‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 7 sur 35 · THKORIE DE LA SENSIBILITE · texte numérisé non relu

THKORIE DE LA SENSIBILITE

Le nom de Destutt de Tracy appelle naturellement celui de Cabanis. Non seulement, en effet, ces deux hommes célèbres furent unis de Tamitié la plus étroite, mais ils professèrent les mêmes opinions en matière de philosophie. Tous deux disciples et héritiers de Condillac, ils cultivèrent, chacun à leur manière et suivant leurs aptitudes propres, le domaine que le maître leur avait laissé. L'un étudia la sensation en elle-même et dans ses principaux développements : il fut à la fois idéolo-

giste, philologue et logicien. L'autre l'étudia dans ses origines et la rattacha aux organes, qui en sont soit les causes soit les conditions essentielles : il fut surtout et avant tout physiologiste. On pourrait dire qu'ils furent, le premier Talgébriste, le second le naturaliste de l'âme, si Tàme avait une place dans leur système. Du reste, ils ne se contredisent pas, ils se complètent et donnent ainsi à la doctrine qui leur est commune une nouvelle organisation, qui lui permet d'opposer à ses adversaires un front plus redoutable. Sous leur action, en effet, le sensualisme tend et ramasse en quelque sorte toutes ses forces, comme pour faire face à un ennemi qu'il ne voit pas encore, mais qu'il sent venir. Aussi nous ne craignons pas de dire que s'il avait pu être sauvé par quelqu'un, il Teût été par eux.

Cabanis naquit en i yoy, à Cosnac, près de Brives, dans la Corrczc. Renvoyé du collège de Brives, pour son caractère indisciplinablc, et abandonné tout jeune à lui-même en plein Paris, il s'y livra avec ardeur à l'étude des lettres, en même temps qu'à celle des sciences, et traduisit même en vers, non sans talent, une grande partie de l'Iliade. Cependant un moment arriva où cette activité sans but devint à charge à Cabanis : le dégoût le prit et il tomba sérieusement malade. Le médecin qui le soignait, — c'était Dubreuil — vit que c'était surtout le moral qui était atteint. Il conseilla à son jeune client de se livrer à la culture d'une science qui offrît un digne emploi à ses facultés, il lui conseilla d'apprendre la médecine : Cabanis venait de trou-

versa voie. Il lut les maîtres les plus illustres, de* puis Hippocrate jusqu'aux derniers représentants de l'école de Montpellier, et se prépara ainsi à porter, suivant l'expression de Tracy, la philosophie dans la médecine et la médecine dans la philosophie. Les circonstances l'y aidèrent d'ailleurs singulièrement.- Il s'était retiré à Auteuil, pour soigner sa santé, toujours un peu chancelante, quand il y connut jVI'ne Helvétius, qui fut pour lui comme une seconde mère. Il vit chez elle Condillac, Franklin, Garât, Volney, d'autres encore, et s'y lia étroitement avec Destutt de Tracy. Déjà un peu médecinphilosophe, à cette date, il ne pouvait pas manquer, dans de telles conditions, de le devenir tout à fait. Cabanis ne fut pas seulement lié avec les hommes célèbres que nous venons de citer, il le fut encore avec Mirabeau qu'il assista à ses derniers moments, et avec Condorcet, auquel il procura le poison, qui devait lui permettre d'échapper à ses bourreaux. De telles liaisons auraient pu le compromettre à une certaine époque ; ses travaux scientifiques le sauvèrent. On s'habitua à voir en lui, non l'homme politique, mais le médecin. La réputation qu'il s'était acquise, à ce titre, le fit même nommer, en l'an III, professeur d'h3^giène et, en l'an VIII, professeur de médecine légale et" d'histoire de la médecine, fonctions que, du reste, sa mauvaise santé l'empêcha de remplir. Dans l'intervalle, sa renommée philosophique, qui n'était pas moins bien établie, l'avait fait désigner pour siéger à l'Institut, dans la classe des sciences mo-

raies et politiques et dans la section d'analyse des sensations et des idées. Ce fut pour cette Compagnie qu'il composa, en l'an IV et au commencement de J'an V, les six premiers mémoires de son ouvrage Des î^apports du phjsiijiie et du moral. Ils obtinrent un grand succès, mais le succès fut plus grand encore, quand le livre entier parut (1802). Il valut à son auteur une popularité qui était presque de la gloire.

