CHAPITRE III
Simon de Tournai, Alexandre Neckam et Alfred de Sereshel.
Quoique le fanatisme chrétien eût contre la science des Arabes et des juifs des préjugés de toute sorte, quelques maîtres français avaient osé, dès le X° siècle, entrer en commerce avec ces savants de mauvais renom. Nous avons nommé Gerbert, qui leur doit beaucoup. Dans les premières années du XIP, l'Anglais Adhélard de Batli parcourut, dit-on, l'Espagne, l'Egypte, l'Arabie, et en revint avec un savoir qui causa beaucoup de surprise. Plusieurs traductions luisent attribuées. On fait vivre dans le même temps Robert de Rétines et Platon de Tivoli, qui mirent en latin,aidés par quelques juifs, un certain nombre d'ouvrages arabes sur les mathématiques, l'astronomie, la médecine. Ces versions, accueillies avec une grande faveur, en firent désirer d'autres. .
Au milieu du même siècle, de l'année 1130 à l'année 1150, la ville de Tolède avait pour archevêque un très-honnête homme, d'un esprit très-ouvert, nommé Raymond. Après avoir eu trop souvent
l'occasion de comparer l'ignorance des chrétiens à la science des Arabes, Raymond résolut de faire traduire en latin les écrits de toute sorte où ces infidèles trouvaient un fonds si riche d^utiles connaissances. Ayant donc associé plusieurs juifs et plusieurs clercs lettrés de son église, il eut un collège de traducteurs, qui lui donnèrent bientôt en latin divers traités de médecine, d'astronomie et de philosophie. Avicenne était resté le plus illustre des maîtres arabes ; les traducteurs de l'archevêque Raymond s'employèrent d'abord à faire pénétrer dans l'école latine les ouvrages d'Avicenne où sont tantôt abrégés, tantôt amplifiés les livres d'Aristote sur VAme, la Physique^ la Métaphysique. La même école leur dut ensuite les paraphrases beaucoup plus libres de Costa ben-Lucâ, d'Al-Kendi, de Gazali et d'Al-Farabi, avec la Som^ce de Vie de Ben- Gebirol. Le bienfait de l'archevêque Raymond est un de ceux qu'il faut graver sur l'airain ; il n'y en a peutêtre pas qui soient plus dignes d'une éternelle reconnaissance. Qu'on se souvienne longtemps aussi de ses deux principaux traducteurs, le docteur Jean Avendeath, qui se nomme lui-même « philosophe juif (1), » et l'archidiacre de Ségovie Dominique Gundisalvi (2), qui semble avoir mérité, par quelques œuvres personnelles, d'être honorablement placé parmi les philosophes chrétiens (3). Vers le même temps, d'autres lettrés
(1) « Joannes Israelita, philosophas ; » Mss. lat. de la Biblioth. nat., num. 6443, fol. 63.
(2) Amable Jourdain, Recherches crit, sur les trad. lat, d'Aristote ; nouv. édit., p. 107-120.
(3) Les œuvres personnelles de Dominique Gundisalvi doivent être ici mentionnées : I. un traité De imniortalitate animœ, conservé dans le num. 16613 de la Bibliothèque nationale ; M. Amable Jourdain en a publié le commencement {Recherches, p. 450). II, De processione mundi, De créa-
de leur collège (on regrette de ne pouvoir les nommer) traduisirent, sur les versions arabes, les livres originaux d'Aristote qui sont à bon droit considérés comme les fondements de toute philosophie naturelle ou surnaturelle, et à la suite les gloses péripatéticiennes de Théophraste, de Simplicius, de Philopon, ainsi que plusieurs traités d'une subtihté profonde qui portent le nom du plus laborieux interprète d'Aristote, Alexandre d'Aphrodisias. On sait combien Abélard désirait les parties de YOrganon qu'il n'aurait pas su mieux lire en grec qu'en arabe, et qui, de son vivant, n'avaient pas encore été traduites en latin (1). Quel fut donc l'étonnement, quelle fut la joie des secrets partisans de la philosophie, quand, vers la fin du XIP siècle, des marchands juifs (2) leur apportèrent de Tolède, avec les dernières parties de la Logique^ tant d'autres œuvres d*Aristote et de ses disciples, les plus anciens ou les plus récents !
