CHAPITRE III
De la Philosophie scolastique.
Cependant il existe, de nos jours, contre la philosophie du moyen âge, beaucoup de préjugés. Ces préjugés sont anciens, nous le savons ; ils nous viennent des beaux esprits de la Renaissance, ils ont été confirmés par François Bacon avec la dureté du plus morose dogmatisme, jamais ils n'ont été combattus par Descartes, et tous nos philosophes du xvme siècle les ont remis en vogue par les sarcasmes les plus injurieux. Je ne saurais dire si Diderot Ta plus maltraitée qu'aucun autre de son parti ; il n'hésite pas, toutefois, à la qualifier en ces termes : « Cette philosophie a été une des plus grandes plaies de « l'esprit humain (1). » Ainsi toutes les réactions se ressemblent en ce qu'elles manquent de justice. Que si nous ne jurons plus ni par Descartes, ni par Bacon, ni même par Diderot, nous avons toutefois retenu les définitions qu'ils ont accréditées ; et dire d'une opinion qu'elle est scolastique , c'est prononcer contre elle un cle ces arrêts dont on n'appelle pas. Il est donc opportun, il est peutêtre nécessaire de donner une définition nouvelle de cette philosophie scolastique, si décriée et si mal connue.
Quelques-uns supposent que c'est une doctrine élémentaire, au moyen de laquelle on a pu bien ou mal résoudre,
(1) Diderot, OEuvres, t. XIX, p. 372.
HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE SCOLASMQUE . w29
en des temps barbares, les premières difficultés que présente l'étude des autres sciences. Cette supposition est mal fondée. Gomme toute chose en ce monde, la philosophie scolas tique a eu ses commencements, et, s'il est vrai que, dans les dernières années du vme siècle, elle ait commencé par expliquer des mots, ouvrant ainsi l'avenue de toutes les sciences sans être encore elle-même une science proprement dite, elle ne s'est pas longtemps résignée à remplir ce rôle subalterne, et assurément on pourrait à meilleur droit lui reprocher, au xme siècle, son orgueil que sa modestie. C'est, d'ailleurs, bien mal la connaître que de la prendre pour une doctrine. Toutes les doctrines, même les plus opposées, eurent, durant la période seolastique, des partisans déclarés. Quelques-uns se portèrent avec confiance jusqu'aux extrêmes limites de tout dogmatisme, quand d'autres aimèrent mieux, avec une prudence ironique, rétrograder jusqu'à celles du scepticisme, et à toutes les stations connues de l'espace intermédiaire il se trouva quelqu'un pour représenter telle ou telle des doctrines qui ont un nom dans l'histoire de la philosophie ancienne ou de la philosophie moderne, ("est ce que peut déjà faire soupçonner une simple lecture du Manuel de Tennemann.
Mais on dit que, durant la période appelée scolastique, ces doctrines, si diverses qu'elles soient, eurent toutes un seul objet, et que cet objet ne fut pas la recherche de la vérité pour elle-même. On fait remarquer que tous nos philosophes scolastiques étaient des moines ou des clercs, des théologiens de profession, et de cette remarque on prétend conclure que l'unique but de leur philosophie fut d'exposer d'une façon nouvelle, suivant une méthode pleine de raffinements et jusqu'alors inusitée, les mystères de la foi chrétienne. C'est ce qu'on exprime en disant
qu'au moyen Age la philosophie fut une des formes de la théologie, la forme contentieuse, bien différente de la forme dogmatique ou mystique. Des critiques protestants ont même ajouté, pour la perdre tout à fait dans l'esprit des modernes, que Tunique fin de cette fausse philosophie fut de servir la théologie papiste. Heumann la définit : Philosophiam in servitutem theologise papese redactam.
