‹ Histoire de la philosophie scolastique (volume 5)Chapitre 4 sur 16 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

Roger Bacon.

Henri de Gand s'était donc prononcé pour l'école franciscaine. Il semble qu'elle aurait dû tirer immédiatement un grand profit d'une telle adhésion. Cependant elle ne le fit pas, parce qu'elle manquait encore de discipline. Il y avait alors dans cette école beaucoup d'esprits pleins d'ardeur, même pour la science ; mais c'étaient pour la plupart des esprits indociles, mal réglés. Déjà troublée par les factieuses inimitiés des Spirituels et des Relâchés, elle l'était encore par les dissentiments philosophiques de ses régents. Même entre rehgieux de même robe, on s'accablait d'outrages, on se persécutait, on se damnait. Peu d'écoles ont offert le spectacle d'une pareille confusion.

Parmi les franciscains de ce temps-là qui, de propos délibéré, s'éloignèrent des voies mal tracées parleurs maîtres, pour s'engager à l'aventure en suivant les inspirations de leur propre génie, il faut placer au premier rang Roger Bacon. Né vers l'année 1214 dans le comté de Sommerset, à Ilchester ou près dllchester, Ro-

gev fit se>^ premières études aux écoles d'Oxford, sous Edmond Rich, Richard Fitsacre, Robert Grossetête et Adam de Marisco. On enseignait, dans ces écoles d'Oxford, avec beaucoup de liberté, la surveillance du pape n'y pouvant être aussi minutieuse qu'elle l'était à Paris. On peut donc admettre que les premiers maîtres du jeune Roger l'encouragèrent par leur exemple à ne respecter aucune autorité. Il ne faudrait pourtant pas les considérer comme responsables de tous les malheurs de sa vie. Il était né rebelle. Après un séjour plus ou moins lonir à Oxford, Roa^er vint en France, « sui- (( vant l'usage des gens de sa nation (Ij » achever ses études et subir l'épreuve du doctorat. C'était vers l'année 1248 (2j. L'université de Paris avait alors une foule de maîtres très applaudis et très dignes assurément de leur grande renommée. Cependant Roger ne fut satisfait d'aucun d'eux. Ils ne connaissaient, dit- il, ni les éléments ni même l'objet de la vraie science. Ces faux savants, habiles à composer, à diviser une foule d'êtres chimériques, avaient-ils seulement pris le soin d'observer jamais quelque être réel ? Ils faisaient profession d'enseigner la physique, et les uns elles autres, quelle que fût leur secte, trompaient les gens avec la même effronterie, enseignant les uns et les autres, sous le nom de physique, une frivole métaphysique (3). C'est en effet ce dont ils ne sauraient être complètement excusés. Mais l'excusera-t-on lui-même d'avoir, par dédain pour la métaphysique, fait descendre Albert-le-Grand au niveau des ignorants présomptueux (4), et follement

(1) a More suafc genlis. » Brucker, Histor. crit., t. III, p. 818.

(2) M. Em. Charles, Roger Bacon, p. 10.

(3) Bacon a plus dune fois recommandé d'évit(^r cette confusion : « Non confundantur naturalia cum metaphysicis ; » Opu:^ teri.ium, cap. xvi.

(4^ M. E. Charles, Roger Bacon, p. 15.

exalté, comme le plus savant maître de son temps certain naturaliste picard, Pierre de Méharicourt, dont personne n'a jamais parlé, si ce n'est lui ? Ainsi les passions trop violentes faussent toujours notre jugement.

Ayant achevé ses études à Paris, et, comme on le suppose, occupé longtemps une des chaires nombreuses de cette ville, Bacon retourne dans son pays. Ce qu'on sait de sa vie jusqu'à son retour à l'école d'Oxford n'offre aucune aventure digne d'être racontée. Roger Bacon est encore un maître obscur, et si, parmi ses condisciples ou devant ses premiers élèves, il s'est laissé aller à quelque intempérance de langage, on l'a peu remarqué. Mais dès qu'il reparaît dans les murs d'Oxford, revenant de Paris, la métropole des lettres, chacun s'empresse autour de lui, chacun veut l'entendre. On l'entend et l'on s'étonne de rencontrer dans un seul homme un savoir si varié. Il jouit bientôt delà plus brillante renommée. Cependant, quelques années après, toute cette gloire se change en honte ; il est exilé.

