CHAPITRE XVII
Pierre d'Espngne, Robert Kilwardeby, Gilles de Lossines, Ulrich de Strasbourg, Gilles d'Orléa ne
Bien qu'il eût beaucoup écrit, saint Bon aventure était mort sans laisser un corps de doctrine. Or, voilà ce que les confrères de saint Thomas avaient reçu de lui ; de là leur discipline et leur confiance. Nous ne saurions dire si, durant les années qui s'écoulèrent entre la retraite de saint Thomas et les commencements de Duns-Scot, l'école dominicaine eut des régents plus instruits, plus capables, plus habiles que ceux de l'école franciscaine. Cependant il est incontestable que, dans toutes les controverses, les thomistes prirent le ton le plus haut, montrèrent le plus de décision, et battirent, au jugement de la foule, leurs adversaires. C'est un si grand avantage que de savoir d'où l'on vient et où l'on va ! Quiconque a de l'assurance en inspire ; jamais le plus grand nombre ne se range à la suite de gens dont la démarche est incertaine, et qui paraissent ne pas savoir se conduire eux-mêmes.
On a coutume de compter parmi les disciples d'Albert et de saint Thomas un logicien de très-grande célébrité, Pierre d'Espagne, qui commença, dit-on, par
enseigner à Paris et fut ensuite archevêque, cardinal, enfin pape sous Je nom de Jean XXI. M. le docteur Garl Prantl a donné de nombreux extraits de sa Logique (1). Elle se divise en deux parties. La première est un abrégé de YOrganon, abrégé fait avec goût, qui méritait sans aucun doute de devenir le manuel des professeurs et des écoliers ; la seconde a pour titre Parva logicalia, et ce titre indique assez ce que contient l'ouvrage. Il faut prendre garde de confondre ces opuscules avec les gloses des commentateurs. Dans ces gloses, pour la plupart très-étendues, l'abrégé de YOrganon se divise en quatre, cinq ou six traités, qui portent des titres différents ; mais ces subdivisions n'appartiennent pas à Pierre d'Espagne. Les historiens s'accordent à dire que ce logicien fut un mauvais pape ; quelques-uns même prétendent qu'il mourut frappé par la main de Dieu, tandis qu'il dictait un livre hérétique et pervers. Ce livre, qui n'a pas été retrouvé, n'a probablement jamais existé. Mais est-il, d'autre part, vraisemblable qu'un si savant homme n'ait écrit que les petits traités tant de lois publiés sous son nom? Quoi qu'il en soit, nous ne voyons rien dans ces traités qui nous fasse connaître ses opinions sur les problèmes de la physique et de la métaphysique.
Mais voici toute une légion de frères Prêcheurs, disciples d'Albert, de saint Thomas, trop jaloux de faire prévaloir la doctrine de leur école pour se laisser intimider par les scrupules des mystiques.
Le premier qu'on nous désigne est Jean de Paris, autrement nommé Jean Point-Fane, ou Pique-l'âne, Pungens asinum. Nous ne saurions hésiter à le ranger
(1) Geschichte der li III, p. 32 et suiv.
au nombre des vrais philosophes, puisqu'on inscrit au catalogue de ses œuvres deux opuscules intitulés De principio individuationis et De unit ate formœ. Malheureusement ces deux écrits sont perdus (1), ou, du moins, s'ils ont vraiment existé sous le nom de ce docteur, distincts de beaucoup d'autres qui portent les mêmes titres, ils n'ont pas encore été retrouvés.
Nous connaissons un peu mieux l'Anglais Robert Kihvardeby. Elève, ensuite professeur à l'école de Paris (2), il quitta le siècle pour entrer chez les religieux de Saint-Dominique, et déposa plus tard leur habit pour reparaître dans le siècle avec le titre d'archevêque de Cantorbéry. Il est probable que ses confrères lui reprochèrent sa désertion, car il leur faisait beaucoup d'honneur. C'était un régent de grand renom et très laborieux. On peut lire dans le Catalogue de Baie et dans la bibliothèque des écrivains de son ordre la longue liste des ouvrages qu'il a laissés. Nous y voyons mentionnés, outre divers opuscules de pure théologie, trente-neuf traités philosophiques (3). Cependant aucun ouvrage de notre docteur n'est sorti de ces presses de Venise qui nous ont. transmis tant d'autres libelles scolastiques. Il faut donc croire que, dès le XVe siècle, l'école avait oublié son nom. Les bibliothèques d'Angleterre, d'Ecosse et dlr-
(1) Hist. littér. de la Fr. t. XIX, p. 422.
(2) Balaeus, Scriptorum illustrium Majoris Britanniœ Catalogus, cent, quarta, c. xlvi. — Scriptores ordinis Prœdicat. t. I, p. 374.
(3) En voici les titres : In Isagogen Porphyrii, lib. I ; In Prœdicamenta, Aristot., lib. III-, Perihermenias, lib. II ; In Sex principia Gilberti, lib. I ; Super Priscianum minorem, lib I ; De modo significandi, lib. I ; Lecturae Sententiarum, lib. IV ; De ortu scientiarum, lib. I ; De divisione scientiarum, lib. I; Quœstionum dialecticarum, lib. J ; In Prior a et Posteriora, lib. IV ; In Divisiones Boethii, lib. I ; In Topica Aristotelis, lib. IV ; In Elenchos, lib. Il ; De conscientia et synderesi, lib. I; De conscient, quœst,
lande conservent la plupart des traités attribués à Robert Kihvardeby. Notre Bibliothèque nationale ne paraît pas en posséder plus de quatre. L'un a pour titre : De ortu scientiarum. Nous avons autrefois supposé que le traité mentionné sous ce titre par Baie et par Oudin était peut-être le traité d'Avicenne qui a le même titre (1). Cette supposition n'ést pas fondée ; Robert Kilwardeby a commenté le traité d'Avicenne, et son commentaire nous est parvenu sous le titre de l'ouvrage original. La bibliothèque de la Sorbonne possédait deux manuscrits du De ortu scientiarum; le premier, inscrit au nom de maître « Kilward, » fait partie d'un recueil qui porte aujourd'hui le n° 15,449, dans le fonds latin de la Bibliothèque nationale ; il est très-incomplet. Le second, qui se trouve dans le n° 16,390, est beaucoup plus étendu. Celui-ci se termine par ces mots : Explicit tract atus magistri de Valleverbi De ortu scientiarum, cum titulis ejusdem. Ils commencent l'un et l'autre par: Scientiarum alia est divina, alia humana (2). Ce ne sont pas, il est vrai, les premiers mots du manuscrit désigné par Baie ; mais
lib. I; De Anima, lib. III; De causis anima*, lib. I ;De differentiis spiritus et animœ, lib. I; De instantibus , lib. 1 ; De divisione entis. lib. I: De relativis lib. I ; De nat. relationis, lib. I; De relat. prœdicamento, lib. 1; De rébus prœdicabilibus,lib. I ; Sophistria grammaticalis, lib. I ; Sophistria logica- Uè, lib. I: De doctrina Aquinatis, lib. 1 : De unitale formarun, lib. I; De tempore, lib. I ; In Pfiyai a Aristotclis, lib. VHP; De Cœlo et mundo, lib. IV; De Generatione et corruptione, lib. II ; In Meteora, lib. IV; Super Metaphys., lib. XII; Super Parva Natnraha, lib. I; Distinctiones doctorum, lib I ; Philosophiez notulœ, lib. I ; Quodlibeta, lib. I. On trouve au catalogue de la bibliothèque de Cambridge ; Kihrarby in magno ; libri vigintiquaiuor pertinentes ad logicam et philosophiam.