Cette opinion n'est pas aussi juste qu'elle semble l'être. Il est vrai qu'au moyen âge les clercs seuls enseignent et ont seuls le droit d'enseigner. Le moyen âge finissant, au xve siècle, les évèques réunis dans la ville de Constance condamneront encore en ces termes la liberté de l'enseignement : « Il ne convient pas qu'un laïque en- « seigne ou discute en public. Cela troublerait l'ordre « établi par Dieu même... Quiconque aura transgressé « cette loi sera pendant quarante jours excommunié (1). » On sait quel était l'esprit de ce concile ; aucun autre ne fut moins papiste : mais la doctrine de l'Eglise, comme celle du pape, a toujours été, sera toujours que le droit d'enseigner est un privilège attribué par Jésus à ses apôtres, transmis par les apôtres à leurs successeurs. Ainsi le moyen âge n'a pas connu, n'a pu connaître un philosophe vraiment laïque, indifférent en matière de religion et faisant profession de son indifférence. Il est encore vrai qu'au moyen âge la philosophie et la théologie sont également contentieuses. Sous ce rapport elles se ressemblent, mais sans dépendre pour cela l'une de l'autre. Assurément on a plus d'une fois tenté de mettre la philosophie sous le joug de la théologie; cependant cette
(t) « Non oportet laicum publiée disputare, vel docere, sed ordini a « Domino tradito cedere et aurem iis qui docendi gratiam acceperint « aperire, et divina ab eis doceri. Qui transgressus fuerit, quadraginta « diebus excommunicetur. » (Can. 64.)
tentative a toujours été vaine : la philosophie réduite en servitude n'aurait plus mérité le nom de science , elle aurait cessé d'être la passion des nobles esprits, elle serait morte clans un complet abandon. Nos philosophes clercs ou moines ont sans doute des préoccupations théologiques ': ils sont, en effet, gens de leur robe et de leur temps; mais la question est de savoir si leur philosophie manque pour cela d'indépendance. Elle n'en manque pas s'ils ont distingué ce qui ne doit jamais être confondu. Ainsi le domaine séparé de la philosophie est cet univers et tout ce qu'il enserre, comme le domaine séparé de la théologie se compose des mystères et des sacrements. Or il ne faut pas reprocher à nos docteurs d'avoir toujours méconnu la différence de ces domaines: un tel reproche ne peut être, en effet, justement adressé qu'à des théologiens dont les noms obscurs ou glorieux n'appartiennent pas à l'histoire de la philosophie. Saint Thomas, dissertant sur la nature et les opérations de l'âme, ne s'exprime-t-il pas, comme philosophe, avec une entière liberté ? Cette liberté va si loin que, de nos jours, les méticuleux, qui font partout intervenir la religion, répudient ouvertement, dans l'intérêt, disent-ils, mieux entendu de la foi, toute la psychologie thomiste. Et, d'autre part, il n'y a pas un logicien du xirifi siècle qui, paraissant en chaire, ne commence par déclarer que, cette chaire n'étant pas celle de théologie, il laissera les mystères, les sacrements en dehors de sa controverse, pour traiter seulement les questions dont l'autorité n'interdit pas l'examen. Ce n'est donc pas à de récents docteurs que doit être attribuée la distinction des deux domaines : le moyen âge l'a connue, l'a professée, l'a pratiquée plus ou moins scrupuleusement.
Cependant n'est-il pas vrai que la philosophie de nos
8â HISTOIRE
scolastiques se trouve entièrement d'accord avec leur théologie et ne s'en distingue plus, quand, arrivés au sommet de l'échelle des êtres, ils en viennent à définir la cause de tous les phénomènes, la loi de tous leurs mouvements? Cela est vrai; mais cela ne peut être la matière d'un blâme particulier contre leur philosophie. A ce point culminant ils sont en métaphysique, et dans tous les temps la métaphysique a été le domaine commun des théologiens et des philosophes. Nous savons qu'au dire de Jean Baltus (1), les pères des premiers siècles, les théologiens fondateurs de l'orthodoxie romaine, se sont prudemment abstenus de tout commerce avec les philosophes, et que leurs écrits, purs de tout mélange profane, n'ajoutent rien à l'Evangile. Telle est la thèse de Jean Baltus. Mais écoutons après lui Georges Rosenmuller. Celui-ci nous dénonce la perversion du dogme chrétien par la philosophie païenne comme un fait accompli dès le iic siècle de notre ère, sous les auspices de Pantène, de Justin, d'Athénagoras, de Clément d'Alexandrie, et les preuves qu'il fournit à l'appui de cette dénonciation ne sont vraiment pas contestables (2). Est-il, en effet, possible de nier la philosophie des pères, et même (laissons de côté les réserves luthériennes de Georges Rosenmuller) la philosophie de saint Jacques, de saint Paul, de saint Jean ? Réduite aux discours, aux paraboles du fils de Marie, la doctrine chrétienne est tout simplement une morale : de vrais philosophes , formés pour la plupart aux écoles d'Athènes et d'Alexandrie, Font ensuite ornée d'une théologie par eux fabriquée de toutes pièces. Quelques-uns ont même tiré vanité de leur ouvrage. Ainsi, que l'on ne prétende pas asservir
(1) J. Baltus, Défense des SS. Pères accusés de platonisme.
