CHAPITRE IV
Du Problème scolastique.
La dialectique 1 ayant été considérée par les fondateurs de nos écoles comme appartenant au trivium. cette science, à leur avis, avait moins pour objet les choses que les mots. Ainsi, quelques maîtres, avec Martianus Gapella. regardaient la dialectique comme une introduction à la rhétorique ; d'autres, estimant sans doute que des intelligences à peine disciplinées à l'étude de la grammaire devaient aussitôt s'égarer dans les sentiers obscurs de la dialectique, renseignaient, suivant la méthode de Gassiodore. après la rhétorique. Mais, pour les uns et pour les autres, elle n'était qu'une science élémentaire, préparatoire, terminologique, placée au second ou au troisième des degrés qu'il fallait franchir avant d'aborder l'étude des choses.
Cependant, nous le verrons, cette science subalterne deviendra bientôt la première des sciences; elle sera, du moins, jugée la plus digne d'occuper les esprits, et, négligeant pour elles les autres parties du trivium et du qua-
(i) La dialectique , c'est-à-dire la logique. M. de Rémusat a clairement établi que, durant le moyen âge, ces deux mots furent acceptés comme synonymes [Abélard, t. I, p. 300 et suiv.) : aussi les emploierons-nous indifréremment , sans tenir compte d'une différence que les scolastiques les plus sagaces et les plus doctes n'ont pas même soupçonnée.
driviwm, toute l'ardente jeunesse se portera vers les chaires occupées parles maîtres de dialectique. On peut dire qu'au moment où toutes les intelligences avides de connaître demandèrent à la dialectique seule les principes, les éléments des autres sciences, et manifestèrent un tel dédain à l'égard des études déjà nommées positives, à l'égard de la grammaire elle-même, comme nous l'atteste Jean de Salisbury, une véritable révolution s'accomplit au sein des écoles.
Les causes de cette révolution sont appréciables. Du vme au xme siècle, on ignora la différence aussi bien que les rapports de la logique et de la métaphysique. Que Ton demande à tel ou à tel docteur de cette période, si ce n'est toutefois au porte- voix des téméraires, à Jean Scot Erigène, dans quel ordre viennent les questions auxquelles il se propose de répondre, il ne voit pas où tend cette question , et , loin de soupçonner quelle peut être l'économie générale d'un cours de philosophie, il déclare n'avoir jamais franchi les frontières de La logique, et prétendrà simplement au titre de logicien. Mais il y a des problèmes qui se posent, pour ainsi dire, d'eux-mêmes devant l'esprit humain : en quelque voie que l'on s'engage, on les rencontre. D'abord ils étonnent, puis ils inquiètent l'intelligence; et quand elle éprouve le besoin d'écarter cet obstacle, l'obstacle résiste, D'ailleurs, au vestibule même de la logique d'Aristote. dans Y Int rndin-i i/)n de Porphyre, nos docteurs rencontrèrent quelques-uns et les plus graves peut-être de ces difficiles problèmes. N'en comprenant pas dès l'abord toute l'importance, ils auraient voulu les négliger et passer outre; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître que cela leur était interdit, et, contraints d'en rechercher la solution, ils ne la trouvèrent dans aucun des trois arts,
dans aucune des quatre sciences. Que pouvaient, en effet, leur enseigner sur ces profonds mystères la grammaire ou la musique, la rhétorique ou l'astrologie? C'est alors que, pénétrant plus avant dans la logique, ils tirèrent eux-mêmes des principes qu'elle établit les conséquences dont elle réserve la déduction et le développement à la physique, à la métaphysique. Ainsi fut considérablement agrandi le domaine de la logique, cet art qui semblait d'abord n'avoir pas d'autre objet que la définition de certains mots; avec le temps, l'examen de toutes les questions philosophiques mioins toutefois les questions morales, que la théologie se réserva'* fut mis à la charge de la logique, qui devint alors la science des sciences, Fart des arts, jusqu'à ce qu'une nouvelle révolution l'eût dépossédée de l'empire qu'elle exerçait, il faut le reconnaître, avec trop de despotisme.
