GO HISTOIRE
ressenco de Dion, Topinion que Simon de Tournai profosse dans ses livres est entièrement conforme à celle des Pères philosophes. Toutes les créatures sont, ditil, des sujets ; les accidents qui les distinguent leur viennent du dehors ; elles les reçoivent et les subjectivent. Mais rien n'est accidentel au Dieu créateur ; la bonté, la justice, la puissance, que nous appelons assez improprement ses attributs, sont des qualités intrinsèques de son essence ; il est essentiellement toute puissance, toute bonté, toute justice ; il est l'unité même de toutes ses perfections (1). Nous le répétons, aucune de ces propositions n'a pu blesser l'Église. Mais
rorumquc formas, quas ideas idem vocat, humana dcceptus similitudine. In constituendis cnim artificialibus naturalilcr pra?est artifex, qui et opifex dicitur; pra^jacet et matcria: pne concipit artifex qiio modo et quo ordine (le proposita matcria fahricaturus sit : quod mentis conceptum (sic) notioniinriipatur eo quod p(-r ipsum innotescit artifici quale sit opus futurum. Sic constituit Plato ante rerum creaiionem earum fuisse opificem et materiam, quam griece diiit ylem, et constiluit opificem Deum pne concipere singularum rerum ci eandarum modos et earum status futuros, quas mentis conceptiones dixit noliones vel iueas. Sod cum unicum sit principium Deus, et rerum creaiionem non pra'cessit ipsarum materia, et mentales actiones non sunt in ipso, quare nec mentis conceptiones, cum ipse sit simplex etabsque pompage partiuin et abï,que concretione naturarum. »
(1) a Quidquid in Deo Deus est. Sed cum in Deo nihil sit, qui prorsus simplex est, lioc générale dogma magistrorum, Quidquid est in Deo Deum esse, ita concipio. Quidquid dicitur de creatura et est in ea, alTiciens eam. si de Deo dicatur, intell'gitur non esse in eo ut in subjecto, afficiens ipsum tanquam subjectum, sod esse ipso Deus, vel, si mavis, ipsa divina essentia. Sedjustitia dicitur do Pelro ul Petrus creatus est justus, et est ipsa qua justus estjustitia. Tria vero pra?dicamenta sunt quœ de crealuris dicuntur et sunt in eis et afllciunt cas, nec creatur?o sunt ea, ut substantia, quantitas. qualitas. Petrus enim homo est bonus unus, nec est bumanitas, bonitas, unitas. Eadem vero pra'dicamenla de Deo dicuntur versa in substanliam, nec sunt in eo, nec afficiunt cum, sed Deus est ea ; Deus enim est Deus justus, unus, et est ipsa deitas, ipsa justitia, ipsa unitas. Est ergo sensus cum dicitur quidquid est in Deo Deus est, id est quidquid est in creatura et eam afiicit, si de Deo dicatur, non per inh<Trcntiam est in eo, sed est ipse Deus. » Summn IheoL, num. 3,114 (A), fol. 8. Quelques mauvaises leçons ont été corrigée? d'après Je num. li,886.
il paraît que, clans ses leçons publiques, Simon de Tournai fut beaucoup plus audacieux. On lui reprocha, dit Henri de Gand, d'avoir suivi de trop près Aristote, et cela le fit accuser d'hërësie (1). Avec plus de précision et de crédulité, Matthieu Paris et Thomas de Cantimpré racontent qu'infatué de sa vaine science il commit en pleine chaire, une ou plusieurs fois, le crime de blasphème, raillant avec un égal mépris Jésus, Moïse et Mahomet. Mais, ajoutent-ils, un miracle opportun vint châtier son impiété (2). Il est même resté jusqu'à nous quelque chose de ces fables banales. Ainsi, Diderot, s'il ne croit pas au miracle, admet volontiers que ce docteur si décrié fut un libertin d'un caractère violent, justement odieux aux philosophes de son temps (3). Diderot aurait eu de lui bien meilleure opinion s'il avait lu sa légende dans un sermon où elle est ainsi rapportée : « Il y avait à Paris (( certain 23rofesseur qui l'emportait de beaucoup sur « tous les autres. Quelqu'un lui dit : Maître, quelles « actions de grâces vous devez au Seigneur, qui vous « a fait si savant ! Il répondit : — Je les dois d'abord « et bien plus à ma lampe et aux veilles studieuses « par qui j'ai moi-même acquis toute ma science. Or, (( peu de temps après, étant venu dans son école et « monté dans sa chaire pour faire sa leçon, il perdit « toute la science qu'il avait. A ce qui était écrit dans « le livre il ne put de lui-même rien ajouter (4). » Cette
(1) Aubcrtus Miracus, Biblioih. codes., p. 166.
