‹ Histoire de la philosophie pendant la révolution (1789-1804) [microform]Chapitre 8 sur 35 · SUR LE MORAL · texte numérisé non relu

SUR LE MORAL

Si le moral de l'homme est profondément modifié par les changements que l'âge et le sexe détermi-

' V. sur ce point sa polémique avec A. Comte.

nent dans le physique, il doit l'être aussi, à plus forte raison, par la manière dont les parties qui composent ce dernier, se combinent, s'équilibrent et se tempèrent, en un mot, par le tempérament. Cabanis, qui admet la théorie des tempéraments sanguin, bilieux, mélancolique et lymphatique, que l'antiquité avait léguée aux âges modernes, décrit, avec un grand luxe de détails physiologiques, l'influence que ces quatre tempéraments sont censés exercer sur le moral. Mais ces idées étant aujourd'hui généralement abandonnées par la science, nous nous dispenserons de les reproduire.

Les vues de Cabanis sur l'influence des maladies sont plus dignes de considération. Que ces sortes de perturbations, en modifiant le physique, modifient le moral, c'est ce que nous atteste une expérience journalière. On connaît les effets des maladies sur les sens, sur la mémoire, sur l'imagination, sur l'intelligence elle-même dont elles altèrent le plus souvent, dont elles perfectionnent quelquefois les fonctions. Il est, en effet, des maladies nerveuses, qui surexcitent le génie et donnent plus d'éclat à l'imagination, de sorte que celle-ci « semble devoir être regardée comme une espèce de maladie * ». C'est presque le mot de Moreau de Tours : « le génie est une névrose. » On connaît les effets de la nymphomanie, qui résulte d'une simple inflammation des organes et qui transforme pourtant la jeune fille la plus timide en une véritable bacchante.

^ Rapports, p. 3i5.

On connaît ceux de la rage, qui peut nous inoculer, par l'action d'un simple virus, les instincts de la race canine et nous faire descendre au-dessous de notre espèce. Les maladies agissent sur l'homme moral non seulement pendant les diverses phases de son existence, mais encore durant la crise qui la termine, et lui impriment les unes un caractère, les autres un autre. L'hypocondrie le remplit d'idées sombres et lui inspire une terreur invincible de la mort. Dans l'hydropisie et la gangrène, le sujet est plus calme ; il parle de sa propre mort comme de celle d'un étranger et la voit approcher sans crainte. Enfin, dans d'autres états morbides, la vie près de finir, se concentre dans le cerveau et cet organe, violemment ébranlé, donne aux idées et au langage du mourant une élévation extraordinaire.

En ce qui concerne le régime, Cabanis n'est pas de l'avis de Rousseau, qui semble vouloir réduire les hommes à vivre de laitage et de fruits et qui cite avec admiration, dans son Émile^ un passage de Plutarque contre l'usage des viandes. Il est, au contraire, grand partisan du régime animal, et trouve que le régime végétal ne lui est pas comparable au point de vue des résultats physiques ou moraux. Suivant lui, les peuples carnivores ont été de tout temps supérieurs aux peuples frugivores, dans les arts qui demandent un cœur courageux et un esprit entreprenant. Si les fondateurs de certains ordres ont interdit à leurs religieux l'usage de la chair, c'est qu'ils avaient un but tout autre que

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celui de la société civile : ils voulaient, non développer, mais diminuer l'être humain, mimiere monachiim. Pour prouver l'infériorité du régime végétal à l'égard du régime animal, Cabanis cite les populations qui se nourrissent presque uniquement de châtaignes, de sarrasin et d'autres aliments grossiers, et affirme, comme une chose bien avérée, qu'elles ont une intelligence appauvrie, des déterminations sans consistance, des mouvements d'une désespérante lenteur. Combien, dit-il, ces populations inertes et frappées d'une sorte de crétinisme sont au-dessous des populations actives et intelligentes, qui mangent du pain de froment et de la viande et qui boivent du vin. Le vin, en effet, produit dans le cerveau une douce excitation; il maintient l'esprit dans une activité facile et constante; il nourrit et renouvelle la gaîté ; il fait naître et développe les penchants bienveillants et sociables. C'est là, comme on voit, une réhabilitation complète de cette boisson contre laquelle d'autres moralistes se sont élevés avec tant d'àpreté et de rigueur.

Ces idées de Cabanis nous paraissent justes au fond. Cependant quelques physiologistes ne les acceptent que sous toute réserve. Suivant Flourens, pour savoir si l'homme est destiné par la nature à se nourrir de chair ou de substances végétales, il faut examiner sa conformation. Or, sa conformation, celle de ses viscères et de ses organes de mastication, prouve qu'il doit plus se rapprocher, en ce qui concerne le régime, des frugivores que des carnivores :

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il serait, d'après les calculs de ce naturaliste, Carnivore comme huit et frugivore comme douze. Ce sont là des résultats dont il ne nous appartient pas de discuter l'exactitude, mais qui impliqueraient des conclusions assez différentes de celles de Cabanis touchant l'alimentation de l'homme. Une chose qu'on pourrait encore reprocher à ce philosophe, c'est d'avoir glissé trop rapidement sur la question des liqueurs spiritueuses, — il ne parle guère que du vin, — et de leur intiuence soit sur le physique, soit sur le moral. Bien que de son temps la question de l'alcoolisme ne fut pas encore à l'ordre du jour, on s'étonne qu'un esprit aussi pénétrant ne l'ait pas entrevue et n'en ait pas pressenti toute la gravité.