Tout cela devait avoir lieu. Interrogeons Aristote : que nous dit-il de la dialectique? Voici l'une de ses réponses à cette question : « La dialectique et la sophistique s'agi- « tent dans le même cercle d'idées que la philosophie. « Mais la philosophie diffère de l'une par les effets qu'elle « produit ; de l'autre, par le genre de vie qu'elle impose. « La dialectique essaye de connaître, la philosophie con- « naît ; 1). » Ce qui signifie que la dialectique est une introduction à la philosophie, à cette philosophie première et proprement dite, dont l'autre nom est métaphysique. Jean Scot, ignorant cette définition, et ne voyant dans la dialectique enseignée de son temps qu'un appendice à la grammaire, la méprisa comme une science vaine, et. du premier saut, il voulut se transporter dans une autre région ; mais il s'y égara. On ne suivit pas ce
(1) Mélaphys., IV, 2; trad. de MM. Pierron et Zevort. — Voir encore Topiques, T, 24. et Réfutât, des sophismes, ch. xi, n° 6.
périlleux exemple, et, comme il était nécessaire de prouver que Jean Scot, en dédaignant la dialectique, l'avait calomniée, on substitua peu à peu, clans l'exposition des thèses logiques, les choses aux mots, les affirmations aux simples conjectures. Ainsi la dialectique se confondit avec la métaphysique. Il ne s'agissait, pour opérer cette confusion, que d'admettre comme vraie toute proposition démontrée suivant les règles. Or, dans l'état de la science et dans l'état des âmes, également portées à tout croire par leur ignorance et par leur superstitieuse dévotion, on voyait à peine un intervalle là où nous savons aujourd'hui qu'il existe un abîme. La logique étant donc acceptée comme l'art de connaître, on compta bientôt parmi les sophistes, c'est-à-dire parmi les logiciens, ce Jean Scot lui-même, sonctus snpliista Jouîmes, qui avait fait profession, dans les termes les plus injurieux, de mépriser la dialectique. Tous les sectaires de Platon , d*Aristote. les plus enthousiastes et les plus réservés, furent ainsi nommés logiciens jusqu'à la lin duxir3 siècle. Au xme siècle, quand enfin on posséda la Métaphysique d'Aristote. Albert le Grand s'empressa de reproduire et de remettre en honneur les distinctions si scrupuleusement observées, dans l'antiquité, par tous les philosophes venus après Socrate.Si la solution conjecturale des questions ontologiques fut encore laissée à la dialectique, il fut précisément déclaré par Albert le Grand, par saint Thomas et par tous les adhérents de l'école thomiste, que l'exercice logique est simplement une préparation à l'étude, à la connaissance de la vérité. C'est Duns Scot qui recommença le premier, vers la lin du xme siècle, à méconnaître ces distinctions nécessaires, et qui de nouveau compromit la logique en prétendant l'appeler à de plus nobles emplois.
Quels qu'aient été les excès de pouvoir commis au moyen âge par la logique, il nous suffira de dire ici comment de si bas elle s'est élevée si haut, et comment elle a conquis cette influence dont si longtemps il lui a été permis d'abuser. Tant qu'a duré son règne, elle a eu des légions de courtisans. Depuis qu'elle est tombée dans la disgrâce , on l'a traitée fort mal , sans égard pour ses services. N'apprécions pas maintenant les causes de cette ingratitude. Ce qu'il nous reste à faire observer en ce lieu, c'est qu'en ajoutant chaque jour quelque chose au domaine de la logique, nos plus anciens docteurs ont eux-mêmes bien abrégé les recherches que nous avons dû faire dans leurs livres. Ainsi, l'on n'a qu'à les interroger sur certaines questions auxquelles il leur semblait que la logique doit une réponse décisive, et voilà que sur-le-champ, sans hésitation, sans délai, ils s'empressent d'exposer tous les points, tous les détails de leur doctrine. Au xnr9 siècle, c'est différent : il y a des questions que l'on réserve, soit pour la physique, soit pour la métaphysique; mais alors même on donne dans la logique l'énoncé sommaire des thèses qui seront développées plus tard. Disons enfin que, depuis l'origine jusqu'au déclin de la philosophie scolaire, on s'est inquiété, pour satisfaire aux exigences de l'exposition didactique, de rassembler et de grouper en bon ordre autour d'un seul problème toutes les questions jugées controversables , et qu'avec un rare bonheur on a dès Fabord mis la main sur le problème qui peut être justement considéré, sinon comme contenant tous les autres problèmes, du moins comme les touchant tous.