(2) Rosenmuller, De chrisl. theol. orig., cap. xn.
à la foi des simples l'esprit raffiné de saint Clément. Ce grand docteur rougirait de croire ce qu'il ne pourrait comprendre. Il l'a dit et il a pu le dire ; c'est vraiment un gnos tique. Si donc nos clercs, nos moines régents du moyen âge osèrent plus d'une fois demander à la métaphysique son avis motivé sur les plus obscurs des problèmes, et disserter avec elle sur l'essence même de Dieu, ils ont en cela suivi Y exemple des pères les mieux famés. D'autre part, si les théologiens les moins suspects n'ont pas dédaigné d'être philosophes, combien de philosophes ont abordé les questions déjà résolues au nom de la théologie, pour les traiter à leur tour avec l'indépendance qui est le propre de la raison ! Descartes avait bien à ce sujet quelques scrupules : il a cependant écrit ses Méditations. Et ne suffi t-il pas de rappeler les grands noms de Malebranche, de Spinosa et de Leibnitz, pour montrer que, si les frontières de la philosophie n'ont pas toujours été respectées par les théologiens, celles de la théologie ne l'ont pas été davantage par les philosophes? Parlons avec une entière franchise : quelqu'un a-t-il jamais vu ces frontières et peut-il affirmer qu'elles existent ? Il ne convenait peut-être pas aux théologiens de tant raisonner avec les philosophes, aux philosophes de tant déraisonner avec les théologiens. Tel est notre avis, et nous nous efforcerons de le justifier; mais, pour nous en tenir à ce que nous apprend l'histoire, disons simplement ici que, dans tous les temps, des théologiens et des philosophes ont prétendu que Dieu peut être l'objet d'une science, et qu'on peut en conséquence faire usage du syllogisme pour disserter sur la nature de Dieu.
Uuel est doue, encore une fois, le caractère particulier de la philosophie scolastique? Qu'on appelle nos doci 3
teurs du moyen âge théologiens ou philosophes, Aristote est leur maître. Au début, cherchant à deviner sa doctrine dans quelques abrégés imparfaits, ils s'avancent pour reculer ensuite, tombent de l'enthousiasme dans le désespoir et n'aboutissent pas à fonder une science. Mais, plus tard, ayant en leur possession les livres mêmes d'Aristote et s'étant exercés à les comprendre, ils n'hésitent plus, ne se troublent plus; ils deviennent plutôt des disciples trop confiants, et vont alors se placer, parmi les interprètes des monuments péripatéticiens, à la suite des Alexandrins, de Boèce et des Arabes. Leur manière d'argumenter sur le texte n'est pas d'ailleurs, on le verra, dépourvue d'originalité. Un des plus violents détracteurs de la scolastique , Giordano Bruno , dit qu'Aristote a plus reçu de l'université de Paris qu'elle n'a reçu de lui (1). C'est aussi l'opinion de Diderot : « La « scolastique est moins, dit-il, une philosophie particu- « lière qu'une méthode d'argumentation sèche et ser- « rée, sous laqueUe on a réduit l'aristotélisme , fourré « de cent questions puériles (2). » Cette critique est trop passionnée pour être exacte. Cependant il faut reconnaître qu'il y a été fait, durant le moyen âge, tant d'additions et même tant de corrections au texte du maître, qu'on l'entend quelquefois exprimer, dans les commentaires de ses plus fervents disciples, absolument le contraire de ce qu'il a pensé. Si le p Tipatétismed'Averrhoès ne diffère pas moins de l'antique doctrine du Lycée que l'Alhambra du Parthénon, de même le péripatétisme d'Albert le Grand, de saint Thomas, de Duns Scot, est un monument construit dans le goût fier et bizarre du xme siècle,
(1) a Plus Aristolelem universitati quam universitatem Aristoteli « debere... » (Ch. Bartholmès, Jordano Bruno, t. I, p. 90.)