Le dernier et le meilleur biographe de Roger Bacon, M. Emile Charles, suppose que cette sentence d'exil fut prononcée contre notre docteur non par le ministre de la puissance publique , le chancelier d'Oxford , mais par un tribunal ])articulier. Dès lors, en effet, Bacon avait quitté le siècle, moins sans doute par vocation religieuse que par goût pour le travail solitaire, et s'était retiré dans un couvent de Mineurs. On a donc lieu de croire avec M. Charles qu'il fut proscrit par ses confrères en religion, qui étaient ses juges naturels. Mais qu^avait-il fait, qu'avait-il -dit pour appeler sur sa ^ête un arrêt si sévère ? L'histoire ne nous l'apprend

pas, et son silence est vraiment très regrettable. Qu'un écolier se rende coupable de quelque mutinerie et qu'on l'en punisse avec trop de rigueur, cela ne provoque pas une question. Mais on se demande avec intérêt par quel délit un homme fait, un maître d'un grand renom, d'un rare savoir en grec, en arabe, en hébreu, initié déjà par vingt-trois ans d'assidu labeur à tous les mystères de la théologie, de la philosophie, de la chimie, de la physique et des mathématiques, a pu soulever contre lui ses confrères, ses compatriotes indignés, et se faire chasser par eux non seulement d'Oxford, mais de l'île entière. Un philosophe qui n'a pas joui toujours de sa liberté dit à ce propos, dans un beau style : « Roger Bacon fut un des génies « les plus surprenants que la nature ait produits et un (( des hommes les plus malheureux. Lorsqu'un être (( naît à l'illustration il semble qu'il naisse aux suppli- « ces. Ceux que la nature signe sont également signés « par elle pour les grandes choses et pour la pei- « ne (1). f> Hélas ! on ne conteste pas que les grands hommes aient été généralement persécutés ; cependant on hésite à croire que les infortunes de Roger Bacon soient imputables à cette loi générale. Son cas n'est-il pas plutôt un cas particulier? Ses écrits nous attestent qu'il avait, outre beaucoup d'orgueil, beaucoup de malveillance à l'égard de son prochain. Est-ce le grand homme envié, est-ce l'intolérable confrère qui fut, dans ce cas, exilé?

Quoi qu'il en soit, en l'année 1257, Roger Bacon revient à Paris. Là, sur la rive gauche du fleuve, au pied de la montagne, dans les sombres et tumultueux réduits de la rue du Fouarre ou dans l'étroit déûlé du Pe-

(1) Diderot, ŒiMyres, t. XIX, p. 337.

tit-Pont, asile déjà presque séculaire de tant d'écoliers, de tant de régents insoumis, on avait une tolérance habituelle pour les opinions particulières qui n'étaient pas manifestement hérétiques. Des révoltes fréquentes avaient fini par tempérer, en cette région de la ville savante, l'âpre rigueur de l'autorité religieuse. Mais doitil être permis à Bacon d'aller vivre librement en ces quartiers, où peut-être il aurait l'audace de paraître en chaire et de protester contre l'arrêt de ses juges? Ayant pris l'habit d'un ordre, il s'est mis en servitude. Le lieu de la résidence lui sera désigné ; il ne lui appartient pas de le choisir. Le général de l'ordre était alors saint Bonaventure, qui professait peu de goût pour les chimistes et les astrologues. Suivant ses instructions, ou sans les attendre, certains de n'être pas désapprouvés, les supérieurs immédiats de Bacon lui commandèrent d'aller habiter, non loin de la place Saint-Michel, dans un logis de leur dépendance, une sorte de prison, où, pour châtier son esprit téméraire, trop curieux de la fausse gloire, il lui sera interdit d'écrire, de lire et notamment d'observer les astres. On lui défendit même de parler aux novices, qu'il aurait pu séduire par ses discours. Mais c'étaient là des prohibitions trop dures pour être rigoureusement observées. Quand Bacon parle de ses geôliers, son langage est plein d'amertume. On ne s'en étonne pas ; on ne peut néanmoins s'empêcher de remarquer qu'il doit avoir beaucoup chargé le tableau de ses tortures. Ne dit-il pas ailleurs avoir fait dans sa prison de coûteuses expériences ; ne se vante-t-il par d'y avoir formé, par des soins assidus, un disciple du plus grand mérite ; enfin n'avons pas un livre écrit par lui-même dans cette prison, où sont cités beaucoup de textes qu'il n"a pu certainement citer de mémoire?