Ce problème difficile, fondamental, avait toujours été présent à l'esprit d'Aristote : il l'avait examiné successivement dans ses Catégories, dans sa Physique, dans son
Traité de F Ame, dans son Ethique à Nieomaqwe, dans sa Métaphysique et ailleurs encore. Ainsi les premiers scolastiques le trouvaient exposé clans la préface de Y Introduction de Porphyre, traduite par Boëce : Cum sit necessarium, Chrysaori, et ad eam qude est apud Aristolelem Prœdicamentorum doctrinaux, nosse quid sit genus, quid differentia, quid species, quid proprium et quid accidens, et ad diffinitionum assignat ionem et omnino ad ea quae in divisione et in démonstrations sunt, utili istarum rerum speculatione, compendiosam tibi tradit ionem faciens, tentabo breviter, velut introduction is modo, ea quœ ab antiquis dicta sunt aggredi : ab altioribus quidem quœstionibus abstinens, simpliciores vero mcdiocriter conjectans. Mot de generibus etspeciebus, illud quidem sive subsistant, sive in solis nudis intellect ibus posita sint, sive subsistai lia corporalia sint an incorporalia, et utrum separata à sensibilibus an in sensibilibus posita et circa hœc consistai tia dicere recusabo ; altissimum enim negotium est hujusmodi et majoris egens inquisitionis. — « Puis- « qu'il est nécessaire, ô Chrysaore, pour comprendre « la doctrine des Catégories d'Aristote, de savoir ce que « c'est que le genre, la différence, l'espèce, le propre et « l'accident, et puisque la connaissance de ces choses « est utile à L'établissement des définitions et à tout ce « qui concerne la division et la démonstration, j'essaye- « rai de le transmettre dans un abrégé succinct, et en « forme d'introduction, ce que les anciens ont enseigné « à ce sujet, m'abstenant des questions trop élevées, « m'arrètant même assez peu aux plus simples. Ainsi, je « refuserai de dire si les genres et les espèces subsistent ou « consistent seulement en de pures pensées ; si, comme sub- « s'istants, ils sont corporels ou incorporels ; s'ils existent i enfin séparés des objets sensibles ou dans ces objets, et
« formant avec eux quelque chose de coexistant. Cette « affaire est trop grave et demande des recherches trop « étendues. »
Ces mots «genre, espèce, » sont des termes collectifs dans lesquels se confondent d'autres termes de même nature. Ainsi, le genre comprend les genres, et l'espèce les espèces. Observons d'abord quelle est, dans l'usage ordinaire, la valeur de ces mots. «Animal» est le nom d'un genre, et quand on lit dans Ovide :
Quid meruere boves, animal sine fraude,
on comprend que ce terme animal signifie, non pas un individu pris à part, mais l'ensemble des individus que contient l'espèce bovine, elle-même contenue dans le genre animal. Ainsi lit-on dans Gicéron : Animal providum et sagax Itorno. « Homme » est le nom d'une espèce, et dans ce vers d'un de nos grands poètes :
Uliomme est un dieu tombé qui se souvient des eieux,
on entend qu'il ne s'agit pas d'un seul homme, mais de tous les individus compris dans l'espèce humaine. Le terme collectif s'emploie quelquefois encore pour désigner un nombre d'individus beaucoup moindre, comme, par exemple, dans cet article de la loi romaine : « Tutor cum pupilloriom maire ne habitato. » De même dans cette phrase de La Bruyère : « Le soldat meurt obscur et dans la foule. » Voici maintenant la question posée par Porphyre. Puisque ces mots « genre, espèce, » ont pour l'intelligence une signification déterminée, on se demande si ce qui entre dans la définition du genre, c'est-à-dire tel ou tel genre, est au delà de l'intelligence, dans la nature même, une réalité distincte de toute autre, une véritable entité. Quand je dis « le genre animal, l'espèce humaine, »