(1) Dictionn. des Sciences philos., au mot Kilwar derby.
f2) Le Catalogue de Bandini (Bibtioth. Laurent, t. IV, col. 689) attribue faussement cet ouvrage à saint Bonavenlure. Il est encore sous le nom de Robe t Kilwardeby dans le n" 4°2i de la bibliothèque de Bruges, dans le n° 3 du collège Balliol et dans le n° 201 du collège Merton, à Oxford. Nous devons faire remarquer incidemment qu'Échard se trompe lorsqu'il donne à Robert
sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, les assertions de Baie ne doivent être acceptées qu'après examen, et nos deux manuscrits, qui l'un et l'autre appartiennent au XIIIe siècle, sont une autorité plus que suffisante contre le témoignage d'un bibliographe qui n'est pas ordinairement exact. Ce traité De l'origine des sciences méritait peut-être les honneurs de l'impression. Il est vrai qu'on n'y trouve pas de nombreux renseignements sur les opinions particulières du commentateur ; mais cela tient sans doute à ce qu'il n'avait pas ici l'occasion de les produire toutes. L'occasion offerte, il ne la néglige pas. Ainsi, ne jugeant pas inopportun d'expliquer comment, à son avis, se forment les idées d'où les sciences procèdent, il s'empresse de faire de très fermes et très nettes déclarations sur ce point de doctrine. Le langage d'Aristote est, dit-il, moins clair que le sien. Cela est vrai; cependant, en abrégeant Aristote il ne le falsifie pas sous prétexte de l'éclaircir (1). Il est dominicain, il est
deux traités sur la même matière, ayant pour tifre, l'un De divisione scientiaruni , l'autre Do orlu scientiarum. Nos deux manuscrits de la Surbonne, que désigne Echard, oITrent, en effet, oes deux titres ; mais ils contiennent le même ouvrage sous deux titres différents.
(i) Voici cet abrégé : « Ortus partis spéculative philosophie, que et de rébus divinis est, hujusmodi estsecunduin Aristotelem in primo Mctaphysicœ: Omnes homines natura scirc desiderant ; igitur desiderant naturaliler scientiam. Scd scienlia est cognitio intellectiva ; cognitio enitn principiorum demonstrationis dicilur inlellectus, (il cunclusionis scienlia, quarum utraque est intellectiva ; et ideo dicit Aiïstoteles. in primo Posteriori/,, > , quod sciiv opinamur unumquodque cum causam ejus cognoscimus et quaenam illius est causa ; quia nrincipia démonstrations causam conclusions doeenl et quenam illius est causa . Omnes ergo homines naluraliter desideranl cognitionem inlellectivam : scd, ut dicit Aristoteles in primo Posteriorum, omnis doctrina et disciplina intellectiva ex precxislenli fit cognilione, scilicet sensiliva, et infra, in eodem, ideo dicil quod si aliquis sensus defecerit necesse est aliquam scientiam delicere, scilicet illam que est nala lien ex sensihili illius sensus deficienlis ; quare palet quod desiderium humanum respectu scientiae non impletur msi per sensum. Haurit igitur anima rationaiis a rébus
thomiste et il l'est résolument. Nous avons aussi son commentaire sur les Premiers analytiques. Échard en désigne un exemplaire autrefois conservé dans la bibliothèque du collège de Navarre, et il en donne ainsi les premiers mots : Cum omnis scientia sit veri inquisitiva, etc., etc. Mais cet exemplaire paraît avoir été perdu ; il ne se trouve pas, du moins, parmi les manuscrits de cette bibliothèque dont nous avons
extra scicntiarn per sensum, qui fil manque ici un ou plusieurs mots) per quoddam haustorium quo deferuntur species sensibiles ab extra usque ad animant ralionalcm, in qua fit universale, quod est principium scientiœ. Sed quoquo modo de specie sensibili devenitur ad universale, sine quo non est scientia, docet hoc Aristoteles in primo Metaphysicœ sic : omni animali mesl sensus. sed quibusdam cum sensu et memoria inest sensibiJium apprehensorum retenliva, quibusdam autem sensus solus. Quibus sensus inest sine, memoria nullam pradentiam habere possunt, quia prudentia est virtus collativa pra sentium et prseteritorum rospectu futurorum ; quod non potest esse sine memoiïa, quia non cognoscuntur pra?terita nisi memorando. Quibus autem inest sensus cum memoria aut babent auditum aut non habent: si non babent, naturalem prudentiam habere possunt, sed indisciplinabilia sunt, ut apes. Si babent auditum et memoriam, disciplinabilia sunt. Quœ autem disciplinabilia sunt, quadam nullam virtutem babent ultra imaginationem et memoriam, et talia non sunt experimenli capacia, sicut bruta. Quaedam babent rationalem vim ultra imaginationem et memoriam, et taiia sunt experimenli capacia, sicut bomines ; hominibus autem scientia et ars per experimentum necidit. Prius igitur sentitur aliquid in homine et memoria1 commemlatur, et ex talis sensus et mémorise multiplicatione fit experimentum. Et est experimentum acceptio alicujus unius a multis praesentalis et memoriter retentis ; quodquidem unum in illis omnibus est et in quo omnia illa similia sunt; et hoc est umimunis de multis acceptio, opère rationis facta, quai singularia sensata et memoriter retenta ad invicem confert, considerans quid in eis idem, quid non idem. Verbi gratia, aliquis sensibiliter conspicit quod talis potio sanavit talem febrem in Platone et hoc memoriter et sic in multis ; deinde ratio confert ad invicem bas singulares oporationes memoriter retentas, dicens apud se : « Talis polio sanal talem febrem ; » et sic factum est experimentum. Nec tamen inox est universale ; sed dum accipit unum ex multis, non tamen confert omnia singularia ejusdem speciéi ad invicem, experimentum est tantum ; quando autem confert omnia singularia ejusdem speciei sic: « Talis potio universalité! sanat talem febrem », in taliter disposito universale est et principia ai tis et scienliaj. Sic igitur per sensum hauritur scientia, scilicel ut per sensum liât memoria et ex memoria mulliplirala liai, experimentum, ex expérimente suflicienti universale. Nec oportet esse multiplicem sensum
pu suivre la trace. Le manuscrit que nous avons sous les yeux appartenait à la Sorbonne, et se trouve aujourd'hui sous le n° 16,620 du fonds latin de la Bibliothèque nationale (1). La méthode de Robert Kilwardeby n'est pas, dans ce commentaire, celle d'Albertle-Grand. Jamais il ne s'éloigne du texte pour traiter à sa manière la question énoncée par le Maître. Il se contente d'exposer, de développer, d'éclaircir. C'est plutôt la méthode de saint Thomas. Ayant dû négliger les mystères de Baroco et de Baralvpton, pour nous attacher à faire connaître les opinions de nos docteurs sur des questions plus graves et qui les ont plus divisés, nous n'avons rien à citer de ce commentaire sur les Premiers analytiques. Robert y donne des explications souvent ingénieuses sur les formes variées du syllogisme, mais il ne s'y montre ni physicien ni métaphysicien. La Bibliothèque nationale nous offre encore, sous le n° 16,619, des gloses continues du même docteur sur les Arguments sophistiques. C'est l'œuvre
ad hoc quod fiât memoria, sicut oportet praeesse multiplicem memoriam ut fiât experimentum et universale, quia memoria nec est nisi sensati retentio, sed experimentum est acceptio unius communis de mullis sensatis et memoriter retentis, in quo uno ipsa conveniunt. Hoc invenietis in principio Metaphysicœ et in ultimo capilulo Posteriorum, sed obscurius quam hic dict? sunt. Colligitur igitur ex his ortus philosophiae spéculative in génère. Oritur enim ex rébus scibilibus tanquam de subjecto de quo est. Oritur autem in homine per appetitum sciendi qui naturaliser inest humanœ speciei, et sic habet ortum ex parte subjecti in quo, fit autem de illo in isto per modum praedictum quo ascenditur per sensum et memorias ad universalis acceplioriem per experimentum.