(2) OEuvres de Diderot, t. XIX, p. 362.
un monument gothique. Ainsi que le temple, il montera d'étages en étages dans l'espace, aussi haut que pourra s'élever le plus audacieux regard de la pensée; mais cette masse prodigieuse n'aura pas la grandeur simple, imposante, que communiquait à toutes ses créations r austère génie de l'ancienne Grèce : ainsi que le temple, il sera surchargé d'ornements capricieux, travaillés avec art, mais dont l'accumulation, quoique toujours symétrique, amoindrira la majesté de l'ensemble. Tel est le caractère commun de toutes les œuvres du même temps.
Il y a donc, sans aucune acception de systèmes, une philosophie du moyen âge, ayant ses propres allures et son génie. Il nous reste à dire pourquoi cette philosophie s'appelle encore la philosophie scolastique.
Ge nom lui convient, puisqu'il signifie la philosophie des écoles, et qu'au moyen âge tout enseignement est scolaire, toute transmission de la science est orale. Au témoignage d'un érudit du xvne siècle, Pétrone est le premier des auteurs latins qui ait fait usage du mot scolasticas [{). Quintilien l'a plus tard employé pour désigner les rhéteurs, et, plus tard encore, dans les derniers siècles de l'empire, ce mot devint le nom commun de tous les maîtres de la jeunesse. C'est le sens le plus étendu qui lui fut attribué dès l'ouverture de nos écoles; et de même que Quintilien, au temps des rhéteurs, avait appelé « matière scolastique » tout ce qui peut être pris comme objet d'une déclamation scolaire, ainsi, dans le moyen âge, on dit « l'histoire scolastique, la théolo- « gie scolastique, la philosophie scolastique, » pour dési-
!, Heumann, Praef. ad libr. Tribbechovii De dodorib. seolasl. — Brucker, llisl. crit. Phil., t. III, p. 710. ;2; ForeeHUn Lexicon, verbo Scholasticus.
gner les diverses matières de renseignement. En ce sens, la philosophie scolastique est la philosophie professée dans les écoles du moyen âge depuis rétablissement jusqu'au déclin de ces écoles, c'est-à-dire jusqu'au jour où la philosophie du dehors, l'esprit nouveau, l'esprit moderne, se dégageant des liens de la tradition, viendront lui disputer et lui ravir la conduite des intelligences. .
Ainsi la philosophie scolastique, qui naît avec les écoles, se développe et grandit avec elles, pour déchoir aussitôt que pour elles le temps de la déchéance a commencé; et comme il ne faut pas attribuer l'origine de la scolastique à l'invention d'une doctrine nouvelle, de même ne convient-il pas d'en imputer la ruine au discrédit de quelque système. Du ixe au xve siècle, bien des systèmes se sont produits pour dominer tour à tour, et quelques-uns ont été condamnés par T Eglise , justement inquiétée ; cependant aucun de ces systèmes n'a pu sérieusement compromettre l'existence même de la philosophie scolastique. En fait, elle est morte parce qu'elle avait vécu ; elle est morte avec Fart appelé gothique, avec l'institution monastique et l'institution féodale, avec l'ancienne papauté et l'ancienne royauté, avec tout le moyen âge. Il y a longtemps qu'Empédocle a judicieusement dit : « Il n'est pour rien de « nature constante. » La loi du perpétuel changement altère, abat et transforme tout. Mais, si des causes générales on descend aux causes occasionnelles, on voit contribuer surtout à la ruine des écoles, à la disgrâce de la philosophie scolastique, deux faits d'un ordre bien différent, la prise de Gonstantinople par les Turcs et l'invention de l'imprimerie.