ce que je désigne par ces termes est pour moi bien distinct du genre minéral, de l'espèce bovine, et cependant ma pensée ne voit pas à la fois, dans le même temps, toutes les espèces comprises dans le genre animal, tous les individus compris dans l'espèce humaine. Or, ce que je conçois alors comme un tout universel, sans que ma mémoire ait besoin de me rappeler de combien et de quelles parties ce tout se compose, ce que je nomme en prononçant un seul mot, mot général, collectif, qui ne représente ni celui-ci, ni celui-là des individus groupés, associés, ni tel nombre, ni tel autre nombre de ces individus, cela, ce tout, cet universel, est-il un être vrai, une réalité subsistante, sive subsistant, ou bien n'est-il qu'une simple conception du sujet, sive in solis midis intelleciibus consistant? Telle est la première question que Porphyre énonce, et qu'il écarte aussitôt après l'avoir énoncée, comme étant trop profonde, comme ne pouvant être résolue qu'après de longs et pénibles efforts : altissimum enim mgotium est liujusmodi et majorés egens inquisitionis. La seconde question dont Porphyre ajourne l'examen est celle-ci : S'il est admis que les genres, les espèces subsistent, sont-ils ou ne sont-ils pas des corps? Enfin, que l'espèce soit ou ne soit pas un corps, s'il est démontré qu'elle est une chose et que cette chose est l'espèce objective, existe -t- elle hors des objets sensibles, c'est-à-dire hors des individus qui seuls apparaissent aux sens? ou bien cette chose qui est l'espèce n'est-elle réellement subsistante qu'au sein des individus ?
Voilà les trois questions qui ont agité, pendant environ six siècles, toutes les écoles philosophiques; qui ont passionné toutes les intelligences et en ont dérangé qiK'lques-unes. Ne recherchons pas si Porphyre devait 1 4
nous les présenter dans un meilleur ordre. Pouvait-il, en effet, prévoir que quelques phrases tirées de sa préface deviendraient un jour la matière de si longs et de si bruyants débats? Acceptons-les plutôt telles qu'elles nous sont offerte-scellés que le moyen âge se proposa de les résoudre, et, pour nous préparer à la controverse à laquelle nous allons bientôt assister, demandons -nous de quelles solutions elles semblent susceptibles.
De ces questions, la première est assurément fort grave, et c'est bien celle qu'il faut d'abord traiter. En effet, si l'on commence par déclarer que les termes généraux ne correspondent à rien dans la région des choses, que les genres, les espèces sont de pures notions de l'intelligence et n'ont aucun fondement dans la réalité, il n'y a plus lieu de rechercher comment et où peuvent subsister telles ou telles essences universelles.
La seconde question semble être indifférente : une chose qui est par elle-même est, suivant la définition commune, un composé de matière et de forme, ces deux éléments nécessaires de toute substance, c'est-à-dire de tout ce qui est en soi; sinon elle est, en tant que chose, un être mystérieux , que l'int3llect distingue, il est vrai, de ses pensées, mais dont il ne peut ni concevoir, ni décrire la nature. Si cette chose est en composition, elle est un corps, et, si elle est un corps, il faut qu'on le montre ou, du moins, qu'on désigne le lieu réel qu'il occupe. Or, cette indication ne saurait être donnée : donc ce n'est pas un composé, donc ce n'est pas une chose. Si c'est là ce que déclare la logique, évidemment on ne s'y tiendra pas. Du moins, aucun de nos docteurs ne pourra s'y tenir. Ce sont, en effet, des théologiens, qui doivent en philosophie définir Famé humaine comme subsistant par elle-même, et qui doivent, en outre, expliquer la sub-
stance de la nature angélique ainsi que la substance de Dieu. Dieu, les anges, les âmes, sont-ce là des corps ? Non sans doute. Cependant Dieu, les anges, les âmes passent pour être autre chose encore que de pures pensées. Au delà des substances corporelles, il y a donc les substances incorporelles. Or, dira-t-on que les universaux, les genres, les espèces, sont, en tant que choses, des choses semblables en nature soit aux âmes, soit aux anges, soit à Dieu ? Il est vraisemblable qu'on le dira ; mais il est à prévoir aussi que cela ne sera pas généralement accepté. En effet, ne pourra- 1- on pas faire remarquer qu'il s'agit ici de déterminer la nature des genres, des espèces, en tant qu'objets subsistants hors de l'intelligence humaine, et non pas en tant que choses proprement dites? Or ces idées, qui, suivant une hypothèse dès longtemps accréditée, résident d'une façon permanente dans l'intelligence divine, sont bien réellement des objets par rapport à l'intelligence humaine. Ainsi pourra -t- on assimiler les universaux à des idées et conclure qu'ils subsistent, sans être des corps, sans être des choses, hors de l'entendement humain, puisqu'ils subsistent comme tels dans l'entendement divin.