Bacon gémissait depuis huit ans clans cette chartre conventuelle, quand un homme d'épëe languedocien, devenu plus tard avocat célèbre, conseiller intime du roi saint Louis, archevêque, puis cardinal, Guy Foucaud fut enfin élu pape sous le nom de Clément IV. Etant légat en Angleterre, il avait connu Bacon par sa mauvaise renommée, et, qu'on trouve le t'ait naturel ou bizarre, il avait voulu, surtout à cause de cette renommée, entretenir un commerce de lettres avec le proscrit. Mais il ne l'avait pu. Le droit de pénétrer au sein des congrégations religieuses n'appartenait pas au légat du pape. Il les surveillait du dehors ; mais sur leur gouvernement intérieur, que protégeait une foule d'exemptions générales ou particulières, il n'avait aucune autorité. Aux lettres du légat le religieux n'eut pas la permission de répondre. Cependant il ne fut pas si facile de lui cacher l'élection de Clément. Ayant donc appris cette grande nouvelle, Bacon lui fait parvenir le cahier de ses doléances. Le pape lui demande quelques-uns de ses livres. Puisqu'il protestait avec tant d'amertume contre l'iniquité de ses confrères, qui Tavaient, disait -il, si cruellement persécuté comme détracteur de la vaine science, il importait au pape de savoir ce qu'il entendait par la science vraiment utile. Bacon rédige alors un manifeste, le manifeste plein de fiel et de jactance d'un révolutionnaire persécuté. Il s'agit de jeter bas tout Tédifice de l'enseignement scolastique et d'en construire un autre avec des pièces nouvelles. Qui demande trop ne doit rien obtenir. Alors même que Clément IV eût trouvé bonnes toutes les réformes proposées par Bacon, il n'aurait pu les faire. Il n'en fit aucune, mais, ému par les plaintes du captif, il ordonna de le mettre en liberté.

Sa cellule ouverte, Bacon est bientôt rendu, sur les vertes rives du Cherwel, au lieu qui l'a vu naître et qui l'a proscrit, à Oxford. Il est libre, il est protégé par un pape ; que ses ennemis s'efFaçent ou lui rendent hommage î Mais il ne conduira pas longtemps ce triomphe. Il quitte Paris avant la fin de l'année 1267, et, le 29 novembre 1268, Clément IV descend dans la tombe. Bacon avait plus de courage que de prudence et ses malheurs l'avaient aigri. Après la mort de Clément IV, au heu de prendre conseil des circonstances, il provoque lui-même par de violents discours ses ennemis naguère humiliés, qui viennent d'établir sur le siège de Rome un prélat de leur clientèle, Grégoire X. Il dénonce au public les intrigues des ordres, les mœurs des prélats ; il attaque dans sa forme, dans ses membres, tout le gouvernement de l'Église ; il va même jusqu'à prétendre, dans un écrit public, que la religion chrétienne, telle qu'on l'enseigne aux fidèles, n'est pas exempte d'erreurs, et que la philosophie, la sienne, non pas assurément celle de l'école, est peutêtre la voie la plus sûre pour atteindre l'un et l'autre de ces deux buts assignés à notre labeur terrestre : la vérité, le salut.

De tehes censures devaient être alors qualifiées de blasphèmes. Bacon est de nouveau poursuivi. La récidive aggravant la faute, il fut décidé que l'ordre entier prendrait part à la sentence ; ce qui fit ajourner le jugement jusqu'en Tannée 1278. En cette année, Jérôme d'Ascoli, chef supérieur de l'ordre, tenant à Paris un chapitre général, deux frères aussi mal notés l'un que l'autre, Jean d'Olive et Roger Bacon, furent traduits devant cette assemblée et l'un et l'autre condamnés. Pour désigner le lieu où fut relégué notre docteur, nous T. II. 6