Chassés de leurs villes dévastées par une farouche sol-
datesque, un certain nombre d'érudits grecs arrivèrent en Italie, apportant avec eux les plus précieux monuments de la sagesse antique, les œuvres grecques de Platon, d'Aristote et des Alexandrins. Aussitôt que la jeunesse italienne eut entre ses mains les livres de Platon, elle ne forma plus qu'un vœu, celui de les comprendre; et, aussitôt qu'ils lui furent expliqués, elle déclara qu'elle ne voulait plus en connaître d'autres. Depuis cinq ou six siècles, Aristote exerçait une souveraine dictature dans toutes les écoles : n'était-il pas temps de changer de maître ? La jeunesse est naturellement amie de la nouveauté; il suffit de lui montrer la voie nouvelle pour l'y entraîner. Aristote fut donc couvert d'outrages et Platon mis au nombre des dieux. Mais ce n'était pas en France qu'avaient abordé les Grecs fugitifs, et l'initiative de la propagande platonicienne avait été prise depuis longtemps par les maîtres des écoles italiennes, quand les maîtres de Paris délibéraient encore sur la conduite qu'ils devaient tenir en ces graves circonstances. La délibération fut longue; elle n'était pas achevée au moment où quelques doctes étrangers traversaient les Alpes, appelés par la jeunesse française, et venaient attaquer Aristote dans la métropole de son empire. Leur succès fut médiocre. Libre, mais chimérique ; façonné dans une école de sages au respect de la raison pratique, mais naturellement enclin à l'enthousiasme méditatif, le génie de Platon ne pouvait conquérir en France cet ascendant dominateur qu'il exerçait déjà dans toute l'Italie. En France, on n'a pas toujours la passion, mais on a toujours le goût de la vérité, et, facilement convaincu d'avoir trop aimé le vague parfum de toutes les erreurs, le philosophe Platon fut bientôt classé par la France dans le chœur des poètes. Déjà cependant les écoles d'Italie s'étaient soustraites à l'influence fran-
çaise, déjà les brillants disciples de Platon, occupant seuls l'Europe savante de leur jeune renommée j se faisaient applaudir partout comme les plus libres esprits du temps, même par ceux qui refusaient d'adhérer à leurs téméraires doctrines. Il est si puissant l'attrait de la liberté ! Dès que les intelligences éprouvaient le besoin de secouer le joug de l'ancienne servitude, la déchéance de l'école de Paris pouvait être considérée comme un fait presque accompli.
L'art inventé par Gutenberg lui porta le dernier coup. Les manuscrits étaient des objets de haute valeur, qui se rencontraient rarement entre les mains de pauvres écoliers : il était donc bien difficile, avant la découverte de l'imprimerie, de faire quelques études ailleurs qu'aux écoles publiques. On suivait des cours, on écoutait lire, on ne lisait pas. Dès que la presse eut multiplié les exemplaires des anciens textes et même des gloses modernes, on put, sans fréquenter les écoles, conduire ses études jusqu'aux limites de la science. Avant la fin du xve siècle, plus de cent vingt éditions d'Aristote avaient été publiées : œuvres complètes en grec, en latin ; traités séparés, avec des commentaires; traductions allemandes ou françaises des écrits les plus usuels (1). Dans toutes les villes où a été introduit l'art nouveau, il y a quelque presse au service d'Aristote, bien que son autorité soit déjà partout contestée. Autrefois, on accourait à Paris de tous les points de l'Europe pour venir assister aux leçons des maîtres les plus renommés : désormais abandonnées par les écoliers, les chaires publiques le seront bientôt par les professeurs eux-mêmes, et de jour en jour on en verra décroître le nombre. Ainsi finit
(lj Hain, Reperlor. bibliogr., vcrbo Arisloteles.
renseignement oral, ou scolastique. La philosophie ne sera plus didactiquement professée hors des couvents, hors des collèges, et elle n'obtiendra la faveur d'un asile dans ces maisons administrées par l'Eglise que sous la condition dune entière dépendance. Gomment, cette condition acceptée, pourrait-elle encore prétendre au gouvernement des esprits, quand partout se manifeste le besoin de penser librement sur toute chose, même sur la religion? Elle abdiquera donc cette prétention d'un autre âge, et tandis que des sorbonistes au grave sourcil continueront à disserter devant des enfants, dans quelques lieux obscurs et mornes, sur les cinq voix,, les dix catégories et les formes variées du syllogisme, les véritables successeurs d'Albert le Grand, de saint Thomas, de Duns Scot et de Guillaume d'Ockam seront ces libres docteurs, très-mal notés en Sorbonne, François Bacon, Descartes, Hobbes et Spinosa.