{:2) Oudin, Comment, de scripl. eccles, t. IIL col. 26-29.
(3) Diderot, OEuvres, t. XIX, p. 361.
(4) « Parisius fuit quidam magister (à la niargo,dc la mémo main : Symon Tornacensis) maximus aliorum, cui cum quidam diceret : « Domine, multum « df'liPtis Doinino rogii)ii;iri, qui dédit vobis lantam sapientiam, » cui illi' : « Imn tcneor regraliari crucibulo mco cl labori meo quibus acquisivi « banc sapientiam. » Et, post modicum lempus contigit quod venil ad
légende n'est plus celle cVun autre cynique, qui, beaucoup trop libre en ses goguettes, aurait gêné les autres par sa turbulence et les aurait compromis par sa témérité; il s'agit simplement, dans le sermon, d'un grand savant puni pour avoir manqué de modestie. Mais, toute légende écartée, n'hésitons pas à croire ce dont témoigne Henri de Gand. Il n'est pas, en effet, invraisemblable que la physique d'Aristote ait plus d'une fois entraîné Simon de Tournai loin de la voie commune ; il ne Test pas davantage que ses écarts l'aient fait tomber dans le soupçon d'erreur.
Nous ne tarderons pas trop à voir paraître de plus grands savants, dont les hérésies seront plus manifestes. Il faut cependant les attendre encore un peu. Chaque jour s'accroît le nombre des livres que l'école de Paris reçoit de l'académie de Tolède, et chaque jour se révèle aux esprits quelque science nouvelle. Celle qui dès l'abord les séduit le plus, c'est la physique. Toutes les parties de la physique péripatéticienne étaient, dans la première moitié du XIP siècle, également inconnues. On les connut, vers la fin du siècle, presque toutes à la fois, et, en même temps, plusieurs traités d'Hippocrate, de Galien, des médecins, des naturalistes arabes ou juifs. Est-il surprenant qu'on ait aussitôt négUgé d'autres études pour se porter avec ardeur vers ces problèmes ignorés, ces questions inouïes dont la physique nous offre la solution toujours précise, sinon toujours certaine ?
L'Anglais .Alexandre Neckam doit être signalé, parmi nos maîtres, comme un des premiers zélateurs
scolas suas et ascendit calhedram lecturus more solito, et perdidit oninem scienliam quain liabebal, ita quod taulum cognoscebat in libro, nil sciebat corde tenus. » Dans Je num. 13,971 des man. latins, à la bibliothèque nation., fol. 198. Extrait d'un sermon anonyme.
de la philosophie naturelle. Elève de l'école du Petit- Pont, il professait à Paris, avec beaucoup d'éclat, vers Tannée 1180 (1). C'était vraiment un érudit. Dans un de ses ouvrages, intitulé De naturis rerum, il cite les Seconds analytiques (2), les Topiques {3), et l'opuscule Du ciel et du ynonde (4) ; il cite dans un autre le traité De râme^Bânsi que divers écrits d'Algazel et d'un juif qu'il nomme Isaac (5). Encore est-il bien loin de citer tous les livres auxquels il fait des emprunts. Etant libre, avec un tel fonds de science, de choisir la matière de ses plus constantes études, c'est la physique qu'il a préférée. On regrette de ne pas connaître plus à fond ses vues sur la physique humaine. Le traité De dÀfferentia spiritiis et animœ^ qui, dans un manuscrit d'Oxford (6), porte son nom, n'est pas de lui ; il faut le restituer au nestorien Costa ben-Luca. Le traité De niotu cordis^ dont Albert le Grand lui reproche toutes les erreurs, est une compilation très abrégée (7). Mais Neckam nous a prolixement exposé le détail de ses opinions sur les problèmes de la physique céleste ou terrestre dans un ouvrage qui porte ce titre : De la nature des choses^ et dans un poème didactique (8) sur le même sujet.
(1) Biographie générale, t. xxxvii.
(2) De naturis rerum ; cdit. de M. Th. Wrighl, p. 38, 57, 142, 291, 293,
(3) Ibid. p. 56, 57.