Mis en possession de toutes ces richesses, nos maîtres de Paris devaient, comme il semble, remonter le cours de leurs études, interroger les nouveaux livres d'Aristote sur la valeur des conjectures faites pour sup-
tione mundi, ou Lien encore De maieria et forma, dans le num. 6443, fol. 95 de la Bibliothèque nationale et dans le num. 7 du collège Oriel, à Oxford. III. De ortu scientiarum, sous le faux nom d'Al-Farabi dans le num. 6298, fol. 160 de la Bibliothèque nationale, et, sans nom d'auteur, dans le num. 14,700 fol. 328, v% de la même bibliothèque, sous ce titre : Copula de assignanda causa ex qua ortœ sunt scientiœ philosopJùcœ et ordo earum in disciplina. IV. De divisione philosophiœ in très partes... secundum philosophos, dans le num. 86 du collège Corpus Christi à Oxford, et, sans nom d'auteur, dans le num. 14,700 de la Bibliothèque nationale, fol. 297.
(1) Jean-Vincent Gravina met au compte des Arabes les hérésies d'Abélard et de Gilbert de La Porrée (Orationes, orat. II, p. 69 de Tédit. de 1739). Il suffit de signaler une si grosse erreur.
(5) Renan, Averroès et Vaverroïsme, p. 160.
pléer aux parties- ignorées de sa doctrine, désavouer les conséquences mal déduites de prémisses mal comprises et finalement se tracer un droit chemin de Tune à l'autre limite d'un système connu maintenant tout entier. Gela n'était pas, d'ailleurs, sans offrir beaucoup de difficultés.
Platon manque de précision ; il est poète : on ne le comprend pas toujours, même lorsqu'on croit le comprendre. Aristote, au contraire, est précis, mais souvent il l'est trop, et sa discrétion calculée donne à deviner de véritables énigmes. Il n'était pas toujours clair même pour Cicéron, qui disait de lui : « Il faut « faire un grand effort d'attention pour entendre (( Aristote (1). » Et cependant Cicéron avait le texte pur, le texte grec d' Aristote, et nos docteurs l'avaient altérépar une série de traductions du grec en syriaque, du syriaque en arabe, de l'arabe en latin, et, da plus, chargé de gloses dont ils n'étaient en mesure d'apprécier ni la sincérité ni la perfidie. Ils avaient donc à faire un bien plus grand effort d'attention. Voulaientils marcher en avant? Préféraient-ils revenir en arrière? Ils devaient, suivant l'un ou l'autre dessein, aller pas à pas, timidement, comme on va dans toute voie malaisée, alors même qu'on ne la soupçonne pas périlleuse. Mais les philosophes n'ont pas, en général, cette prudence. On ne les voit guère prudents que dans l'infortune, après de justes disgrâces. Ayant donc reçu confusément un si grand nombre de gloses sur un texte obscur, les unes courtes et presque fidèles, les autres prolixes et téméraires, dès l'abord nos régents novices prisèrent plus celles-ci que celles-
(1) Cité par M. Barthélémy Saint-Hilairo, préface de la trad. de la Métaphysique, p. 2.
là. Go lut un choix malheureux ; les gloses prolixes devaient leur causer promptement le trouble de l'ivresse.