A ces deux causes nous ne refusons pas de joindre, avec Leibnitz, l'emploi qu'on fit des langues vivantes pour enseigner toutes les sciences, et particulièrement la philosophie. Gomme on les employa pour se faire comprendre même par la foule des illettrés, on dut prendre soin de n'y pas introduire le jargon de l'école. Ainsi l'usage des formules scolastiques fut-il plus tôt abandonné par les Français, les Anglais et les Italiens, qu'il ne le fut par les Allemands , chez qui les savants se résignèrent très-tard, et non sans beaucoup de regret, a parler la langue de tout le monde (1). Il faut toutefois remarquer que cet emploi de la langue vulgaire ne com mença pas la décadence de la scolastique, mais l'acheva en France, en Angleterre, en Italie; les plus véhéments
1, Leibniiius, Dissertât, préfixa operib. ÎSizolii.
détracteurs de cette philosophie, Jacques Lefèvre d'Etaples, Bacon, Ermolao Barbaro, Valla, Nizolius, Sadolet , n'avaient pas perdu l'habitude d'écrire en latin.
Encore une addition à ces préliminaires. Si la philosophie scolastique est le nom d'une. période dans l'histoire de la philosophie, cette période peut elle-même se partager en plusieurs phases. Ordinairement on en compte trois. Cette division ayant été proposée par Lambert Danes, dans l'introduction de sa glose sur le premier livre des Sentences, elle a été depuis acceptée par Henri Alsted (1), par Georges Horn (2) et par Brucker (3). Retranchant quelque chose à chacune des trois époques de Lambert Danes, Tennemann en a fait quatre (4), et il a été approuvé par M. Rousselot (5). Mais, il faut bien le reconnaître, il y a dans ces distributions beaucoup d'arbitraire. Si l'on entend subdiviser l'histoire de la scolastique en autant de sections que la pure doctrine d'Aristote a remporté de victoires ou subi de revers, il ne faut s'arrêter ni à trois, ni à quatre, ni même à cinq (6) phases; il y a lieu d'en compter bien davantage. Mais on se trompe si l'on veut dire que chacune de ces quatre ou cinq phases se distingue des autres par un caractère propre, qui ne permet de faire entre elles aucune confusion. A ce compte il n'y aurait eu véritablement que deux phases différentes dans la période scolastique : la première, commençant avec Alcuin et finissant avec le
'[) H. Alstedii Encyclopiedia, 8.
(2) Horn, llisl. philosoph., lib. VI.
f3 Brucker, Hist. crit. philasoph., t. III, p. 731.
(4) Tennemann, Manuel de Vhisï. de la Philosopli., t. I, p. 335 de la trad. de M. V. Cousin.
(5j M. Rousselot, Etudes sur la philos, dans le moyen âge, t. I, p. 13 et suiv.
(6) Encyclopédie nouvelle, au mot Scolastique.
xne siècle; la seconde, commençant avec le xme siècle et finissant en quelque sorte avec Jean de Gerson. Entre l'une et l'autre de ces deux époques, il y a , en effet, de notables dissemblances. Ce sont toujours les mêmes questions qui se débattent, et, clans la seconde, elles ne sont pas, quant au fond des choses, autrement résolues que dans la première ; mais combien change tout à coup, avec le xme siècle, la forme de la controverse ! Nous dirons les causes et nous apprécierons les effets dé cette subite métamorphose : qu'il suffise de déclarer ici que la division de la scolastique en deux époques nous paraît à la fois la plus simple, la plus exacte et que nous l'adoptons.