n'userons pas cette t'ois d'une figure en l'appelant une prison. Ce fut en effet, l'historien de l'ordre nous l'atteste, une prison véritable. Il y demeura quatorze ans. Durant ces quatorze ans, Nicolas III, Martin IV, Honorius IV, Nicolas rv occupèrent tour à tour le trône pontifical ; aucun d'eux ne voulut entendre ses plaintes. Comment le dernier de ces papes eut-il été plus indulgent que ses prédécesseurs ? C'était lui qui avait présidé le chapitre général de 1278 ; c'était Jérôme d'Ascoli. Bacon sortit enfin de sa prison après la mort de Nicolas IV. en 1292. On n'avait plus rien à craindre de ce censeur presque octo rénaire. Il fut dès lors tellement oublié que ses confrères ont même négligé de marquer sur leurs registres la date et le lieu de sa mort. Roger Bacon fut un écrivain très fécond. Cependant il faut beaucoup réduire le nombre des opuscules que les bibliographes ont cités sous son nom. On en compte cent trois : mais la [jlupart de ces prétendus opuscules sont des chapitres détachés de ses grands traités. Nous ne mentionnerons ici que ses écrits philosophiques. Le plus considérable, qui a pour titre Opus rnajus, fut publié pour la première fois à Londres, en 1733. par Samuel Jeeb, et depuis, à Venise, eu 1750, in-fol. Récemment, en l'année 1859. trois autres écrits de Bacon, ayant également la philosophie pour objet, ont vu le jour par les soins de M. J. S. Brewer : ïOpus Minus, YOptis tertiiim et le Compendium studii philosopkiœ. VOpus fertium est-il complet dans cette édition ? Il semble l'être. Il faut, dans ce cas, désigner à part un traité contenu dans le numéro 127 de la Bibliothèque Mazarin'\ sous ce titre : Communia naturaliiim (1). Quoi qu'il en soit, il est bien regrettable que

(l) M. E. Charles <Rofjer Bacon, p. i9o suppose que cel ouvrage est la troisième partie de ïOpui tertium.

ce travail important soit encore presque corriplètenierit inédit (1). Enfin on doit peut-être joindre à ces traités deux gloses inédites sur la Physique et sur la Métaphysique d'Aristote, dont M. Cousin a donné d'amples extraits d'après un manuscrit d'Amiens (2). Mais, si ces gloses sont vraiment de Bacon, il les fit dans sa jeunesse, et elles n'ont pas beaucoup d'intérêt.

C'est ailleurs qu'il faut aller chercher la pensée du novateur. Nous en trouvons d'abord la formule dogmatique en deux endroits de VOpus Majus et de VOpus tertiiim. Gomme la théologie, la philosophie vient de Dieu : Sapientia phUosophiœ est tota revelata a Deo et data philosophls... A Deo est tota iMlosophorum illustratio. Le vulgaire ignore cela ; l'ÉgUse ne paraît pas elle-même s'en douter. Mais Aristote le savait bien. Comment donc ne l'a-t-il pas fait savoir à ses nombreux disciples ? Il le leur a dit, mais ils ne Tont pas compris. Aristote enseigne, en effet, ([u'il y a deux sortes d'intellect, l'agent et le patient. Or ses modernes interprètes ont si mal entendu cette distinction, qu'ils ont vu dans les deux intellects deux parties de l'âme humaine. Quelle erreur! Le patient, toujours patient, voilà l'âme humaine, par elle-même impuissante. Quant à l'agent, c'est Dieu, ou l'ange, vicaire de Dieu. On flatte l'orgueil de l'homme en lui disant qu'il conçoit ; il ne conçoit pas, il reçoit ; il reçoit d'en haut les rayons de lumière qui l'illuminent. Toute science, comme toute vertu, émane de Dieu (3). C'est évidem-

(1) M. E. Charles en a publié des fragments, Roger Baron, p. 368 et suiv.

(2) Journal des savants, ann. 1848.

(3) a Quamvis aliquo modo veritas philosophiae dicitur philosophorum, ad hanc lamen primo habendam lux. divina influxit in animos eorum, ideoque meliores pliilosophi posuerunt intolloctum agentem et possibilem. Anima humana dicitur ab eis possibilis, qufe de se est impotens ad scien-

ment contre saint Thomas que ces lignes sont écrites. Saint Thomas s'était, en effet, déclaré contre ce déterminisme intellectuel. Qui donc avait introduit dans les écoles chrétiennes une thèse si contraire aux données communes de la théologie et de la philosophie morales? Achillini la met au compte d'Averroès et Zimara ne réussit pas à l'en disculper. Mais, quel qu'en soit l'auteur, Bacon la trouve bonne dès qu'il en peut tirer cette proposition paradoxale : les philosophies et les religions ont la même origine ; pareillement elles nous sont révélées.