(lj Si le scrupuleux Échard n'a pas connu cet exemplaire ,^est qu'il avait été désigné par le bibliothécaire de la Sorbonne comme étant d'un certain Robert de Tours. Ce Robert de Tours est un personnage de pure fantaisie. La môme glose est dans les n" "280 et 289 du collège Merlon, à Oxford, sous le nom du véritable auteur, Robert Kilwardeby. Elle se trouve encore à la bibliothèque Laurenticnne (Bandini, Gâtai., t. III, col. i0\ sous ce titre: Robertus Anglicus de Kiliurln in librot Priorum.
d'un logicien scrupuleux et minutieux. Il y a certainement des redites dans cette glose dont l'écriture est très-fine, où tous les mots sont abrégés, et qui pourtant n'occupe pas moins de deux cent quatre-vingttrois colonnes. Cependant nous y avons vainement cherché quelque digression (1). Ce ne sont pas les digressions qui manquent dans un commentaire du même sur Priscien, que conserve le n° 16,221 de la Bibliothèque nationale (2) ; mais elles ne sont pas philosophiques, elles sont grammaticales. Pour conclure, nous connaissons encore imparfaitement Robert Kilwardeby ; nous savons néanmoins qu'il se fit un grand nom en soutenant dans sa chaire, dans ses livres, la doctrine de son école, nous voulons dire la doctrine de son maître, saint Thomas.
Au même temps appartient Gilles de Lessines. Né dans la petite ville du Hainaut dont il porte le nom, celui-ci fut un personnage moins considérable. On ne le vit pas déposer son capuce pour aller remplir de hauts emplois dans l'Église séculière ; il n'est pas même compté parmi les dignitaires de son ordre. Ce fut, toutefois, un des plus fervents disciples de saint Thomas, très versé dans les matières scolastiques et très habile à résoudre les questions obscures.de la controverse.
(1) Comme on Ta dit, Échard mentionne un commentaire sur les Arguments au nombre des écrits laissés par Robert Kilwardeby, mais Pincipit qu'il donne de ce commentaire, d'après un manuscrit de Navarre que la Bibliothèque nationale ne possède pas, est autre que celui de notre n° 16,619, provenant de la Sorbonne. Le manuscrit de de la Sorbonne commence par : Sicut dicit Boethius in libro suo de Divisionibus,nihil prohibet idem multipliciter componi, et le nom de Fauteur se lit à la fin : Expliciunt scripta super Elenohos a magisiro Robberto édita. Nous ne doutons plus que ce maître Robert soit Robert Kilwardeby. Le manuscrit vu par Échard offre sans doute un texte modifié, soit par Fauteur soit par le copiste.
$) Ch. Thurot, Not. et extr. des man. t. XXII, deux, part., p. 97. -
Il avait laissé plusieurs traités philosophiques ; nous n'en possédons plus qu'un, sous ce titre: De unitate formœ. [C'est un opuscule manuscrit, qui se trouve à la Bibliothèque Nationale, sous le n° 15,962. Il commence par ces mots : « Voyant que, sur la question de l'unité « de la forme dans un même être, les docteurs les plus « authentiques, les plus fameux, soit en théologie, soit «en philosophie, pensent diversement, soutiennent « des opinions différentes, et que, pour faire valoir «leurs thèses particulières, ils condamnent, réprou- « vent celles d'autrui, les accusent d'outrager la raison « et la foi, les déclarent insoutenables, et, de plus, «hérétiques, blasphématoires, nous avons entrepris « cet ouvrage, et nous allons traiter de l'unité de la « forme en ayant pour guide principal en cette affaire « notre propre jugement. J'énoncerai d'abord la thèse « de la pluralité des formes et j'exposerai les raisons « de cette thèse ; ensuite je dirai ce que c'est que la for- « me en soi, et quelle en est la manière d'être par com- «paraison avec la matière, avec l'essence actuelle de «la forme et avec le sujet qui la reçoit. Enfin je dé- « montrerai l'unité de la forme ; je prouverai la vérité « de ce principe, et répondrai aux arguments de ceux « qui le combattent: » (1) C'est ainsi que débute Gilles
(i) « Quoniam in quaestione de unitate forma? in uno ente, circa quam doclores tam in theologia quam in philosophia authentici et famosi diversimode sentiunt, et diversa tenent ac tradunt, non nulli eorum sic suam positionem conantur ftstruere ut reliquam dampnent et reprobent, ac eam asserant nec ratione nec veritate subnixam, et non solum inopinabilem esse, sed etiam haereticani, et contra fidem catholicam, ideo sequens opus attentavimus et praesumpsimus scribere de unitate forma1, de quo principaliter desciïbimus secundum intellectum nostrum. Primo de positione pluralita lis formarum intendo ponere ipsam et positiones * posilionis enucleare. Se*
* Echard lit rationes. Rationes est plus clair, mais sur le manuscrit il y a, sans équivoque, positiones.
de Lessines. Nous allons voir si la suite remplit les promesses de l'exorde.