(4) Ibid., p. 39.
(5) De nominihus utensilium; dans le num. 15,171 de la Bibliolh. nationale.
(6) Num. 114 du collège Corpus Christi. Voir le catalog.des man. d'Oxford, par M. Goxe.
(7) Mémoire sur deux traités intitulés : De motu cordis ; dans les Mémoires de l'acad, des Inscript., t. XXVIII, p. 317.
(8) De laudibus divinœ sapientiœ, publié, avec le De naturis rerum, par M. Th. Wright.
Ce docte physisien est un réaliste d'une rare franchise. « Nous concevons, dit-il, les genres et les (( espèces comme étant les natures communes des « choses. Il n'y aurait aucune chose blanche si la <( blancheur n'existait pas ; il n'y aurait de même « aucun homme sans cette nature commune, l'huma- « nité (1). » On ne peut s'exprimer en des termes plus dégagés de toute équivoque. Cependant Alexandre Neckam se contente de nous faire cette profession de foi ; ayant reproduit avec une si grande sincérité la thèse première du réalisme, il n'en tire aucune conséquence. Il avait sans doute, comme poète, un goût inné pour les chimères de l'esprit, et, portant l'habit des chanoines réguliers, il aurait moins étudié la physique s'il avait eu moins de penchant pour l'indépendance ; mais il a du particulièrement redouter de se faire compter au nombre des hérétiques. Nous ne connaissons aucun de ses écrits sur les matières du dogme ; ils sont tous inédits et l'on n'en signale à Paris aucun exemplaire (1). Il est, du moins, certain qu'ils n'ont été l'objet d'aucune censure ; élu, vers Tannée 1213, abbé de Cirencester, Neckam mourut, dit-on, vers l'année 1217 (2), sans aucun soupçon d'hérésie. Son réaUsme fut donc aussi prudent que sincère. C'est peut-être pour excuser sa prudence que Neckam a si mal traité la logique. Les plus longs chapitres du De naturis rerum sont à l'adresse des logiciens. L'at-
(1) De naturis rerum. p. 291 de redit, de M. Wright.
{2) Dans le catalogue d'Oxford publié par M. Coxe, nous trouvons, sous le nom de Neckam, les ouvrages suivants : In Genesim, In Ecclesiaslem, Glossœ super Psalterium et Parabolas, Siiper Canticum canticorum, Moralia saper Ernn(jclia.
(3) En 1227 suivant Oudin et M. Daunou, Ilist. hllér. de la France, t. XVIII, p. 522.
taque est sans à propos ; rien, dans les chapitres qui précèdent, ne la fait prévoir. Mais elle n'en est pas moins vive. La logique égare les esprits qu'elle prétend guider : voilà l'opinion des physiciens et celle des théologiens. N'est ce pas même, au fond, la seule opinion qui leur soit commune ?
Alexandre Neckam eut pour ami, l'ayant eu peut-être pour disciple, un de ses compatriotes encore plus savant que lui, nous voulons dire plus versé dans la science des Grecs et des Arabes, Alfred l'Anglais, autrement nommé maître Alfred de Sereshel, ou de Sarchel. Conduit en Espagne dès sa jeunesse par le noble goût de l'étude, Alfred de Sereshel en est revenu grand physicien. Il a traduit en latin le livre Des végétaux (1), qu'il croyait d'Aristote, et Ta commenté (2). En outre il a composé plusieurs opuscules sur des questions physiologiques, notamment une dissertation De gradu et complexio7ie et un écrit De motu cordis^ que M. Charles Barach vient de publier le texte presque tout entier d'après un manuscrit de Vienne (3). Nous avons appelé déjà l'attention des philosophes sur cet écrit vraiment curieux, où les plus décevantes, les plus frivoles conjectures sont naïvement recommandées au nom d'une science imparfaite (4). Formé dans une école qui possède un grand fonds de livres, Alfred a beaucoup lu. Il cite Aristote, Galien, Alexandre d'Aphrodisias, Isaac, fils de Salomon, et Costa ben-Luca. Pour ce qui regarde les écrits
(1) Biblioth. nation, mss. lat. n° 478.
(2) Môme biblioth. et même fonds, n" 14^700.
(3) Bibliotheca philosophorum inediœ œtatis ; Inspruck, 1878 ; deuxième fascicule.