De cela, comme il semble, on doit conclure qu'il faut avoir une entière confiance dans les dires des philosophes. Non pas ; il faut toujours, au contraire, se méfier d'eux. Pourquoi ? Parce que Dieu ne leur communique jamais une vérité complète. Les révélations qu'il leur a faites ont été des révélations successives, et ce que les plus anciens ont appris de lui ne peut se comparer à ce qu'ont su de plus tard venus. Ainsi les générations qu'on appelle modernes sont, sous le rapport de la science, les plus vieilles ; leur patrimoine scientifique n'est-il pas une série d'héritages accumulés (1) ? On croit qu'Aristote n'a rien ignoré. C'est une fausse opinion. La gloire d'Aristote est d'avoir connu tout ce qu'on pouvait connaître de son temps, secundum possibiliôatem sut temporis ;m2iis Avicenne, Averroès, nés après lui, Font bien surpassé. Averroès fut plus particulièrement un grand philo-

tias et virtutes et eas recipit aliunde. Intellectusagens dicitur qui influit in animas noslras, illuminans ad scientiam et virtutem ; et sic inteliectus agens non est pars animse, sed substantia intellectiva separata per essentiam ab intellectu possibili. » Opus majus, cap. v. — Voir aussi Opus tertium, cap. xxiii.

(i) Opus majus, p. 9.

sophe. On ne l'a pas d'abord estimé coname on aurait dû le faire ; on ne s'est pas même contenté de le dédaigner ; on l'a condamné, réprouvé. Mais enfin voilà sa doctrine en pleine faveur, et c'est justice. Néanmoins, que de lacunes, que d'erreurs, maintenant reconnues, dans les meilleurs écrits d'Avicenne et d'Averroès (1)! On dit constamment dans les écoles : les anciens ont prouvé cela ; donc cela doit être admis. La conclusion pourrait être contraire. Ne sait-on pas, en effet, que le plus grand nombre des humains a toujours eu des opinions fausses aussi bien en théologie qu'en philosophie (2)? Soit! Parlons des anciens avec respect, puisqu'ils ont avant nous cherché la voie de la science et nous l'ont frayée ; mais n'hésitons pas à les contredire quand ils se sont trompés (3).

Mais, va-t-on lui dire, écartons ce masque de respect. Le mépris systématique de l'autorité, voilà vraiment ce qu'il professe. Or les papes ont décrété qu'on doit toujours s'en tenir aux décisions de l'autorité, et le gros livre de Gratien est plein de sentences qui condamnent toutes les nouveautés profanes. A cela Bacon ne doute pas de répondre : qu'est-ce que l'autorité ? Les philosophes, les saints eux-mêmes, ne sont pas des guides sûrs. En nous montrant les saints constamment occupés à contredire d'autres saints, l'histoire nous dissuade d'avoir en eux pleine confiance. Voici le texte curieux de cette réponse : « Il n'y a jamais eu un temps où les idées nouvelles « n'aient été contredites... Aaron et Marie résistè-

(1) Opus majus, p. 10.— Voir Ani. iomàAin, Recherches, p. 378.— M. É. Charles, Roger Bacon, p. 99.* iV M. É. Charles, Roger Bacon, p. 412. (3) Ibid., p. 100.

( reiit à Moïse, comme cela se lit au dixième livre

< des Nombres ; cependant Aaron passe pour saint,

< et Ton ne doute pas non pins de la sainteté de

< Mario. Ce sont des saints, ce sont de grands doc-

< teurs qui ont condamne la version de la Bible par ( saint Jérôme, et l'ont appelé faussaire, corrupteur ( des Écritures ; saint Augustin Ta lui-même accablé

< d'outrages et beaucoup d'autres se sont moqués de ( lui ; pourtant, depuis la mort de saint Jérôme, sa ( version est en honneur et maintenant toute la chré-

< tienté latine en fait usage. De même, après la mort

< de saint Grégoire, on voulut brûler tous ses livres,

< qui sont néanmoins excellents et d'une irréprochable

< sainteté. Il y a quarante ans envh^on, l'évêque, les

< théologiens de Paris et les sages du temps condam-

< nèrent, excommunièrent la Phydque et la Mèta-

< physique d'Aristote, dont tout le monde approuve ( présentement l'utile et saine doctrine. Certes, il y ( avait beaucoup de saints, beaucoup de gens de bien ( parmi les Juifs quand notre Seigneur fut crucifié ; ( et cependant tout le monde l'abandonna, si ce n'est ( sa mère, saint Jean et les deux Marie ; encore dit-on

< que sa mère seule lui demeura fidèle. Si grande est i la fragilité humaine que les saints eux-mêmes n'en ( sont pas exempts... Un pape a encensé des idoles, c la crainte ayani vaincu sa foi. Si donc les saints

n'ont pas approuvé toutes les branches de l'étude philosophique, si même, par ignorance, ils en ont condamné quelques-unes, cela n'a pas lieu de surprendre ; le temps des saints était leur temps, et le nôtre est le nôtre : allud tenipus fuit tune et aliud nunc est (1). »

{{) Opus tertium, c&Tp. ix.