Voici d'abord l'opinion de ceux qui tiennent pour la pluralité des formes. Quoique la langue française, à bon droit appelée Fidiome austère du bon sens, ne se prête pas à toutes les délicatesses de la subtilité réaliste,nous allons nous efforcer de traduire fidèlement cette intéressante exposition. « Ils prétendent, » selon leur adversaire, « que si l'homme n'a qu'une forme, cette « unique forme n'est pas simplement, mais est compo- « sée de plusieurs formes naturellement associées et « que, l'une d'elles manquant, l'homme est imparfait. « La forme dernière, en laquelle s'unissent toutes les « autres, est l'intellect. Ainsi que de plusieurs définis, « entre lesquels il existe des rapports naturels, on ne « fait qu'un dont le nom les comprend tous, de même, « disent-ils, dans l'ordre des choses composées par la « nature, il se fait un agrégat des formes qui les « constituent. Un corps, par exemple, se compose de « plusieurs membres ayant chacun leur propre forme, « leurpropre matière, conséquemment distincts les uns « des autres, et ces membres, naturellement unis par « le lien d'une naturelle dépendance, ne font bien « qu'un seul corps ; cependant ce n'est pas un corps « simple. De même, en ce qui regarde l'âme, cette « âme a plusieurs parties essentiellement différentes, « dont l'union et l'ordonnance naturelles constituent « une seule âme, et pourtant cette âme n'est pas « simple, quoiquelle soit la forme unique du corps
cundo, de ipsa forma in se et ratione ipsius in comparatione ad materiam et ad productionem ipsius in esse et ad subjectum de quo dicitur. Tertio de ratione unitatis forniie et ejus declaratione et probatione et responsione ipsius ad probationes adversaiiorum »
« vivant... » (1) Voici donc, en peu de mots, la thèse que Gilles de Lessines se propose de combattre. Certains maîtres (ce sont quelques franciscains) ne se contentent pas de réaliser cette abstraction que les dominicains appellent la forme substantielle. Telle est leur passion pour les chimères qu'ils supposent autant de formes actuelles, entendons-le bien, autant de formes actuellement distinctes les unes des autres que l'analyse impose de noms divers aux facultés diverses du sujet vivant et pensant.
A vrai dire, cette thèse n'est pas nouvelle. Platon n'a pas seulement admis plusieurs âmes formellement distinctes; mais, allant beaucoup plus loin, il les a distinguées, même sous le rapport de l'essence, logeant celle-ci dans le cerveau, celle-là dans le cœur, cette autre enfin, l'âme appétitive, en de moins nobles organes ; de telle sorte que ces âmes réellement diverses
(1 « Dicunt enim quod homo unam habet formant), quae non est una simpliciter, sed ex inultis composita ordinem adinvicem habentibus naturalem, et sine quarum nul lia perfectus homo esse potest ; quarum ultima, cl complexiva totius aggregaU, est intellectus. Sicut enim ex multis diffinitis ad invieem naturaliter ordinatis una difliniti est forma, sic est in rébus compositis pcr naturam de formis constituentibus eas ; et sicut ex parte corporis multa sunt membra proprias formas sed et propriam materiam habcntia, quorum nullum est alterum, tamen consiituunt unum corpus per ordinem et colligalionem naturalem quam habent ad invieem, sed non constituunt unum corpus simplieiter. sic, ex parte animae, multae sunt partes essentialiter différentes, quae i.mien per ordinem et colligalionem naturalem unam animam efficiunt, non tamen ila quod anima sit simplex, licet una forma viventis ; et ex formis corporalibus jam memoralis et bac spirituali, quae constat ex multis, humanilas qua résultat. Aliam unitatera formarum dicunl non esse secundum philosophiam, et sic dicunt in aliis et de aliis compositis proportionaliter. Dicunt ctiam quod positio de unitate formarum secundum islum modum est veritate subnixa, cl de ipsa non est opinio, sed vera scientia fidei et moribus consona. Setundum vero alium modum quidem dicilur ultima forma cornpositi omnium aliarum acliones supplere et in ejas adventu omnes alias corrumpi. Dicunt quod nulla veritate fui la est, nec de hac opinio esse potesl, sin<; praijudicio lidei ac morum. »
n'auraient entre elles rien de commun. Nos réalistes sont donc restés en-deçà de Platon, acceptant l'unité, mais non la simplicité de l'âme, et la définissant un tout composé de parties. Cependant Guillaume d'Auvergne, Albert-le-Grand et d'autres encore les ont sur ce point combattus. Écoutons maintenant Gilles de Lessines. Après avoir exposé les motifs que l'on allègue pour prouver la pluralité des formes, il discute ces motifs aux points de vue divers de la croyance religieuse et de la philosophie. Gela dit, il s'efforce de justifier la thèse contraire. Quelle est, en effet, la définition de la forme proprement dite? C'est l'élément essentiel, c'est l'acte, la vie de toute substance. Veut-on que cette forme, née pour s'unir à la matière au sein du composé, tire elle-même son origine de quelque forme primordiale? Gilles de Lessines rejette ce système, déjà rejeté par saint Thomas. Il se demande ensuite quelles formes imaginent encore ceux pour qui la thèse de la forme substantielle n'est pas une explication suffisante de tous les phénomènes de la vie, et cela le conduit à rechercher quelle a été sur ce problème l'opinion des anciens philosophes, Démocrite, Leucippe, Anaxagore, Empédocle et Platon (1). Que disent ces philosophes?