(4) Mémoires de l'Académ. des Inscr., t. XXVIII, deuxième partie.
Gid HISTOIRE
d'Aristote nouvellement traduits d'arabe en latin, le docte Alfred les mentionne presque tous : les traités De rdme, Du sommeil et de la veille, De V aspiration et de la respiration^ Des météores, ainsi que la Physique et la Métaphysique (1). Quant à sa doctrine sur les fonctions et le mouvement du cœur, la voici.
L'âme peut être, suivant Alfred, diversement considérée. En elle-même c'est une substance incorporelle que la métaphysique définit vaguement ; mais au point de vue de la physique, l'àme est la vie du corps, ou, pour mieux dire, elle est le principe générateur de tous les mouvements de la vie corporelle, et, comme elle s'unit au corps sans cesser d'être elle-même un tout substantiel, elle a dans le corps un siège fixe ; c'est le cœur : Cor est domicilium animœ (2) ; ou bien encore, avec plus de précision : Thalamus cordis sinister est animœ domicilium. Voilà, dit Alfred, ce que nous enseignent Aristote et Galien. Il se trompe ; Aristote n'est pas tenu de trouver un logis à son âme qu'il ne définit pas une substance distincte, et, pour sa part, Galien raille très-agréablement les philosophes qui sont eux-mêmes condamnés à faire cette recherche inutile, comme, par exemple, Démocrite et Platon. Mais pourquoi Platon avait-il placé l'âme dans le cerveau ? Parce qu'il estimait que Faff'aire principale de l'âme est de penser, et que le cerveau lui semblait Tinstrument le plus propre aux opérations de
(l) Mémoires de VAcad. des inscript, t. XXVIII, deuxième partie, p. 327.
(1) Bibl. nat. mss. lat. n° 16,613, fol. 74 ; n^ 14,700, fol. 233, 8', col. 1.
(1) a Constat vero et ab Arislotele in libro De anima monstratum est intellcctum corporeo inslrumenlo non nti. Is animam rationalem individua societale neccssario inhabitat. IIujus domicilium cor esse superius ostensum est; ipsum ergo, mediante anima, inlellectuisociatum erit domicilium.» Num. 14,700, fol. 244, fol. 1. Voir au cli. xv de Tcdition de M. Barach.
rintelligeiice. Le premier acte deFâme étant, suivant Alfred, de vivifier le corps, il l'a placée dans le cœur, et, comme l'intelligence n'en saurait être séparée, il dira que l'intelligence réside dans le même endroit (1). Cette question de lieu résolue, il faut maintenant s'expliquer sur la nature de l'âme proprement dite. Ce principe de tous les phénomènes vitaux et de tous les actes intellectuels, indifféremment nommé par Alfred, comme par Stahl, tantôt la vie, tantôt la raison, est un moteur immobile ; sans se mouvoir lui-même, il communique le mouvement à toutes les parties du corps. C'est donc une chose qu'il fait par des intermédiaires, qui sont ses organes, ses ministres. Les ministres de l'âme sont appelés de son nom l'âme végétative ou nutritive, et l'âme animale ou sensible. Pour les mettre en mouvement, elle leur envoie, par le canal des artères, l'esprit vital, qui est un rayon de sa chaleur. Cependant il n'existe aucune relation entre ces deux vicaires de l'âme ; il est ainsi prouvé qu'ils ont, l'un à l'égard de l'autre, une existence indépendante. Il ne semble pas moins évident qu'ils n'ont aucune communauté d'essence avec leur moteur immobile. D'où l'on peut conclure que ces vicaires de l'âme, l'âme végétative et l'âme sensible, sont vraiment, c'est-à-dire substantiellement, des âmes entre elles distinctes, comme elles sont distinctes de leur moteur (1). Telle est, en effet, la doctrine d'Alfred.
(1) « Sunt hsec in animali ; vita, nutrimentum, sensus, motus. Omnis vero \ds, sive virtus, sive potenlia, alicujus operationis propria:; est cffcctiva ex. co quod hoc aliquid est;, eamque alterius effectus proximum et essentiale principium esse impossibilc est... Dico el idée organum diversarum et non .mbalternatim positarum virtutiim idem esse non posse. » Mss. lat. de la BibL nat. num. 14,700, fol. 23, v*, col. 2. Voir au chap. ii de Tédition de M. Barach.