Ainsi Gondorcet n'a pas dit le premier que les connaissances humaines sont soumises à la loi d'un progrès constant. Gomme on le voit, cette thèse est vieille. Mais, sans insister sur ce point, venons au fait : où tendent ces prémisses ? Les dernières révélations de l'agent suprême étant les moins imparfaites, Bacon va-t-il autant exalter les philosophes modernes qu'il a déprimé les anciens ? G'est là sans doute ce qu'il devrait faire, en bon logicien, et pourtant il traite ses illustres contemporains avec le plus grand mépris. Leur méthode est détestable. Plus soucieux de briller que d'instruire et de paraître savants que de l'être, ils prétendent d'abord étonner le public par le nombre ou le volume de leurs écrits. Mais qu'y trouve-t-on ? On n'y trouve que des compilations indigestes ; toutes les sciences y sont mêlées et brouillées. A-t-on l'imprudence de s'engager dans un de ces dédales, on y est bientôt perdu. Hélas ! ces gens qui parlent de tout ignorent tout. Voilà ce qu'ils ont de commun, l'ignorance. On prône dans une école le philosophe Albert, dans une autre le théologien Alexandre. Ni l'un ni l'autre ne paraissent dignes de tels hommages. Leurs œuvres ne sont que fatras, et il n'y a pas lieu d'estimer davantage soit les Sentences du Lombard, soit le Décret de Gratien (1). De tous ces gros livres, nouvellement composés pour l'instruction de la jeunesse, aucun n'a de valeur. Aucun, en conséquence, ne justifie la doctrine du progrès continu. Non, sans doute, aucun de ceux que Bacon vient de citer. Mais il y en a d'autres ; il y a ceux de ses amis et les siens.

Nous venons d'adoucir en les abrégeant un grand

(1) M. É. Charles, Roger Bacon, p. 103 et suiv,

nombre de phrases très acerbes. Faisons maintenant connaître la méthode nouvelle de ce docteur si mécontent des autres, et de lui-même si content. Elle est, en effet, vraiment nouvelle. La coutume est d'enseigner en interprétant des lectures ; on ne lira plus. Les leçons données par les autres n'ayant jamais autant profité que l'expérience personnelle, on mettra les livres de côté, pour ne plus s'occuper que d'acquérir cette expérience, fondement de tout savoir utile. Nous citons : « Quoi que l'on veuille apprendre, il faut em- <( ployer la meilleure méthode. Au second livre de la (' Métaphysique, Aristote veut qu'on recherche quelle « est cette méthode avant d'aller apprendre à l'école « des autres ou de faire quelque enquête person- (( nelle.... Cette méthode, consiste évidemment à étu- « dier d'abord les branches de la science qui sont (( en ordre les premières, les choses les plus faciles <( avant les plus difficiles, ce qui est général avant ce « qui est particulier, ce qui est le plus humble avant « ce qui est le plus élevé ; il faut aussi, car la vie est « courte, s'appliquer par choix aux études les plus « utiles ; il faut enfin exposer avec une entière certi- « tude, sans aucune hésitation, sans aucune obscurité, « la science que Ton a acquise. Or, tout cela ne se peut « faire sans l'expérience. Nous avons, il est vrai, trois « moyens d'apprendre : l'autorité, la raison et l'expé- « rience. Mais l'autorité n'a pas de valeur si l'on ne « prouve pas qu'il faut avoir confiance en elle ; sans « cette preuve, elle ne fait rien comprendre, elle fait (( croire ; nous croyons à l'autorité, mais par elle nous (( ne comprenons pas. Pour ce qui regarde la raison,

(I) Compend. gtudii philosophiœ, cap. i.

« elle ne pourra distinguer un sophisme d'une démons- « tration tant que nous n'aurons pas vérifié la con- « clusion par Texpérience, par la pratique.. (1). » Voilà donc une méthode : observer, expérimenter ; ne plus aller des principes aux choses, mais étudier d'abord les choses et s'élever ensuite aux principes. La science n'est pas faite, elle est à faire. Trop longtemps a duré la tyrannie de l'autorité ; il faut enfin vouloir être libre. Trop longtemps on a combattu pour mettre la philosophie sous le joug d'un seul maître, Aristote ou Platon ; employons-nous maintenant à l'affranchir de l'un et de l'autre. Ut neuter^ comme dit le poëte. On ne peut qu'applaudir à ce dessein généreux. Mais Roger Bacon ne s'est pas contenté de recommander sa méthode ; il a fait plus, il l'a pratiquée. Or, c'est la pratique, il le déclare, qu'il faut toujours interroger sur le mérite, sur la valeur des choses. Voyons donc comment il s'est dirigé lui-même dans la voie qu'il a pris tant à cœur de montrer aux autres.