L'esprit de Cabanis n'était pas tellement absorbé par ses études médicales et philosophiques que la politique restât étrangère à ses préoccupations. Il était connu pour ses opinions libérales et avait été plus d'une fois sollicité d'entrer dans la vie publique. En 1797, il céda aux instances de ses amis et se laissa nommer représentant du peuple au Conseil des Cinq-Cents. Il prit une part active aux travaux de cette assemblée, surtout à ceux qui avaient rapport à l'organisation de l'instruction publique en général et de l'enseignement médical en particulier. Le coup d'État du 18 brumaire le compta, comme la plupart des idéologues, parmi ses partisans; car il était profondément dégoûté de l'anarchie; mais il regretta amèrement de s'y être associé, quand il vit que la liberté en avait reçu une atteinte mortelle. Sous TEmpire, il ne parut guère au Sénat, où il avait naturellement pris place, que pour voter avec l'opposition. — Il mourut en 1808, laissant la réputation d'un savant distingué, d'un philosophe éminent, d'un politique modéré et libéral et aussi celle du meilleur et du plus généreux des

hommes. Son corps fut transporté et inhumé, en grande pompe, au Panthéon.

La doctrine philosophique de Cabanis se laisse plus ou moins entrevoir dans quelques-uns des écrits où il a consigné les résultats de ses études professionnelles, notamment dans celui qui est intitulé : Du degré de certitude de la médecine et dans celui qui a pour titre : Les Révolutions et la réforme de la médecine ; mais, si on veut la connaître dans ses détails et dans son ensemble, il faut lire son grand ouvrage Des rapports du physique et du moral de l'homme, dont nous avons déjà parlé, et aussi la Lettre sur les causes premières qu'il adressa, vers la fin de sa vie, à son jeune ami Fauriel, alors occupé de ses études sur le stoïcisme, et qui n'a été publiée que vingt-deux ans après la mort de l'auteur, par Frédéric Bérard.

La question qui fait le fond du livre Des rapports, n'avait jamais été complètement inconnue des philosophes ; mais ils n'avaient pas songé à en faire l'objet d'une science spéciale. Les épicuriens nous montrent l'âme, ou ce qu'ils nomment ainsi, participant à tous les états du corps, exerçant ses fonctions avec aisance et régularité, quand celui-ci est dans son état régulier et normal, et se troublant dans ses opérations, quand il se trouble lui-même dans les siennes, sous l'influence de l'âge, de la maladie, de l'ivresse ou de toute autre cause. Les platoniciens, qui distinguent l'âme du corps d'une manière plus tranchée, admettent cependant aussi qu'il y a entre ces deux natures contraires des re-

lO HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE

lations positives. Ils font, en effet, consister le vice a s'asservir aux organes, et la vertu à s'en affran^ chir. Or, c'est bien là reconnaître, d'une part, que le principe moral peut être modifié par le principe physique; de l'autre, qu'il a une énergie propre qui lui permet de se soustraire à son action. Les cartésiens séparent l'àme et le corps plus profondément que les platoniciens eux-mêmes ; car ils font de l'une une substance purement pensante, et de l'autre une substance purement étendue. Or, il est difficile de comprendre comment deux substances d'une nature si opposée peuvent se modifier réciproquement. Aussi ces philosophes sont-ils obligés de faire intervenir Dieu, pour expliquer comment à certaines modifications de l'une répondent constamment certaines modifications de l'autre. De là Thypothèse de Geulinx et de Malebranche, si connue sous le nom de théorie des causes occasionnelles.

Mais au dix-huitième siècle, l'ère des grandes hypothèses était passée et avait fait place à celle des expériences minutieuses et précises : au lieu de spéculer à perte de vue sur les substances, on se bornait à observer les phénomènes. Aussi à cette question :y a-t-il en nous une âme distincte du corps et ces deux substances agissent-elles l'une sans l'autre ? un philosophe de ce temps-là ne pouvait manquer de répondre : Je n'en sais rien ; ce que je sais, c'est qu'il y a en moi des faits de l'ordre vital, qui constituent par leur réunion ce que je nomme le physique, et des faits de l'ordre intel-