Elle offre plusieurs contradictions manifestes. La première, qui est la plus grave, est en quelque sorte reconnue par l'auteur lui-même. Quoi! L'àme est en métaphysique un autre sujet qu'en physique I En métaphysique, c'est une substance spirituelle ; en physique, c'est une substance incorporée, sinon corporelle. Évidemment il y a désaccord, et l'auteur est tenu de choisir entre Tune et l'autre définition. Ce choix, on le reconnaît, n'est pas facile ; mais ce qui serait plus difficile encore, ce serait de concilier ici la physique et la métaphysique. Le choix est donc nécessaire. Or si la métaphysique a raison, il n'y a pas lieu de chercher dans le corps le siège de l'âme, et, si c'est la physique, la permanence de l'âme, soit avant, soit après la vie de tel corps, n'est plus le sujet d'une démonstration scientifique. Notre critique semble railleuse. Elle le serait peut-être, si nous ne pensions pas à Descartes, qu'il n'est jamais permis de railler. Après avoir si catégoriquement distingué le corps de l'àme, après avoir dégagé rame des plus subtiles conditions de la matière pour en réduire toute l'essence au principe de la pensée, Descartes lui-même s'est demandé quel logis ce principe a dans le corps humain, et l'a cru trouver dans la glande pinéale, entre les deux hémisphères du cerveau ! Alfred de Sereshel a-t-il été plus inconséquent et plus naïf?
Il suffit de rehre quelques pages de saint Augustin ou de ses disciples, saint Anselme, Hugues de Saint- Victor, pour apprécier combien la doctrine physique d'Alfred s'éloigne des opinions traditionnelles. La thèse préalable du jugement dernier, des peines, des joies éternelles n'obhgeait peut-être pas ces grands docteurs à faire de l'àme une substance permanente. Un autre
article de la croyance, celui qui se rapporte à la résurrection finale, aurait pu sauver toutle reste. Cependant, quoique sans évidente nécessité, ces docteurs et leurs nombreux disciples ont tous accepté la définition de l'âme qu'Alfred de Sereshel met au compte de la métapliysique et rejeté celle de la physique avec un mépris mêlé d'efi'roi.
Il ne paraît pas qu'il se soit rencontré, parmi les contemporains d'Alfred, un philosophe ou un théologien qui l'ait réfuté. Les philosophes acceptaient sans critique toutes les choses nouvelles. Nous voyons Alexandre Neckam reproduire en vers, avec une sécurité que rien ne trouble, la doctrine d'Alfred sur le siège de l'àme :
Est igitur sedes animae dignissima cordis Hospitium...
Et, d'autre part, nous voyons quelques théologiens repousser la même doctrine, sans plus de critique, uniquement à cause de cette nouveauté qui séduit les philosophes. A quoi bon, disent-ils, discourir sur le siège de l'âme? Que nous veulent cette question et d'autres semblables? On prétend qu'elles sont la matière d'une science appelée physique. Mais en quoi cette science peut-elle servir au salut? Dans une homélie d'Absalon, qui fut abbé de Saint- Victor de l'année 1198 à l'année 1203 (1), nous lisons ce passage qui paraît écrit tout entier contre le Denaturis rerum d'Alexandre Neckam : (( Ces gens gonflés d'une vaine philosophie, qui s'ap- » plaudissent d'avoir minutieusement appris beaucoup » de choses, comme toutes les variétés des problèmes, )) toutes les structures des syllogismes, la conformation » de la terre, les propriétés des éléments, l'origine et
(1 Gallia christ, t. VII, col. 672.
» la fin des temps^ les changements, les révolutions du » monde, le cours des années, la situation des astres, » les tempéraments des animaux, Thumeur furibonde » des bêtes fauves, la puissance des vents, la diversité » des plantes et les vertus de leurs racines, assignant » pour but à leurs études de paraître avoir atteint d'un » regard perçant les causes des choses, ces gens n'ont » qu'un œil malade, un œil mort, pour observer la » cause des causes, qui pourtant est le principe et la » fin de tout. On arrive, en effet, à la connaître, non » pas en philosophant, mais en vivant bien (1). » Gomme on le voit, toutes les sciences sont à la fois condamnées par Absalon comme également inutiles ; mais c'est contre la physique, la science nouvelle, qu'il est particulièrement animé. Oui, sans doute, ce mystique directeur d'autres mystiques a suivi, selon Tusage, au temps de sa jeunesse, un cours d'études; il nous prouve même, en citant le traité De râme(2)^ qu'il connaît au moins un des livres d'Aristote sur la physique ; mais il dissuade les autres d'imiter son exemple : (( Peut-être, dit-il à ses chanoines, serez-vous charmés » par la faconde de Tulhus, par la sagesse de Platon, » par l'ingénieuse subtilité de cet Aristote qui rend » savants les ignorants et les sots habiles. Mais quel » commerce peut-il y avoir entre le Christ et Bélial? » Jetez-moi tout cela hors d'ici; ne faites pas de la
({) Absalonis Sermones, dans le nnni, 14,o2o de In Biblioth. nationale, fol. 22i, verso.