Envoyant un jour un de ses élèves au pape Clément, Roger Bacon lui fait le plus grand éloge de ce jeune homme. Il a vingt et un ans tout au plus, et déjà c'est un prodige de savoir. Paris n'a personne qui l'égale (1). On doit donc croire que Bacon a formé ce brillant disciple en observant lui-même le plan d'études qu'il expose au pape, l'invitant à le prescrire. Quel est donc ce plan ? Le voici. Le premier objet de l'enseignement sera la science des nombres. Rien n'est plus négligé ; l'importance des mathématiques est, on peut le dire, tout à fait méconnue. C'est un peu la faute des anciens Pères, qui, les ignorant, ont autorisé les théologiens

(1) Opus tertium, cap. xix.

modernes à ne pas les apprendre. Mais c'est surtout la faute du diable, qui s'est ingénie méchamment à cacher aux hommes cette source de toute sagesse (1). Les mathématiques sont, en effet, dit Bacon, « l'alphabet de « la philosophie ; » il est impossible d'avoir sans elles aucune notion certaine. Sans elles on croit savoir ce qu'on suppose, mais on ne prouve rien (2). Après les mathématiques il convient d'étudier la perspective, qui, sans contredit, est encore plus ignorée. Parmi tous les philosophes, totum vulgus 'philosophantiimu qu'on en trouve un seul qui sache la perspective ! Ensuite on abordera la chimie, puis la physique. J'entends, dit Bacon, la physique expérimentale, et non la vaine science qu'on professe à Paris sous le nom de physique ; qui n'a pas attentivement observé les phénomènes n'en peut connaître les lois et n'est pas un vrai physicien (3). Enfin l'objet final de l'enseignement sera la morale, la morale pratique. Bacon insiste beaucoup sur ce point. Si le "but de la science n'était pas de rendre les hommes meilleurs, faudrait-il pour l'acquérir se donner tant de peine ? La plupart des prétendus philosophes ne paraissent pas néanmoins se douter de cela. Tout occupés à remplir de chimères les esprits de leurs jeunes auditeurs, ils ne leur enseignent rien des devoirs de la vie. Aussi, voyez quelles sont les mœurs pubhques (4)!

Tel est le pian de Roger Bacon ; telles seront désormais, si Ton suit ses conseils, les seules études scolaires; et voilà dans quel ordre les maîtres feront leurs

(1) Ihid, cap. IX.

(2) Ihid. cap. xi.

(3) Ihid. cap. xii, xiii.

(4; Ihid. cap. xiv.

cours, tout autre étant condamné. Cela se peut, en effet, décréter ; le pape a sur toutes les écoles une autorité souveraine. Mais hélas! il est une chose que le pape ne peut pas faire ; il ne peut, par la vertu d'un décret, instruire les maîtres, qui sont tous des ignorants. Ce qui manque surtout aux maîtres, suivant Bacon, c'est la connaissance des langues. Ne pouvant lire soit la sainte Ecriture, soit les anciens philosophes et leurs interprètes qu'en des versions latines d'une fidélité contestée, ils commettent des erreurs sans nombre. La connaissance de l'hébreu, du grec, de l'arabe leur est donc indispensable. Cette affaire des langues est un sujet auquel Bacon revient souvent, pour avoir souvent l'occasion de prouver qu'il sait un peu plus de grec et d'hébreu que les autres maîtres de son temps. On ne conteste pas qu'il ait été très glorieux (1).

Ainsi la réforme proposée par Roger Bacon supprime tout ce qu'on appelle encore philosophie, pour mettre à la place, sous le même nom, un cours d'études qui ne serait aucunement philosophique s'il ne finissait par quelques leçons de morale. On prévoit donc qu'il doit traiter négligemment, comme offrant peu d'intérêt, les questions qui passionnent l'école. Et d'abord il s'exprime avec beaucoup de dédain sur les branches de la science auxquelles ces questions appartiennent. L'objet do la logique n'est même pas, dit-il, scientifique ; on n'apprend pas à raisonner ; qui raisonne bien le doit à la nature. Ce qui le prouve, c'est que d'ihettrés laïques sont aussi bons logiciens que les plus grands clercs (2). Il n'estime pas davantage la métaphysique, dont il restreint la compétence en vrai

(1) « Orgueilleux à Texcès, » dit M. É. Charles, p. 158.