lectuel, qui composent ce que j'appelle le moral. Ce que je sais encore, c'est que le physique et le moral, ainsi considérés, agissent et réagissent l'un sur l'autre : c'est là un fait d'observation et il est impossible de le révoquer en doute. Or, voilà le sujet précis et l'esprit véritable du livre de Cabanis. La question des rapports du physique et du moral de l'homme posée comme une question de fait, dégagée de tout élément à priori et résolue, comme les questions de fait se résolvent, par l'expérience et l'observation, tout son ouvrage ou du moins tout l'esprit de son ouvrage est dans ces quelques mots. C'est dire que l'auteur élimine d'une manière absolue toute métaphysique, et qu'il est positiviste au premier chef. — Nous comprenons ce point de vue et l'admettons jusqu'à un certain point. S'il est permis à un physicien de s'occuper uniquement des faits et des lois de la matière, sans se préoccuper de son essence intime, il doit être permis à un physiologiste ou un psychologue de s'occuper exclusivement des faits et des lois de la nature humaine et de se récuser, quand il s'agit de l'essence même de l'homme. Nous prenons donc le livre de Cabanis pour ce qu'il nous le donne, pour un recueil d'observations, et nous tâcherons d'en faire notre profit. Seulement si, derrière ses observations, il nous laisse entrevoir cette métaphysique dont il ne veut pas, et qu'il est plus facile d'écarter en paroles qu'en réalité, nous serons bien obligé de le suivre sur ce terrain et de montrer qu'il s'y meut d'un pas moins ferme et moins sûr que sur celui de l'expérience.

Disciple de Locke qu'il avait beaucoup étudié dans sa jeunesse, et ami de Condillac dont il avait pu recevoir les conseils, Cabanis se propose de reproduire leurs doctrines, surtout celles du dernier; mais il veut les reproduire en les complétant. Condillac avait rattaché toute la vie psychologique à la sensation ; mais la sensation elle-même, il ne l'avait rattachée à rien: il l'avait laissée comme suspendue en Tair. Ce que Condillac n'avait pas fait, Cabanis entreprend de le faire ; cette sensation dont le maître dérive tout, le disciple la dérive elle-même de l'organisation. Mais, comme l'organisation varie avec l'âge, le sexe, le tempérament, le régime, le climat, nos sensations et, par suite, nos pensées et nos actions varieront avec ces diverses circonstances. Tel est le plan du livre de Cabanis, tel est le cadre que ce philosophe se propose de remplir.

Suivant Cabanis, la sensibilité appartient à la fois à l'ordre physique et à l'ordre moral ; car sentir, c'est vivre et en même temps c'est penser. Elle s'exerce au moyen des nerfs, au moinschez l'homme et chez les animaux supérieurs ; car il paraît que les polypes et les insectes infusoires sentent sans avoir de système nerveux. Quant à nous, une expérience très simple prouve que, sans les nerfs, nous ne sentirions pas. Qu'on lie ou que l'on coupe les troncs des nerfs qui vont se répandre dans telle ou telle partie de notre corps, immédiatement cette partie devient insensible.

Les sensations n'ont pas toutes la même source. Il en est qui viennent des organes extérieurs et des

objets qui les modifient, et il en est d'autres qui viennent des organes internes et qui résultent de l'exercice des fonctions vitales. Or, les philosophes n'ont guère considéré que les premières, sans doute parccqu'clles sont plus nettes et plus distinctes. Cependant les secondes ne sont pas moins réelles. Ainsi, lorsqu'on dit, comme Condillac, que toutes nos déterminations morales dérivent des sens et ne sont que des sensations transformées, on a tort, si l'on veut faire entendre par-là qu'elles sont uniquement produites par l'action des objets extérieurs et que nos impressions internes n'y sont pour rien. On sait, en effet, combien Tctat des vi.scères abdominaux exerce d'influence sur le moral. Suivant que la digestion s'opère d^ une manière facile ou difficile, les idées sont riantes ou sombres, les sentiments agréables ou pénibles. Les images mêmes qui nous occupent pendant notre sommeil et qui composent nos songes, ne nous viennent pas toutes, comme on se le figure, des impressions extérieures que nous avons reçues dans la journée : elles sont aussi déterminées,^en grande partie, par les modifications actuelles de nos viscères. Les perturbations qui se produisent dans ces organes, peuvent même intervertir complètement l'ordre naturel des sentiments et des idées et engendrer la folie.