(i) 11 trouve la doctrine de Platon dans le Livre de son disciple Proclus, c'est-à-dire vraisemblablement dans le Livre des causes, et il s'exprime en ces termes : « Alii quidem a principio extrinseco, quod datorem formarum vocant, omnes ab initio productas dixerunt ; et haec fuit positio Platonis, quem videtur Avicenna approbare ; sed in hoc differt a Platone, quod Plato, sicut accipitur ex libro Procli, qui unus ex discipulis hujus dicitur fuisse, non tantum unam formam ponit a qua omnes sint, sed plures, secundum plura gênera rerum ; et illas formas vocat idos, sicut unam formam primam hominis, aliam asini, et illas formas primas a quibus istae materiales procedunt ponit esse creatas ab uno ente primo et imparlicibili quem Deum summum vocat ; Avicenna vero unam tantum formam ponit primam, quam vocat intelligcntiam, a qua omnes istae formae materiales dantur : sed in hoc conveniunt istae positiones, quod ambae dicunt formas ab extra esse et non productas de potentia materiae. »
Quand ils imaginent de si nombreuses variétés dans le genre de la forme, ils offrent assurément un prétexte aux erreurs franciscaines. Mais ils ont été contredits par le Maitre. Aristote a prouvé, par d'irrésistibles ar guments, que toute forme distincte de celle qui donne l'être a pour sujet la matière et procède de sa puissance. C'est ce que répète Gilles de Lessines (1). Enfin, il déclare son opinion sur la forme substantielle, la forme première, principale, proprement dite, et voici comment il s'exprime à ce sujet : « Il faut d'abord sa- « voir qu'il y a dans chacun des individus une seule « forme substantielle... Nous reconnaissons, nous « professons que de cette forme, qui confère au sujet « l'être spécifique, procède tout l'être du sujet et de « ses parties essentielles ; ainsi Pâme, advenant au « corps physique organique, lui confère l'être spécifi- « que et fait que non-seulement il devient animal, mais « qu'il est tel animal, homme ou cheval. Nous disons en « conséquence que tel corps, sujet de l'âme, tient de sa « forme, qui est son âme, ce par quoi il est le corps de « cet animal; qu'il tient d'elle, de la même âme, pareil- « lement ce par quoi il est le corps physique organique « de tel ou tel animal. Voilà ce que cette âme opère « dans le sujet en lui conférant l'être spécifique. C'est « en raison de quoi l'on dit que cet animal est homme, « âne, cheval, ou qu'il appartient à telle autre espèce
(1) « Dicimus cum Aristotele, summo philosophorum, omneg formas materiales produci de potentia mateiiae ; quae naturaliter et per viam naturae producuntur. Est autem opus nature universaliter per modum, quia natura est principium molus per se, motus autem est actus mobilis, primum autem per se mobile est corpus, quia motus per se est actus corporis. Niliil autemquod per se ab aliquo producitursimplicius et nobiliusest sua causa, quia omne quorl per motumab aliquo corpore producilur necessario mobile et divisibile ; nain si immobile et simple* esset, jam et nobilius sua causa esset. »
« déterminée. Or l'essence spécifique étant tout l'être « dïm individu et cette essence venant de l'âme, l'âme « est conséquemment ce que par quoi l'individu est a tout ce qu'il est ; d'où il suit qu'elle attribue l'être au « corps, à toutes les parties du corps, en un mot à « tout ce qui est dans le sujet individuel. De cela con- « cluons encore que les différentes manières d'être des « des parties du sujet, que l'on indique par des noms « divers en appelant la chair chair et non pas os, le « pied pied et non pas main, etc, etc, sont l'être mê- « me que ces parties reçoivent de l'âme, et qu'elles dif- « fèrent non pas essentiellement mais accidentelle- « ment, en tant qu'elles sont considérées sous le rap- « port de leurs formes ou de leurs fonctions... (1)»
(1) « Primo sciendum in unoquoque ente uno singulari unam tantum formam substantialem esse... Goncedimus et ponimus ita quod totum esse subjeeti et omnium partium ejus essentialium sit ab ipsa forma, quse dat esse ipsi subjecto specificum : verbi gratia, anima advenit corpori physico organico, dans ipsi esse specificum, non tantum quod sit animal, sed quod sit hoc animal ; verbi gratia, homo vel equus. Dicimus et concludimus quod corpus taie quod est subjectum animae raiionem qua est corpus hujus animalis habet a forma quse est anima, et rationem qua est physicum corpus hujus animalis similiter habet ab anima, et rationem qua dicitur esse corpus physicum organicum hujus animalis habet ab eadem anima, quse dat esse subjecto cui advenit specificum ; propter quod dicitur : hoc animal est homo, vel equus, vel asinus, vel in aliqua alia specie determinata ; et quia totum esse individui est ipsum esse speciei, ideo, quia ab anima inest hujus esse speciei, per consequens ipsa erit esse totum quod est in individuo ; unde dat esse et corpori et partibus ejus et omnibus qufe dicuntur esse in ipso individuo. Est etiam secundum hanc positionem consequens aliud, quod illud esse a quo denominantur partes ipsius subjeeti in quantum differunt in esse, verbi gratia quod caro dicitur caro et non os et pes dicitur pes et non manus, et sic de singulis, non est aliud ab esse quod habent ab anima, nisi per accidens tantum, in quantum islae partes considerantur distinctae per figuram animalis et per officia diversa. Figurée vero et quœdam alia accidentia sequuntur per intellectum ipsam quantitatem vel qualitatem corporis et accidunt ei ; sed huic corpori secundum quod subjectum est animas nullum accidens inesse potest, nisi post esse quod habet ab anima, quia subjeela materia cum forma causa est accidentium ; similiter diversitas officiorum secundum quam denominantur aliud
Telles sont les explications données par Gilles de Lessines. Elles sont assurément très importantes. Quand Malebranche qualifiait avec tant de dédain la thèse vieillie de la forme substantielle, c'est qu'il avait présentes à l'esprit les distinctions franciscaines. Mais ces distinctions sont ici rejetées. La forme substantielle de Gilles de Lessines, c'est le principe de la vie, et ce principe est l'âme elle-même. A quoi tend donc sa démonstration ? Non-seulement à prouver l'identité de cette âme et de la forme qui donne l'essence, mais encore à dégager la nature simple de l'âme de ses manifestations diverses, afin de ramener à l'unité les cinq âmes d'Aristote, définies par les réalistes des parties distinctes d'un tout composé.
Cette démonstration est faite par notre docteur avec une fermeté qui suffirait pour la recommander. Saint Thomas est bien dans le même sentiment, mais il ne s'exprime pas en des termes aussi résolus. Descartes, qui niait l'âme des bêtes, est loin d'avoir eu cette décision. Mais, si les conclusions de Gilles de Lessines sont acceptées, que de chimères dans la doctrine opposée ! Le premier prétexte offert aux abstractions réalistes, est la difficulté qu'on rencontre lorsqu'on veut expliquer l'action d'une substance immatérielle sur le corps, sur la matière. De là de nombreuses fictions, qui peuvent toutes se confondre dans la thèse du médiateur plastique. Gilles de Lessines commence par déclarer que l'union d'une forme et d'une matière est un acte mystérieux, comme tous les actes qui procèdent directement de la cause première, et il prouve que l'hypothèse d'une forme média-
pes, aliud manus, aliud oculus, sequitur ipsum esse quod habent ab anima; unde Philosophus dicit quod oculus erutus aequivoce dicitur oculus. »
trice recule la difficulté sans la résoudre ; ensuite, la substance étant donnée, il établit que les manières d'être diverses de cette substance sont les manifestations multiples d'une seule énergie, d'une seule force, de l'âme proprement dite. C'est déjà pousser loin la critique des abstractions réalisées.
Il faut nommer ensuite Udalrich, ou plutôt Ulrich de Strasbourg (1), qui fut, dit-on, un des élèves d'Albertle-Grand, non pas sans doute à Paris, mais à Cologne. Ses écrits maintenant oubliés étaient encore lus et goûtés au temps de Jean de Tritenheim (2). Il avait, au rapport de ce bibliographe, commenté le Traité de F â me et fait, en outre, une somme de théologie. De ces deux ouvrages, que M. Daunou croyait perdus (3), nous avons, au moins, conservé la somme de théologie, qui se trouve à la Bibliothèque nationale, dans les nos 15,900 et 15,901 du fonds latin, sous ce titre : De summo bono (4). C'est un immense traité divisé en six livres. Le premier a pour objet les voies qui conduisent à la connaissance de Dieu ; le second, l'unité de la nature divine ; le troisième, la trinité ; le quatrième, Dieu le Père, considéré comme premier principe; le cinquième, Dieu le Fils ; le sixième, le Saint-Esprit, les vertus et les péchés. Mais on se tromperait beaucoup si l'on jugeait sur ces rubriques que Fouvrage ne contient qu'une série fastidieuse de paraphrases théologiques. Louis de Valladolid l'intitule : Summa de theologia ac philosophiez L'auteur s'y montre, en effet, savant théologien et savant philosophe. Si les ques-
(1) On 1 appelle aussi Ulrich Engelbert.