Quant à la troisième question, elle sera sans doute la matière d'un débat plus sérieux encore. Quand on refuse de considérer les universaux comme des substances séparées, à la manière des démons ou des anges, c'est pour éviter un redoutable écueil contre lequel ont échoué bien des systèmes. Un des plus illustres chefs de l'école nominaliste, Guillaume d'Ockam, répétait souvent cette sage maxime : N<M saut entia sine necessitale multiplicanda; « il ne faut pas multiplier les êtres sans nécessité. » Il ne faut pas , en d'autres termes , attribuer les con-
ditions de l'être à toutes les idées générales que l'esprit peut concevoir; il suffit de les admettre dans le trésor de la certitude subjective. Mais ce n'est pas contrevenir à cette règle que souscrire à la thèse de la présence réelle des genres, des espèces, au sein même des individus dont les sens recueillent la notion certaine; c'est simplement reconnaître que les idées humaines ont leur fondement nécessaire dans la nature des choses. On ne peut donc manquer d'introduire ce système moyen et conciliateur. Ainsi l'on dira de l'espèce : elle n'est pas seulement un concept ; elle est encore, dans la nature, quelque chose : elle n'est pas sans doute une chose en soi, subsistant à part des objets sensibles; mais elle est une chose faisant corps avec eux, formant avec eux, ainsi que l'exprime fort bien M. de Rémusat, quelque chose de coexistant (1).
Telles sont les solutions que dès l'abord on croira pouvoir donner aux trois questions de Porphyre. Or, non-seulement ces solutions diverses seront vivement, opiniâtrement défendues, mais, au cours de la dispute, on en produira d'autres encore, peu différentes, d'autant plus subtiles et d'autant moins sincères, qui soulèveront dans l'école les plus violentes tempêtes. On ne comprend pas, dit-on, que tant de gens se soient tant passionnés pour cette dispute et qu'elle ait si longtemps duré. Dès la fin du xii6 siècle, un très-ingénieux sceptique, Jean de Salisbury, disait : « Depuis qu'il travaille à résoudre les « questions de Porphyre, le monde a déjà bien vieilli ; on « y a consumé plus de temps que n'en a mis la maison « de César à conquérir, à exercer l'empire du inonde ; « on y a dépensé plus d'argent qu'il n'y en avait dans
(l) Abélard, t. r, p. 345.
« tous les trésors de Grésus (l). > Un philosophe moderne, d'une autre secte, résume ainsi toute l'histoire du débat scolastique : « Il semble que le bon sens « ait été près de six ou sept cents ans endormi (2).» Les historiens ont donc pu se croire autorisés à parler de ce débat avec le même dédain. Bien que nous ayons quelque impatience de céder la parole à nos graves docteurs, pour qu'on les entende discourir eux-mêmes sur la matière de leur vive et longue controverse, nous devons en quelques mots expliquer l'intérêt qu'ils portèrent aux trois questions, et l'ardeur qu'ils mirent les uns et les autres à combattre les solutions qu'ils jugeaient fausses. On les a tant raillés; on les a même si souvent rejetés, avec de si grossières injures, hors de la nation des philosophes, qu'il nous est nécessaire de prouver qu'ils n'étaient pas, comme on l'a dit, des « sots » ou des « fous , » et qu'ils se sont inquiétés non de choses frivoles, mais de choses sérieuses, dont toute philosophie s'occupe et doit s'occuper.