D'où vient, ajoute Cabanis, que l'enfant, dès les premiers jours de son existence, a déjà des goûts, des désirs, des penchants et manifeste déjà des émotions ? D'où vient que le plaisir, la douleur, la colère se succèdent si rapidement et se peignent si

naïvement sur son visage mobile ? Evidemment ces penchants et ces émotions n'ont point leur principe au dehors, dans les impressions encore si faibles et si confuses des objets extérieurs. C'est donc aux impressions internes, éprouvées par les viscères durant la gestation, qu'il faut les attribuer. Tous ces instincts dans lesquels on a voulu voir tantôt de simples habitudes acquises, tantôt des produits compliqués de la réflexion et du raisonnement, n'ont pas d'autres causes. De toutes ces considérations, Cabanis croit pouvoir conclure que, chez l'homme, les idées et les déterminations morales ont deux sources, l'une intérieure, de laquelle découlent principalement les phénomènes instinctifs, l'autre extérieure, de laquelle dérivent surtout les phénomènes intellectuels. Il ajoute que, chez les animaux, il en est comme chez l'homme, avec cette différence que, faute de signes articulés, ils ne peuvent pas comparer aussi bien que lui les sensations et les transformer en idées, de sorte que, chez eux, les facultés instinctives demeurent prédominantes.

Après avoir déterminé la source des phénomènes instinctifs et celle des phénomènes intellectuels, Cabanis se demande comment ces derniers se produisent. Ses vues sur ce point sont connues de tout le monde; car elles ont été souvent citées comme le dernier mot du sensualisme, touchant l'origine des idées, et comme l'expression la plus radicale du matérialisme : « Pour se faire, dit-il, une idée juste des opérations dont résulte la pensée, il faut considérer le cerveau comme un

organe particulier, destiné spécialement à la produire, de même que l'estomac et les intestins à opérer la digestion... Nous voyons les aliments tomber dans ce viscère (dans Testomac) avec les qualités qui leur sont propres ; nous les en voyons sortir avec des qualités nouvelles, et nous concluons qu'il leur a véritablement fait subir cette altération. Nous voyons également les impressions arriver au cerveau par l'extrémité des nerfs : elles sont alors isolées et sans cohérence. Le viscère entre en action, il agit sur elles, et bientôt il les renvoie métamorphosées en idées... Nous concluons avec la même certitude que le cerveau digère, en quelque sorte, les impressions, qu'il fait organiquement la sécrétion de la pensée K »

Il y a dans cette histoire physiologique des sensations, comme Cabanis l'appelle, des vérités et des erreurs qu'il importe de démêler avec soin. Cabanis a raison de soutenir, à l'encontre de Condillac, que toutes nos idées ne viennent pas des sensations externes, et que les sensations internes jouent un rôle considérable dans leur production. Ses vues sur ce point, sans être aussi neuves qu'il le croit, ont autant de solidité que de finesse. Elles ne donnent pas, à beaucoup près, au sensualisme toute la vérité qui lui manque; mais elles le rendent un peu plus large, un peu plus comprchensif, et partant un peu plus accep-

» Rapports du physique et du moral de l'homme, Ed. Peisse, p. i37.

table et plus plausible. Cabanis a encore raison de soutenir, contre le même philosophe, que nos instincts ne sont ni des raisonnements ni des habitudes, résultant de l'action des objets sur nos sens, et d'attribuer aux sourdes impressions de la vie intra-utérine quelque influence sur leur formation. Seulement ses idées sur ce point sont empreintes d'une singulière exagération. S'il ne voulait pas reconnaître aux instincts le privilège d'être primitifs et naturels, il devait au moins remonter, pour en rendre compte, plus haut que la vie fétalc, je veux dire jusqu'au germe, qui en est le principe. Il est positif, en effet, que certaines prédispositions se transmettent des parents aux enfonts par la voie de l'hérédité. Cabanis a encore raison de distinguer l'homme du simple animal, par la prédominance de l'intelligence sur l'instinct; mais il a tort d'expliquer cette prédominance uniquement par l'usage des signes articulés. On ne voit pas que ceux des oiseaux qui articulent, comme l'homme, produisent, comme lui, ces créations merveilleuses qu'on appelle les sciences et les arts. Il y a là évidemment une différence essentielle entre les natures, et non une différence accidentelle entre les moyens mis à leur disposition.