(2) Catal. scriptor, eccles,, p. 91 de l'édit. de 1531,
(3) Hist. littér. de la Fr. t. XIX, p. 438.
(4) Histoire UtU de laFr., t. XXVI, p. 575.
tions qu'il agite appartiennent au domaine de la foi, c'est la philosophie de l'école qui lui fournit tous les arguments dont il fait usage pour les résoudre. Il cite les Pères, mais il les cite moins souvent qu'Aristote, Avicenne, Averroès.
On a signalé cette phrase d'Ulrich sur Albert-le- Grand: Vir in omni scientia adeo divinus utnostri temporis stupor et miraculum congrue vocari possit (1). Son admiration pour Albert fut, on peut le dire, exclusive ; elle l'empêcha de mettre assez à profit les leçons de saint Thomas. Non-seulement, en effet, les opinions d'Albert sont presque toujours les siennes, mais il observe aussi sa méthode. Écrivain disert, abondant, il dédaigne d'argumenter et préfère discourir. Le discours a des avantages, mais il a aussi des inconvénients ; il ne conclut pas toujours avec la précision que doit rechercher la philosophie didactique. Le défaut d'Ulrich est l'obscurité. Quand on l'interroge sur les questions qui paraissent avoir causé le plus d'embarras à son maître, il répond en des termes encore plus équivoques, comme s'il eut désiré satisfaire à la fois l'un et l'autre parti.
Il nous suffira de résumer un de ses plus longs discours, dont l'objet est la nature de la substance. La substance est, dit-il, le fondement de tout ce qui subsiste ; son nom désigne bien son office, sub stat. On. la définit première et seconde : la première est Socrate, la seconde est l'espèce de Socrate, sa quiddité. Mais cette distinction est-elle nécessaire? Oui, sans doute. Il est, en effet, particulier à la substance première de n'être pas en un sujet, tandis que la substance seconde a pour sujet la substance première. Cette substance
(i) A.Jourdain, Recherches, p. 303.
seconde n'est-elle donc pas, en conséquence, une simple qualité ? Non assurément. Sans telle ou telle qualité le sujet subsiste encore ; mais séparez-en la substance seconde, il est détruit. Donc la substance seconde est le principe même de la substance première, et en fait, suivant l'ordre de la nature, cette substance que nous appelons première ne l'est point (1). Ces définitions semblent contradictoires ; on va néanmoins reconnaître qu'elles ne le sont pas. En effet, s'il est constant que le principe de Socrate est sa forme spécifique, et que, dépourvu de cette forme, Socrate périrait, il ne l'est pas moins que cette forme ne peut subsister hors de Socrate. Ainsi, toutes les subtilités de la digression que nous venons d'abréger tendent
(1) « Forma primo et principaliter est substantia, non quidem secundum quod nomen substantiae sumitur raiione ejus a quo imponitur, scilicet a substando, quia sic dicit Aiïstoteles in Praedicamentis quod prima substantia qua- maxime substat primo et principaliter substantia vocatur, sed potius secundum rationem cjus cui nomen imponitur. Haec enim est natura generis quae est ens per se existens ; maxime autem taie est forma eo quod ipsa per se exislit et hoc non habet ab alio, sed omnia alia per se existentia habenl hoc ab ipsa, ideoque primo de ipsa determinabimus. Oporlet autem ipsam determinari dupliciter ; uno modo secundum quod ipsa est solum esse primae substantiae et quidditas ipsius quae per diffinitionem significatur, et sic primo agemus de ipsa ; alio modo prout ipsa est altéra pars composili et est natura divisa contra naturam materiae..., Substantia ergo haec quae est forma et quidditas primae substantiae inter omnia entia est primum et principale ens... Cum supra probavimus substantiam esse primum ens et principale, quod est causa omnium aliorum, illud erit similiter principale ens quod principaliter est et dicitur substantia, et hoc est quidditas secundae substantiae, ut patet per hoc quod ipsa sola respondet ad interrogationem factam per quid ; hoc enim non esset nisi ipsa principaliter esset quid, sive substantia, ita quod ipsa etiam est principium primae substantiae. Cum enim quaeritur quid est hoc, non respondetur prima substantia, scilicet Socrates vel Plato, nec respondetur accidens aliquod, scilicet album vel tritubitum, sed respondetur secunda substantia, et dicitur quod est homo vel asinus, vel aliquis hujusmodi. Ergo ipsa est primum ens et principium omnium aliorum entium, ita quod ipsa est principium primae substantiae quae est subjectum omnium aceidentium... » De summo bono, n* 15,900 de la Biblioth nat., fol. 207, verso.
uniquement à démontrer que si la substance première, composée de matière et de forme, est, comme l'a dit Aristote, le sujet unique auquel tout adhère ou advient, l'élément principal, le plus noble élément de cette substance ce n'est pas la matière, c'est la forme identique à la quiddité.
Voici maintenant d'autres explications qui ne sont pas plus claires. La forme est, dit-il, antérieure à la substance première. Elle est partout, elle est toujours. C'est par accident qu'elle est conjointe à la matière. En elle-même elle est immatérielle, éternelle (1). Qu'est-ce que cela veut dire? Notre docteur revient-il à la thèse d'Averroès pour la défendre contre Albert, contre saint Thomas ? Nullement ; nous lisons en effet
(1) « Prior etiam est (quidditas) tempore,quod ipsa quidditas in sua natura considerata est separata ab omni accidente, etiam a loco et tempore, quia est ubique, et solurn per hoc accidunt ei accidentia quia accidit ei esse in substantia prima cujus ipsa est esse; accidentia autem sine ipsa esse non possunt, cum ipsa sit eorum principium in substantia prima. Cum ergo ipsa sit etiam ipso tempore prior, patet quod multo fortius ipsa omnibus aliis accidentibus est prior tempore.... » N8 15,900, fol. 208.
(2) Quidditas substantia? dupliciter consideratur. scilicet prout est in substantia cujus est quidditas, et prout est principium illius subslantiaquo ipsa substantia prima est hoc quod est, et quo cognoscitur ante ipsam existens in ordine natura?, sicut principium est ante principiatum, et neutro modo est per se existens separata extra res sensibiles, sicut dixit Plato, sed est intra eas. Primo enim modo considerata est ipsa idem essentialiter cum omnibus qua? quid sunt sub ista natura et ab ipsa, et non est aliud ab ipsis. Aliter enim destruerentur ea quorum sunt quidditates, quia nec sunt quidditates fundata? in esse rato in natura sine his quorum sunt quidditates, nec habent suum actum essentialem, qui est esse quid hujus vel illius natura?-, sicut actus essentialis essentia? est esse, et actus essentialis lucîs est lucere. Si autem quidditates primarum substantiarum sunt séparât* ab eis et non sunt in eis et essentialiter idem cum ipsis, tune ha?c duo sunt sine se invi<*ern ; ergo ambo erunt destrucla. Nec tamen credendum est quod simile sit de quidditate forma?' accidentai i s ad substantiam quamvis enim ha?c (in) subjecto unum sint, tamen non sunt unum essentiali unitate, quia aliter diversa accidentia existentia in eodem subjecto, sicut album et musicum, essent ejusdem quidditatis ad invicem, quia qua? uni et idem sunt eadem inter se sunt eadem... » N* 15,900, fol. 209.