Pouvaient-ils, à l'exemple de Porphyre, négliger les trois questions ? Lorsque Porphyre se proposait simplement de joindre une courte dissertation sur les formes du langage aux amples traités d'Aristote sur toutes les parties de la logique, il devait, ayant posé ces trois questions, les écarter; mais les écarter, c'est en renvoyer l'examen à la métaphysique, et nos premiers scolastiques ne connaissaient pas même l'objet propre, spécial, de cette section de la philosophie. Pouvait-il leur suffire de les résoudre de telle ou de telle façon, au gré de leur fantaisie, comme il est, d'ailleurs, permis de résoudre, nous Le reconnaissons volontiers, un grand nombre d'autres
<\) Polycraticu.s, lib. VII, cap. xn.
"2/ D'Ardus, Philosophie du bon sens, rcllex. II, ch. vin, note.
questions métaphysiques? Non, sans cloute; car ils ne tardèrent pas à voir que le problème de la nature des genres et des espèces en contient beaucoup d'autres, et que, suivant l'opinion pour laquelle on se décide, on se trouve bientôt entraîné fort loin par l'impérieuse logique, et dans les voies les plus différentes.
Il n'y a pas de science qui n'ait l'être pour matière. Aristote l'a dit, il y a bien longtemps, avec cette sagacité qui ne lui a jamais fait défaut. Cette question se pose donc avant toute autre : Qu'est-ce que l'être ? Si l'être est défini ce qu'il y a de plus général, il faut le chercher audelà des genres et des espèces, qui ne doivent posséder l'être que par participation; il faut s'élever jusqu'aux généralissimes, et, parmi ces généralissimes, en trouver un qui les comprenne tous. Celui-là sera l'être unique, l'être parfait, et, à proprement parler, le seul objet de la science. Si l'être est pris pour ce qu'il y a de moins général, il faut aller à sa rencontre au-dessous des genres, au-dessous des espèces, et ne s'arrêter qu'à l'individu proprement dit. Ces deux définitions absolument contraires auront dans notre moyen âge, comme dans tous les temps, un nombre à peu près égal de partisans obstinés. Pour les distinguer les uns des autres, on appela réalistes, dès le xne siècle, ceux des maîtres de logique qui, voyant dans l'unité suprême le fondement substantiel, le sujet de tous les nombres subalternes, semblaient à leurs adversaires réaliser une pure abstraction. D'autre part on désigna par l'épithète de nominalistes les logiciens de l'autre secte, ceux qui, sans contester les rapports, les similitudes naturelles des choses numérables, niaient toutefois qu'il y eût entre elles identité de substance, et paraissaient ainsi réduire à de simples noms tout ce qui se dit généralement des choses.
Ces qualifications seront clans la suite rendues plus claires. Mais, qu'on le remarque bien, si la question de la nature des genres et des espèces est, pour ainsi parler, un terrain sur lequel les réalistes et les nominalistes se donnent rendez-vous pour se combattre, ni les uns ni les autres n'ont sur ce terrain leur séjour ordinaire : ils y arrivent des points les plus opposés. On comprend donc qu'il n'est pas indifférent d'accepter l'être pour ce qu'il y a de plus général ou pour ce qu'il y a de plus individuel. Non-seulement ces deux acceptions de l'être sont la base de deux méthodes scientifiques, mais encore l'objet de la science n'est pas le même pour Tune et pour l'autre méthode. Apprécions maintenant, en peu de mots, quelles peuvent être les conséquences de cette contradiction.