Mais de toutes les erreurs de Cabanis, la plus grave est celle qui consiste à expliquer la pensée par le simple jeu des organes et à assimiler l'élaboration des impressions par le cerveau à la digestion des aliments par l'estomac. Les aliments, en effet, sont des corps réels et palpables, tandis que les

impressions sont de simples modes; l'expérience nous apprend que les premiers sont triturés, malaxés, imprégnés de sucs et transformés par la digestion, tandis qu'en ce qui touche les secondes l'expérience ne nous dit rien et la raison même ne conçoit rien de semblable. La transformation d'un aliment en chyme, par l'action de l'estomac, n'a rien qui nous étonne, car elle ne dépasse pas la puissance ordinaire des agents naturels : c'est un corps qui, placé dans certaines conditions, reçoit des modifications nouvelles et se change en un corps différent. Mais que l'IiPipression, qui n'est qu'un mode du corps et qui échappe à la conscience, devienne, par l'action du cerveau, une idée, c'està-dire un phénomène qui ne tombe pas sous les sens et dont la conscience seule rend témoignage, cela ne se comprend plus. Il y a ici passage, non de l'analogue à l'analogue, mais du contraire au contraire : il v a saut d'un monde dans un autre, du monde de la matière dans celui de l'esprit. C'est ce que Maine de Biran a exprimé, avec sa précision et sa vigueur ordinaires, dans un morceau récemment publié : (c Si on prétendait ici, dit-il, faire un rapport contradictoire et absurde, dans l'expression même qui le consacre, en comparant la pensée à une sécrétion organique, nous demanderions à voir ou à pouvoir nous représenter à l'aide de quelqu'un de nos sens externes le produit matériel d'une telle sécrétion. Qu'on nous montre comment l'impression reçue se transforme en perception, souvenir, image, jugement, de même

gilirpaa

qu'on nous montre physiologiquement la pâte alimentaire successivement transformée en chyle, en sang et en différentes humeurs sécrétoires ou excrétoires, qui restent toujours accessibles aux sens dans leurs diverses métamorphoses ' ».

INFLUENCE DE l'aGE ET DU SEXE SUR LE MORAL

Après avoir traité de la sensibilité, qui constitue, suivant lui, le fond de l'être humain, Cabanis traite de l'âge, du sexe, du tempérament, de l'état de santé, du régime, du climat, c'est-à-dire des principales circonstances qui le modifient. Au lieu d'étudier l'homme idéal, l'homme abstrait, l'homme de la psychologie pure, il étudie l'homme réel, l'homme concret, Thomme de la psychologie et de rhistoire naturelle tout ensemble.

Tout le monde connaît l'admirable peinture des différents âges qu'Aristote nous a laissée et qu'Horace et Boileau ont imitée, sans en égaler la profondeur. Ces derniers, en effet, se bornent à signaler les qualités et les défauts inhérents à chaque période de la vie ; Aristote fait plus, il en donne la raison. Ainsi, suivant lui, les jeunes gens dédaignent l'argent : la raison en est qu'ils n'ont pas encore passé par les angoisses de l'indigence. Ils sont

* Nouvelles œuvres inédites de Maine de Biran, publiées par M. Bertrand, p. 37.

trop confiants : c'est qu'ils n'ont pas encore été souvent dupés. Ils ont une rare élévation de cœur : c'est qu'ils n'ont pas encore été déprimés par la vie ^ Eh bien, même après ce tableau d'Aristote que nous pourrions compléter, où chacun des traits caractéristiques de la jeunesse, de l'âge mûr et de la vieillesse est, non seulement marqué, mais encore accompagné de sa raison philosophique, il restait quelque chose à faire. Il restait à tracer im tableau de ces âges divers, où chaque trait fût accompagné de sa raison physiologique. C'est ce tableau que Cabanis a essayé de nous donner.

D'après le savant physiologiste, chez l'homme comme chez les autres animaux, le nombre des vaisseaux est d'autant plus grand et l'irritabilité des muscles d'autant plus vive que le corps est moins éloigné du moment de sa formation. Il en résulte que, chez l'enfant, il y a une plus grande facilité dans le cours des liqueurs, une plus grande aisance dans l'exercice des fonctions, une plus grande vivacité en toute chose. Quand il ne dort pas, ses muscles, excités par les plus faibles stimulants, par les actes les plus fugitifs de sa volonté naissante, sont dans un mouvement continuel ; ses sens, ébranlés par les impressions les plus légères, se dirigent tour à tour vers tous les objets, sans se fixer sur un seul. De là les idées rapides, incertaines, peu durables, qui Font propres

< V. la Rhétorique, d'Aristote, livre II, et la thèse si suggestive de M. Ernest Havet.