(2) M» É. Charles, Roger Bacon, p. 140.

(( positiviste (1). » Quant à ce qui regarde les questions elles-mêmes, les questions de Porphyre et toutes celles qu'Albert, saint Thomas ont incidemment proposées, il en écarte le plus grand nombre, les appelant questions de mots, et tranche les autres sur le ton décisif de l'inchfférence. Ce qu'il tient toutefois à déclarer, c'est qu'il n'admet dans l'ordre des choses, aucune substance générale. Il y a sans doute des manières d'être générales, il y a des rapports communs entre les substances numéralement distinctes, et ces rapports sont indubitablement réels, puisqu'ils ont pour sujets des substances composées de matière et de forme; mais ils ne subsistent pas en eux-mêmes, par eux-mêmes. Ainsi les physiciens ne pourront jamais admettre l'existence d'une matière commune à tous les êtres; et les théologiens ne l'admettront pas davantage, car la définition de cette matière commune ferait aussitôt voir qu'elle est égale à Dieu, qu'elle est Dieu (2). Ce sont là des fictions contre lesquelles Bacon se prononce avec l'énergie qui lui est habituelle ; mais sur tout le reste son langage manque de clarté. Après avoir répudié les thèses les plus recommandées par les principaux docteurs de sa robe, il se retourne contre .Albert, contre saint Thomas, et les combat, les raille sans aucun égard pour leur juste renommée. Ce qui lui plaît avant tout, c'est de contredire les autres, et, pour se procurer cette satisfaction, il n'hésite pas, au besoin, à se contredire lui-même. A des critiques

(i) Il fut, dit M. Renan, « positiviste à sa manière. « Revue des Deux- Mondes, 1860, p. 377. Sa manière nous parait offrir peu de différences avec celle des « positivistes » de notre temps.

(i) Opus tertium, cap. xxxviii. — M. É. Charles, Roger Bacon, p. i8i et suiv.

très ingénieuses succèdent de téméraires paradoxes. On n^est jamais certain de Tavoir bien compris. Il entre en matière avec des déclarations très fermes, très précises, et la suite de son discours les rend équivoques. Dans quel parti le ranger ? Tantôt c'est un nominaliste fougueux, tantôt c'est un réaliste qu'on pourrait croire visionnaire. En fait, on le voit, les débats de l'école l'intéressent peu.

Les contemporains de Bacon l'ont surnommé le Docteur Merveilleux. Ce n'est pas le nom qui paraît le mieux convenir à ce contempteur véhément de la doctrine rationaliste, à qui l'étude des choses inspirait un si vif enthousiasme. S'il étonna ses contemporains par des merveilles, c'est probablement en renouvelant devant eux quelques opérations chimiques des Arabes ou des Grecs. Avec plus de raison il nous étonne aujourd'hui par l'audace de sa critique et la nouveauté de ses aperçus. Cependant cet homme extraordinaire eut peu d'influence, et c'est à peine s'il laissa quelque continuateur de sa propagande et de ses études. Toutes les choses sont nées pour mourir, et ce qui se dit des créatures de Dieu peut se dire aussi bien des créations de l'intelligence humaine. La méthode scolastique doit donc un jour tomber dans le discrédit; mais, à la fin du XIIF siècle, elle est bien loin d'avoir fourni toute sa carrière. Les esprits étant occupés de problèmes qu'elle semble seule pouvoir résoudre, on ne l'abandonnera pas au gré du premier novateur qui viendra déclamer contre elle. En effet, il ne s'agit pas encore de savoir si la physique expérimentale est une étude plus noble et plus utile que la logique ou la métaphysique ; il s'agit présentement de répondre à des questions d'un autre ordre, mais non pas d'un moindre

intérêt. C'est un aphorisme de Roger Bacon que chaque chose doit venir en son temps. Oui sans doute, et quand la logique aura fini son œuvre, quand elle aura fait reconnaître tous les droits de la science et façonné les esprits, encore imbus de préjugés serviles, au régime de la vraie liberté, alors on pourra s'appliquer avec profit à l'étude de la physique expérimentale. Disons même que, cette application devenant alors trop exclusive, la logique et les autres sciences morales pourront à leur tour se plaindre d'un injuste abandon.

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