Prenons d'abord la thèse des réalistes : l'être est ce qu'il y a de plus général ; et remontons avec eux les degrés métaphysiques. Où arrivons-nous? A ce qui est simplement et sans aucune combinaison l'être en soi, c'est-à-dire h l'aÙToÇwov des Alexandrins. Mais comment s'oxpliquc-t-on sur la nature de ce genre suprême? Est-il déterminé ou simplement indéterminé ? S'il est indéterminé, il ne donne pas l'être en acte; il donne seulement l'être en puissance. Or, comme il est défini l'unique source do l'être, tout ce qui est participe de son essence ; donc rien de ce qui est n'est en acte : négation insensée, à laquelle nous ne devons pas nous arrêter davantage. Prenons -le donc pour l'être déterminé. L'être déterminé, considéré comme le principe et le fondement do toute existence, s'étend jusqu'aux limites des êtres déterminés comme lui, par lui, et hors de lui rien n'est, rien n'apparaît. Cette réalité première contient, en effet, suivant los prémisses, l'essence dos généralissimes, qui
contiennent l'essence des genres, qui contiennent l'essence des espèces, qui contiennent l'essence des individus : d'où il suit que les généralissimes, les genres, les espèces, les individus, subsistent non-seulement par cette réalité première, mais encore en elle, puisque l'esprit même ne peut rien concevoir hors d'elle, si ce n'est le néant. Or, quel que soit le nom que l'on donne à cette détermination suprême de la substance, il est évident que toute distinction, toute différence, ne peut être en elle qu'un mode externe. Que ce mode soit permanent, ou qu'il soit simplement accidentel, il n'importe ici. Que l'un puisse être sans le multiple, ou que le multiple soit l'acte nécessaire et primordial de l'un produit hors de sa cause, c'est un autre problème. Ce qui doit être avoué, professé par tous les réalistes conséquents, c'est que leur être premier est réellement, substantiellement, le seul être, et que les généralissimes, les genres, les espèces, les individus, sont des parties intégrantes de cet être; si même ils ne sont pas moins encore, nous voulons dire de trompeuses et mobiles apparences, sous lesquelles la vérité se dissimule à notre intelligence imparfaite, qui suppose l'un, mais ne le connaît pas. Or, cette doctrine n'est-elle pas celle qu'Aristote met au compte de Parménide ; celle qui, dans l'histoire de la philosophie moderne, porte le nom de Spinosa ? Assurément nous aurons lieu d'établir plus d'une distinction entre les réalistes rigides et les réalistes relâchés; mais nous n'en sommes pas encore à l'examen des systèmes : nous ne nous occupons, en ce moment, que de prévoir où peuvent aboutir les deux voies entre lesquelles nos docteurs ont à choisir.
Retournons-nous maintenant vers les nominalistes. Ils disent que l'être est ce qu'il y a de plus individuel. Cet homme, ce cheval, cette maison, voilà trois êtres. Mais
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cet homme qui est Socrate et cet homme qui est Platon n'ont-ils pas quelque chose de commun ? Ils appartiennent à la même espèce, à l'humanité. En outre, les individus appartenant à l'espèce humaine n'ont-ils pas quelque chose de commun avec ce cheval et avec les autres individus de l'espèce chevaline? Oui, sans doute: on dit que les uns et les autres sont du genre animal. Enfin tous les individus du genre animal n'ont-ils pas quelque chose de commun avec cette pierre, cet arbre, cette maison? Assurément : cette maison est, cet arbre est, ce cheval est, comme Platon et Socrate sont ; ce qu'ils ont de commun c'est d'être. Or, ce qui paraît ainsi commun à tous les individus de toutes les espèces, de tous les genres, n'est-il pas une réalité ? Si l'on répond que le fondement réel manque à toute définition collective, toute science est vaine, il n'y a pas de science ; en effet, toute science suppose un objet susceptible d'être défini, c'est-à-dire comparé sous quelques rapports à d autres objets qui lui ressemblent. Or, comment définir Socrate, par exemple, si ce qui se dit premièrement de cette substance et de toutes les autres, si l'existence même de Socrate n'est pas réelle, ou bien n'est, comme réalité, qu'un son de voix? Mais on ajoute : le son de voix exprime une idée qui, sans être la représentation de quelque nature universelle, n'est pas toutefois dépourvue de fondement réel, puisqu'elle vient des choses diverses dont elle représente les similitudes perceptibles. Ainsi les espèces, les genres et ce qu'il y a de plus général, tout cela n'est pas la substance, puisque la substance est, à proprement parler, L'individu; mais tout cela est clairement, distinctement conçu comme inhérent à ces natures individuellement déterminées qui forment collectivement l'ensemble des êtres. Ainsi raisonnent les nominalistes éclairés. On
lm a nommés, de notre temps, conceptualistes, pour exprimer que leur opinion bien comprise n'est pas la négation extravagante de tout ce qui sert de fondement à la notion des espèces et des genres. Il était peut-être inutile, au point de vue de F histoire, de faire cette distinction. Les anciens, quoique très-subtils, ne l'ont pas faite. « Quelques-uns, dit Albert le Grand, ont prétendu « que les universaux n'existent pas, au titre d'essences « universelles, ailleurs que dans l'intellect humain. On « les appelait Nominalistes (1). » Il est douteux que, durant tout le moyen âge, personne ait jamais pris à son compte la thèse du nominalisme réduite à l'absurde.