HISTOIRE DE LA PHILOSOPHin

à cet âge, et la mobilité de sentiments qui le caractérise. — On reconnaît là quelques-unes des dispositions qu'Horace attribue à l'enfant et au jeune homme, quand il dit de l'un, qu'il change d'heure en heure, et de l'autre, qu'il raffole des chevaux et des chiens et des exercices du Champ de Mars. Seulement le physiologiste français indique la raison physique de cette mobilité d'humeur et de ce besoin de locomotion que le moraliste romain s'était borné à constater; non content de signa'er le fait, il l'explique.

L'âge mûr est l'âge de la prudence, du calcul, de l'ambition : c'est ainsi que tous les poètes et tous les moralistes le représentent. Cabanis lui attribue les mêmes caractères et quelques autres encore, puis il en cherche l'explication dans les profondeurs de l'organisme. Cet âge s'ouvre, suivant lui, au commencement de la cinquième période septénaire, c'est-à-dire à trente-cinq ans. L'action du système nerveux et le mouvement des fluides rencontrent alors dans les solides une plus grande résistance ; le sang veineux circule avec plus de lenteur et la pléthore passe des artères aux veines : c'est, dans la distribution du sang, une révolution complète. Dès lors, la vie joue avec moins d'aisance et de facilité, et le sentiment de force et de bienêtre, qui caractérise la jeunesse, diminue. Les idées et les affections de l'homme fait ne s'élancent plus au loin avec la même hardiesse : il s'aperçoit que ses moyens sont bornés et qu'il n'est pas invincible. De là cette sagesse, cette circonspection, qui n'est

que le sentiment de l'insuffisance des moyens dont il dispose ; de là cette attention constante à tirer de ces moyens tout le parti possible et à se fortifier de tousles secours extérieurs qu'il peut se procurer; de là le soin extrême qu'il met à ménager les hommes avec lesquels il a des rapports et à cultiver l'opinion publique. — Cet âge se termine tantôt à la septième, tantôt à la huitième période climatérique, c'est-à-dire à quarante-neuf ans pour les uns, à cinquante-six pour les autres, et alors la vieillesse

commence.

On a décrit mille fois l'humeur chagrine et morose du vieillard, son caractère craintif et défiant, le sentiment exagéré de conservation qui le porte à se concentrer en lui-même, au lieu de se répandre au dehors, à accumuler des trésors, pour embellir une vie qui lui échappe, au lieu de les dispenser autour de lui d'une main généreuse. Cabanis trouve à chacun de ces faits moraux quelque raison physiologique. A un âge oii les solides ont acquis toute leur densité et toute leur raideur, où les fluides mal dépurés, se décomposant de plus en plus, irritent et affaiblissent à la fois le système nerveux, où toutes les fonctions vitales s'accomplissent péniblement et d'une manière imparfaite, il est naturel que l'humeur s'aigrisse, que les opérations de l'esprit prennent plus d'hésitation, que le caractère répugne davantage à toute entreprise hasardeuse ; que le sentiment d'une vie de plus, en plus appauvrie et languissante ramène sans cesse le sujet sur lui-même et ne lui permette plus de se dissiper de

PENDANT làA RÉVOLUTION.

tout côté. L'égoïsme qu'on reproche au vieillard, est l'ouvrage immédiat de la nature.

Cette théorie des différents âges de la vie est très intéressante et paraît, au premier abord, très plausible; mais elle prête le flanc à plus d'une objection. Tout le monde sait que l'homme apprend jusqu'à sa mort et que les facultés de son esprit continuent à se développer, lors même que ses organes s'affaiblissent. Il n'y a donc pas entre notre évolution physique et notre évolution morale, une connexité aussi étroite que Cabanis veut bien le dire. Déjà le plus grand observateur de l'antiquité, Aristote, plaçait la plus grande force du corps vers l'âge de 35 ans, et celle de l'esprit vers l'âge de 49. Les observateurs modernes, Carus, Burdach et d'autres, sont à peu près de son avis. Ils pensent que c'est vers la bo" année que les facultés intellectuelles ont toute leur énergie. Si la mémoire et l'imagination, c'est-à-dire les facultés inférieures et animales, qui ont leur racine dans l'organisme, déclinent à cette époque, le jugement et la réflexion, c'est-à-dire les facultés de l'esprit pur, les facultés supérieures et vraiment humaines, sont en quelque sorte à Wuv maximum de puissance et de vigueur. Si elles déclinent elles-mêmes un peu plus tard, cela ne tient pas à leur essence même, mais à ce qu'elles ne trouvent plus, ni dans les autres facultés ni dans les organes, des auxiliaires aussi utiles. Quant aux considérations de Cabanis sur le mouvement des fluides et sur la résistance . des solides, sur l'âcreté des humeurs et sur les mo-