à la page suivante que la doctrine de Platon sur les formes exemplaires est une fausse doctrine, que les quiddités des choses existent dans les choses, essentiellement unies à ces choses elles-mêmes, et qu'on ne les trouvera pas hors d'elles, intra non extra (2). Encore une fois ce docteur paraît s'être proposé de déconcerter notre logique. Eh bien ! encore une fois, ses explications vont concilier tout. Non, rien n'existe universellement hors des choses ; c'est le principe dominicain, et jamais un fidèle disciple d'Albert ne le désavouera. Mais, avant les choses, leur cause étaitla première cause, la première forme de laquelle toutes les formes émanent. Si donc il n'y a pas de formes physiques qui puissent être considérées comme antérieures aux formes individualisées au sein des choses, n'est-il pas néanmoins certain, suivant la religion et suivant la philosophie, que la raison d'être de Socrate a précédé la génération de Socrate, cette raison d'être, cette forme métaphysique de Socrate subsistant de toute éternité dans l'intellect divin? N'est-il pas également reconnu que la forme de Socrate est en Socrate lui-même une essence d'une parfaite simplicité, qui ne dépend en rien de la matière, l'ayant informée sans s'être elle-même incorporée (1) ? Doute-t-on enfin qu'après la dissolution de Socrate, son âme survive à son corps? Comme on le voit, les thèses d'Ulrich sont celles de son maître, mais il a le tort, assez commun aux disciples, de tout exagérer. Il rend ainsi paradoxales même les opinions communes.
(1) « lpsa (forma, quidditas) secundum suam essenliam est ordine naturaj ante maicriam, et est simplex et immaterialis essentia cui accidit esse in materia, et ita est separabilis ab ipsa, nce dependet ab ea, sed potius a primo agente intellectu cujus ipsa est radius et lumen, et per esse quod est actus ejus materia est aetu et prima subsrtantia est hoc quod est..» N° 15,900, fol. 209.
Tout autres sont les procédés démonstratifs de son confrère Gilles d'Orléans. Fabricius n'a pas connu ce docteur, Échard ne lui donne que des Sermons recueillis par Pierre, de Limoges, et M. Daunou ne fait guère que reproduire, dans Y Histoire littéraire (1), la notice d'Échard. Cependant ce prédicateur était encore un philosophe. Est-ce à lui qu'il convient d'attribuer le traité des Eclipses du soleil et de la lune, mentionné par Laurent Pignon et par Échard comme l'unique ouvrage de quelque autre Gilles, né dans la même ville, dans le même temps, religieux du même ordre et personnage d'ailleurs tout-à-fait ignoré? Cette question n'intéresse que l'histoire littéraire, et présentement nous pouvons négliger de la résoudre. Mais nous n'hésitons pas à joindre aux Sermons conservés par Pierre de Limoges une série de Questions sur le traité De la génération et de la corruption, dont nous trouvons un manuscrit imparfait dans le n° 15,805 de la Bibliothèque nationale, ainsi qu'un commentaire sur YÉthique inscrit aujourd'hui sous le n° 16,089 de la même bibliothèque, où il commence par ces mots : Sicut dicit Seneca, sexta décima Epistola ad Lucilium, philosophia animum format, et finit par ceux-ci: Expliciunt Quœstiones magistri JEgidii Aurelianensis, bonœ memoriœ, super decem libros Ethicorum. Tandis que l'école franciscaine cherchait encore la pierre d'assise de sa doctrine, l'école dominicaine abordait sans hésitation tous les problèmes, reculait chaque jour les limites de l'examen philosophique. Le commentaire de Gilles d'Orléans sur YEthique n'ayant pas joui d'un grand renom, il suffit de remarquer que le disciple de saint Thomas s'est fait un devoir, à
(i) Tome XIX, p. 232.
l'exemple de son maître, d'appliquer la méthode rationnelle à l'étude de ces questions morales que les franciscains prétendaient réserver à la théologie. Ses Questions sur le traité De la génération ont plus d'intérêt. Nous n'avons pas l'ouvrage entier, et nous ne pouvons apprécier quelle en était l'étendue. Ce qui nous en est parvenu nous fait, du moins, connaître la méthode et la secte de l'auteur. Sa méthode consiste en trois points : exposer, démontrer, argumenter. Quant à sa doctrine, c'est, en physique, la négation de toutes les entités imaginaires qui n'ont pas trouvé grâce devant saint Thomas. C'est ce que nous allons prouver par un seul exemple.
On connaît ces distinctions, qui viennent d'Aristote : être, non-être, être en puissance. Qu'est-ce qu'être en puissance? Ce terme paraît obscur. Certainement il ne l'a pas été pour Aristote. Toutes les choses qui sont devaient être. Puisqu'elles sont toutes les effets ordonnés d'une cause ordonnatrice, on a le droit de dire qu'avant d'être produites elles étaient en puissance de Têtre. Être en puissance c'est être possible ; ce qui, n'étant pas encore, n'est pas possible ou n'est pas en puissance de devenir, ne sera jamais Ainsi la matière pouvait être puisqu'elle est. Cela ne fait pas question. Mais ce qui fait question, du moins en scolastique, le voici. On se demande si, pour ce qui regarde la matière, sa puissance est de son essence, ou bien si ce n'est pas quelque chose d'étranger à cette essence. En ce dernier cas, la matière, considérée comme devant être, serait déjà le sujet d'un accident. Or, c'est là ce que prétendent les réalistes. Ayant donc affirmé Fêtre de la matière qui doit être, ils distinguent encore de cet être la qualité de pouvoir être, qu'ils définissent un être
moindre, mais un être. Leur déclaration sur ce point est formelle. Essepoùentiale est aliquod esse, dira sans hésiter Godefroid de Fontaines. Gela nous conduit bien loin d'Aristote. On l'a reconnu, même dans un temps où Ton ne nommait guère Àristote que pour le calomnier (1). Quoi qu'il en soit, Gilles d'Orléans combat cette thèse singulière aussi vivement que les réalistes la défendent. Il a contre elle plus d'un argument, mais voici le principal. Si la puissance était une chose du genre de la substance, elle serait le sujet de telle ou telle substance ; ce qui n'est pas. Est-elle donc une forme? Elle n'est pas une forme, car la matière qui doit être ne peut recevoir une forme quelconque avant la forme qui lui doit attribuer l'être, nous voulons dire avant la forme substantielle. N'étant donc ni sujet, ni qualité formelle d'une chose qui n'est pas encore, qu'est-elle? En fait, elle n'est rien de plus qu'une idée contraire à cette autre idée, l'acte futur de la matière ; de telle sorte que ces termes d'acte, de puissance, expriment tout simplement deux concepts de même nature, qui signifient deux modes d'un sujet dépourvu lui-même de toute réalité ^2). Il nous semble
(1) Voir Rohault, Entretiens sur la philos., p. 25.