Les mouvements corporels font pai tie, comme les aliments et les boissons, du bon régime de Tctre humain. Ils ont des eflets très différents, suivant les diverses classes d'individus. Cependant on peut dire, remarque excellement Cabanis, que, chez les hommes d'étude, ils maintiennent le moral comme le physique dans un état convenable, par cela seul qu'ils développent le système musculaire et s'opposent à la prédominance absolue et à l'excessive mobilité du système nerveux. C'est l'idée si bien développée depuis par Laprade et Proudhon. Mais, parmi les mouvements ou, si l'on veut, parmi les exercices, il en est un qui est éminemment utile à tout le monde, c'est celui qu'on nomme le travail manuel. Il discipline l'esprit comme le corps; il fait contracter, à l'un comme à l'autre, des habitudes d'ordre et pré-

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vient la dégradation que la misère entraîne à sa suite, en pourvo3^ant suffisamment aux premiers besoins de la vie. Du reste, les travaux agissent fort diversement sur les hommes suivant les instruments qu'ils exigent, les matériaux qu'ils façonnent et les objets qu'ils présentent à ceux qui s'y livrent. Adam Smith remarque, avec raison, que le travailleur de la campagne, qui a l'habitude de considérer une grande variété d'objets, a plus d'idées que tel artisan de la ville dont le morcellement du travail fixe constamment l'esprit sur un seul point. De l'influence du régime, Cabanis passe à celle du climat. Chaque latitude, dit-il, a son empreinte, chaque climat a sa couleur, et tous les êtres vivants que la nature y a mis, depuis les végétaux jusqu'aux animaux et depuis les animaux jusqu'à rhomme, en sont plus ou moins fortement marqués. Aussi les formes extérieures de l'homme et sa constitution intime ne sont pas les mêmes dans les diverses régions. Le climat agit aussi profondément sur son tempérament et sur les habitudes morales, qui en dépendent, que sur ses dehors et sur sa structure interne. C'est ce qui ressort admirablement d'un curieux passage d'Hippocrate sur les habitants des rives du Phase. « Leurs demeures, dit-il, sont établies au sein des marais et les fondements en plongent dans les eaux. Leurs aliments se composent des fruits imparfaits et malsains qui croissent avec peine sur ce sol fangeux. L'air qu'ils respirent, est chargé des brouillards infects, qui s'exhalent des eaux croupissantes. Aussi leurs ar-

ticulations et leurs vaisseaux sont comme perdus dans une mauvaise graisse; tout leur corps est pâle ou plutôt d'un teint analogue à celui des personnes qui ont la jaunisse. Ce sont des corps longs, mais lents dans leurs mouvements et presque entièrement dépourvus d'activité. » Hippocrate ajoute, et nous pouvons encore aujourd'hui constater l'exactitude de son observation, en parcourant certaines régions de la France, que tout climat de ce genre détermine, avec le temps, ce genre de tempérament et l'état moral qui en découle.

Quant à l'influence du climat sur les maladies, elle n'a pas besoin d'être démontrée. Ce n'est pas sans raison, en effet, que les fièvres intermittentes et rémittentes sont endémiques dans certains pays; ce n'est pas sans raison non plus que les médecins conseillent aux malades, dont ils veulent rétablir la santé ou prolonger quelque temps encore la vie languissante, d'aller demander à un soleil plus chaud et à un air plus doux ce que leur refuse chez eux une nature plus froide et plus sévère. Mais s'il faut attribuer au climat certaines maladies, il faut lui attribuer aussi les dispositions morales si diverses qui en sont la conséquence.

L'influence du climat sur le régime n'est pas moins évidente. Les végétaux et les animaux qui servent à la nourriture de l'homme, ne sont pas les mêmes dans tous les pays et, malgré la facilité croissante des communications, la classe la plus pauvre, qui est en même temps la plus nombreuse, se nourrit des aliments qu'elle trouve sur place.

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D'un autre côté, suivant que les hommes habitent un pays montagneux et stérile ou des plaines fertiles et plantureuses, l'intérieur des terres ou les bords de la mer, ils sont chasseurs ou pêcheurs, pasteurs ou agriculteurs, industriels ou commerçants. Or, chacune de ces professions, que le climat impose à l'homme et qui fait partie de ce que Cabanis appelle son régime, détermine en lui un ensemble différent d'habitudes morales. Il reste donc vrai que le climat exerce une grande action sur le régime et, par le régime, sur le moral de l'homme. A la suite des longs développements dans lesquels nous venons d'entrer, avec Cabanis, touchant l'influence de l'âge, du sexe, des maladies, du régime et du climat, il n'est pas hors de propos de nous demander si ce philosophe a eu raison de chercher dans l'étude de notre nature physique, modifiée par toutes ces circonstances, l'explication de nos goûts, de nos penchants, de nos idées, en un mot, de notre nature morale. A cette question, nous n'hésitons pas à répondre affirmativement. Nous croyons et nous avons toujours cru ^ que nos sensations, nos sentiments, nos imaginations et même nos idées les plus abstraites et les plus supra-sensibles en apparence, tiennent par mille fils secrets à l'état de nos organes et que, si l'on veut en trouver l'explication, c'est en partie dans les modifications de l'organisme qu'il faut la chercher.

