‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 4 sur 35 · IDÉOLOGIE PROPREMENT DITE · texte numérisé non relu

IDÉOLOGIE PROPREMENT DITE

Garat et Laroniiguière étaient des lettrés, l'un d'un talent brillant et facile, l'autre d\in goût exquis et délicat, que les circonstances avaient amenés à cultiver la philosophie, telle qu'on la concevait de leur temps, et qui s'étaient bornés à en dessiner rapidement les grandes lignes, Destutt de Tracy et Cabanis avaient commencé par être l'un un officier supérieur, versé dans les sciences physiques et mathématiques; l'autre un physiologiste, pour lequel le corps humain n'avait plus guère de secrets : aussi, quand ils abordèrent la science de l'homme, ils y portèrent et les procédés rigoureux

et les connaissances précises des sciences de la nature. Les deux premiers s'étaient contentés d'élémenter pour ainsi dire l'idéologie; les deux derniers lui donnèrent, soit pour la forme, soit pour le fond, son organisation complète et définitive. Ij Destutt de Tracy, que nous étudierons d'abord,

était né en 1754, dans un vieux château du Bourbonnais. Il descendait d'une de ces anciennes familles écossaises dont les chefs guerroyèrent contre les Anglais, sous la bannière de la France, du temps de Charles VII et de Louis XI, et finirent par se fixer dans notre pays. Il commença lui-même par porter l'épée et fut promu rapidement au grade de colonel, puis au grade de maréchal de camp, qui équivalait à celui de général. Devenu, par la mort de son aïeul, comte de Tracy et possesseur d'une fortune considérable, il fut désigné par sa situation, comme par son mérite, pour représenter la noblesse à l'Assemblée Constituante et y siégea parmi les libéraux de la nuance de Lafayette.

Quand le Gouvernement fut tombé entre les mains des violents, Tracy se tint à l'écart et se mit à étudier les savants de son époque, particulièrement Buflbn et Lavoisier. Jeté dans les prisons de la Teneur, il y passa de Tétude Lavoisier à celle de Condillac : a Je n'avais lu de ce dernier, dit-il, que V Essai sur l origine des connaissances humaines. Je lus en prison tous ses autres ouvrages et je lus aussi l'ouvrage de Locke. « Il s'aperçut alors que le propre objet de la philosophie est la pensée, et il résolut d'arriver à des vues claires sur un

objet de cette importance. ~ C'était l'idéologie qu'il allait organiser. — Un détail qu'il ne faut pas oublier, parce qu'il peint l'homme au naturel, c est que le jour oiî Tracy arriva à se satisfaire sur la plupart des questions qu'il s'était posées, fut le 5 thermidor. Pendant que la voix sinistre du geôlier faisait retentir les sombres corridors de la prison des Carmes du nom des détenus, qui étaient traduits devant le tribunal révolutionnaire et dont le nombre s'éleva ce jour-là jusqu'à quarante-cinq, Tracy vaquait paisiblement à ses travaux. Nous avons encore les équations que l'impassible analyste écrivit ce jour-là et qu'il devait plus tard développer dans trois de ses livres : « Le produit de la faculté de penser ou percevoir, écrivait-il, = connaissance = vérité — c'était la matière de son idéologie — ; vertu = bonheur = sentiment d'aimer — c'était le sujet de sa morale — ; liberté = égalité = philanthropie — c'était le sujet de sa politique. C'est ainsi que, dans le même temps, presque le même jour, un grand poète, non moins noble que Tracy, consacrait au culte de l'art ses derniers instants. Mais Tracy fut plus heureux qu'André Chénier, qui mourut 'e G thermidor : il devait mourir le 1 1 et les é\ énements du 9 le sauvèrent.

Une fois rendu à la liberté, Tracy continua les travaux qu'il avait commencés en prison. Sur la recommandation de son ami Cabanis, qui le goûtait fort, il fut nommé membre associé de l'Institut, sans avoir encore rien publié. Pour répondre

à la confiance dont l'illustre Compagnie Tavait honoré, il composa plusieurs mémoires, qui commencèrent sa réputation, et écrivit un bon nombre d'ouvrages, qui y mirent le sceau : son Idéologie {1801); sa Grammaire (iSo3); sa Logique (i8o5); son Traité de la VoUmié ou Economie politique et son Commentaire de l'Esprit des Lois.

Sénateur sous l'Empire, pair de France sous la Restauration, membre de l'Académie des sciences morales nouvellement rétablie, sous le gouvernement de Juillet, Tracy resta jusqu'à la fin fidèle aux opinions politiques et philosophiques qu'il avait autrefois embrassées. On raconte qu'à l'âge de quatre-vingts ans il se faisait encore lire ce Voltaire, qui avait charmé sa jeunesse et qu'il savait par cœur. — II ne mourut qu'en i836.

Destutt de Tracy conçut la philosophie comme Condillac, comme Garât et comme Laromiguière ; mais il lui donna le premier un nom nouveau et en parfait rapport avec Tidée qu'ils s'en faisaient les uns et les autres. Suivant lui, celui d'Analyse des sensatiojis et des idées, par lequel on la désigne depuis quelque temps, est une périphrase et non pas un nom véritable ; de plus, il a le défaut de signifier le travail qui produit la science dont il s'agit, plutôt que cette science elle-même. C'est comme si on disait Analyse des sources de la richesse^ pour désigner l'Economie politique, ou Analyse des phénomènes qui déterminent les divers points du globe, pour désigner la Géographie. A défaut de cette périphrase, on pourrait bien recourir

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au mot métaphysique; mais Tracy n'en veut pas. D'après lui, en effet, ce mot désigne un ensemble de spéculations sur l'origine et la nature des êtres, sur la cause première et sur les substances spirituelles, qui ne rentrent point dans la science de la pensée, telle qu'on l'entend aujourd'hui. Le mot psjxhologie lui-même, qui a été employé quelque part par Condillac, est encore trop ambitieux ; car il implique une connaissance de la nature intime de l'àme que personne ne peut se flatter d'avoir. Il n'y a qu'un seul terme qui paraisse à Tracy propre à désigner avec précision la science en question, c'est le mot idéologie ; car il veut dire simplement science des idées, c'est-à-dire des phénomènes de la pensée et de leurs lois. C'est en se fondant sur ces raisons assez plausibles pour qui se place au point de vue de Tracy, que notre philosophe adopta et fit adopter ce terme, qui devait avoir une assez grande fortune '.

Pour achever de caractériser l'idéologie, Tracy se demande quels sont ses rapports avec les autres sciences. Elle est, suivant lui, une partie de la zoologie; car on n'a qu'une connaissance imparfaite d'un animal, si on ne connaît pas ses facultés intellectuelles. Buffon, dit-il, l'a très bien compris; car il a fait de l'étude de l'intelligence et de la pensée le couronnement de Tétude de l'homme. Avant lui, Locke avait conçu la science de rintelli-

' Mémoires de l'Institut.

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