrer la religion, mais Taimer et l'honorer comme une puissance éminemment bienfaisante et respectable.. La démontrer, ce serait, dit-il, la rabaisser; car ce serait la mettre au rang de la physique et de la géométrie, en un mot, d'une science quelconque., pendant qu'elle est plus et mieux que cela. Elle appartient, en effet, non à la catégorie de la science, mais à celle de la poésie, c'est-à-dire à la catégorie des choses qui s'adressent, non à l'esprit, mais au cœur, et qui sont affaire, non de démonstration, mais d'amour. C'est le langage que le mystique Saint-Martin parlait dans le même temps et que de Maistre, Bautain et d'autres philosophes catholiques parleront plus tard.

Les sentiments de de Lisle de Sales et de Rivaro! ne leur étaient pas particuliers. C'était ceux de bon nombre de politiques et d'écrivains de l'époque, les uns attachés de tout temps à la tradition, les autresjevenus à elle sous l'influence des événements. C'était ceux de Camille Jordan et de Royer- Collard, qui voyaient dans la religion le complément des lois et le fondement des sociétés ; c'était ceux de[^Mercier, qui se déclarait tenté de faire comme le Sicambre Clovis, de brûler ce qu'il avait adoré et d'adorer ce qu'il avait brûlé; c'était ceux de La Harpe qui, après s'être donné le luxe de paraître au Lycée coiffé du bonnet rouge, eut le tort de faire une conversion trop bruyante et de mettre un emportement d'un goût douteux au service de ses convictions de fraîche date. C'était une nouvelle

orientation des esprits qui commençait et dont le Géfiie du christianisme et le Concordat devaient marquer le dernier terme.

Après avoir étudié les principaux ouvrages que la philosophie sensualiste produisit, pendant la Révolution, il nous resterait à retracer l'influence quelle exerça soit sur les lettres, soit sur les sciences, durant la même période. C'est à elle que se rattache ce que Sainte-Beuve appelle la littérature de l'an III, « littérature un peu sombre et un peu abstraite, dit-il, mais distinguée, qui révère Siéyès comme son grand pontife caché, qui peut montrer Garât comme le plus brillant de ses prosateurs , et Cabanis comme son Vicq-d'Azir, son physiologiste éloquent. » Daunou, J.-M. Chénier, Ginguené et bien d'autres la représentent avec distinction, soit dans leurs ouvrages, soit dans la Décade philoso^ phique, André Chénier lui-même, qui la précède de quelques années et qui s'en distingue par son heureuse et brillante imagination, s'en rapproche à d'autres égards. Il n'est, en effet, à tout prendre, comme on en peut juger par ses élégies et par son Hermès, imité de Lucrèce, qu'un épicurien d'un cœur élevé, et les vers que lui dicte sa Muse païenne n'ont de commun que la grâce et la fraîcheur avec ceux que la Muse chrétienne devait, trente ans plus tard , inspirer à Lamartine. Les savants étaient acquis plus complètement encore que les lettrés à la philosophie régnante. Le prince de la chimie, Lavoisier, déclarait en tête de son livre, que c'était aux vues de Condillac sur les signes qu'il devait

l'idée de sa nomenclature ; le prince de la physiologie, Bichat, dans ses Recheîxhes sur la vie et la mort, ne se séparait pas sensiblement de la philosophie de son époque, et Pinel, Lalande, Laplace figuraient parmi ses adhérents. D'ailleurs, l'idéologie, se donnant elle-même, par l'organe de son fondateur, pour la préface de la grammaire, de l'économie politique et de la législation, et pour une introduction à la physique, à la géométrie et à l'algèbre, était faite pour grouper autour d'elle les grammairiens, les économistes, les jurisconsultes, les physiciens, les géomètres, en un mot, les savants de toutes les catégories et de toutes les provenances; elle devait être et elle fut pour un temps ce que le positivisme, qui n'est que le condillacisme renouvelé, tend de plus en plus à devenir de nos jours, la philosophie des esprits livrés aux travaux scientifiques.

C'est là un point que nous ne pouvons qu'effleurer et que nous laissons au lecteur le soin d'approfondir; car nous avons hâte de retracer les luttes que les philosophies dissidentes, telles que le rationalisme, le mysticisme et le traditionalisme, engagèrent contre la doctrine de la sensation et de signaler les résultats auxquels elles aboutirent.

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