(2) Juxta sententiam Philosophie idem est sensus contrariorum; id est eo sensu quo unum contrariorum discernitur et reliquum; ut si tactu suave tactu 8l asperum, sic gustu dulce gustu et amarum discernitur. Absalonis Sermones, dans le num. 14,325 de la Biblioth. nationale, fol. 132. Ce passage du Philosophe appartient au liv. II, ch. xi, du traité De l'àme.
» maison de votre père une maison de trafic. Où domine » Tesprit d'Aristote l'esprit du Glirist ne peutrégner ( 1). » Voilà bien l'esprit et le ton d'un victorin ou d'un soufi. Algazel avait ainsi proscrit les maîtres et les disciples d'Avicenne : « Il faut, disait-il, interdire la lecture des » écrits philosophiques, si remplis de vaines et dan- » gereuses utopies, comme on interdit les bords glis- » sants d'une rivière à celui qui ne sait pas nager. Il » faut défendre la lecture de ces doctrines mensongè- )) res comme on défend aux enfants de toucher les ser- » pents (1). » Cependant, qu'on le remarque, Absalon méprise la science comme vaine sans la réprouver comme impie. L'expérience avait appris au soufi ce que le victorin ignorait encore.
Nous n'apprenons pas, disons-nous, que d'autres maîtres contemporains aient pris à tâche de combattre dogmatiquement la physique de Neckam et d'Alfred. Nous voyons, au contraire, que cette philosophie naïvement vitaliste eut, dans les premières années du XIIP siècle, un assez grand succès. Ce ne fut pas sans doute un succès durable ; quand, toutefois, les critiques successives de Guillaume d'Au-
(1) Delectabit fortassis te facundia Tullii, sapientia Platonis, ingenium Aristotelis, qui sapientes nescios et stultos peritos facit. Sed quae est conventio Ghristi ad Belial ? Auferte ista hinc et nolite facere domum patris vestri domum negociationis (Joann. II). Non enim régnât spiritus Ghristi ubi dominatur spiritus Aristotelis. Man. lat., num. 14,525, fol. 127, et tom. GGXI de la Patrologie, col. 37. Il y a quelques mauvaises leçons dans rédition de M. Tabbé Migne. — Plus loin, fol. 133, verso, nous lisons : a Quid habet in se utile de idseis Platonis disputare, Somnium Scipionis revolvere, aut certe illa popularis sophismatum implicatio etcaptatio rerum subtilium, in quibus multi finem indebitum statuentes perierunt et excommunicati sunt. » Patrologie, tome cité, col. 52.
(2) Le préservatif de l'erreur, p. 40 de la trad. de M. Barbier de Meynard.
verane, de Jean de La Rochelle, d'Albert le Grand et de saint Thomas eurent finalement déconsidéré leur opinion sur le siège de Tâme, la thèse fondamentale du vitalisme, l'identité de la forme, de l'âme, de la vie, n'eut guère perdu de son crédit. On a dit à bon droit de saint Thomas qu'il est, en philosophie, très correctement nominaliste, et non moins réaliste, en théologie, que saint Bonaventure ou Duns-Scot. De même il est, en physique, vitaliste et professe, en métaphysique, l'animisme le plus résolu. Ce sont là des contradictions dont on ne doit pas trop s'étonner. En effet, elles ne sont pas seulement imputables à nos philosophes novices. La doctrine de Descartes n'est certes pas exempte d'inconséquences. Quoi! les sceptiques eux-mêmes, on 1 a bien des fois prouvé, se contredisent. Il n'y a donc que les metteurs en œuvre de pures chimères, comme, par exemple. Van Helmont, qui ne se contredisent pas.