difications des organes aux différents âges de la vie, elles ne manquent pas d'une certaine vraisemblance ; mais les physiologistes les regardent aujourd'hui comme fort hasardées, pour ne rien dire de plus, de sorte qu'il est impossible d'asseoir sur de pareilles hypothèses des explications des faits moraux qui aient un caractère vraiment scientifique.

De la théorie des âges, Cabanis passe à celle des sexes et fait sur ce sujet des observations beaucoup plus satisfaisantes.

A toutes les époques, on a compris que l'homme et la femme ne diffèrent pas seulement au physique, mais encore au moral, et que l'âme a, pour ainsi dire, un sexe comme le corps. C'est même sur le sentiment exagéré de cette vérité que reposait, chez les anciens, le préjugé de l'inégalité naturelle des sexes. Platon n'exprimait pas l'opinion de son temps, il réagissait contre elle, quand il déclarait, dans sa République, que la femme avait les mêmes aptitudes que l'homme et devait être élevée de la même manière. Aristote, plus exact observateur que son maître, constatait, au contraire, dans son Histoire naturelle, des différences remarquables entre les sexes, dans le règne animal en général et dans notre espèce en particulier. La même question a été reprise, dans les temps modernes, avec cette délicatesse de sentiment que le christianisme inspire, par un grand écrivain du dix-septième siècle, par Fénelon, dans son opuscule sur V Education des files. Mais, par scrupule de goût autant que par

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scrupule de conscience, le grand évêque se renferme dans la sphère des choses morales et recule devant les détails physiologiques. Au siècle suivant, Rousseau, qui a traité le même sujet, se montre moins timoré. Aussi l'étude du physique tient-elle une certaine place, à côté de celle du moral, dans le portrait que Fauteur de VEmile nous a laissé de la femme idéale, de Sophie. C'est, du reste, malgré quelques taches, un des morceaux les mieux réussis de ce philosophe, un de ceux où se montre le mieux ce talent de peintre de la nature humaine qu'il joignait à son génie spéculatif. Cependant il restait, même après Rousseau, à rattacher le moral au physique, en ce qui touche les sexes, d'une manière plus étroite. C'est ce que Cabanis a tenté de faire '.

Durant les premières années de la vie, dit-il, les individus des deux sexes n'oftVcnt encore que des différences peu marquées. C'est pourquoi on confond, sous le nom commun d'enfants, ces êtres d'une nature encore indécise et incertaine. Cependant ces différences, pour être encore faibles, n'en sont pas moins effectives. Les petits garçons ont de la fougue, et les petites filles de la mollesse dans leurs mouvements. Les uns aiment les jeux bruyants, les exercices qui demandent de la vigueur : ils jouent volontiers aux soldats. Les autres préfèrent les jeux paisibles, particulièrement ceux qui sont

< Roussel l'avait tenté, avant \m^ &àns son Système physique et moral de la femme ^ '775-

relatifs au rôle que leur destine la nature : on dirait qu'elles s'y préparent instinctivement, en le répétant de mille manières. En outre, les premiers sont encore grossiers et indifférents à l'effet qu'ils peuvent produire, que les secondes ont déjà à quelque degré ce sentiment délicat des convenances, qui distingue leur sexe, et se montrent déjà désireuses de plaire. On dirait qu'elles éprouvent déjà vaguement, à un âge si tendre, le besoin de trouver dans ceux qui les environnent la force qui leur manque, et de s'appuyer sur eux. De là leur penchant naturel à attirer leur attention; de là leur grâce et leur coquetterie naissantes; de là, en un mot, les premières manifestations des bonnes et des mauvaises qualités qui seront un jour leur apanage.