^ Voir, sur ce point, notre Psychologie de Saint-Augustin, p. 488, Thorin, 2" édition.

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Les grands esprits du dix-septième siècle l'avaient bien compris. Tout le monde sait que la physiologie tient au moins autant de place que la psychologie dans le Traite des passions de Descartes, et que, d'après ce philosophe, s'il y a un moyen de rendre les hommes plus sages et plus heureux, c'est à la médecine qu'il faut le demander. Personne n'ignoie que Malebranche, le prince des idéalistes modernes, ne se livrait pas moins activement que son maître à l'étude du corps humain et que c'est par des hypothèses contestables sans doute, mais enfin par des hypothèses physiologiques, telles que celles des esprits animaux et des traces du cerveau, qu'il expliquait le jeu de la mémoire, celui de l'imagination et les autres phénomènes de l'ordre moral. Enfin Bossuct, déjà évêque et précepteur du Dauphin, cultiva l'anatomie avec assez de soin pour pouvoir expliquer, aussi bien qu'homme de son temps, la structure et les fonctions des organes et pour pouvoir montrer, longtemps avant Cabanis, l'influence du physique sur le moral et aussi celle du moral sur le physique.

Seulement, si nous admettons la méthode physiologique et si nous en reconnaissons l'importance, nous n'entendons pas lui sacrifier la méthode psychologique. La première nous donne des explications plus ou moins hypothétiques des faits de conscience ; la seconde nous révèle ces faits eux-mêmes avec la dernière exactitude. Aussi, pendant que les hypothèses physiologiques de Descartes, de Malebranche, de Bossuet et même de Cabanis, nous

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paraissent aujourd'hui un peu vieillies et surannées, leurs observations ps3xhologiques nous semblent jeunes et nouvelles comme au premier jour. De toutes les observations que le dernier nous a laissées, celles qui portent sur les caractères moraux des deux sexes, sont incontestablement les plus remarquables. Or, qu'on les relise et on verra qu'il n'en est pas une qui lui ait été fournie par la méthode physiologique et par les dissections anatomiques qu'elle suppose, mais qu'elles lui ont toutes été suggérées par cette forme de la méthode psychologique qu'on nomme Tétude du monde, la pratique de la vie sociale. C'est en observant les enfants et les adolescents des deux sexes dans leurs études et dans leurs jeux, et non en disséquant leur cœur ou leur cerveau, qu'il est arrivé à déterminer les dispositions instinctives soit des uns, soit des autres, et à démêler les différences qui les distinguent. Il a suivi, non la méthode des grands observateurs du corps humain, mais celle des grands observateurs de l'âme humaine, depuis Homère et Aristote jusqu'à Molière et La Rochefoucauld.

Ajoutons que, si nous admettons l'influence du physique sur le moral, telle que Cabanis l'a décrite, nous n'admettons pas les conséquences qu'il semble vouloir en tirer. On peut faire, en effet, sur cette question deux h3^pothèses : l'une, que le moral est identique au physique et n'en est qu'une fonction particulière; l'autre, qu'il en est distinct, mais qu'il lui est si étroitement uni qu'il ne se produit

rien dans l'un qui n'ait son retentissement dans l'autre. Dans la première hypothèse, qui est celle de Cabanis, le cerveau est la cause efficiente de la pensée; dans la seconde, qui est la nôtre, il en est la cause instrumentale; il ne pense pas, mais il est l'instrument de la pensée; il n'est pas un principe, mais un organe. L'àme s'en sert pour penser, comme elle se sert des autres organes pour voir, pour entendre, pour parler, pour marcher, et mieux il est disposé, mieux elle remplit les fonctions auxquelles elle l'emploie. Ces distinctions établies, il est clair que les influences que décrit Cabanis, celles de l'âge, du sexe, des maladies, du régime, du climat, produiront sur la pensée les mêmes modifications dans le cas où le corps en serait la cause instrumentale et dans celui où il en serait la cause efficiente. Cela revient à dire que toutes les considérations, si longuement développées par notre philosophe, ne prouvent rien ni pour le matérialisme ni pour le spiritualisme et laissent la question aussi indécise qu'auparavant. Mais, si ces deux S3^stèmes se balancent à ce point de vue, à un autre il n'en est plus de même et le spiritualisme prend manifestement le dessus. Ceci nous amène à l'étude de l'essence du moral que Cabanis a négligée, et à celle de son influence sur le physique qu'il a mal faite.

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