(2) « Quœritur utrum potentia sit de essentia materiae, et arguitur quod sic, quia secundum Commentatorem, in De substantia urbis, materia sustentatur per posse ; ergo Commentator vult quod potentia sit de substantia materiœ... Ad hoc dicitur communiter quod accipiendo proprie potentiam ut dicit respectum in comparatione ad actum, ut sic potentia non est de essentia materiae, quia potentia, ut dicit ordinem ad actum, est ad ;liquid. sive est dégénère relationis; sed materia est quid absolutum.sive de génère substantiae : quare et cet.... Sed islud non videtur bcne dictum, quia potentia non dicit proprie naturam subjectam i 1 11 potenliae, sicut albedo in abstracto non dicit naturam subjectam albedini, sed solum dicit foimam : ergo sicut maie distinguèrent vel dicerontilli qui dicerent albedinem posse sumi pro forma vel pro subjecto albedinis, sic etiam maie distinguunt qui dicunt quod potentia potest accipi pro respectu in comparatione ad actum, vel pro subjecto illius respectus ; et ideo non débet distingui de potentia
inutile de joindre d'autres citations à celle' que nous venons de faire. On sait de quelle secte fut Gilles d'Or-
in abstracto sicut ipsi distinguunt, sed potentia nominat solum r^spectum in comparatione ad actum. Sed utrum iste talis respectus materiae sit realis, credo quod non sit aliquid additum naturae materiae. quia impossibile est quod aliquid reale sit in materia prius quam forma substantialis in ipsam introducatur, quia forma substantialis dat primo esse ipsi materiae. lmo si aliquod accidens esset in materia antequam substantialis forma sibi adveniret, tune forma substantialis non daret sibi primo esse; ergo cum ista potentia materiae sit in materia ante introductionem in ipsa formae substantialis, relinquitur quod non sit aliquod. accidens reale; unde ista talis potentia nec est materia, nec forma, nec compositum, sed est aliquod accidens, non tamen accidens reale. Item potentia materia- est in comparatione ad actum qui non est in re extra, quia potentia materiae eorrumpitur per prcesentiam formae introducta? in materiam, et ideo potentia materiae est in respectu ad actum qui non est realis ; ergo terminus ad quem est ista talis potentia materiae non est realis ; imo illarelatio non est realis cujus extrema vel cujus terminus ad quem non est realis ; ergo lalis respectus non erit realis.
« Illi autem qui dixerunt vel distinxerunt de potentia pro subjecto respectus vel pro respectu dicunt quod hoc propter duo ; primo propter unam rationem qua; videlur eis insolubilis si potentia materiae non sit de essentia ejusdem, quae deducit ad processum in infinitum. Dicunt etiam hoc ut concordent dicta Gommentatoris. Gommentator enim dicit, in De substantia orbis, quod irateria sustentatur per posse,et, primo Physicorum, idom Gommentator dicit quod potentia non est de essentia materiae, nec est pars essentiae ejus. lmo dicunt quod Commentator primo Physicorum intellexit de potentia pro respectu in comparatione ad actum quod iste talis respectus non sit de essentia materiae, sed in De substantia orbis intellexit de potentia subjecta naturae vel pro natura subjecta actuali. Dixerunt etiam hoc propter iïîtam rationem quod potentia materiae, aut est de essentia materiae aut esse aliquid superadditum suae essentiae. Si sit de essentia sua, habebitur propositum;sed si aliquid superadditum suae essentiae, cum materia sit in potentia ad omne superadditum suae essentiae, ergo materia erit in potentia ad suam potentiam, et tune quaeratur de illa potentia per quam materia est in potentia ad suam potentiam; aut enim illa potentia est de sua essentia aut e >t aliquid superadditum suae essentiae. Si sit de sua essentia, pari ratione fuit standum in prima vel in primo. Si est aliquid superadditum suae essentiae, 3st in potentia ad id superadditum,et tune quaeram de illa potentia per quam est in potentia ad id superadditum, utrum sit de sua essentia vel non. Si s;c, habebitur propositum ; si non, est processns in infinitum , aut oporlebit dicere quod potentia materiae sit de sua essentia. Et dicunt isti quod ista ratio concluditur de natura materiae subjecta respectu ad actum et non de ipso respectu, et sic est de materia, ut concessum est; ideo et cet. Sed ista ratio bene potest etiam adduci de respectu, quia, accipiendo
léans ; dominicain, élève du gymnase de la rue Saint- Jacques, il eut les opinions de sa robe, et, les ayant vaillamment défendues, nullement en rhéteur, mais en bon logicien, il dut être, croyons-nous, un adversaire redouté.
Nous venons d'épuiser une série de disciples scrupuleusement fidèles à leurs illustres maîtres. Ils n'ont pris à tâche de rien inventer ; ils se sont fait un rôle plus modeste, celui de répéter des leçons bien comprises. C'est pourquoi'nous n'avons pas cru devoir faire de longues enquêtes dans les œuvres inédites de ces thomistes dociles, qui, pour la plupart, n'ont pas joui d'une renommée durable. Il nous a suffi de constater qu'ils ont^eu la seule vertu qu'ils aient recherchée, celle de la fidélité. Cependant cette vertu, si respectable qu'elle puisse être, n'intéresse pas beaucoup l'historien. Mais voit-il paraître en scène quelque rebelle, professant le dédain des opinions consacrées, en proposant de nouvelles et faisant mine de les vouloir imposer, il s'arrête plus longtemps à considérer ce fier personnage. Quoi qu'il avance, qu'il soutienne le faux ou le vrai, l'historien l'écoute avec la même attention, surtout quand le mérite accompagne l'audace. Cette audace et ce mérite se rencontreront au même degré chez le philosophe que nous avons maintenant à produire, l'un des plus renommés parmi nos docteurs scolastiques, Henri de Gand. Oui, l'un des plus justement renom-
potentiam pro respectu, aut ista potentia est de essentia materi;e aut non.
51 sic, habebitur propositum ; si non, ergo est aliquid superadditum suaessentise, et tune materia est in potentia ad id superadditum suœ essentite sive ad suam potentiam, et tune quaeram de iila potentia per quam materia est in potentia ad suam potentiam, sicut prius utrum sit de sua essentia. » N* iô,80î> de la Biblioth, nat. fol. 32,col. 1.
mes ; ce que nous reprocheront d'ajouter certains critiques, selon qui l'historien ne doit louer que les gens avec lesquels il est en communauté d'opinion. Mais c'est un reproche qu'il nous plaît de provoquer.