PHILOSOPHIE RATIONALISTE
Le Rationalisme critique en France : Kinker et Viilers. — Le Rationalisme dogmatique : De Lisle de Sales et Rivarol.
Le rationalisme, auquel a de tout temps incombé le devoir de défendre les vérités absolues qui constituent le patrimoine moral du genre humain, était descendu, pendant la Révolution, des hauteurs de la spéculation, pour se concentrer dans la sphère de la vie pratique; il avait cessé de se préoccuper des principes théoriques de la raison, pour se consacrer à la réalisation des doctrines politiques qui en dérivent, et ses efforts avaient eu pour premier résultat la Déclaration des droits de l'homme. Ces droits supposent, en effet, que l'homme n'est pas un être purement sensitif, mais un être raison-
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nable et libre; qu'il n'est pas un animal comme un autre, mais une personne, c'est-à-dire qu'il est sa fin à lui-même et qu'on ne peut pas user de lui comme d'une simple chose et d'un simple moyen. Or, c'est là une doctrine qui n'est pas seulement anti-sensualiste, mais qui est rationaliste au premier chef. Non contentes de proclamer ces droits imprescriptibles, nos grandes assemblées révolutionnaires les firent passer dans nos constitutions et dans nos lois et amenèrent ainsi, chez nous, une transformation complète soit dans l'organisation de l'État, soit dans celle de la famille. Bien plus, elles tentèrent, à un certain moment, de les propager parmi les autres peuples de l'Europe, et ce qui rendit cette propagande si contagieuse, c'est qu'un italien ou un espagnol, un russe ou un allemand, n'avaient besoin que d'entendre énoncer de tels droits pour sentir, à l'instant, qu'ils étaient conformes à la nature et avoués par la raison.
La Déclaration des droits se suffisait sans doute à elle-même, au point de vue politique; mais elle laissait à désirer au point de vue philosophique : elle manquait à la fois de fondement et de couronnement. Elle aurait dû, en effet, avoir pour fondement une théorie approfondie de la volonté libre et de la raison absolue, sans lesquelles il n'y a pas de droit. Or, cette théorie ne fut tentée par aucun des philosophes du temps. Elle aurait dû, en outre, avoir pour couronnement la doctrine de l'existence de Dieu et de l'immortalité de Tàme, qui, en donnant aux actions de l'homme une sanc-
tion parfaite et définitive, lui fait envisager l'ordre social comme un fragment de l'ordre universel et en seconde puissamment la réalisation. Or, si cette doctrine avait été esquissée par Rousseau, nous en trouvons à peine quelques traces chez les philosophes contemporains de la Révolution. Nous voyons, en grand nombre, à cette époque, des rationalistes pratiques et plus ou moins inconscients; de rationalistes spéculatifs et ayant le sentiment profond de la mission qu'ils remplissent, nous n'en voyons presque pas. Bien plus, la nécessité qu'il y en ait n'apparaît alors clairement qu'à bien peu de personnes. C'est ce qui ressort de la manière dont fut accueillie, au Conseil des Cinq Cents, la proposition faite par Marie-Joseph Chénier (ijor^), de transférer les restes de Descartes au Panthéon. Elle fut combattue par Mercier % qui avait pourtant concouru autrefois, avec Thomas et Gaillard, pour l'éloge du grand rationaliste et qui était resté un des rares fidèles de la doctrine des idées innées, et son discours produisit assez d'impression sur l'assemblée pour faire ajourner, c'est-à-dire enterrer le projet du poète législateur-. C'est ce qui ressort également de la manière dont furent appréciés, soit à l'Institut, soit dans les journaux du temps, les premiers travaux relatifs à
< V. le discours de Mercier dans son Tableau du nouveau
Paris, t. VL , o • *' 2 V dans la Revue de France (septembre 1879), un intéressant article de M. Bouillier, intitulé : Descartes et le Panthéon.
la philosophie de Kant. Cependant le kantisme arrive bientôt, malgré les difficultés que lui opposent les circonstances, à conquérir un certain nombre d'adhérents, et le cartésianisme conserve encore plus d'un représentant distingué.