Quand les maîtres s'égarent, ils égarent leurs disciples, et voilà bien des égarés. On doit regretter le temps, les efforts quêtant de gens ont perdus à chercher la vérité où elle n'est pas. Ils n'ont pas, du moins, été sans retirer quelque profit de cette vaine recherche. N'ont-ils pas reconquis la liberté ? La liberté, l'Église l'appelle l'hérésie. Soit ! « L'hérésie », disait un de nos plus regrettés confrères, «atteste le mouvement, l'é- « nergie delà pensée. Supprimez le combat et vous (( supprimez la vie. Tant que l'esprit humain dort, il ne « doute pas, il ne conteste pas ; mais sitôt qu'il veille « il cherche, et dès qu'il cherche il doute (1). » Il ne faut donc pas médire de l'hérésie. C'est la nature, c'est Dieu qui nous veut hérétiques.
Alain de Lille paraît avoir été le premier des maîtres latins aux mains de qui vinrent les traductions envoyées par l'académie de Tolède. Il a connu le Livre des eau-ses^ puisqu'il en a tiré deux phrases obscures touchant l'éternité de l'âme (2) ; mais puisqu'il n'en a pas tiré d'autres, on peut être persuadé qu'il n'a guère compris ce livre plein de nouveautés.
Après Alain de Lille on nomme Simon, chanoine de Tournai, qui fut, vers la fin du XIP siècle, le théologien le plus applaudi par les étudiants de Paris. Ce théologien ne rougit pas de paraître savant. Il se plaît, au contraire, à montrer qu'il a fait beaucoup de lectures ; il cite souvent, parmi les anciens, Boëce, saint
(1) J. J. Ampère, Ilist. littér. avant le XII^ siècle, t. III, p. 273.
(2) A. Jourdain, Recherches, p. 228. Les phrases citées par Alain de Lille appartiennent au premier chapitre du Liber de causis.
Augustin, saint Hilaire ; il ne craint pas de citer quelques modernes, entre autres Jean ScotErigène, malgré les censures qu'il a provoquées. Enfin, il cite quelques-uns des textes venus à'Esi^Signe^lesAitscidfaphysica, la Physique d'Aristote (l),et soit un traité, soit une glose sans titre, qu'il connaît sous le nom d'un philosophe Alexandre (2) qui doit être Alexandre d'Aphrodisias. Cependant il n'y a dans les écrits de Simon aucune thèse de philosophie naturelle qui soit contraire à la tradition orthodoxe. Les deux principaux, sa Somme de théologie et son Exposition du symbole d'Athanase (3), paraissenttout à fait irréprochables.
On y voit un réaliste modéré, ou, du moins, circonspect, qui doit avoir entendu Gilbert de La Porée et qui s'est efforcé de reproduire la doctrine de cet illustre maître, en évitant de se compromettre avec lui. Ainsi, la thèse de Platon sur la création du monde ne lui est pas inconnue. Platon, dit-il, suppose trois principes des choses, Dieu, la matière et les formes, les idées ; mais c'est là, selon notre docteur, une fausse conjecture ; ni cette matière ni ces formes n'ont été quand le monde n'était pas encore ; les choses, composées de matière et de forme, ont un seul principe, la volonté de Dieu (4). De même, pour ce qui regarde la nature ou
j^l) Summa theologiœ. Man. de la Bibl. nat., num. 3,lli fA), fol. o2, verso.
(2) Summa theologiœ; fol. 52 du num. 3,li-i (A). Un autre exemplaire plus complet de la même Somme est dans le num. 14,886, provenant de Saint-Victor ; un autre dans le num. i32 du collège Merton, à Oxford. Le même ouvrage est désigné par notre Histoire littéraire (t. XVI, p. 393) sous le titre de : Institutiones in sacram yaginam.
(3) Manuscr- lat. de la Biblioth. nat. num, 14,886 (ancien Saint-Victor), et ancien num. 881 de Saint-Germain (sans nom d'auteur).
(4) Expositio symholi, dans le num. 14,886 des man. lat. à la Biblioth. nationale, fol. 75 : ce Plato tria rerum constituit initia, Deum et maicriam