Quoi qu'il en soit, le réalisme, le nominalisme, le conceptualisme, voilà donc les trois doctrines dont nous avons à raconter les fortunes diverses. Nous apprécierons plus loin ces doctrines ; nous exposerons sans aucune réserve , sans aucun détour , les motifs qui nous en font accepter une et rejeter les autres. Mais, avant de commencer F analyse des nombreux traités que les scolastiques nous ont laissés sur cette question de la nature des genres et des espèces, nous devions faire voir combien elle importe. « Les expressions de ce problème, « comme Fa fort bien dit M. Cousin, varient suivant les « diverses époques de la philosophie et de la civilisation. « Les données en sont plus ou moins rigoureusement « développées; mais ce problème est toujours celui qui, « à toutes les époques, tourmente et féconde l'esprit « humain, et, par les diverses solutions qu'il soulève.
(1) « Sunt tameu... dicenles quod in solis intellectibus sunt il la 'generaj quoad nos, qua3 utrum sint et quomodo se habeant solus scit intellectus. Et taie esse in inlellectu universalia habere dixerunt illi qui vocabantur Nominales, qui communitatem (ad quam particularia univorsaliuin, de quibus dicuntur ipsa universalia, referunlur) lantu.ni in intellectu esse dicebant. » (Liber de PrsedicaMlibus, tract. II, cap. n.)
« engendre toutes les écoles. Il se teint en quelque sorte « de toutes les couleurs du temps où il se développe ; « mais partout il est le fond duquel partent et auquel « aboutissent les recherches philosophiques. Il a l'air de « n'être guère qu'un problème de psychologie et de « logique, et, en réalité, il domine toutes les parties de « la philosophie ; car il n'y a pas une seule question qui, « dans son sein, ne contienne celle-ci : tout cela n'est-il « qu'une combinaison de notre esprit, faite par nous, à « notre usage, ou tout cela a-t-il, en effet, son fonde- « ment dans la nature des choses (1)?» En d'autres termes, toute doctrine philosophique a pour base et pour sommet une déclaration sur la nature des universaux. Il ne faut donc pas s'étonner si les deux écoles entre lesquelles se partagent la plupart des philosophes, et que l'on a de nos jours nommées l'école de l'idéalisme critique et l'école de l'idéalisme transcendantal, ont été fondées sous d'autres noms au moyen âge ; et, puisque les tempéraments divers des esprits veulent qu'ils se querellent sans cesse, il ne faut pas non plus s'étonner si l'inévitable, le fatal débat s'est engagé, dans notre moyen âge, sur ces trois questions énoncées, mais non résolues dans Tépître préliminaire de Ylscujogc de Porphyre : Les genres et les espèces subsistent-ils ou consistent-ils simplement en de pures pensées? Comme subsistants, sontils corporels ou incorporels? Sont-ils enfin, comme corporels, séparés des objets sensibles, ou sont-ils dans ces objets, formant avec eux quelque chose de coexistant ?
Ce n'est pas Aristote, c'est bien Porphyre qui signala pps questions aux premiers scolastiques : en les avertissant qu'elles sont obscures, il les leur recommanda. Mais