A l'époque de la puberté, à l'époque où l'enfant cesse d'être enfant, le moral de l'être humain se transforme. L'adolescent éprouve des sentiments qui lui étaient restés jusqu'alors inconnus; il est en proie à une vague, mais douce inquiétude et berce son imagination de molles rêveries, peuplées de fantômes aimés, qui n'attendent qu'une occasion favorable pour prendre un corps. La jeune fille, qui la veille s'ignorait encore et ignorait toutes choses, voit éclore sous ses )'eux un nouvel univers : tout prend une âme, une signification pour elle; le rideau semble se lever tout à coup pour cet être incertain et étonné. A partir de ce moment décisif, les jouets de l'enfance sont oubliés; les pensées et les sentiments changent d'objet et sç

teignent de tout autres couleurs; les passions si souvent, si éloquemment exprimées sur nos théâtres, rapprochent, éloignent et rapprochent encore deux êtres faits pour se compléter l'un l'autre et pour assurer, avec leur bonheur mutuel, la perpétuité de l'espèce. Evidemment, cette immense révolution morale a son principe dans la révolution physiologique qui l'accompagne. C'est parce qu'un système d'organes, qui est étroitement uni à tous les autres et qui s'était à peine fait remarquer jusque-là, est sorti de son engourdissement que toute la vie physiologique d'abord, toute la vie morale ensuite, ont subi des modifications si profondes.

Pour établir encore mieux la corrélation du physique et du moral sur ce point, Cabanis parle de la merveilleuse explosion de talents en tout genre, qui éclate dans certains sujets, à l'époque de la puberté, et remarque, par contre, que les hommes épuisés par l'abus des plaisirs, et à plus forte raison les eunuques, tombent dans l'abrutissement et l'avilissement. Aussi il recommande la continence comme une vertu qui entretient, non seulement la force du corps, mais encore la vigueur de l'esprit et la noblesse de l'âme. Bien plus, il exprime le désirque les écrivains, au lieu de surexciter à l'envi, par leurs tableaux lascifs, les tendances sexuelles et de les détourner ainsi du but primitif de la nature, les présentent comme elles sont, comme elles doivent être, c'est-à-dire comme des inclinations destinées à charmer, non à diriger l'être humain, à embellir, non à remplir la vie.

C'est encore, à d'autres égards, de l'organisation physique de l'homme et de la femme que leur destinée sociale dépend. C'est la faiblesse musculaire et la susceptibilité nerveuse de la femme qui la portent à rester dans l'intérieur de la maison, pour s'occuper des menus détails de la vie domestique et pour prendre soin des enfants en bas âge. C'est cette même faiblesse et le sentiment qu'elle en a qui l'écartent des travaux des champs et des dangers de la guerre, qui l'éloignent des grandes assemblées, où se débattent les affaires des nations et où l'ascendant appartient aux caractères énergiques et aux mâles intelligences. C'est elle aussi qui fait qu'elle recule devant les travaux intellectuels, qui exigent des méditations profondes et concentrées, c'est-à-dire un grand déploiement de force cérébrale, et qu'elle se livre de préférence à ceux dans lesquels il suffit, pour réussir, de ce talent facile qui enlève légèrement la superficie des choses.

Telles sont les principales observations que suggère à Cabanis l'étude des sexes considérés dans leur rapport avec le moral. Ces observations nous paraissent généralement exactes et nous les préférons, pour notre compte, à celles de plusieurs autres philosophes, qui ont depuis abordé le même sujet. Qu'on lise, dans les Éléments de la philoso phie de l'esprit humain àç, Dugald Stewart, le chapitre consacré aux sexes, on verra qu'il est bien moins nourri de faits, bien moins systématique, bien moins vrai à certains égards que celui de Cabanis. Le philosophe écossais y admet encore,

avec Platon, que les différences intellectuelles et morales, qui existent entre les sexes, résultent uniquement de l'éducation, ce qui nous paraît un paradoxe désormais insoutenable, bien que Stuart Mill ait encore essayé de nos jours de le soutenir '. Dire que, si on élevait les hommes e: les femmes de la môme manière, on les rendrait semblables moralement, c'est comme si on disait qu'en soumettant les enfants et les vieillards à la même discipline, on leur donnerait le même tour d'esprit et le même caractère. Qu'on lise un ouvrage plus récent, l'ouvrage de Proudhon intitulé La justice dans l'Église et dans la Révolution^ on y trouvera, sur cette question, des pages très remarquables, écrites avec une vigueur et parfois une brutalité d'expressions qui gravent profondément la pensée ; mais l'auteur y sacrifie complètement la femme à l'homme. Il ne rend pas justice, comme Cabanis, à ses dons heureux et brillants, à ses qualités exquises et touchantes : il traite sans délicatesse un sujet qui en demandait beaucoup.

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